‹ MémoiresChapitre 22 sur 44 · POLICE GÉNÉRALE. — CABINET DU MINISTRE · texte numérisé non relu

POLICE GÉNÉRALE. — CABINET DU MINISTRE

« Paris, 3 octobre 1810.

« J'ai reçu, Madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de nr écrire. Monsieur votre (ils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d'inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours ; je désire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.

« Il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l'égard de l'Empereur dans votre dernier ouvrage : ce serait une erreur ; il ne pouvait pas y trouver de place qui fût digne de lui ; mais votre exil est une cona séquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercjiei des modèles dans les peuples que vous admirez.

« Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai arrêté L'impression. Je regrette la perle qu'il va faire éprouver au libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.

« Vous savez. Madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir

Défense lui fut bientôt signifiée de s'éloigner de plus de deux lieues de sa demeure. Schlegel, qui, depuis plusieurs années, l'aidait à élever ses fils, fut alors obligé de la quitter, et elle se trouvait dans une solitude presque complète lorsque le vicomte de Montmorency alla la rejoindre; il venait d'être exilé pour l'avoir reçue chez lui. Mme Récamier eut bientôt le même sort. Au printemps de 1812, après huit mois d'une surveillance inquisitoriale et persistante, Mme de Staël parvint à s'évader, et se sauva à Vienne. L'espionnage dont elle devint l'objet aussitôt son arrivée la décida à se réfugier à Moscou,

de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique» Si mon prédécesseur vous a laissée habiter le département de Loir-et-Cher , vous n'avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd'hui vous m'obligez à les faire exécuter strictement, et il ne faut vous en prendre qu'à vous-même. — Je mande à M. Corbigny* de tenir la main à l'exécution de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous ai donné sera expiré.

« Je suis aux regrets, Madame, que Vous m'ayez contraint de commencer ma correspondance avec vous par une mesure de rigueur ; il m'aurait été plus agréable de n'avoir qu'à Vous offrir des témoignages de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être, Madame,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Sigiié; Le duc de Rovigo. »

Madame de Staël.

/>. S, — - J'ai des raisons, Madame, poUr vous indiquer lès ports de Lorient, La Rochelle, Bordeaux et Rochefort, comme étant les seuls ports dans lesquels vous pouvez vous embarquer; je vous invite à me faire connaître celui que vous aurez choisi **.

* Préfet de Loir-et-Cher.

** Le but de ce post-scriptum était de lui interdire les ports de ia Manche.

puis à Saint-Pétersbourg, qu'elle quitta, pour traverser la Finlande et aller habiter Stockholm, où elle commença à rédiger son journal : Dix années d'exil. De Stockholm elle partit pour Londres. Son premier soin en arrivant en Angleterre fut de publier son ouvrage De l'Allemagne (1813, 3 vol. in-80)1. La déchéance de Napoléon la ramena en France. Les Cent-Jours l'en éloignèrent de nouveau. Lorsque Louis XVIII reprit possession de son trône, il lui fit le plus gracieux accueil. Les deux millions dus à son père par le Trésor lui furent restitués. Tant d'épreuves avaient gravement altéré la santé de Mme do Staël. Après un voyage en Italie, qu'elle avait entrepris en 1816, dans l'espérance de se rétablir, elle mourut à Paris le 14 juillet 1817. Ses restes furent transportés à Goppet. Ce ne fut que par son testament que l'on apprit son second mariage, contracté en 1812 avec M. de Rocca, jeune officier de hussards qui, criblé de blessures en Espagne, avait quitté lo service, et qu'elle avait connu à Genève. « Mme de Staël avait de la grâce dans tous ses mouvements, dit Mme Necker de Saussure. Sa figure, sans satisfaire entièrement les regards, les attirait d'abord et les retenait ensuite. Il s'y déployait subitement une sorte de beauté, si on peut dire, intellectuelle. Le génie éclatait tout à coup dans ses yeux qui étaient d'une rare magnificence.... Sa taille un peu forte, ses poses bien dessinées, donnaient une grande éner-

1. De la môme époque date la publication des Réflexions sur le suicide (Londres, 1813, in-8°), et de Zulmu et trois nouvelles [ibid.} 1813. in-8"), précédées iVun lissai sur les fictions.

gie, un singulier aplomb à ses discours. Il y avait quelque chose de dramatique en elle; et même sa toilette, quoique exempte de toute exagération, tenait à lïdée du pittoresque plus qu'à celle de la mode. *

Mme de Staël eut trois enfants : Auguste; Albert, tué en duel dans l'année 1813; et A Ibertine-Ida-Gustavine, duchesse de Broglie, morte en 1838 *.

