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LES DAMES ROMAINES

Grâce à mes bonnes relations, je fus présenté de suite dans les premières maisons: mes relations se multiplièrent et devinrent plus agréables de jour en jour. Je dois le dire, je fus ravi des dames romaines et de tout ce qu'elles mettaient de naturel, d'abandon et de grâces à cette familiarité italienne, au dernier point provocatrice. Après la seconde entrevue, on était reçu le matin comme le soir, au théâtre comme au palais, en tête-à-tête comme en nombreuse compagnie, avec toutes les marques de l'intimité et de la bienveillance; on n'était plus appelé que par son nom de baptême ou de famille tout court, ce qui paraissait mettre tout le monde de pair et autorisait d'inappréciables réciprocités. A quelque femme que l'on parlât, on ne l'apostrophait que par son seul titre; de quelque femme que l'on causât, absente ou présente, titrée ou non titrée, on ne la désignait que par la... une telle... ainsi... l'Ottoboni... la Borghese... la Visconti... la Doria, etc. Seulement il fallait être reçu, non pas au simple titre de visiteur, mais admis aux réunions journalières et tout intimes. Mœurs charmantes, mais dangereuses, grâce auxquelles l'amour ne vieillit pas, devient le seul dieu qu'on adore et transforme Rome la sainte en une des arènes les plus actives de Cythère. La vie s'y passe dans un enivrement que font naître autour d'elles des femmes aux cheveux d'ébène, à l'œil étincelant, au cœur brûlant comme leur climat. Belles aux contours voluptueux, dans l'extase qu'elles font partager, elles exploitent au profit du plaisir ce désœuvrement

Germain m'a cont(' qu'une nuit, voulant entrer dans une maison iiimable, où l'on refusait de les recevoir, mais qui avait au premier (tage un" balcon de fer sur la rue, le futur lieutenant général baron Margaron avait lancé un de leurs compagnons de folie à la hauteur du balcon, auquel ce compagnon s'accrocha et d'où il pénétra dans la maison, pour faire, de force et le sabre en main, ouvrir la porte.

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des gens comme il faut, ce dolce far niente, qui chaque malin fait promener vingt tributs de boudoir en boudoir!

Au nombre des dames que je vis journellement à Rome et qui, chaque jour, se réunissaient au théâtre ou chez l'une d'elles, je citerai : mon hôtesse, la marquise Girolama Lepri, femme d'esprit et fort bonne femme; elle donnait de nombreux dîners et, tous les soirs, un souper auquel se trouvaient régulièrement Maucune, La Salle, une Mme Maccarani, belle et très bonne personne, et la maîtresse de cet aimable et brillant fou, quelques autres femmes, plusieurs Italiens lettrés et distingués, enfin un jeune Napolitain nommé Michel Lagreca, que son litre de prélat monseigncurisait, en somme, garçon desprit et très joli homme, on ne peut plus recherché en ce qui tenait à la toilette, de bon ton, de bonnes manières, d'un commerce égal et agréable, et soutenant son espèce de rang par une belle fortune; mais, pour moi, un de ces êtres qui devaient avoir une trop grande iniluence sur ma destinée, et dont, par conséquent, le nom reviendra dans le cours de cet ouvrage. Le séjour chez mon hôtesse ne manquait donc pas d'agréments; mais, malgré tout son esprit, elle oubliait que les hommes ne désirent que ce qu'on leur refuse et n'admirent que ce qu'on leur cache; c'était une cause de divertissement pour les plus jolies femmes de Rome, qui devinaient que cette dame n'avait rien de caché pour moi et m'accablaient de compliments, que. Dieu merci, je méritais fort peu. Riant d'autant plus qu'elles me voyaient plus vexé de leurs félicitations, elles me mettaient à la torture, chaque fois que j'étais contraint devant elles de donner la main à cette dame.

