PILLAGE ET REPRESAILLES
ville par les compagnies d'élite, puis de n'y laisser entrer le reste des troupes que par bataillons, à suffisants intervalles l'un de Tautre, à mesure que le service aurait été organisé. Au lieu de cela, Calvin jeta pcleméle dans la ville la masse totale de ses hommes, en dépit de leur exaspération...
La ville fut donc pillée avec une sorte de rage, et, pour en donner une idée, je citerai le cas d'un voltigeur, dont le frère avait fait partie de la garnison massacrée et qui fut atteint, en entrant dans la ville, d"un accès furieux. Ayant jeté son fusil et son fourniment, son sac et son habit, en chemise, les bras nus, l'œil hagard, écumant, n'ayant conservé que son sabre et bientôt tout couvert de sang, il tua, sans distinction de sexe ni d'âge, tout ce qui se trouva sur son passage et continua sa hideuse boucherie, jusqu'à ce qu'on fût parvenu à le garrotter et à l'enfermer, ce qui ne fut ni facile ni sans danger.
Cependant le général Valette arriva presque en même temps à Città di Castello. Fort peu rassuré par la manière dont Calvin avait commencé la campagne, il s'était mis, sur mon avis, à la tête de troupes de renfort, et notre but était de survenir avant que Calvin attaquât, de profiter de nos forces mises en commun, pour traverser le Tibre et aller fermer toute retraite aux insurgés du côté de la Toscane. On a vu que Calvin avait été amené par les attaques mômes des insurgés à précipiter les choses, et que, sans nous attendre, il était entré dans la ville, mais aussi sans s'être emparé des cinq mille insurgés et des habitants compromis.
Tandis qu'une commission militaire présidée par le chef de bataillon Walther, homme d'une grande rigueur, j ugeait les fauteurs de révolte dont on avait pu s'emparer, le général Valette écrivait au grand-duc de Toscane pour
demander que les insurgés qui, les armes à la main, s'étaient réfugiés dans ce pays, nous fussent livrés. C'était une fausse démarche, d'autant plus fausse qu'elle manquait de dignité et devait rester inutile (1). Elle n'aurait certes pas été faite si j'avais pu travailler avec le général autrement que lorsqu'il venait chez moi. Lors de notre trajet sur Città di Castello, à une lieue de la ville, nous avions rencontré des insurgés embusqués dans un bois; une compagnie d'infanterie en avait fait raison; mais le cheval d'un chasseur, près duquel je passais, reçut une balle à la croupe et rua avec tant de violence que, m'ayant atteint au pied droit, il me mit pour quinze jours hors d'état de marcher et me fit boiter pendant plus de deux mois.
Seuls, trois soldats de la garnison massacrée avaient échappé aux poignards des égorgeurs, deux en restant cinq jours dans un souterrain servant d'égout, et oii par moments ils étaient noyés d'eau sale jusqu'à la ceinture, et un par le supérieur d'un couvent. Quoique ce dernier acte fût attribué à plus de calcul que d'humanité, le couvent fut exempt de tout logement militaire et de toute contribution.
Un prêtre m'apporta la lettre qu'une des victimes, qu'il avait été chargé de confesser, lui avait remise au moment de mourir ; c'étaient les adieux d'un malheureux jeune homme à sa mère. Je n'ai rien lu de plus touchant que ces adieux, etje n'eus pas le courage de les
(i) Le général Valette ne fut pas aussi mal inspiré pour toutes les mesures qu'il eut à prendre. C'est ainsi qu'il fit dresser par une commission d'enquête l'état des pertes laites par les hommes qui nous étaient dévoués, et, après avoir fait vérifier et en partie réduire cet état par une commission de revision , composée des habitants les mieux posés, il affecta à cette indemnité le produit d'une contribulion spéciale frappée sur les communes qui avaient pris part à l'insurrection. La contribution tout entière fut perçue par les intéressés.
GRENADIERS DEÇUS. 213
envoyer; mais j'écrivis ù cette mère que son fils, mortellement blessé, m'avait chargé de lui envoyer son dernier souvenir, et j'ajoutai qu'avant de mourir il avait reçu tous les secours de la religion. Toutefois n'est-il pas des douleurs que rien ne console?
Des incidents moins tristes se mêlent au souvenir de cette révolte et de sa répression. Le logement dans lequel on m'avait transporté avait été fait dans la maison d'un des habitants les plus riches, mais aussi des plus avares du pays; il était absent, et cette circonstance avait contribué à le faire piller un peu plus que d'autres ; toutefois, par mes soins beaucoup d'objets avaient été rapportés, de sorte que le dommage se réduisait à peu de chose. Informé du zèle que, sans le connaître, j'avais eu pour ses intérêts, il apparut trois jours après notre arrivée, et après m'avoir rendu grâce de ce que j'avais fait pour lui, après m'avoir demandé à plusieurs reprises et redemandé, de manière à m'impatienter, s'il n'y avait plus aucun danger pour ce qui composait ses effets mobiliers, après en avoir eu dix assurances garanties sur ma parole d'honneur, après avoir obtenu d'être assisté par mes deux adjoints pour l'enlèvement d'objets qu'il désirait faire transporter dans une terre qu'il avait en Toscane, il se rendit en une grande salle, où, pour ma garde, toute une compagnie de grenadiers avait été casernée ; il fit enlever un immense tableau du Christ, auquel personne n'avait fait attention, ouvrit une armoire pratiquée dans l'épaisseur du mur, armoire que le tableau cachait entièrement, et fit emporter par quatre domestiques, qui l'avaient suivi, quatre petites caisses faites avec beaucoup de soin et extrêmement lourdes.
Rien ne peut rendre la stupéfaction des grenadiers, à la vue de cette armoire, de ces caisses, dont, sans s'en
21f) MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIEBAULT.
douter, ils avaient été les gardiens pendant trois jours et trois nuits : lorsque, la dernière caisse partie, ils entendirent l'Harpagon s'écrier : « Quand on aurait pillé toute ma maison, je n'aurais rien perdu, du moment oij j'ai retrouvé mes caisses » , lorsqu'ils apprirent qu'elles étaient pleines d'or, l'étonnement fit place à une telle colère, que, après s'être réciproquement reproché leur bêtise, les grenadiers en vinrent aux injures, aux menaces. M'étant renseigné sur la cause de ce vacarme, que j'entendais, je donnai l'ordre de prendre immédiatement les armes sous prétexte d'inspection; sans cette diversion, la scène, comique jusque-là, se serait terminée de la manière la plus tragique. Les grenadiers en furent donc pour des regrets,' dont le souvenir sans doute a fait déplacer bien des tableaux.
Le 43 mai, le général Valette fit répandre avec toute la profusion désirable une proclamation que je rédigeai; elle promettait pardon et protection à ceux qui, avant trois jours, auraient remis leurs armes, renouvelé leur serment à la République, réintégré leurs foyers et repris leur travail. L'efi"et dépassa les espérances, et nous rentrâmes à Perugia.