GOUVION SAINT-CYR REMPLACÉ
Le prince Doria possédait un ostensoir en or et pierreries d'une valeur énorme, que les consuls romains, dans leur détresse, firent enlever d'après le conseil des commissaires français. Indigné de cette spoliation, le général Saint-Cyr fit de suite rendre l'ostensoir au prince, en quoi, comme honnête homme, il avait raison; en quoi, comme militaire, il eut tort, rien n'étant plus étranger au commandement des troupes. Cette restitution, au reste, fut sans résultat, car on fit peur à ce prince Doria, qui, à titre de don patriotique, se hâta de renvoyer l'ostensoir.
Second fait. Pendant la révolte des officiers, un misérable, nommé Matera, n'avait pas paru moins zélé pour les coupables que pour le général Masséna; au fond, il n'appartenait qu'à nos ennemis. Lors de l'organisation des premières troupes romaines, il parvint à se faire nommercolonel : maisles consuls, ayantfiniparle démasquer, le destituèrent, et le général Saint-Cyr réunit une commission qui le réintégra. Le Directoire, près duquel les consuls avaient réclamé et s'appuyant sur un blâme du général Brune, ordonna, le 7 juillet, que le général
toutes les pièces à charge constituant le dossier des coupables, dossier réuni alors entre les mains du général Berlhier. une seule, munie de quinze signatures, était parvenue jusqu'au Directoire, qui avait aussitôt ordonné l'arrestation des quinze signataires. Ciiargé de l'exécution de cet ordre, le général Gouvion Saint-Cvr fit saisir les coupables de nuit ; mais, au lieu do les faire immédiatement jeter dans des voitures et de les faire conduire à Milan sous escorte de gendarmes ou de légionnaires polonais, il les enferma au château Saint-Ange, où tous leurs camarades et complices vinrent les délivrer. C'était une récidive de la révolte, et, pour la calmer, le général Gouvion Saint-Cyr consentit à reconnaître que les signatures apposées au bas de la pièce incriminée pouvaient être fausses ; défait, il les considéra comme telles, obtint par cette jonglerie l'impunité des coupables et même le retour à l'ordre; mais, par ce nouveau succès des révoltés, l'autorité des généraux, la dignité suprême du Directoire n'étaient pas moins atteintes, et avec elles la situation morale du général Gouvion Saint-Cyr.
Saint-Cyr aurait une autre destination, et que Matera serait chassé de Rome; or, pour la confusion définitive du général Saint-Cyr, ce Matera, changeant hrusquement de rôle, passa dans le royaume de Naples, où il commanda des bandes, fut pris quelques mois après par une de nos colonnes, et pendu.
Troisièmement. Le général Saint-Cyr fatigua le Directoire par de fausses inquiétudes. Certes, avec le corps d'armée de Rome tel qu'il existait, toute résistance contre l'armée napolitaine, que déjà l'on portait à soixante mille hommes, pouvait être déclarée impossible ; mais comment ce premier homme du monde comme manœuvrier alla-t-il jusqu'à déclarer que la retraite de Rome, où l'on pouvait à la vérité être tourné à quarante lieues en arrière, mais d'où l'on avait deux routes pour se retirer, serait irréalisable? Championnet l'exécuta cinq mois après avec autant d'ordre, de lenteur que de succès. Saint-Cyr disait encore que quarante mille hommes étaient indispensables pour vaincre et se maintenir; avec moins des deux cinquièmes, Championnet extermina les soixante mille Napolitains, délivra la République romaine et fît la conquête de Naples. Il est vrai que Saint-Cyr se supposait attaqué par des troupes de quelque consistance; dès lors il pouvait avoir raison; mais, à la guerre, trop de suppositions contraires à la confiance qu'on doit avoir dans le succès sera toujours de la faiblesse. La timide prévoyance dans ce début d'un commandement supérieur fut, au surplus, remplacée par la légèreté et l'incurie chevaleresque de Macdonald, qui, pour l'honneur et le bonheur de l'armée, ne la commanda pas pendant les campagnes de Rome et de Naples, mais qui, pour le malheur de cette même armée, fut chargé de sa retraite et de son commandement au bord de la Trebia.
