‹ Mémoires;Chapitre 91 sur 222 · L'ADJOINT PIQUET · texte numérisé non relu

L'ADJOINT PIQUET

de soubresauts, de grimaces et de convulsions; ayant repris connaissance, il ne voulut plus recevoir de soins que de son patient. Je laisse mille incidents burlesques, et, pour me borner à indiquer les traits principaux, j'ajouterai que, après deux heures passées dans ce café où cinquante officiers étaient accourus, Piquet se fit porter par la victime jusqu'à son logement; il se fit coucher par lui, donner un lavement, apporter le bassin, et il garda le pauvre garçon jusqu'à trois heures du matin, heure à laquelle celui-ci se sauva, exténué de fatigue et mourant de faim. On conçoit la joie immodérée des témoins de quelques-unes des scènes de cette farce, témoins initiés, qui de demi-heure en demi-heure étaient informés et m'informaient de tout ce qui se passait.

Le lendemain, Piquet garda toute la journée son nouvel ami, qu'il époumona; le surlendemain, il dîna chez le général C..., avec qui nous avions arrangé la mystification de Richebourg. Plein d'esprit et d'imagination, Richebourg était un sujet parfait pour ces sortes de plaisanteries. A table, placé à côté de Piquet, il avait reçu la recommandation d'avoir soin de « ce malheureux sourd ». Pauvre Richebourg! Piquet l'égosilla, à force de lui faire répéter et de lui faire crier toujours plus haut des phrases qu'il avait l'air de ne pas entendre ou d'entendre de travers. En sortant de table, Piquet se prit de querelle avec Petriconi, qui avait le mot; Richebourg fut chargé par le général de le calmer, et là commença la véritable scène. Richebourg ayant un rendez-vous dont l'heure était venue. Piquet débuta par le remorquer dans un angle de croisée; mais, du moment où Richebourg eut dit à demi-voix : « Va, je te lâcherai bientôt... », Piquet, de la manière la plus naturelle, le prit à l'habit en passant l'index dans une des boutonnières, et il ne la lâcha plus, quoi que l'autre pût faire.

« Maudit sourd, grommelait Richebourg, que le diable l'emporte! » Et Piquet ne tarissait pas en actions de grâces sur sa complaisance à l'écouter et sur sa politesse : « Mais, criait Richebourg, on m'attend!... — Non pas, disait Piquet, personne ne m'attend, et quand même, le plaisir de causer, ce plaisir qui devient si rare pour moi et que vous me rendez si doux... — Mais, reprenait Richebourg en l'interrompant, je vous dis qu'il faut que je m'en aille... Une bataille, dites-vous? Erreur... non... ce n'est pas dans une bataille, c'est au siège de Grave, et par l'effet d'un coup de canon, que mon ouïe s'est légèrement endurcie. »

Et là-dessus venait toute l'histoire du siège de Grave et du prétendu coup de canon. Nous riions aux éclats, Piquet le voyait : « Oh! capitaine! ajoutait-il douloureusement, sont-ils malhonnêtes à mon égard! Quelle différence d'eux à vous! etc. Enfin, hurlait Richebourg, j'ai un besoin à satisfaire, j'ai la colique... » Et le maudit sourd, après avoir avancé sa meilleure oreille, comme il le disait, et paru écouter de toutes ses forces, prenait

le change sur tout Une heure et demie se passa

ainsi, après laquelle, le rendez-vous devant être bien manqué. Piquet dit : « Ah çà ! auriez-vous par hasard quelque chose à faire? Dites. Ne vous gênez pas. Personne n'est plus discret que moi. » Et comme Richebourg accompagnait ses « oui » de grands signes de tête. il reprit : « Que ne le disiez-vous? » Il le lâcha, et Richebourg partit à toutes jambes, tandis que Piquet lui criait : Au revoir !