La princesse Borghese était une dame douée d'une raison supérieure et d'une grande force d'àme et d'esprit. Aucune des familles restées à Rome, et c'était le

LA PRINCESSE BORGHESE. m

châtiment du rôle que le fils aîné, le prince Camille, colonel de la garde civique, avait joué le 28 décembre, aucune famille n'avait éprouvé de plus fortes pertes que la sienne. Elle avait payé des contributions énormes et fourni à des réquisitions continuelles. On lui avait enlevé une masse de vaisselle, avec peine entassée dans plus de douze armoires immenses, les Borghese ayant souvent renouvelé leur vaisselle et, depuis Paul V, n'ayant jamais vendu fût-ce une cuiller à leurs armes. Enfin, de soixante chevaux en partie magnifiques et qui se trouvaient dans les écuries de cette maison, il restait à la princesse deux rosses. Eh bien, jamais elle ne proférait une plainte ou ne disait un mot rappelant qu'elle pût avoir à se plaindre de quoi que ce soit, jamais sa gaieté ne fut altérée; deux fois seulement et durant plusieurs mois de relations quotidiennes, je lui ai entendu aborder ces matières; la première pour dire à une dame qui se lamentait : « Allons, ma chère, vous parlerez de cela demain à votre homme d'affaires; quant à nous, qui sommes ici pour nous amuser, nous n'avons que faire de ces détails. » Et, un soir que je lui donnais la main jusqu'à sa voiture et que, pour arriver au pied de l'escalier, ses chevaux passaient péniblement devant nous : « Avouez, Thiébault » , me dit-elle en éclatant de rire, « qu'il me reste deux jolis chevaux. » Au reste et à l'exemple des Noailles, les princes de cette famille avaient adopté des rôles dont ils tirèrent un meilleur parti que leurs modèles. Le prince Borghese était patriote; son frère, le prince Aldobrandini, était royaliste et papal. Le fils aîné du prince Borghese, Camille, héritier de son père, était royaliste, et Gheco, le cadet, qui seul reste aujourd'hui (1), était patriote; de sorte que, le

(1) Des deux fils du prince et do la princesse Borghese. l'aîné, Camille, prit le titre de la maison à la mort de son père et devint

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règne de Berthier passé, tout fut sauvé. Quand les Français étaient les maîtres, ils protégeaient la famille à cause du père et du fils cadet; quand ils étaient chassés de Rome, la famille était prolégée à cause de l'oncle et du fils aîné.

Je continue ma revue : les princesses Chigi et Giustiniani, inséparables alors, ne m'offriraient rien à dire, si Daure n'avait fait chez la première la facétie de conduire et de présenter en une fois, sans permission demandée, sans reprendre haleine et du plus grand sérieux, six personnes avec ce formulaire : « Princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. A..., mon ami; princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. B..., l'ami de mon ami. Et enfin, princesse, j'ai l'honneur de vous présenter M. F..., l'ami de l'ami, de l'ami, de l'ami, de l'ami de mon ami. Ce fut une véritable inconvenance, en tout digne de celle de Padoue et assez semblable quant aux suites; car presque tous les présentés de cette espèce et de cette sorte ne pouvaient pas plus convenir à ce monde, que ce monde ne pouvait leur convenir.

La jeune duchesse de Lante n'était pas moins remarquable par sa figure, son amabilité, son esprit vif et décidé, que par des grâces impassibles sous des formes parfaites. Elle devint la maîtresse du prince Camille Borgliese, et cela quoique le mariage de celui-ci avec

bcau-i'rère de Napoléon, par son mariage avec Pauline Bonaparte, veuve du général Leclerc. mort à Saint-Domingue. Il ne laissa pas d'entant, et le titre revint à son frère qui portait, en IT'JS, ce sobri- (|uet de Clieco, par diminutif de son nom Francesco. Clieco était alors considéré comme l'héritier de son oncle, le prince Aldobrandiiii. dont il recueillit d'abord le nom avant d'être prince Borghesc 11 épousa la fille du comte Alexandre de La Rocliefoucauld et en eut une fîlle et trois fils. J'apprends aujourd'hui, 11 juin 1839, que le prince Francesco est mort à Rome le 29 mai dernier.

