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MON ENTREE CHEZ JOUY

Enfin, mon article sur Mme de Staël parut et fit sensation clans le monde littéraire. Jouy de l'Académie m'offrit une place d'aide littéraire et de collaborateur. J'acceptai, mais avant d'entrer chez Jouy, j'entrepris une excursion en Allemagne et je iis un assez long séjour en Suisse pour me fortifier dans la langue allemande.

J'entrai un soir dans une auberge des Grisons. A la lueur d'une grosse lampe qui fumait lourdement s'étalaient vingt porcs, trois boucs et dix hommes rustiques, athlétiques, fort beaux pour un peintre, que Michel-Ange ou l'Espagnolet eussent étudiés avec joie et avec ardeur. Les pipes étaient énormes, les boucs suintants, l'huile plus qu'odorante, et l'atmosphère tellement massive et chargée d'arômes confondus que je tombai presque à la renverse. Ces gens ne s'en apercevaient même pas. De même, l'ex-

trême immoralité de la France ne frappe personne ici. Aucun Français ne s'en cloute. Les poumons y sont faits ! On respire avec joie l'air méphitique chargé de Fanblas, des Liaisons dangereuses et de pornographie ; comme si c'était l'air ordinaire et vital. On ne sait même plus ce qui est bien et ce qui est mal. L'affreux divorce de Napoléon a semblé naturel ; et les Messalines nues sur les théâtres d'aujourd'hui n'ont choqué personne.

De retour à Paris , je me présentais chez M. Jouy, J'entrai dans un appartement ovoïde, d'une forme très-agréable et dont les murailles étaient tapissées de livres reliés, coquettement disposés clans une bibliothèque vitrée, en bois de rose, qui en suivait le contour. C'était de l'Athénien rococo, un curieux mélange de Pompadour et de style grec. Des fleurs rares ornaient l'escalier. Un balcon sur lequel ouvraient des portes vitrées à grandes glaces laissait voir des arbres et des jardins. Moins bibliothèque que boudoir, cette salle n'était faite ni pour l'étude, ni pour le repos, ni pour le plaisir. Mais l'ensemble avait de la grâce , de doux tapis couvraient le parquet, et des nattes bien arrangées étaient réservées pour le balcon. Au fond à droite, un fort beau bureau d'acajou soutenait des papiers et des livres, et dans un vaste fauteuil rond, un personnage aux cheveux bouclés était assis, enveloppé dans une ample robe de chambre à ramages. Rien dans ce lieu ne rappelait la méditation, le travail, encore moins l'inspiration ou le génie.

Ma curiosité étail singulièrement piquée. Quoi !

tel était l'asile studieux de l'un des représentants les plus aimés de l'intelligence française et de la sagesse parisienne? L'un des chefs de l'opposition politique et libérale était devant moi ! Rien ne m'é~ tonnait. J'avoue même que ces contrastes m'amusaient, et que, gardant en moi le culte sérieux et profond de ce que je ne trouvais pas autour de moi, j'essayais de m'expliquer l'énigme sociale de ce pays et de ce peuple si étranges ! Ici les bizarres phénomènes se multipliaient. J'ai toujours été en face des formations sociales comme un savant qui étudie les couches géologiques du globe. Mon véritable intérêt a été là. Ni fortune, ni succès, ni argent, ni gloire, ne m'ont aussi vivement préoccupé ; c'était et c'est encore ma passion principale. Elle m'a préservé de bien des vices et ne m'a point permis de bassesses ; j'aurais voulu y joindre des attaches fortes et honnêtes, liant le cœur à l'honnêteté et assurant la vie morale par la fermeté des rapports amicaux. Mais, hélas! presque tout ce que j'ai vu, je l'ai méprisé, et il a fallu faire rentrer, à peu d'exceptions près, la plupart de ceux qui m'ont approché dans ce grand cabinet d'études nosologiques que je remplissais à mes dépens et que les révolutions dernières de la France ont fourni d'une collection de si bizarres et de si complexes monstres.

