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CHAPITRE VIII

Tandis que je passais en fêtes ce premier temps de séjour à Rome, le général Saint-Gyr était venu prendre possession de son poste, à la tête de l'armée. Berthier n'avait pas encore transmis à son successeur le commandement de l'armée d'Italie; c'est donc entre ces deux chefs que, sur l'ordre du Directoire, furent arrêtées les dispositions nécessaires pour punir la révolte des officiers; mais la seule annonce d'une répression devint la cause d'un soulèvement nouveau, qui fut aussitôt et fort habilement calmé par le général Gouvion Saint-Cyr, moins rigoureux et moins tranchant que le général Masséna.

Personne d'ailleurs ne se trompait sur le danger de ressusciter un conllit qui, en fin de compte, avait abouti à la victoire des révoltés. Malgré le juste courroux et les arrêtés du Directoire; malgré la rigueur du ministre de la guerre, la volonté du général Saint-Cyr et le concours de tous les chefs de corps; malgré les outrages faits au général Masséna et le coup porté à la discipline; malgré l'indignation de tous les amis de l'ordre ; malgré le scandale européen qui ne pouvait manquer d'enhardir nos ennemis, qui fit éclater plusieurs insurrections et faillit nous faire spontanément attaquer par le roi de Naples, ce qui compromettait Texpédition d'Egypte;

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malgré son horreur, le crime des révoltés ne fut suivi d'aucune punition (1).

Pendant que les coupables s'efforçaient de rentrer dans le silence pour se faire oublier, de nombreuses troupes arrivaient à Rome, et parmi elles cette brave légion polonaise de Dombrowski; de nouveaux généraux se présentaient; ils étaient suivis par d'autres chefs et par d'autres troupes; le corps d'armée de Rome semblait devenir une armée entière et faire au roi de Naples, qui de cent manières nous excitait à convoiter son royaume, beaucoup plus d'honneur qu'il n'en méritait, lorsqu'enfin la présence du général Desaix, avec le titre de commandant l'aile gauche de l'armée d'Angleterre, acheva de découvrir que, au lieu d'une fraction d'armée, Rome et son territoire en contenaient deux.

Le général Desaix était accompagné de Donzelot, son chef d'état-major, toujours adjudant général, et de trois aides de camp dont j'ai parlé. Savary, que je n'avais pas revu depuis l'armée du Rhin et qui parut heureux de me retrouver, me présenta aussitôt à son général, dont je reçus un accueil très sympathique, qui même porta ses bontés envers moi au point de m'avoir à dîner tous les jours, et qui me conduisait avec lui partout où il allait dîner, même chez le général Saint-Cyr.

Je ne puis dire combien le contact de ces deux chefs illustres m'intéressait. Avec avidité, je les écoutais discutant les opérations^ de guerre dans lesquelles ils avaient

(1) Les officiers avaient député près du Directoire quatre des leurs, qui. arrivés à Paris le 10 avril, s'étaient présentés au ministre de la guerre le lendemain et. aussitôt arrêtés, avaient été conduits à l'Abbaye. Ils furent transférés au fort de Briançon. pour y être jugés. Je ne sais pas ce qui advint d'eux, mais je ne me rappelle pas, à cette époque, avoir entendu dire qu'ils eussent été condamnés.

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figuré ensemble; ils parlaient, l'un avec cette réserve glaciale qui le caractérisait et que révélaient de continuelles réticences; l'autre avec cette expansion, cette chaleur qui peignaient si bien son âme ; tous deux avec une égale loyauté et une grande profondeur (1). Ce qui surgissait de leurs moindres paroles, c'est que le général Saint-Cyr devait être pour le général Desaix un émule de gloire justement redouté; mais les impressions que je recevais de l'un et de l'autre, de leur caractère et de leur nature, m'éloignèrentdu général Saint-Cyr à mesure qu'il s'imposait davantage à mon esprit, tandis que plus j'admirais le général Desaix, plus je sentais mon attachement et mon dévouement s'accroître et se fortifier pour lui. Sa conversation était à la fois instructive, bienveillante et d'autant plus saillante qu'il avait avec profusion rintelligence prête à tous les sujets, et qu'il communiquait ses pensées avec autant d'abandon que le général Saint-Cyr mettait parfois d'orgueil à ne pas découvrir les siennes.