Ses Œuvres complètes, recueillies d'abord en 1 7 volumes in-8° et in-12, par la piété de son fils (Paris, 1820-1821), précédées d'une Notice par Mme Necker de Saussure, ont eu depuis plusieurs éditions, sous tous les formats. Elles comprennent les écrits que nous avons cités, plusieurs morceaux inédits, et de plus Considérations sur les principaux événements de la Révolution française (Paris, 1818, 1820, 3 vol. in-8, et 1843, in-18); Essais dramatiques (Paris 1821, in-8; et in-12), qui ne parurent qu'après sa mort. Ses Œuvres inédites ont paru en 1836 (Paris, in-8). En outre, Mme de Staël a édité les Manuscrits de son père (1804, in-8), et les Lettres et Pensées du prince de Ligne (1809, in-8). Sa correspondance, quoique fort étendue, n'a pas encore été l'objet d'une publication spéciale, et l'on n'a mis au jour qu'un nombre assez restreint de ses lettres, disséminées dans plusieurs recueils.

Nous avons raconté sommairement les principaux événements de la vie agitée de Mme de Staël; il nous

1. Elle laissa aussi un fils de son second mari. M. de Rocca. quoique âgé seulement de trente ans, ne lui survécut que de quelques mois, et mourut aux îles d'Hyères, à la fin de janvier 1818.

reste à apprécier le caractère de son génie. Sans jamais perdre son cachet distinctif, son originalité propre, notre littérature, dans ses différents âges, subit l'influence des diverses littératures de l'Europe, comme elle leur a imposé la sienne. Pâle reflet des lettres françaises pendant le dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle, la littérature allemande se monta tout à coup à l'originalité par Klopstock, Herder, Gœthe, Schiller et les brillants disciples de ces beaux génies; mais entre l'Allemagne et la France le Rhin coulait toujours, barrière infranchissable. C'est à Mme de Staël que revient la gloire d'avoir fait franchir cette barrière aux lettres allemandes, accueillies sur sa présentation chez nous, au commencement de ce siècle, avec un enthousiasme, on se le rappelle, qui a porté et porte encore tous les jours ses fruits. Le génie de Mme de Staël nous semble le merveilleux produit de ce double courant littéraire. Française par le fond des idées, elle est Allemande par le tour de l'imagination ; son regard a une grande portée, mais il est rarement dégagé de tout nuage. Elle voit loin, mais une face des objets reste presque toujours voilée pour elle. Des choses, elle ne saisit ordinairement que le côté enthousiaste, si nous pouvons nous exprimer ainsi ; presque tout ce qui est du domaine de la réalité lui échappe. L'émotion que vous éprouvez en la lisant, si vous êtes jeune, a plus de vivacité que de profondeur. Si les larmes vous viennent au bord de la paupière, elles ne tombent presque jamais, cristallisées qu'elles sont, presque aussitôt formées. Son

coup d'œil ne va pas assez au fond des choses de la vie; du gouffre, elle n'aperçoit que les bords. Combien plus sûr et plus entrant était le regard de Cervantes, Fielding, Lesage, l'abbé Prévost, ces maîtres du roman ! Corinne n'est pas un roman, c'est un poëme : c'est l'idéal de Mme de Staël, comme Delphïne est la réalité de ce qu'elle était dans sa jeunesse1. Dangereux par ses tendances, son livre Sur l'influence des passions manque de plan dans la distribution des matières. C'est l'action, but de la vie, qu'il faut prêcher aux hommes, non le pouvoir et les charmes de la mélancolie qu'il faut leur vanter. Nous ne sommes déjà que trop enclins, par la faiblesse de notre nature, à nous immobiliser dans de stériles rêveries. Son ouvrage Sur la littérature, démonstration delà perfectibilité indéfinie, n'estqu'un brillant paradoxe, qui fit conseiller à l'auteur, clans le Mercure, par Fontanes, de parler, de ne plus écrire. V Allemagne et les Considérations sur la Révolution française sont à nos yeux la plus haute expression du génie de Mme de Staël. V Allemagne était toute une révélation. Aussi quel succès! et comme il s'est maintenu ! Dans ses appréciations des acteurs et des scènes du grand drame révolutionnaire, on peut lui reprocher de n'avoir pas toujours réussi à dégager son esprit des sympathies et des préventions qui en troublent la netteté et en émoussent le tranchant; mais quelle sûreté de pinceau ! quelle touche ferme et vigoureuse! quelle

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