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CHAPITRE IX

Le général Valette n'était pas un homme de guerre, mais avec des connaissances et du jugement il possédait un zèle qui supplée à beaucoup d'autres qualités, une aménité de caractère, une confiance et des égards qui excitent le dévouement et le soutiennent. C'était le premier chef sous les ordres duquel j'avais joué un rôle à moi, dans mon nouvel emploi de chef d'état-major divisionnaire. J'eus donc quelques regrets de le quitter, lorsque, le 6 juin, il fut remplacé dans le commandement de la deuxième division du corps d'armée de Rome par le général Gardanne, celui qu'on avait appelé le beau Gardanne, que l'on appelait encore Gardanne la Moustache, parce qu'il la portait superbe (1).

Depuis quatre jours seulement, notre nouveau général était à Perugia, quand il reçut du chef de brigade Lahure, commandant le département du Musone, avis que le canton d'Amandola s'était mis en état de rébellion, à l'occasion d'un chef d'insurgés qui venait d'être arrêté dans cette commune; que dix mille hommes s'étaient spontanément réunis, et qu'ils bloquaient les

(1) Au 18 brumaire, au moment où, dans la salle du Conseil des Cinq-Cents, le général Bonaparte courut à Saint-Cloud un si prand danger, Gardanne le prit dans ses bras et l'emporta. Plus tard, mal et injustement traité par le maréchal Ney, il fut en quelque sorte abandonné par l'Empereur, qui, cette fuis, ne se souvint pas du service rendu au Premier Consul. Gardanne en mourut de désespoir.

218 mi':moires du général baron thiebault.

trente sbires qui venaient de faire cette arrestation. Lahure ajoutait : « Je pars à la tête de la garnison de Macerata avec deux pièces de canon pour Amandola; je donne ordre aux commandants de Tolentino et de Fermo de se porter avec leurs troupes sur le môme point et d'y arriver en même temps que moi, »

Amandola allait donc être attaquée au nord, à l'est et à l'ouest; mais, au sud, c'est-à-dire, du côté des plus hautes montagnes, les insurgés conservaient une retraite assurée; le général Gardanne se détermina donc à marcher contre eux de ce côté. En conséquence quelques troupes de ligne et de chasseurs à cheval partirent à l'instant même de Perugia, et avec eux nos aides de camp, nos adjoints et nos chevaux de main, que nous rejoignîmes en voiture, le général et moi, à Foligno. Là nos troupes se renforcèrent d'un demi-bataillon, le lendemain, d'un autre à Serravalle, et le surlendemain, nous arrivâmes en nombre respectable à Amandola; mais Lahure était un homme expéditif, et déjà il avait dispersé les insurgés, n'ayant eu besoin pour cela que d'une heure de combat.

Nous n'eûmes donc d'autres obstacles à vaincre que ceux des chemins, et certes ils étaient rudes : nous cheminâmes à travers des rochers si peu praticables qu'on ne se rappelait pas que des chevaux y eussent jamais paru. Malgré toutes les précautions possibles, deux des chevaux de l'escadron de chasseurs disparurent dans des abîmes à pic. Je ne sais plus à quel endroit du trajet, après une montée pénible, nous arrivâmes vers l'extrémité supérieure d'un massif qui surplombait un ravin très profond. Le sentier, en partie taillé dans le vif, n'avait guère que deux pieds de large ; il était raboteux, inégal, incliné vers l'abîme, et, suivant les contours du massif, disparaissait à peu de distance devant nous. Sur

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l'avis de nos guides, tout le monde, le général y compris, mit pied à terre. Seul je m'obstinais à rester à cheval, et cela par la seule raison que personne n'y était resté. Au bout d'un quart d'heure cependant, le danger devint tellement évident que je n'aurais pas demandé mieux que de quitter ma monture, mais l'atroce sentier s'était rétréci de manière que la moindre manœuvre ne fût plus possible. Je continuai donc acheminer entre la roche taillée comme une muraille à ma droite et l'abîme à ma gauche, lorsque, à vingt-cinq toises en avant de moi, je vis ce sentier tourner à l'angle droit d'une roche proéminente, qui semblait suspendue au-dessus du précipice; je n'osais me laisser couler le long de la croupe de mon cheval, assez chatouilleux et qui aurait pu menvoyer, d'une ruade, où je ne désirais pas aller. Je m'abandonnai donc à lui et, comme suprême ressource, j'appuyais sur mon étrier droit, pour avoir la chance de me jeter à terre au moment où mon cheval tomberait à gauche. En arrivant à l'angle, il mesura l'espace, renifla devant le vide et menaça de se rejeter en arrière avec un frémissement, qui par contre-coup me couvrit de sueur froide; en fin de compte, il fut plus adroit que je n'avais été sensé, et ce n'est pas à ma sagesse, mais à la sienne, que je dus mon salut (1). L'arrivée des quatre colonnes qui par des marches

(1) Sur un autre point non moins impraticable pour les chevaux, nous avions décidé, le général Gardanne et moi, de prendre des mules, tandis que le reste des cavaliers, ayant mis pied à terre, tiraient leurs bêtes. J'ouvrais la marche, et le général me suivait. Le terrain permettant d'aller à deux de iront, le général pressa le pas de sa mule pour se placer à côte de moi et reçut de la mienne un coup de pied qui lui causa la douleur la plus vive. Certes, il n'y avait de ma faute sous aucun rapport, mais il faudrait ne pas avoir servi pour ne pas savoir combien de chefs en auraient eu plus que de l'humeur, alors que, tout en avouant combien il souffrait, ce fut le général qui me consola.

combinées et à l'improviste sillonnèrent en tous sens ce canton réputé inaccessible, et la présence du général Gardanne, frappèrent à tel point les habitants de ces montagnes que, malgré leur audace naturelle, ils se prêtèrent à leur désarmement et furent irrévocablement soumis. Ilien ne nous retenait plusà Amandola(l); nous couchâmes le 13 juin à Montalto, et le 14 à xVscoli, d'où nous rentrâmes à Perugia.

Pour rendre plus fructueuse la leçon que le général Gardanne avait concouru à donner aux habitants de ce canton, il jugea devoir leur imposer 30,000 francs pour ses dépenses extraordinaires. Comme cette contribution avait été frappée et perçue, je ne dis pas sans que je le susse, mais sans que j'y eusse aucune participation, je crus que le général ne m'en parlerait pas ; je me trompais; il fit plus que de m'en parler, car du moment où la somme fut complétée en bel et bon or : « Commandant Thiébault «, me dit-il, « voilà un gâteau d'amandes fourni par MJM. les insurgés; mais, comme je n'ai pas l'habitude de manger de tels gâteaux à moi seul, je vous prie de recevoir comme gratification cet équivalent d'une tranche. » Et il me remit cinq mille francs. Certes j'aurais fait -cent expéditions avec le général Valette qu'elles ne m'auraient rien valu, et je n'y aurais pas pensé plus que lui; toutefois, comme dans cette contribution je n'étais pour rien, si ce n'est pour ce qu'il m'en revint, l'aubaine me parut bonne.

Le général Gardanne n'était pas destiné à faire un

(1) Dans le repas que nous fîmes à Amandola, on nous servit le fromage le plus onctueux, le plus fin, le plus parfumé que j'aie mangé de ma vie. Il se nomme le fromage des fleurs, et jamais nom ne fut plus juste; il me rappela le beurre du ballon des Vosges. On ne le fait que dans ces montagnes et au moment où les vaclies se nourrissent des premiers aromates qui, au retour des chaleurs, parfument cette région.

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