Le général Desaix aimait beaucoup les histoires et les lazzi de nos soldats, qui rappellent si bien l'esprit de leur pays. Il en avait un recueil volumineux, aimait à le lire, et c'est à lui que, dans ce genre, j'ai entendu compter les anecdotes les plus drôles. Je ne les ai pas recueillies dans un temps où je ne songeais guère à écrire; celles dont je me souviens ne sont peut-être pas les meilleures; à titre d'exemples, je les rapporte :

(1) Jo demandai un jour aux aides de camp des généraux Saint- Cyr et Desaix une formule pour me peindre leurs généraux au point de vue militaire; ils s'accordèrent sur cette pensée ; « qu'il n'y aurait pas de succès douteux, ni de revers à craindre, si les plans d'un Jiomme comme le général Saint-Cyr étaient exécutés par un iiomme comme le général Desaix. » Jugement qui rappelle ce mot de Moreau : « Le général Desaix ferait gagner des batailles : le général Saint-Cyr empêcherait d'en perdre. »

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Un soir que, après un combat et la nuit fermée, ilvisltait le bivouac d'un de ses régiments, il vit deux soldats revenant d"un village voisin et portant une civière. Ces hommes venant à lui, il les attendit; aussitôt reconnu : « Mon général, lui dit le premier, un peu de place pour un blessé. » De suite le général Desaix se rangea; mais, examinant ce qui sous une grande couverture chargeait cette civière, et s'apercevant que le blessé avait le museau bien long, les jambes bien courtes, il souleva la couverture et découvrit que le blessé, très blessé en effet, était un cochon que ces gaillards venaient de voler et de tuer.

Un autre jour, il vit un housard revenant le plus vite qu'il pouvait et ayant sur le devant de la selle un énorme sac. Aussitôt il l'aborde, et le colloque suivant a lieu : « U'où viens-tu? — Mon général... — Pied à terre et à bas le sac! » Force est d'obéir; mais à peine à terre, le sac se met à remuer avec violence. « Qu"y a-t-il dans le sac? — Mais, mon général, c'est un petit mouton noir. — Ouvre. » Et le petit mouton noir décampe. Cependant le sac remue de plus belle : « Qu'y a-t-il encore dans ce sac? — Mon général, c'est un petit mouton blanc! » Et le sac rouvert, le petit mouton blanc galope après le petit mouton noir.

Il arriva enfin au général Desaix de rencontrer un grenadier soûl comme le vin et qui, battant les murs, au milieu des hoquets et des nausées, ne cessait de répéter : « Rouge et blanc.. •• rouge et blanc,... si vous ne vous accommodez pas ensemble, je vous fiche à la porte ! »

Les bontés du général Desaix pour ses aides de camp étaient tout à fait paternelles, et comme, à Rome, il daignait me traiter de la même manière qu'eux, comme je dînais avec lui journellement, il en résultait qu'à sa table

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nous jasions avec une entière liberté. Un jour entre autres que la conversation s'était fixée sur l'expédition que l'on semblait préparer contre l'Angleterre, je me mis à soutenir que, si llacine avait pu faire dire à Mitbridate que l'on nevaincrait jamais les Romains que dans Rome, il n'en était pas de même de l'Angleterre et des Anglais; que leur force était l'or, que leur Pactole était l'Inde, que c'était là qu'il fallait tarir les sources de leurs richesses; qu'attaquer l'Inde par mer nous était sans doute impossible, mais que nous étions certainement en état de transporter une armée en Egypte, et que c'était par l'Egypte que nous devions arriver à leurs comptoirs.

Au début de ma péroraison, le général Desaix avait dit un mot qui aurait dû m'arréter; mais j'avais antérieurement discuté ridée d'une semblable expédition avec Jouy, riche alors des faits et documents qu'il avait recueillis, tant dans l'immortel mémoire de Leibniz (1) que pendant son séjour dans l'Inde; j'étais au surplus très avide de tout ce qui pouvait menacer l'éternelle ennemie de la France; peut-être entraîné par l'occasion de montrer quelque érudition, j'avais passé outre. Cependant, au moment où j'allais justifier ma thèse à l'aide des connaissances que j'avais sur les dispositions des principaux États de l'Inde et sur la nature et la puissance des secours qu'ils nous offriraient incontestablement, mes regards se portèrent vers le général Desaix; je fus frappé de lui voir les yeux fixés sur son assiette avec un sérieux que je ne lui connaissais pas. Je sentis que j'en avais trop dit, et par bonheur je fus le seul à le sentir. Une plaisanterie servit de transition à un autre sujet; legénéral sortit de sa feinte méditation, redevint causant et

(1) Tout jeune encore, Leibniz avait indiqué dans un factum adressé au Roi les avantages d'une descente en Egypte. Plus tard, il développa cette idée en un mémoire intitulé : Sur le projet d'expédition en Egypte présenté en 167 2 à Louis XIV. (Ed.)