Voilà l'ébauche de deux de ces scènes. Une encyclopédie ne les contiendrait pas toutes, attendu que chaque jour, comme à chaque propos, avec nous comme avec qui que ce pût être, seul comme en public, du soir au matin, dans sa chambre comme dehors, c'étaient sans

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cesse des facéties nouvelles et inattendues. A la promenade je l'ai vu pendant une demi-heure expliquer à deux pauvres comment ils devaient se partager un sou ; je l'ai vu, dans un casin, faire tenir sa tasse de café par un Italien, sous prétexte de chercher dans ses poches un papier qu'il voulait lui montrer, qu'il ne trouvait pas, et, reculant comme machinalement, se faire suivre par le porteur pendant un quart d'heure; je l'ai vu, sa tabatière à la main, l'ouvrant comme pour en offrir une prise et la refermant dès que son interlocuteur allongeait les doigts, et cela de l'air d'un homme entièrement préoccupé de sa conversation, qu'il ne laissait jamais tarir; puis, sans se découvrir, il recommençait dix fois sa mystification. Je me rappelle que, pendant la campagne de Naples, la municipalité de je ne sais plus quelle petite ville s'étant rendue chez moi, alors que j'étais à table. Piquet fit signe au plus âgé de ces magistrats de s'approcher, et, sous prétexte de lui donner des avis importants, il le tint courbé en deux pendant qu'il lui débitait à l'oreille une kyrielle de mots à demi articulés, n'ayant ni suite ni sens. De temps en temps il s'arrêtait, et, fixant ce vieux magistrat, il lui demandait du plus grand sérieux : « Capito, signore? » A quoi le malheureux, n'osant pas dire non, répondait de l'air d'un supplicié: «Si, signore... » Combien de fois encore l'ai-je vu arrêter dans les rues la première personne venue, tantôt pour lui chercher querelle, tantôt pour lui demander les renseignements les plus absurdes, tantôt, et en commençant par l'embrasser, pour lui soutenir qu'ils étaient amis! Enfin, et sans uniforme, bien entendu, je me rappelle l'avoir surpris se mettant au coin d'une rue à jouer à la mourre avec des misérables, et, les trichant d'une manière indigne, il leur gagna leurs bardes, qu'ensuite et avec usure il leur rendit en aumône. Mais

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pour lui hommes et femmes, enfants et vieillards, pauvres ou riches, gens de rien ou personnages puissants, tout était occasion ou sujet. Je crois qu'il aurait mis un pavé en scène, et certainement il aurait joué la comédie pour les quatre murs dune prison.

Quoique je ne puisse par la suite de mon récit éviter de revenir à lui, je vais finir cet article par un tour qu'il fit à Udine. Il avait remarqué un bon négociant, qui, réglé comme une horloge, à deux heures sonnant, quittait la Bourse et traversait la grande place pour rentrer chez lui et se mettre à table. Ayant choisi un jour où la chaleur était étouffante et pris sous le bras un sac à argent plein de morceaux de plomb ronds, de la grandeur d'une piastre, mais d'un poids insupportable, il va à la rencontre de son personnage et arrive en face de lui, au beau milieu de la place; il l'arrête et lui dit : « Ne seriez-vous pas M. X...? — Oui, monsieur. — Négociant?

— Oui, monsieur. — Banquier, môme? — Oui, monsieur. — Très bien. Et vous n'êtes certainement pas sans connaître les principales maisons de commerce de Trieste? — Je suis en relation d'affaires avec plusieurs.