Ici quelle nouveauté I Le Directoire et l'année 1799 respiraient dans tout ce qui m'entourait. C'était à l'époque de Barras que remontait la gloire du personnage aimable dont l'accueil souriant me semblait plutôt celui d'une courtisane bonne fille que celui d'un

homme de talent et d'un chef politique. La ^familiarité des camps, le ton résolu et étourdi des états-majors, quelque chose de franc, d'ouvert, de charmant, de séduisant, se mêlaient avec attrait à une légèreté de causerie et à une aimable nonchalance de discours qui n'était pas sans rapport avecl es habitudes des coulisses et de Topera. Je n'ai appris que très-tard comment ce composite mélange s'était fait; l'Inde, l'Angleterre, une naissance originale et illégitime, les aventures d'une jeunesse hasardeuse, Voltaire, Barras et le Directoire y avaient concouru. Sous le rapport social, à travers cette existence à mille faces, Jouy — car c'était son nom — avait acquis une séduction incomparable et gardé ce que gardent quelquefois les femmes de peu de chasteté, un bon cœur, susceptible de faire le bien et de venir au secours des autres. Factice jusque dans la moelle des os, sans aucune littérature, ne sachant ni le latin, ni sa langue, porté par les femmes, ce Morny intellectuel de 1800 était devenu le roi des littérateurs et le Voltaire de son temps.

Sans but! c'était l'explication de ma vie et le mot de son énigme. Gomme le lépreux de la cité cl'Aoste, je voyais le vide autour de moi ; le caractère spécial do mon père l'avait encore rendu plus profond. Mon père était déntlé de toute attraction sociale, ses collègues, sa famille personnelle, ses cousins ou frères ne l'aimaient pas, non qu'il fût pire, et ses collègues né l'aimaient pas davantage, bien qu'il valût mieux que beaucoup d'cnir'eux. J'étais, par le fait, comme lui et beaucoup plus que lui, en dehors de

la société tout entière et, même clans le monde des révolutionnaires, une sorte d'exilé. Paria entre les parias. Je n'avais même pas de système encore, me contentant de voir et d'entendre, de regarder autour de moi, et laissant s'accumuler dans les archives intérieures tous les documents , c'est à-dire toutes les impressions vraies; c'était là ce qui me suffisait et me contentait. Ce n'était ni une vie d'impressions sensuelles, ni une vie de méditation intime ni d'observation volontaire, encore moins une vie d'action intéressée. J'attendais mes convictions qui ne devaient être que le résultat des expériences ; au moment où j'écris, je les possède tout entières. Voyant grandir autour de moi l'idée matérialiste et parallèlememt l'idée de Dante sur toutes choses, d'où résultait la ruine de toute morale et conséquemment la ruine de la race et du pays, je me trouvai si isolé dans mes principes, et si douloureusement perdu dans le désert de mes convictions croissantes, que le désespoir ressenti à mon début en France ne fit que s'accroître.

Je courais grand risque, étant jeune et d'un tempérament nerveux et ardent, de tomber dans d'étranges excès, ordinaire consolation des gens qui comme moi n'ont point d'attache, d'espoir ou d'estime pour les choses et les hommes. Le vin remplit le cerveau de ses fumées. Le jeu nous ouvre une arène obscure où l'on cherche l'inconnu. La gastronomie épaissit les humeurs en étouffant l'esprit. La femme achetée vous hébète en vous volant. Je ne fus donc ni buveur, ni joueur, ni coureur. L'étude à laquelle je

me livrais intérieurement n'était pas même une étude et ne tendait à rien qu'à comprendre. Ce qui donnait la grande impulsion à mon cerveau toujours occupé, toujours tendu, c'était le contraste, plutôt senti par moi que réfléchi, de l'Angleterre et de la France. La première depuis 1688 n'avait pas abandonné le spiritualisme chrétien. Elle l'avait même poussé jusqu'à un mysticisme étrange, mais sincère.