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entièrement naturel. Ce fut au reste la dernière fois que je me permis de parler chez lui de matières aussi délicates; mais je demeurai convaincu que j'avais deviné la destination de cette aile gauche de l'armée d'Angleterre, et, comme je ne devais ma découverte qu'à moi. je crus pouvoir la révéler aux deux amis les plus intimes que j'eusse à Rome; en conséquence, je la dis au comte Daure, qui partit avec le général Desaix comme ordonnateur de son corps d'armée, et à La Salle, à qui elle inspira une démarche qui lui fait autant d'honneur par son motif que par son résultat.

J'ai fait connaître à quel degré La Salle était adoré par sa mère. Et comment une mère n'eût-elle pas idolâtré celui qui l'aimait de la plus vive tendresse et que tout le monde chérissait sans réserve? Ce qu'elle souffrait de ses absences, de ses dangers, était indicible; l'exactitude avec laquelle elle recevait de ses nouvelles la soutenait seule et formait pour elle une consolation d'autant plus nécessaire que sa santé devenait de plus en plus mauvaise. Ce pauvre La Salle fut donc atterré par ridée que sa mère ne pourrait plus recevoir de lettres que de loin en loin, qu'elle se désespérerait de le savoir en Egypte, exposé à de grandes fatigues, aux risques de la peste, aux horreurs d'une guerre d'extermination, et que la certitude d'être séparée de lui pour plusieurs années la conduirait au tombeau. Dans cette douloureuse conviction, dès le lendemain de ma révélation, il alla chez le général Desaix, lui exposa ce que je viens de dire, lui demanda avec supplication s'il pensait que l'expédition serait lointaine et longue, et lui déclara que, dans ce cas, il n'existait pas de considération qui pût le décider à s'embarquer. Le général Desaix l'écouta avec toutes les marques d'une tendre sollicitude, le loua de ses sentiments, lui dit combien

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il était sensible à sa confiance, mais ne lui cacha pas que ce pouvait être dangereux d'avoir cette confiance avec tout autre que lui. Considérant ensuite la démarche sous les rapports de l'honneur, du tort qu'elle pourrait faire à une réputation déjà brillante, des devoirs que tout officier contracte envers son gouvernement, ses chefs, ses camarades et lui-même; profitant avec habileté de tous les avantages que ce thème ne pouvait manquer de lui donner sur une âme aussi élevée et aussi chevaleresque, il vainquit des résolutions qui paraissaient inébranlables et renvoya La Salle résigné à obéir, mais dans un désespoir que moi, Tunique confident de cette démarche, je m'efforçai vainement de tempérer. La Salle partit en effet. Quant à ses funestes appréhensions, elles ne se réahsèrent que trop; sa malheureuse mère ne survécut pas à ce départ.

D'après ce que j'ai dit de la bonté avec laquelle le général Desaix m'accueillit et me traita à Rome, il est naturel de penser qu'il désirait me garder auprès de lui. Savary fut même chargé de me pressentir à cet égard, et je lui répondis : « Avec bonheur, pourvu que je ne sois pas sous la dépendance de Donzelot », mot qui se justifie, si l'on se rapelle la manière dont Donzelot s'était conduit avec moi à l'armée du Nord. Les voies ainsi préparées, le digne général me proposa lui-même de m'attacher à sa personne, mais manqua me faire sourire lorsqu'il ajouta : « Je ne vous parle pas de notre destination; quelle qu'elle soit, vous serez en bonne compagnie. » On le conçoit, je ne répliquai que par des actions de grâces, et je serais parti avec lui, si l'insurrection du Trasimène n'avait éclaté à ce moment.

Ainsi qu'on l'a vu, ce n'était pas le premier événement de ce genre. Le pillage des richesses et la révolte des officiers avaient fait insurger la populace de Rome, qui

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