— En ce cas, monsieur, vous pouvez me rendre un véritable service. — De quoi s"agit-il? — Le voici. Il y a un an qu'un négociant de mes amis a fait à une maison de ïrieste une fourniture de haricots. 11 lui est encore dû sur cette fourniture deux cents sequins; il m'écrit de lui faire solder ce reliquat, et j'ai pensé que vous pourriez m'aider dans cette occasion. — Mais, monsieur, reprit le négociant d' Udine, quel est le nom de cette maison? — Son nom?... Attendez... mais j'ai sur moi la lettre de mon ami, et, si vous avez la bonté de tenir un moment cet argent,je vais vous renseigner... » Ayant confié son énorme sac, il cherche dans une quantité de papiers, ne trouve pas la lettre et s'écrie : « Elle est

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restée chez moi!... mais je loge à deux pas... Je vous laisse donc mon sac et je reviens à l'instant. » II part, sans donner au pauvre négociant le temps de répondre, et, sans cesser de courir, tourne une rue, monte dans la maison du grand café par la porte de derrière et rejoint au premier ses amis, témoins du début de cette scène: de là, bien à l'abri, il observe son homme qui, sous un soleil dévorant et pendant que pour dîner on l'attendait chez lui, passe une heure dans cette fournaise, n'ose, à cause de l'argent dont il se croit dépositaire de par la confiance d'un Français, approcher d'aucune maison, sue à grosses gouttes, et change à chaque instant le fatal sac de bras. Enfin, trois heures sonnées, le malheureux appelle à lui tous les passants, dépose le sac par terre, le fait ouvrir et, aux éclats de rire de tous les assistants, regagne son gîte de la manière la plus piteuse.

J"ai vu plus tard les mystificateurs les plus célèbres, c'est-à-dire Musson, Thiémet, Legros, et ils m'ont fait pitié lorsque je les ai comparés à Piquet. C'était chez les plus forts le talent au lieu de l'inspiration , chez tous le métier à la place du génie; aussi étudiaient-ils les rôles que Piquet improvisait, et Piquet n'était-il jamais plus saillant que lorsque, pris au dépourvu, il avait l'occasion d'un rôle nouveau. D'ailleurs, avant d'amuser les autres. Piquet voulait s'amuser lui-même et faisait d'autant plus de frais à proportion du plaisir qu'il trouvait à en faire. Je le vois encore, ce brave Piquet. Sa figure à la fois si mobile, si fine, si gaie, si maligne, prenait tous les caractères, rendait toutes les impressions; il avait toujours l'air de nous dire : « Si je voulais! « Et il voulait presque toujours. Il ne faisait pas de pasquinades comme ïhiémet^ qui, par exemple, imitant l'inconcevable bruit de la machine de Marly et l'entremêlant comme malgré lui à tout ce qu'il disait, prétendait que sa

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mère pendant sa grossesse avait eu « un regard » de cette machine. Il n'était pas réduit comme Legros au rôle de sourd, c'est-à-dire à un rôle, ou, comme Musson, à un répertoire étudié, préparé tel que le Carême ou TAvent d'un prédicateur. Son boulet datait du siège de Grave, celui de Legros de Marengo, c'est-à-dire que Piquet avait, par instinct de nature, devancé tous les mystificateurs à gages, bien avant qu"on parlât d'eux. Il aurait payé pour faire ce que les autres faisaient pour del'argent, cequ"il faisait, lui, au risque de son état et parfois de sa vie.

Au surplus, il n'eut pas toujours à se féliciter du résultat de ses plaisanteries. Se trouvant dans un café avec un Français, il lui fit une farce très connue; mais il avait le don de rendre neuves les farces les plus banales. En mettant le doigt sur sa propre joue, il dit à ce Français : « Vous avez un peu de noir là... Et cet homme de s'essuyer... « Un peu plus haut... » Et l'homme essuie plus haut... « Un peu de salive I » A ce mot, ce Français se lève, va à une glace, s'aperçoit de la moquerie, demande raison à Piquet, qui, pour rappeler son expression, fut rafraîchi d'un bon coup d'épée... ce qui ne Tempècha pas de recommencer à sa première sortie.

