‹ MémoiresChapitre 25 sur 44 · MA VIE · texte numérisé non relu

MA VIE

Le monde 'n'accepte que ce qu'il comprend parfaitement. Les mobiles de ma vie secrète furent en dehors de toutes les probabilités et circonstances vulgaires. Cette vie commune, sociale, française, dut trouver le fils du conventionnel inexplicable. Nonseulement la mise en scène me manquait, mais j'en avais une à moi, qui consistait dans la plus grande simplicité et dans une sorte d'humilité personnelle, qui me semblait de très-bon goût. La fanfaronnade et le faire-valoir, habituels à tout ce monde, contrastait si effroyablement avec ma manière d'être, et elle s'accordait si mal avec les trois ou quatre langues que je savais, avec mes mœurs élégantes, avec les habitudes semi-hollandaises de ma mère, avec les biens paternels et sa vie de législateur et d'homme d'armes, que l'on me prit naturellement pour le personnage le plus affecté du monde. Quand les

cuistres qui pouvaient se trouver au journal, les descendants de Duvicquet et de Geoffroy, m'aperçurent (tout barbouillés de tabac et de latin, erotiques d'après Tibulle et parasites selon le Selectœ), Dieu sait combien ils me haïrent. Ils ne savaient pas un mot d'anglais, d'allemand encore moins, et les traditions thermidoriennes au milieu desquelles le journal avait été fondé vivaient encore. Je ne fus soutenu que par le maître, le grand Berlin, cœur large, esprit large, auquel son fils Armand n'allait pas à la cheville, par De Feletz, l'aimable abbé, et ce bon Delecluze, méchant écrivain, homme de sens et de goût, esprit noble et excellent cœur. Le reste ou se retira de moi ou me battit froid : on mit de côté le fils du conventionnel et le personnage qui osait savoir l'anglais et apprendre l'allemand. Ma vie de studieux qui voit, pense, observe, me suffisait; et le vieux Bertin, que j'aimais profondément, me consolait d'un mot et d'un sourire. D'ailleurs j'apprenais l'espagnol, je voyais, je pensais; je n'enviais personne. Je ne pensais pas aux rivaux.

Les chefs de partis se rangeaient alors autour de Bertin « le Superbe », qui avait fondé les Débats, et autour de Michaud, le bibliographe.

Michaud appartenait à la bourgeoisie parisienne, aux parlementaires; De Feletz à une de ces noblesses provinciales du Périgord, dont Michel-Eyquen de Montaigne faisait partie, ardentes, fortes et spirituelles; Raynouard, plus Provençal ou plutôt Languedocien, érudit, fin, lettré, résolu, obstiné, sentait

son vieux capitoul et datait de Clémence Isaure. Leur fidélité envers l'ancienne France les honorait; leur indépendance était demeurée intacte, et par ce point nous nous entendions. Gomme tous les persécutés, ils avaient appris la tolérance. Ce sont les plus justes et les plus aimables hommes que j'aie rencontrés en France. La roture des uns n'était point grossière ; l'esprit de caste des autres n'était point insolent. Ils ressemblaient à des fragments de métal qui, dans un grand incendie, se seraient raffinés et épurés grâce à une combinaison inattendue.

Le vieux Bertin les connaissait; et quoique révolutionnaire ou plutôt libéral, modéré lui-même, étant comme Feletz entré dans la prêtrise et ayant reçu les ordres, il se rattachait à ce monde. Il acceptait d'eux des services et leur en rendait. Avec des nuances et des contrastes, dans cette sphère antique et moderne, dont Chateaubriand était le soleil égoïste et où circulaient, à des distances variées, toutes les planètes et toutes les idées, il y aurait eu, ou plutôt il y avait la matière élémentaire qui aurait pu former le noyau d'un pays libre ; beaucoup d'expérience, de mouvement, de vues, de bonté envers les personnes, d'indulgence apprise par le malheur, de répugnances pour les bassesses, de raillerie contre les ridicules, enfin de goût pour l'intelligence. Comme ces excellents éléments ont disparu ! et quel usage en a fait ce malheureux pays qui, avec ses majorités serviles depuis Clovis, a cru instituer la toute-puissance des majorités, en d'autres termes l'omnipotence des servilités ! Les hon-