A ce moment, il ne restait presque plus dans l'Etat ro-
RÉVOLTES DK TFIRKACINE ET DE MONTELEONE. 229
main de cantons qui n'eussent servi de théâtre à une levée de boucliers contre nous. L'exemple de Rome avait été suivi par Marino, Albano, Castello, Anagni, Frosinone, puis par Orvieto et Viterbo, en dépit du général Mireur et des exemples terribles que fit le colonel Girardon. Le général Valette avait prévenu les mouvements de ftlacerata et de Tolentino; le Trasimène, Amandola avaient payé leur tribut de révolte et de répression; tout à coup, le 31 juillet (13 thermidor), de ïerracine jusqu'aux sources du Garigliano, éclata une nouvelle et menaçante insurrection.
Je ne m'arrête qu'aux expéditions dans lesquelles j'eus quelque part; par conséquent, si célèbre que soit cellelà, je ne puis que la citer. Gomment ne pas dire cependant qu'elle fut confiée à l'adjudant général Maurice Mathieu, chef d'état-major du général Macdonald; qu'une partie de la légion polonaise s'y distingua et perdit son major Podozki; que le capitaine Pamphile Lacroix gagna par sa conduite le grade de chef de bataillon, qui lui futdécerné par le Directoire, et le sabre de Tamerlan (1), dont lui firent hommage les consuls de Rome; enfin que, en entrant à Terracine, on trouva au milieu de la place un autel surmonté d'une croix qui portait un christ de grandeur naturelle avec les plaies dégouttantes de vrai sang? G'est des marches de cet autel que les prêtres avaient fanatisé la ville; sur ces mêmes marches bon nombre de fanatiques vinrent chercher la mort, qu'on ne leur fit pas attendre.
Le 28 août (11 fructidor), j'appris que la commune de Monteleone devenait le foyer d'un nouveau rassemble-
(1) Pamphile Lacroix eut le malheur de perdre à Saint-Domingue ce sabre auquel il attachait un triple intérêt, d'abord l'intérêt d'origine, ensuite l'intérêt d'en avoir mérité l'honneur, et finalement de l'avoir mérité au pied du rocher de Circé.
ment d'insurgés, et qu'un dépôt d'armes et de munitions s'y formait; de plus, que des commissaires envoyés par le préfet du Clituno et par le commandant de Spoleto, pour expulser ces insurgés et faire livrer les armes, avaient été obligés de fuir; qu'en outre, les habitants de ce canton, confiants dans l'aspérité de leurs montagnes, dans leuréloignement de toute communication, n'obéissaient plus à aucun ordre et n'envoyaient ni contributions ni subsistances; que, sans cesse en rapport avec les Abruzzes, ils étaient aussi Napolitains que Romains (1), et que leur haine contre la France et la Révolution était portée à un tel degré d'exaspération qu'une prise d'armes était imminente. Or ce canton, formé de six petites villes et de nombreux villages, flanquait notre communication la plus importante; d'urgence il fallait le désarmer, mettre à jour ses contributions et prouver à ses habitants que leurs montagnes ne les protégeaient pas.
Je rendis compte de ces faits au général G..., et, comme je désirais enfin montrer de quoi j'étais capable, j'offris de me charger de l'expédition. Je fus agréé; j'avais carte blanche; je haletais après une occasion de disposer et de commander une attaque, et c'est plein de l'ardeur de l'enthousiasme que je hâtai mes préparatifs. J'expédiai de Foligno à Spoleto des troupes pour remplacer la garnison de cette dernière ville, et j'envoyai à cette garnison, ainsi qu'à cinquante chasseurs du 49% l'ordre d'être le 29 août à la pointe du jour, avec des vivres pour quarante-huit heures et cinquante cartouches par homme, en bataille sur la place de la Cathédrale.
(1) Un édil du roi de Naples venait d'arriver cacheté dans toutes les communes du royaume. Il devait être ouvert le mémo jour et à la même heure. Cet édit, qui ordonnait Ja levée du cinquième des hommes, fît, par suite de la disposition des espiùts, lever en un jour quarante mille hommes.