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Mme Le Clerc eût achevé de révéler qu'il ne pouvait avoir ni femme ni maîtresse. Mais ce qui me la rappelle surtout, c'est que, amoureuse d'un aide de camp du général Kellermann, très joli garçon du reste, elle choisit pour le premier rendez-vous la nuit qui précéda le jour de son mariage. On n'y mit pas même grand mystère, et cette anecdote parut assez piquante pour faire quelque bruit. Je lui en parlai un soir, et, comme je ne pouvais m'empècher de rire, en appuyant sur ce qu'il y avait de flatteur dans cette manière de prouver une préférence, elle me répondit sans confusion ni embarras : « Je ne devais au duc de Lante (1), auquel on m'a mariée sans me consulter, que la fille dont mon père a disposé; quant à moi, j'ai voulu me donner à qui me plaisait. » Aimant ainsi à se donner, pourquoi choisit-elle le prince Borghese, qui cependant n'avait rien qui pût plaire? Se donner à lui était ne se donner à personne.

La duchesse Ceva est la plus belle brune aux yeux bleus que j'aie vue de ma vie; femme superbe, elle était en même temps excellemment bonne. Arrêter mes pensées sur elle, la désirer, l'obtenir, Faimer et la quitter fut raff"aire de trop peu d'instants; mais le ciel me réserva à cet égard une consolation. Ayant à aller à Florence, elle fit, en compensation de la peine qu'elle avait attachée à mon départ de Rome, le détour de passer par Perugia, où le général Saint-Gyr, ainsi que je le dirai, m'avait envoyé ; elle y resta huit jours, dont le regret acquitta la dette, dont la reconnaissance consacra le souvenir. Dans ce trop rapide épisode, il ne lut question ni

(1) La mère de ce duc me fournit un souvenir. Quoique ùgée, elle avait conservé une peau qui, bien que décolorée, quand le rouge ne la ranimait pas, n'en était pas moins unie comme celle d'une jeune femme. Elle devait cet avantage à des tranches de veau, tranches très minces, dont, en se couchant, elle se couvrait les bras, les mains, la figure et le cou.

de vive passion, ni de grande exaltation ; car cette ravissante créature, pour ne tromper ni elle ni personne, et ne jamais être trompée, se livrait sans s'engager, se donnait sans rien garantir, n'exigeait que ce qu'elle accordait, affranchissant ainsi l'amour des influences du passé et des incertitudes de l'avenir. Elle consacrait tout entier au plaisir ce présent qui est la vie, que chaque instant renouvelle et anéantit, et qu'elle déifiait en un doux oubli du monde et d'elle-même, comme si les heures de bonheur ne devaient avoir ni lendemain ni suite, et n'avaient eu ni précédent ni veille. Pourtant, au moment de partir : « Que dira-l-on du séjour que j'ai fait ici ? » me demanda-t-elle en riant. « On dira, répondis-je, que vous n'y pouviez être rem})lacée par personne. J'en atteste l'honneur. — Eh bien, reprit-elle avec une effusion qui m'étonna, je serai malheureuse de ridée de ne pas vous revoir! J'en atteste l'amour. » Et nous nous quittâmes pour l'éternité.

Mme Ottoboni, une des beautés orientales les plus brillantes et les plus suaves, non moins remarquable par son esprit, ses grâces et ses aimables qualités, que par l'éclat de son visage, avait été mariée à Tàge heureux de dix-sept ans à un homme de plus de quarante. Il n'y avait donc entre eux aucun rapport d'âge, cest-à-dire d'idées, de goûts, de besoins, de même qu il n'y avait aucun rapport de position; elle était bien née, et il était plébéien; mais il était aussi un très riche banquier de Rome et un homme du meilleur accord. Quelque temps après son mariage, il avait en conséquence dit à sa femme : « Je t'ai épousée, non pour êli^e ton tyran, mais pour que tu sois heureuse... Eh bien, mes occupations m'empêchent de me dévouer à tes plaisirs autant que tu mérites qu'on s'y dévoue; mon âge s'oppose à ce que j'occupe ton imagination et ton cœur, autant qu'ils peu-

