DEUX BATTERIES ENLEVEES A LA BAÏONNETTE
à une inspiration chevaleresque, ouvrit et soutint l'avis d'enlever à la baïonnette cette artillerie ennemie. Une sorte de conseil de guerre se tint; mon adjoint Dath appuya la proposition avec énergie; le chef de brigade Wouillemont,son chef de bataillon Gassine, le capitaine de dragons Piquet, quelques autres officiers l'adoptèrent; l'honneur électrisant toutes les âmes, la charge battit aussitôt, et, malgré les ravages que l'artillerie put faire dans ses rangs, le bataillon et demi qui, je le dis à sa gloire, appartenait à la 73% ce bataillon et demi arriva l'arme au bras jusque sur les pièces. Là il s'arrêta, fit une décharge des plus meurtrières et fonça à la baïonnette. Les six pièces de la première batterie, les neuf pièces de l'autre furent enlevées; deux cent cinquante hommes qui restaient de la cavalerie napolitaine, au lieu de nous charger en flanc, se sauvèrent à toutes jambes, et les cinq mille hommes d'infanterie qui se trouvaient maintenant en colonne, au lieu de marcher sur les assaillants, furent frappés d'épouvante et jetés de suite dans une déroute à laquelle le capitaine Piquet mit le comble en chargeant enfourrageurs avec cinquante dragons seulement. L'artillerie de réserve et le parc du chevalier Micheroux, qu'aucun intervalle ne séparait des bataillons, furent abandonnés, ainsi que ses bagages. Des colonnes entières étaient traversées et sabrées par nos dragons, poursuivies et lardées par nos fantassins, et cette brillante charge nous valut trois drapeaux. Mais rien ne ralentissait l'ardeur de nos cavaliers, et, Piquet ne les ayant pas arrêtés à temps, ce faible escadron fut bientôt sans appui; cependant la plupart finirent par se reployer d'eux-mêmes sur lïnfanterie, qu'ils aidèrent à ramasser et à ramener quelques centaines de prisonniers. Quelques-uns de leurs camarades se laissèrent entraîner à la suite de Piquet, que rien n'arrêtait plus et que Pétri-
coni et un jeune lieutenant nommé Ghété ne quittèrent pas. Aucun de ceux-là, parmi les soldats, ne reparut; quant aux trois officiers, ils ne revinrent, grâce à des prodiges de présence d'esprit, qu'après avoir échappé à mille chances de mort et en faisant à travers les montagnes un circuit immense. Pendant ce trajet le capitaine Piquet eut un cheval tué sous lui et le lieutenant Chété fut grièvement hlessé. Quant à Petriconi, auquel seul était dû l'audacieuse initiative de cet inconcevable fait d'armes, il fut aussi heureux comme combattant qu'il avait été magnifique dans son inspiration (1).
J'ai dit que le général G... avait pris le parti de se jeter au travers des montagnes, mais je l'ai dit d'après ce que j'appris par la suite. Ramenés tous deux à Porto di Fermo, je l'avais quitté au moment où il allait rentrer pour remplacer le chapeau qu'il avait perdu et où, moi, j'allais remplacer mon cheval qui s'était déferré. J'avais fait la plus grande hâte et j'étais revenu sur la route de la Marine, croj^ant y rejoindre mon général; n'en trouvant pas vestige, je m'étais avancé, et c'est ainsi que j'étais arrivé jusqu'à 'Wouillemont. qui, sa charge finie, ralliait tout son monde- 11 était fort en peine de Petriconi, Piquet et Chété; sans ordres nous avisâmes ensemble à prendre un parti, et je venais de le décidera s'avancer d'un quart de lieue, ce qui sans coup férir nous aurait fait faire quelques centaines de prisonniers
(1) En 1838, je reparlai à Piquet, devenu lieutenant général, de cette affaire et de la part qu'il y avait eue. A l'entendre, c'était lui qui avait eu l'idée de la charge. Son assurance même était telle, que je demeurai convaincu que quarante ans d'altérations successives et progressives au profit de sa vanité avaient fini par lui persuader tout ce qu'il affirmait à cet égard; je ne sais même s'il n'aurait pas réussi à me faire douter de l'exactitude de ma narration, si elle n'avait pas été arrêtée par moi à Ascoli, communiquée à Wouillemont, à Petriconi, à dix autres officiers, et rectifiée avec eux.