La France, exagérant Descartes et Molière, était tombée dans une ironie profonde, facile et sensuelle, ce qui lui va très-mal ; car ses penchants sensuels étant modérés et son cœur honnête, elle est forcée, pour devenir voluptueuse et grossière, de renoncer à ses vertus et d'exagérer ses biens sociaux. Béranger et Paul-Louis Courier portaient des coups terribles à la société, en prose et en vers ! Le pouvoir tentait de faire reculer la Révolution , chose impossible. Napoléon en la domptant l'avait servie, comme on use d'un cheval fougueux que l'on précipite sur l'ennemi. 11 avait déshonoré les légitimités, découronné les rois et désenchanté le trône. Cà et là, quelques penseurs isolés voulaient la liberté, c'était le très-petit nombre. La bourgeoisie en masse détestait les supériorités et la noblesse ; c'était un groupe plus épais, plus fort, mais immoral et intéressé. La grosse majorité des laboureurs, artisans et prolétaires , petits propriétaires et marchands, n'allaient pas si loin. Ils détestaient seulement les Ducs, les Évêques et les Marquis, et ne voulaient pas que les biens nationaux revinssent à leurs an-

ciens maîtres. C'était tout. L'intérêt le plus égoïste et le plus bas n'avait pas encore grandi et grossi comme il l'a fait depuis lors ; mais il y avait des germes de la cupidité future , elle n'étouffait pas, elle primait les sentiments élevés. On n'en était pas venu encore à croire que la propriété de chacun appartient à tous, et à en déduire pour les puissants le droit d'annexer , transférer , altérer le droit de chacun, pour égaliser les conditions et les partages. On n'avait touché que la phase de l'envie; on désirait le nivellement des conditions. Je ne parlageais ni l'un ni l'autre sentiment, et d'ailleurs, paria adolescent dans cette société en guerre, épave cassée dans cet orage sourd, je ne pouvais rien dire, rien prétendre. Je lisais sur les murs des affiches rouges portant ces mots : L'homme sans nom. Il s'agissait du régicide. Je savais par ma mère que de temps en temps M. de Vilene, M. LemoinneetM. Dumouchel de l'Université venaient voir en cachette mon père, tapi dai\s un coin obscur de la rue Saint-Jacques, et l'avertir des dangers qu'il pouvait courir et de la réalité de sa position, Personne ne lui parlait. Il n'y avait plus de M. Chastes au monde, mais seulement unM. Halma ou Chasleshalma, maître depensionque quelques-uns transformaient en Chdselma ou Chaseluma; et ce demi-déguisement qui protégeait le persécuté blessé et le vieux proscrit irritait affreusement mon orgueil. Cette propriété de soi-même, cette conscience de mon honneur, cette dignité de mon nom et de ma personne inviolée, que la libre et forte vie anglaise avaient trempées d'acier à ja-

mais, ne faisaient que s'accroître, et depuis ce temps, sous M. Guizot comme sous l'Empire, je ne crois pas avoir fait un acte, écrit un mot ou dit une parole qui abaissassent ou diminuassent ces sentiments. Mais en France ! quelle prétention! Le vaincu doit plier la tête et les fils du vaincu doivent ramper. Ainsi en 1793, les nobles avaientété foulés aux pieds et massacrés par la roture; ainsi en 1688, les protestants par les catholiques; ainsi en 1415, les Armagnacs par les Bourguignons.

Un tel état est bon pour le proscrit et l'affermit au moral, quand il ne le déprime pas tout à fait. C'est pourquoi le premier essai de ma plume ne fut ni jacobin ni girondin, ni bonapartiste ni légitimiste.

Chez Jouy. — r Chaque jour je voyais Benjamin Constant venir s'asseoir sur le canapé du salon; et chaque soir Dupaty le vaudevilliste, (ils du président Dupaty; le chansonnier Béranger; lepubliciste Pages, de l'Ariège; le grand Borée, un fruit sec de la politique; l'Alsacien Coulman Caillette, qui a écrit des mémoires; Spontini, quand il était à Paris, faisait la partie de whist ou la partie d'échecs do Jouy. Quelques bonapartistes, tels que Lebrun, (ils de l'archichancelier, et les Begnault Saint-Jean d'Angély, s'y mêlaient; le gendre, le lieutenant Boudonville, qui se donnait un de (comme tout le monde en France), avait surtout ces derniers bonapartistes en honneur. Norvins, le préfet de Rome, dont la femme eut de si belles aventures dans un pavillon, comme toutes les femmes de préfets d'ail-

leurs, oscillait entre les deux fractions, l'une libérale, l'autre impérialiste de cette société discordante, mais unie par la haine des Bourbons et le désir de les mettre à la porte. Les Pontécoulant, dont Jouy avait été secrétaire, quand Gustave de Pontécoulant était préfet de la Dyle, venaient quelquefois; Mme de Pontécoulant était une Schwarzenberg ; par sa tournure allemande et son poids énorme elle tranchait sur le monde frivole qui l'entourait, et tout le monde se moquait d'elle. Norvins la nommait Poulet -content.