Je ne sais plus à quelle occasion, le général Macdonald envoya à Perugia un de ses aides de camp, nommé Blésimart. Richebourg, qui ne cherchait que les moyens de se débarrasser des faveurs de Mme C..., imagina de se faire faire, au profit de ce Blésimart, qui avait paru ne pas demander mieux, une infidélité, dont cette dame rêvait avec délices de se rendre coupable. Afin d'assurer Texécution de ce projet, pour l'achèvement duquel chacun semblait d'accord, j'arrangeai une promenade au lac de Trasimène et une chasse dans la plus giboyeuse de ses trois îles, chasse pendant laquelle Mme C... et Blésimart devaient rester, en nous

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attendant dans une auberge au bord du lac, elle, parce qu'elle avait peur de la traversée; lui, parce qu'il n'aimait pas la chasse.

Les choses ainsi disposées, nous quittâmes Perugia par un temps magnifique: mais pendant notre trajet un orage survint, et, quand nous arrivâmes, aucun batelier ne voulut nous conduire dans l'île choisie et distante de terre de trois bons quarts d'heure. Ce lac à peu près rond, et qui n'a guère que sept lieues de tour, est un des plus dangereux qui existent, à cause de sa profondeur et des gorges qui y aboutissent. Le moindre vent le rend impraticable, parce que ses vagues, petites de volume et par conséquent pointues, s'élèvent à une hauteur incroyable; personne alors ne hasarde de le passer. Il fallait donc que nous eussions le diable avec nous, pour forcer, en y mettant le prix, deux bateliers à risquer l'aventure; mais le vieux C... était intrépide; et nous, nous avions notre projet en tête; Blésimart avait reçu les instructions les plus complètes; nous partîmes donc, et, après avoir reçu à la fois un coup de vent et un coup de vague qui firent pousser un cri à nos deux nautoniers, après avoir manqué sombrer, nous abordâmes à l'île, où, grâce au temps, nous fîmes la chasse la plus déplorable et d'où nous eûmes mille peines à revenir. Mais quel fut notre désappointement quand nous apprîmes que ce niais de Blésimart avait échoué là où le plus mauvais pilote aurait abordé à pleines voiles ! Nous étions furieux. Richebourg, qui ne se possédait plus, voulait se battre avec lui. Enfin nous fûmes, pour notre plan, nos dangers, les maux de cœur que nous eûmes dans les deux traversées, Blésimart pour sa courte honte, et Richebourg pour la continuation de son service forcé.

Dans une réunion déjeunes dames de Perugia, on mit

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un soir la conversation sur mes cheveux qui bouclaient naturellement et aussi beaux de couleur que de finesse et d'épaisseur; ces dames décidèrent que je portais mes cheveux trop courts, de môme qu'elles trouvèrent mes favoris trop longs. Désireux de leur prouver ma déférence, je profitai d'une absence pour laisser pousser toute ma barbe, puis de mon retour pour me raser la tête. Ce fut une comédie : « Quelle horreur ! s'écrièrent toutes les dames en me revoyant. Vous êtes affreux, me disait l'une. — Et aussi peu galant qu'affreux», disait une autre. Au bout d'un mois, ma barbe était superbe; quant à ma tête, rasée tous les jours, elle était blanche comme ma main.

D'autres soins succédèrent à ces facéties. Par l'espionnage que j'avais organisé, durant mon expédition de Monteleone, je continuais très exactement à recevoir des nouvelles du royaume de Naples; ces nouvelles étant de nature à confirmer mes premières prévisions, j'en récrivis dans les termes les plus positifs au chef de l'état-major général de Rome, et j'en reparlai à mon chef direct. Je ne fus écouté de personne.

Dans cette situation, cédant au scandale que j'en éprouvais, je fis de ce sujet l'objet d'une conférence spéciale auprès de mon général, et je déclarai à ce dernier que je n'examinais pas si ma sollicitude pour la sûreté des troupes et pour la gloire de nos armes me faisait exagérer ce que je croyais devoir regarder comme un danger réel, mais que, quant au résultat, il n'y aurait jamais de comparaison entre l'inutilité de quelques dispositions et l'irréparable tort de se trouver en défaut vis-à-vis d'un malheur prévu; entre la perte de quelques feuilles de papier et d'écriture et celle de beaucoup de braves; que, quant à ce qui concernait la division, elle avait ses corps avancés à plusieurs journées de marche du quar-

