‹ Mémoires;Chapitre 90 sur 222 · LA DUCHESSE DE BÉTHUNE · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE BÉTHUNE

femme, ce monstre lui fit une scène exécrable sur le goût qu'elle avait pour la musique; il déclara qu'aucuns maîtres ne seraient reçus chez lui et signifia qu'il entendait qu'aucun piano ne se rouvrit pour elle ou qu'elle chantât quoi que ce pût être; puis, pour qu'elle ne pût se méprendre sur ce que ses ordres avaient d'absolu, il brisa le piano qu'elle possédait, l'un des plus parfaits qui existassent alors, et mit en lambeaux toute la musique. Qu'on juge de l'effet de cet affreux début sur une personne belle, douce, craintive et si loin sans doute de s'attendre à de semblables procédés ! La suite ne fut pour elle que trop digne des premiers moments : ni ses grâces, ni son esprit, ni ses vertus n'adoucirent son sort. Elle n'eut de répit ni pendant sa grossesse, ni durant ses couches, dans lesquelles elle mit au monde une fille, qui par miracle arriva à terme. Son martyre dura deux ans, au bout desquels le ciel prit pitié d'elle et la délivra; mais ce qui acheva de la caractériser, ce furent les soins que, avec un inconcevable dévouement, elle prodigua à son mari jusqu'aux derniers moments. On conçoit si j'étais ému de la revoir; elle me rappelait, avec les premières années que j'avais passées à Paris, ma mère et ma sœur dont elle était estimée et aimée; elle me rappelait aussi les heureux sentiments qu'elle m'avait inspirés, alors que par sa fortune et par ses espérances elle excitait autour d'elle tant d'envie et (l'admiration. Mais elle n'était plus que l'ombre d'ellemême. Bien que treize années seulement, ajoutées à ses dix-sept ans d'alors, la laissassent encore jeune , sa santé avait été détruite pour toujours. Une fois encore je lui entendis faire de la musique, et je ne fus pas moins touché de sa complaisance qu'enchanté de son talent. Elle n'en fit cependant qu'un moment; les forcée lui manquèrent, et elle fut obligée de cesser. Ruinée par

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242 MEMOir.ES DU GENERAL lîARON THIEliAULT.

M. deBéthune, elle s'était rendue à Rome pour quelques réclamations qu'elle suivait dans l'intérêt de sa fille ; je quittai Rome peu de jours après cette dernière entrevue, et, à mon grand regret, je n'ai plus trouvé personne qui ait pu me donner de ses nouvelles; ce n'est pas sans attendrissement que je paye ce dernier tribut d'hommages à ses charmes et à ses malheurs.

Dès que je m'étais senti capable de sortir, j'avais débarrassé la marquise de ma personne, et, malgré les efforts qu'elle avait bien voulu faire pour me retenir, j'étais allé me loger au palais Chigi, au coin de la rue du Peuple (le Cours) et de la place Golonna. Mon séjour devant être court, il importait donc fort peu que j'eusse mes aises, et si j(3 consigne le fait, c'est pourdonner une idée de ce qu'étaient les habitations à Rome. J'avais pris un domestique en arrivant; le prince Chigi en avait attaché quatre autres à mon service, et, bien que je fusse entouré de ce personnel , il me semblait que j'étais tout seul dans l'appartement où l'on m'avait logé, tant était vaste cet appartement. Indépendamment de plusieurs grandes pièces, qui servaient de cabinet de toilette, de salle de bain, etc., ma chambre à coucher était telle que je mesurais cent quarante pas de mon lit à la porte de mon antichambre.

Ma première visite fut naturellement pour le général Macdonald, commandant le corps d'armée. Je ne le connaissais pas; il me reçut fort bien. Je lui parlai des nouvelles que je lui avais envoyées relativement aux agissements du royaume de Naples ; je lui faisais prévoir une agression sans déclaration de guerre; mais il repoussa cette idée, en plaisanta même, plus que dans sa position un général ne devait en plaisanter; en fait, il n'ébranla pas plus ma conviction que je n'ébi^anlai sou incrédulité.