Les deux personnages auxquels je me sentais le plus naturellement analogue étaient Béranger et Pages ; le dernier à cause de son sérieux apparent et réel, le premier parce que sous les dehors et la barrette d'un fou faiseur de chansons, il cachait le dessein le plus .prémédité et la passion la plus déterminée. Pages, homme du midi, était moins faux que tout le reste ; on lisait sur sa figure fine et pale le peu de cas qu'il faisait de ses acolytes. Quant à Jouy, dont l'habileté sociale ne pouvait être l'objet d'un cloute, il reliait tous ces éléments, fondait et amalgamait tout cela par ses bonnes grâces, sa franchise, sa finesse, ses tons brusques et doux, ses familiarités d'état-major, ses avances déguisées, et ses éternels succès auprès des femmes. Il ne cachait pas son métier de Gupidon brûlé en cheveux blancs; professait l'érotisme comme une religion, déclarait la chasteté un crime, la pudeur une faute, le mariage un abîme de perdition ; prêchait Voltaire sur tous les tons et tous les toits ; se montrait charitable

et aumônier comme presque tous les intrigants, pour rendre plus faciles ses acquisitions ou ses projets; ne manquait ni de coup d'œil, ni de sagacité, ni d'a-propos, et menait gaiement au combat les troupes légères de l'armée libérale, tout en mettant de l'argent dans ses poches.

Ce groupe, infiniment dangereux pour la royauté — et très-populaire — ne tenait que par des liens de circonstance, et très-légers, au bataillon doctrinaire, à ce centre genevois dont je me rapprochai plus tard. Mais comme la société de Jouy émanait essentiellement du Direcloire, dont elle avait les mœurs dissolues, un angle assez délié, il est vrai, mais réel, le mettait en contact avec Mme de Staël et Benjamin Constant. Arrêtons-nous devant ce dernier.

Qu'on imagine un grand corps fluet surmonté d'une petite tête pâle, que couronnait l'auréole de vastes cheveux, jadis blonds, grisonnants maintenant, d'une teinte marron singulière, mêlée de soies pâles, blanches et jaunâtres; une longue redingote également marron ; dans la démarche une langueur, dans les yeux bleus une douceur, dans la voix une indifférence, dans l'accent une monotonie, dans les paroles un dégoût sans dédain, et dans le cours des idées un affaissement élégiaque, critique, énigmatique, gracieux, comme au bout de tout par la voie de la lassitude. De l'ascète et du gentilhomme; de l'ascète épuisé par le désir des voluptés et par la mortification de l'impuissance; du gentilhomme qui proteste contre la noblesse. Il me surprenait

beaucoup. Je causais longtemps avec lui, je rappelais Jésus-Christ athée. Il protestait contre le protestantisme même; jouait énormément; suait l'ennui, et s'ennuyait de son ennui. Tout était vide chez lui, excepté l'admirable cerveau. Clarté sans foyer, vaste lumière sans chaleur, cette négation vivante était devenue presque religieuse, tant elle était convaicue. Le dix-huitième siècle n'a pas eu d'expression plus critique de ses illusionsdetruites.il m'expliquaittoute la génération deByron, d'Obermann, de Shelley, des énervés et des désespérés. Homme supérieur et énigmatique qui a couronné sa vie par une lâche abdication en faveur de Napoléon aux Cent-Jours, il avait fait de nobles actions et de beaux livres. La froideur de son âme et le néant *8e ses sens glacés l'ont maintenu à l'état d'avortement public qui signale le crépuscule de notre époque — époque finissante, magnifique.