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lier général, hors de portée d'être secourus et de recevoir à temps même les ordres de leurs généraux de brigade; que la position de ces troupes était telle qu'elles pouvaient être surprises, tournées, morcelées, détruites avant que l'on pût apprendre qu'elles étaient attaquées. Je demandai donc officiellement l'autorisation de leur adresser, outre quelques instructions générales, des paquets cachetés que leurs chefs auraient ordre d'ouvrir, dans le cas où les Napolitains prendraient inopinément l'offensive, et d'adresser avec les mêmes réserves les mômes ordres aux généraux de brigade, afm qu'il n'y eût pas plus d'indécision pour les chefs que pour les subordonnés.

Le général C... s"obstinant à juger une telle mesure inutile, par la raison sans doute qu'elle avait paru telle au général ftlacdonald, j'ajoutai que, quant à moi, elle me paraissait justifiée à ce point que jallais l'exécuter comme inhérente à mes devoirs de chef d'état-major, à moins que par écrit il me le défendît... « Et d'ailleurs, repris-je, comme il hésitait encore, considérez l'avantage et le bonheur de n'avoir, dans cette grave hypothèse, aucun ordre à donner et de savoir d'avance, jour par jour, pour ainsi dire à chaque heure, où chacune des troupes se trouvera; de pouvoir avec certitude régler ses mouvements ultérieurs et déterminer d'après eux les mouvements de tous les autres corps. » Embarrassé par ces raisons et ne voulant pas se charger d'une telle responsabilité, il céda. Ma proposition approuvée, mes ordres et instructions furent, dans la journée, rédigés et expédiés, je puis le dire, avec un véritable soulagement, car l'idée des risques de ces troupes me poursuivait sans cesse. C'est au reste une des circonstances de ma vie militaire que je me suis toujours rappelées avec le plus de satisfaction, parce que cet acte de pré-

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voyance, qui pour plusieurs bataillons devint un acte de salut, ne fut dû qu'à moi; parce que de tous les corps d'armée de Rome, le notre fut le seul à être garanti par cette mesure; parce que je forçai l'adoption de cette mesure malgré les plaisanteries du général Macdonald (1), l'incrédulité de son chef d'état-major et l'entêtement du général G...; parce qu'enfin, inutile à ma promotion au grade d'adjudant général, ce fait a certainement contribué à la rendre aussi belle qu'elle Ta été.

Le 40 novembre (20 brumaire), le général Championnat arriva à Rome en qualité de général en chef. Dès ce moment les troupes occupant l'État romain reprirent le nom d'armée de Rome, et le général Macdonald redescendit au commandement de son ancienne division, dans laquelle d'ailleurs il n'avait pas été remplacé. A cette nouvelle, le général G... imagina devoir aller saluer son nouveau chef, afin, disait-il, de conserver sa division; mais, pour saluer les chefs, il faut se montrer à eux, et c'est ce que le général G... pouvait faire de mieux pour avoir un successeur. Richebourg, à cet égard, pensait absolument comme moi ; il employa Mme G... elle-même pour faire renoncer à ce voyage

(1) Je n'étais pas le seul à envoyer des avis au général Macdonald; de nombreuses pièces officielles en font foi, et parmi elles les dépêches adressées par notre ambassadeur de Naples au gouvernement de Paris, et par duplicata au général commandant à Rome. Ces pièces annonçaient clairement les préparatifs d'une prochaine invasion qui aurait lieu sans déclaration de guerre. Mais, alors niêine qu'il n'eût reçu de renseignements que de moi, est-ce que le général Macdonald n'aurait pas dû y faire attention, je dirai même adopter pour toute l'armée la mesure que je pris pour la deuxième division? 11 ne lit que s'en amuser, et je signale cet incident comme la preuve irrécusable de celte légèreté, non de caractère, mais d'esprit, de cette espèce de crànerie. qui poussaient le génénd Macdonald à considérer de telles précautions comme audessous de lui et le rendaient incapable de commander une armée, ainsi que toute sa vie l'a prouvé.

