I$ALS ET SPECTACLE
en donnâmes un second qui, par parenthèse, eut lieu le lendemain de mon brusque départ pour Perugia; mais, ainsi que je l'avais conseillé, il y eut un buffet pour les dames et un pour les hommes; à celui-ci, chacun pouvait demander une chose ou deux selon son goût; puis, une fois servi, il devait laisser la place libre pour ceux qui le suivaient.
On est gourmand à Rome,, Lorsque nous allions au spectacle, habituellement dans les loges, vers la fin des opéras nous mangions non seulement toutes sortes de sucreries, mais aussi d'un pâté chaud célèbre à Rome et dans la confection duquel le cuisinier de la princesse Borghese excellait. Rempli des choses les plus délicates, ce genre de pâté forme un mets excellent.
Cette vie était délicieuse. Au milieu d'illusions qui pouvaient tenir lieu de réalités, et de réalités qui donnaient un nouveau charme aux illusions, les journées s'écoulaient vite. Nous consacrions nos matinées à voir une à une des femmes charmantes, que la fin du jour devait nous faire retrouver réunies en promenade aux villas les plus célèbres, et presque toujours à la villa Borghese. La plupart des dîners étaient employés à répondre aux invitations des généraux, et les soirées ainsi qu'une partie de la nuit appartenaient au spectacle, aussi bien qu'à des réunions nombreuses et brillantes.
La villa Borghese, que Joseph II s'indigna de voir la propriété d'un autre que d'un souverain (1), me ramène à une des promenades que j'y fis. Cette promenade eut lieu le second dimanche qui suivit mon arrivée à Rome;
(1) Un musée royal et des jardins enchanteurs complètent la somptuosité de ce palais, grâce à l'habile emploi d'une partie des revenus de l'inimense fortune de la malheureuse et superbe Cenci. Cette fortune, dont Clément VIII dota sa famille, était trop-colossale pour que celle qui la possédait pût espérer une grâce, qu'une effroyable circonstance réclamait.
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je la fis avec mon hôtesse, qui poussait la complaisance au point de m'aider à voir ce que Rome et ses alentours offraient de plus remarquable. Je comptais donc faire cette course seul avec elle; mais, au départ, elle ordonna à son cocher de passer à je ne sais quel couvent, pour prendre, me dit-elle, la fille d'une de ses amies, dont pour ce jour-là elle s'était chargée. Je m'attendais à une Agnès et, dès que coite j'eune personne fut montée en voiture, j'affectai la plus extrême réserve; mais quelle fut ma stupéfaction de voir cette enfant de quinze ans me fixer de manière à me décontenancer, me serrer la main, quand je la lui donnai pour descendre de voiture ou pour y remonter I Rentrés chez la marquise, elle s'abandonna avec moi à une exaltation que Dieu me garde de caractériser; nous n'étions pas à table, qu'elle m'avait fait dix déclarations; après dîner, elle recommença, et de manière à me faire battre en retraite jusque sous le lustre. Le lendemain, je reçus d'elle une lettre extravagante, et chaque jour me gratifiait d'une nouvelle, où elle s'épuisait à m'indiquer les moyens de nous voir, moyen qui du reste se bornait à suivre la femme qui me remettait ses lettres. C'est toujours une situation assez fausse que d'avoir à se défendre contre qui doit vous résister, et de telles provocations ne pouvaient m'inspirer que de l'horreur. Plus noire que brune, maigre, ardente comme la louve de Virgile, impudique au point de révolter un sous-officier de housards, j'étais réduit à la fuir, et quand elle dînait chez mon hôtesse, elle ne m'y trouvait pas. Le désespoir eut son tour. Elle voulait s'empoisonner, m'écrivit-elle, mais ne le fit pas; et certes, au prix de ses faveurs, je n'aurais pas racheté sa vie. Et c'était à quinze ans, dans un des premiers couvents de la cité sainte, qu'elle en était arrivée à ce degré de dépravation, et tel est un exemple de mœurs que
pouvait développer, sous l'influence du climat et chez une nature trop vive, l'éducation religieuse dans une ville où la masse des ecclésiastiques depuis ety compris les cardinaux, jusques et y compris les enfants de chœur, renchérissaient sur tous les genres de libertinages ou de corruption, sans garder de mesures, sans songer aux apparences. Aussi ne pouvait-on faire la cour à aucune jolie femme, sans y avoir un monseigneur pour rival, et facilement on trouvait contre eux des auxiliaires dans les autres pr()tres, qui s'entremettaient même à bas prix. Pour une piastre ils se disputaient à qui jouerait un rôle que je m'abstiens de qualifier; ils le jouaient à merveille.