Avez-vous jamais rencontré sur la route de votre vie, pour votre bonheur ou votre malheur, quelque femme, débile en apparence, d'une santé frêle, toute nerveuse, sans force musculaire, roseau qui semble prêt à se briser au moindre choc, mais s'allumant tout à coup de passions irréfléchies; éloquente par accès, spirituelle sans y prendre garde, vous entraînant malgré vous dans ce tourbillon de faiblesse et d'ardeur; sans calme, sans aplomb, sans raison; cependant puissante ; incapable de se dompter, de se dominer etde se connaître ; d'une imagination irrégulière, vagabondante et procédant par caprices; s'éle-

vantaux grandes idées dont elle ignore la hauteur et retombant au milieu des rubans, des fantaisies, des puérilités et des folies; un être dont la vie n'ait aucun ensemble et aucune proportion; s'élançant toujours, ne se contenant jamais; morale par instinct, car elle sait par les élans de sa sensibilité le désespoir et le repentir, et un être qui vous émeuve, vous attache et vous choque en même temps ; quelque chose de si violent et de si maladif, de si incomplet et de si enivrant, de si abandonné à l'émotion et de si faible par le bon sens, qu'on ne puisse ni se garantir d'être ému ni se défendre de la pleurer. Cette femme était la comtesse M..., seul amour cle ma vie. À Dieu ne plaise que je m'absolve de toute faute et que je brode m#n panégyrique sur l'étoffe d'une satire fournie par mes contemporains. J'avais leurs défauts ; j'en ai usé autrement qu'eux. Toute cette génération byronienne, dont la naissance date du siècle, apportait avec elle le dégoût de la vie. Elle en avait assez du vieux groupe social et des choses d'autrefois. La belle illusion de 1789 s'était évanouie ; la gloire guerrière aboutissait à Waterloo ; la foi religieuse n'avait plus de prise; le désabusement des intelligences menait à l'avachissement (lésâmes et au débraillé des mœurs. Lord Byron, le chef de l'École, affectait le satanisme. Ce roi des poseurs modernes mettait un masque sur son puissant génie, un masque rouge de Méphistophélès dandy. On se sauvait, comme on pouvait, de son ennui par l'affectation. Le mal de la vie, comme disent les Allemands, la fièvre d'un dédain universel, l'aversion

pour le monde et les choses, le Gœomemphy des premiers chrétiens, le Welt-Schmcrz des Allemands modernes, prenaient toutes les formes; chacun affectait un excès et se parait d'un vice ; Nodier, lexicologue admirable, et habile écrivain, jouait le Werther; Mérimée, dont la plume est fine comme le crayon de Callot, jouait l'athée; Jules Janin, ce cuistre doublé d'un almanach des Muses, jouait le Diderot; Musset, assez mal élevé, saluant et se coiffant comme un coiffeur, jouait leLauzun; Balzac, le plus pauvre et endetté des hommes, jouait le Grésus; Hugo, le Ronsard ou le Dryden du dixhuitième siècle, jouait le Marat et le Gromwell. Ils s'ennuyaient et posaient.

Tous ces gens voulaient échapper à eux-mêmes. Ils y réussirent quelquefois en se plongeant dans un ridicule ou dans un vice. J'en savais quelque chose, moi dont les premières nourrices littéraires, les Muses folles du dix-huitième siècle avaient, de leurs mamelles amères, versé dans mes veines ce même dégoût.

Enfant, je n'avais rien tant aimé que les désespérances du solitaire Obermann et les gémissements lyriques de Werther, de René, de Delphine. A mon retour de Londres, au lieu de tourner à l'épicerie, à la prétendue sagesse, à l'égoïsme, au gros sou adoré et mis à intérêt; au lieu de passer comme Saint-Marc Girardin, Scribe et S... de la rhétorique vide de collège au vide moral de Barème ; au lieu de quitter le Selectœ e Profanis pour l'intrigue, j'étais amoureux d'une activité réelle, effi-

cace ; d'une énergie sincère, hardie ; d'une étude désintéressée, solitaire, enfin d'un idéal honnête, viril, sans rapport avec ce qui m'entourait. C'est ce qui explique les devoirs ridiculement héroïques que je me suis créés lorsque ayant tout donné à ma vieille mère et à ma jeune sœur, j'imaginai de sauver une jeune famille. Il est vrai que j'atteignis une partie de mon but. Cela me fit travailler. Ce ressort remplaça ceux de l'ambition, de la cupidité, de la vanité, de la débauche, de l'amour même. Je sauvais quelqu'un.

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