nêtes, soit libéraux, soit royalistes ou révolutionnaires, les vigoureux et les charitables, c'est-à-dire l'essence indépendante et la crème du pays, au lieu de monter à la surface, ont été submergés par la prépotence des majorités- canaille. J'entends par là canaille intellectuelle et morale : sots phrasiers, rhéteurs, intrigants, aventuriers, traîneurs de dossiers et de canons, hommes de la servitude et du sophisme, tartufes et cuistres, rabats et sabres; les pires qui ont étouffé les meilleurs, comme en Italie auparavant, comme en Espagne cela était arrivé.

Je fus introduit par Bertin près de Michaud et de Chateaubriand, que le fils d'un général républicain, d'un conventionnel, d'un juge de Louis XVI ayant voté sa mort, n'épouvanta pas. Tout au contraire. Ils avaient vécu. Les qualités et les goûts qui nous étaient communs leur en paraissaient plus accentués et plus piquants; ce qu'ils pardonnaient à Louis-Philippe, même à leur roi Louis XVIII, libéral dans son espèce, ils pouvaient bien le pardonner à un presque enfant. Ce que j'écrivais était neuf. Mes pages ne manquaient ni d'originalité ni de sève; et ces braves esprits, gardant le reflet des salons oùChamfort et Diderot avaient brillé, me protégeaient. Généreusement, noblement, sans autre intérêt que celui des lettres, ils me prônaient partout.

De là, grande haine de mes jeunes contemporains, S..., Saint-Marc, Janin, P..., tous rivaux entre eux, se détestant cordialement, mais camarades, avec qui je n'avais eu aucun rapport; tous dociles

fils de l'université latine, ne sachant pas un mot des langues étrangères, vivant sur les vieux reliefs racommodés du festin antique, tous très-forts en thème, gens de finesse et d'esprit, pleins de ruses, de coquetteries, de citations, de mièvreries, de jalousies ; nés et élevés dans les langues serviles du premier Empire, libéraux, mais militairement, libéraux n'ayant jamais mis le pied dans aucun grand monde; n'ayant pas une seule idée de philologie nouvelle, rien de commun avec les vrais résurrecleurs du monde moderne, avec Gœthe, Tieck ou Goleridge, enfin pour lesquels chacune des lignes vives que j'écrivais dans le sens de ma propre indépendance et de l'avenir était un scandale exotique et une blessure amère.

De Villène était noble. Lemoine ne l'était pas. Chateaubriand portait avec gloire le blason de sa race bretonne. Bertin, d'origine israélite, tenait à cette famille de financiers qui avait brillé au dix-huitième siècle. Eh bien, tous ces gens, avec des qualités diverses, des réalités de talent et des sincérités de conduite, jouaient la comédie, parlaient en acteurs, tenaient un rôle, avaient des attitudes et se faisaient marionnettes d'une pièce apprise; non pas facteurs et exposants de leur personne humaine, de leur moi natif et naïf. Un Allemand Hégélien dirait que la société leur dérobait leur moi; un Français du dix-huitième siècle se servirait du mot d'atelier, la pose, mot si bien inventé pour indiquer les gestes de commande de théâtre, le dur Anglais employerait l'expression shams, « faux billet ; » et le

Napolitain cynique les appellerait polichinelles, tout simplement.