A'côté des plaisirs délicats, de plus grossiers ne manquaient donc pas à Rome; la jeune armée ne s'en privait guère. Dans un autre genre je me rappelle, comme un bel exemple de tapage, un dîner que, par une juste répugnance, j'aurais passé sous silence, si pour le consigner je n'avais un motif que l'on devinera : je veux parler du dîner d'adieu que donna Bruyères, lorsqu'il quitta enfin Rome pour retourner à Milan, dîner dont je me trouvai faire partie et pendant lequel les verres, les carafes, bouteilles, assiettes et plats furent jetés par la fenêtre ou brisés sur place. Bruyères avait donné l'exemple, sans réfléchir que cette ruineuse extravagance, jointe au train si luxueux qu'il avait mené, achevait de prouver que l'argent ne lui coûtait guère à gagner. Ce fut au reste un spectacle comique que la stupéfaction des garçons qui, croyant recevoir, en échange des assiettes blanches, celles qui avaient servi, les voyaient voler par la fenêtre ou contre les murailles, ou tomber par terre comme par mégarde. A la nouvelle de cette destruction, le maître d'auberge survint, et, n'ayant jamais rien vu de semblable, il avait peine à en
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croire ses yeux! Ne sachant que dire et que faire, il pria du moins que Ton fît grâce à je ne sais plus quelle pièce de service et à une pile d'assiettes plus belle que les autres; mais son air piteux ne fit que hâter ce qu'il redoutait et rendre la scène plus burlesque, par la manière dont un des convives lui démontra du plus grand sérieux que ce qu'il demandait était impossible, puis, tout en lui parlant, prit, comme par distraction, des assiettes de la belle pile et, gesticulant avec, en cassa contre sa tête une demi-douzaine (1).
Il me reste à parler de Rome que j'ai parcourue de jour comme de nuit, car j'ai voulu la voir sous le clair de la lune, qui masse les ombres et pour cela môme est ajuste titre appelée l'astre des monuments. Rome est si connue que j'hésitais à en retracer quelques descriptions; mais, entraîné par les jaseries auxquelles je m'abandonne, je n'ai pas eu la force de renoncer à me souvenir de mes impressions.
La roche Tarpéienne me causa une indicible surprise. Au souvenir des criminels qu'on précipitait de son faîte, j'approchais d'elle en frémissant et je la trouvai telle que le moindre polisson ne pourrait tirer vanité d'en avoir fait le saut. Je fus beaucoup plus intéressé par le Colisée, des pierres duquel on a bâti tant de maisons.
(1) Le lieutenant général marquis de La Tour-Maubourg. brave comme Bavard, intègre comme Turenne, toujours si exemplaire, se trouva, je ne saurais plus dire l'époque, à un repas où se firent les mêmes extravagances. Impassible tant qu'avait duré la scène de destruction , il se leva au moment où ses enragés convives n'eurent plus rien à briser, mit un couteau dans ses dents, monta sur la table sans dire un mot, grimpa dans un lustre auquel personne n'avait pensé et. s'étant mis à califourchon sur la partie la plus élevée, coupa la corde à laquelle était suspendu ce lustre dont il suivit la chute en plein milieu de la table. Après quoi il se dépêtra comme il put. prit son sabre et son chapeau, et. plus ou moins meurtri ou blessé, s'en alla sans proférer une parole.