i,A nF.r.ij-; ottop-dm. -isi

vent avoir besoin d'être occupés; ainsi je te laisse le degré de liberté dont tu pourras désirer jouir, à condition que tu en useras sans scandale. » Le pacte, d'abord repoussé, finit par être admis, si ce n'est conclu. Quant à la condition, elle fut observée à ce point que, sauf un de ces heureux à propos dont on rend grâces aux dieux plus qu'on ne s'en enorgueillit et qui me valut une félicité plus vive que durable, je ne lui ai connu qu'un seul amant, commissaire des guerres dans notre armée, nommé de Valville...

Un soir, chez la duchesse de Lante, et passant devant moi : « Thiébault, me dit cette belle Ottoboni, je vais jouer; voulez-vous être de moitié dans mon jeu? — Franchement, répondis-je à demi-voix, il n'y a que vos faveurs que je n'aime pas à partager, malgré tout ce qu'il y a de matrimonial entre Valville et vous... » Sans répliquer, elle répéta : « Voulez-vous être de moitié dans mon jeu? » et, sur mon acceptation, elle ajouta: « Eh bien, j'ai quinze sequins, donnez-m'en quinze autres. » Je les lui remis. Elle était joueuse forcenée comme le sont en général toutes les Italiennes et comme l'étaient à Rome presque toutes les dames de notre société. Deux grandes heures s'étaient écoulées; depuis longtemps j'avais oublié mes sequins que je considérais comme cent fois perdus, lorsque je vis la belle Ottoboni revenir serrant de ses deux mains charmantes, avec peine, mais avec une grâce exquise, le devant de sa robe pleine de piastres et d'or. « J'ai beaucoup gagné, me dit-elle avec un petit air vainqueur; ainsi partageons. » Elle me fit ma part, s'élevant à cent sequins, c'est-à-dire onze cent vingt-huit francs, et, si je fus heureux d'un pareil bénéfice, ce fut surtout parce que je le lui devais. Même après quarante-huit ans, il faut un véritable effort pour parler aussi brièvement et de Mme Ottoboni dt de

cette duchesse Ceva. Clore si vite le chapitre qui les concerne, c'est comme se séparer une nouvelle fois de ces enchanteresses, prêtresses toujours inspirées par le dieu qu'elles encensaient et qui, prodigues de toutes les séductions, de toutes les voluptés, étaient à la fois l'orgueil et les délices de leurs amants.

Je ne sais plus qui de nous eut l'idée de donner un bal aux dames de Rome ; mais cette idée fut heureuse, d'abord parce que les jeunes dames de notre société se desséchaient du désir de danser et qu'aucune d'elles n'aurait osé donner un bal dans de si graves circonstances; ensuite parce que c'était le seul moyen que nous eussions de leur témoigner la reconnaissance que nous inspiraient leurs bontés. L'un des commissaires (et je l'ai été pour toutes les fêtes auxquelles j'ai eu à prendre part dans ma vie), je fus chargé d'adresser les invitations aux dames des premières classes; ces invitations, nous avions résolu de les faire, pour plus de politesse, et de vive voix et par écrit. Pour avoir accès auprès de toutes ces dames, et pour être plus certain de vaincre quelques récalcitrances, je me fis accompagner par le prince Camille Borghese et conduire par lui dans son phaéton, attelé, non de deux rosses comme le carrosse de madame sa mère, mais de deux des plus beaux chevaux de l'Italie. Ce bal, au reste, fut charmant par le plaisir que les dames y trouvèrent. Quant aux Romains, quelques-uns d'entre eux se rendirent amusants par une voracité que nulle part je n'ai vu portera ce point; ils se précipitaient vers le buffet avec l'empressement le plus avide, et là, d'une de leurs mains ils mangeaient comme des goinfres, tandis que de l'autre ils remplissaient leurs poches qu'ils allaient vider chez eux pour venir les remplir de nouveau; ils emportèrent jusqu'à des glaces dans des espèces d'étuis de fer-blanc. Ce bal eut un tel succès que nous

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