NOUVEAU SEJOI'R A ROME. -243

Un jour que je dînais chez lui, j'y trouvai un capitaine de la 15" légère, nommé Piquet, mystificateur-né, par conséquent incomparable, et, comme je le lui disais, doué au plus haut degré du génie des bêtises. Il faisait le sourd comme jamais on ne l'a fait; il faisait vingt autres rôles, ou plutôt il les faisait tous avec une inconcevable perfection ; il avait commencé, à Rome, par mystifier le général Macdonald, comme à Udine il avait mystifié le général Bernadotte; il servait de temps à autre à égayer la table du général en chef, et c'est à une de ses mystifications que j'assistai la première fois que je le vis. Il ajoutait à ce don celui d'une voix de ténor admirable, l'une des plus belles que j'eusse entendues; il était l'ami de Dath, qui m'avait souvent parlé de lui, et, comme il était très brave, servait bien, comme il avait beaucoup d'esprit, une rédaction facile et de bonnes manières, comme pendant vingt-quatre heures par jour et trois cent soixante-cinq jours un quart par an, il était capable d'amuser toute une armée, je lui proposai de devenir le collègue de Dath, qui, comme plaisant et comme chanteur, était tout à fait propre à jouer avec lui les seconds rôles. Il accepta et ne tarda pas à me rejoindre à Perugia.

Les dames que pendant mon premier séjour à Rome j'avais journellement vues parurent sensibles à ma réapparition et me donnèrent de nouvelles preuves de leurs bontés. Celle qui aurait pu les remplacer toutes pour moi, cette charmante et magnifique duchesse Ceva, manquait à la vérité; mais, à part elle, je fus enchanté de mon séjour, et je l'aurais prolongé si la voix du devoir ne m'avait rappelé à mon poste. Huit jours écoulés, je fis pour la seconde fois mes adieux à Rome, et, malgré l'ennui du départ, mon retour à Perugia fut plus gai que ne l'avait été ma venue. Partant de Rome

vers trois heures du soir, nous dépassions avant la nuit la région du mauvais air. Clément et deux autres officiers de notre grade demandèrent à partir avec moi et complétèrent ma voiture. Prêts à nous mettre en route, l'un d'eux se trouva en marché avec le prince Checo Borghese pour lui vendre un cheval de prix, et, ce cheval étant à Foligno, le prince se décida à s'y rendre. Voulant voyager avec nous et ne prenant aucune de ses voitures, je lui offris naturellement la première place dans la mienne; il la refusa et fit ce trajet à franc étrier, courant devant nous et commandant mes chevaux de poste, ce que du reste il fît à merveille. J'eus donc un prince Borghese (1) pour courrier, comme plus tard, ainsi qu'on le verra, j'eus pour commandant de ma garde d'honneur un duc de Laval qui me traitait d'Excellence.

Pendant les quinze premiers jours que Piquet passa à Perugia, il n'y fut question que de lui. En descendant de voiture, il entra au café et se trouva en scène; un compère l'y attendait et y avait retenu un jeune officier, très bon garçon et, à cause de cette bonté même, choisi pour être le premier mystifié. Jouant le sourd et déplus faisant le malade, Piquet devint aussitôt l'objet de l'attention générale. Le compère, pour paraître se moquer de lui, le regardait en riant. Piquet vint lui demander de quoi il riait; là-dessus malentendus, querelles et attaques de nerfs. La victime désignée s'empressa de secourir Piquet, qui fit je ne sais combien de haut-le-corps,

(1) Ce prince Checo, fort loin d'être sans esprit naturel, mais ne sachant rien au monde et ne raisonnant ni ses actions ni ses paroles, était, dans toute la force du terme, un hurluberlu qui ne s'était jamais donné d'autre peine que de naître. Son frère aîné, beaucoup moins doué de ce que les Italiens appellent le génie, affectait la plus sévère tenue et, par cela seul, s'attirait beaucoup plus d'hommages.

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