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le général, qui crut devoir s'entêter et partit avec moi, car j'avais obtenu de l'accompagner.

Arrivés le 23 novembre (3 frimaire) au matin, nous fûmes de suite reçus par le général en chef, et je fus édifié de l'ordre et de la sagacité de ses questions; de tout ce qui en lui attestait le zèle et la sollicitude; de Tattention, de la suite qu'il mettait à tout ce qui pouvait en valoir la peine, et du contraste qu'il y avait entre cette manière de traiter les affaires et l'irréflexion du moins apparente, la légèreté trop réelle avec lesquelles le général Macdonald tranchait les questions les plus graves, lui qui, avec son nez au vent et sa physionomie goguenarde, avait toujours l'air de se moquer des choses et des personnes. Nous dînâmes avec le général Championnet, et, comme il était informé par Lacombe-Saint-Michel, notre envoyé à Naples, qu'il ne tarderait pas à être attaqué, le général G... reçut l'ordre de venir le lendemain à dix heures du matin pour prendre les dernières instructions, et de se tenir prêt à repartir immédiatement, 1" pour transférer le quartier générai de la division à Macerata, à tous égards préférable à Perugia, où jamais il n'aurait dû être placé ; 2" pour former à Foligno, à la fois position militaire et jonction de routes les plus importantes, un camp dans lequel on réunirait aux postes avancés la totalité des troupes qu'il ne serait pas indispensable d'occuper comme garnison.

En sortant de chez le général en chef, je me rendis au théâtre. J'y retrouvai toutes les dames de la ville, moins la plus regrettée de toutes, et, quand je repartis douze ou quinze heures après, je ne pensais pas en leur faisant mes adieux que je les quittais pour ne jamais les revoir. Rentré chez moi vers une heure du matin, je venais de me coucher, lorsque le canon du château Saint-Ange se fit entendre. C'était le signal d'alarme. Le général

C... et moi, nous nous rhabillions en toute hùte, lorsqu'un aide de camp du général en chef accourut nous informer que les Napolitains venaient d'attaquer les troupes de la première division sur toute la ligne occupée par elle, et que le général en chef nous attendait. Presque vêtus lorsque cet aide de camp arriva, nous partîmes avec lui, achevant de recevoir en route les nouvelles qu'il avait à nous donner.

« Que seront devenues vos troupes avancées?... » telles furent les paroles que le général Ghampionnet articula dès qu'il aperçut le général C... Ce dernier le rassura en lui rendant compte des ordres donnés et de la manière dont ils l'avaient été; il me lit tout l'honneur de cette prévoyance, ce qui fixa sur moi les yeux du général Ghampionnet avec un air de complète approbation. « Partez vite, ajouta le général en chef, je ne sais si vous pourrez encore passer à Terni et à Spoleto, mais faites tout au monde pour arriver rapidement à Foligno, où vous ferez au besoin reployer la garnison de Spoleto et d'où vous vous rendrez à Macerata, où vous vous ferez suivre par tout ce qui appartient à votre quartier général. Prenez des chevaux de selle, si vous êtes obligé d'abandonner votre voiture; jetez-vous à gauche, si vous ne pouvez suivre la route directe, mais arrivez; réunissez vos troupes, formez des masses afin de pouvoir manœuvrer, et couvrez ou ilanquez la gauche de la route de la Romagne. Quant à moi, je ne resterai pas à Rome. D'une part, défendre cette ville serait la livrer à toutes les horreurs de la guerre et rendre contre nos partisans la réaction terrible; de l'autre, elle ne se lie à aucune position militaire. En ce moment je dois même être, à quarante lieues sur mes derrières, tourné par les troupes napolitaines qui auront débouché par Aquila et par les Abruzzes. Enfin, poursuivit-il avec indignation, j'ai à

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