Ce n'était rien de tout cela. Seulement chez tous ces hommes, comme chez les Italiens et les Espagnols du vieux monde civilisé, la sensation depuis longtemps, le sentiment et l'idée vrais s'étaient effacés et amoindris ; ils tenaient de leurs pères un organisme affiné et appauvri, plus exquis, plus mou, plus incapable de recevoir les images fortement accusées, plus éloigné de la certitude, plus vacillant dans ses intuitions, plus « mousse », comme disent les graveurs, et moins incisif. Ce quelque chose d'affaibli et d'écaché (pour me servir encore d'un terme technique), joint à une multitude de connaissances et d'aspirations compliquées, leur faisait désirer remplacer ce qui leur manquait par une attitude et un costume; celui-ci, naturellement poëte, Lamartine par exemple, se faisait politique et administrateur; celle-là, femme Delphine Gay, grosse spirituelle commère, montait sur l'autel de la Pythonisse sacrée. La personne vraie restait en dehors du costume ; le langage s'écartait de l'idée; l'idée se détachait de l'émotion ressentie ; il y avait même de l'objet à la sensation une certaine distance, un certain espace. L'image ne se collait plus à la sensation, ni le mot au sentiment. La généralisation littéraire chez quelques-uns se substituait à la fidélité précise. Chez d'autres, l'excès de la couleur et la dureté de l'appuyé falsifiait la reproduction. On ne seul ait pas vrai. On n'aimait pas vrai. On ne parlai! pas vrai. Cela ne m'avait point frappé dans

mon enfance; vers onze ans j'étais tout prêt, ayant traversé l'Université et lu beaucoup de livres nouveaux et anciens, à prendre aussi mon attitude, à choisir ma pose; à me maquiller par l'intelligence et l'âme; à me farder moralement; à me civiliser dans les coulisses, comme cette société bohème; à imiter tous ces acteurs, lorsque le hasard me jeta dans le monde du Nord. Il m'entoura d'une saine atmosphère et rude. Bientôt tomba la croûte de mensonge involontaire, classique, païen, romanesque, factice ; et le moi naturel apparut. J'eus honte de mes premières années.

C'était un noble acteur que Chateaubriand, l'un des premiers que j'aperçus à mon retour en France. Son fonds contenait générosité, bravoure, vanité. Il était né magnanime. Sa prose tout en relief, en bosse et en repoussé d'orfèvrerie, était après tout la moins chrétienne du monde, et la moins humble. Le sauvage et hargneux Breton, qui persistait so.us le gentilhomme du dre- huitième siècle, apportait son essence de démocratie primitive. Aussi sa conduite envers moi, comme celle de tous les vrais gentilshommes, a-t-elle été honnête, loyale et excellente. Il a ordonné que la prison s'ouvrît devant moi, quand ses amis m'y avaient mis; et plus tard nos rapports ont été parfaits. Sa seule pose était la galanterie, ornée et enrubannée de catholicisme. Guêtre, finement astiqué, serré de taille, le jonc à la main, la tête au vent et la main dans le gilet, il allait tous les jours à quatre heures, avec une parfaite régularité, chez Mme de Montmorency et Mme

de Boigne; il s'y laissait adorer de deux façons; et c'était deux bouffées d'encens féminin diversement apprêté qu'il savourait. Car il aimait les victimes d'âme féminine; fat comme Byron, comme Brumtnel, comme Frédéric de Gentz. Mais avec ces faiblesses de combien il dépassait son époque; et combien cette sauvagerie indépendante, doublée de fatuité polie, était au-dessus de la fine chatterie et de la souplesse onduleuse de son juge et de celui qui l'a disséqué après l'avoir flagorné , Sainte- Beuve !

Le faux régnait absolument. Quant aux noms, aux titres, qualifications, généalogies, et le reste, rien que mensonge. On avait subi de fausses dynasties. Le catholicisme éclectique était faux ; la révolution s'était vingt fois faussée. La noblesse portait de fausses armoiries ; et j'avais vu chez Jouy le plus bizarre exemple de fraude immense et de manœuvre intellectuelle. En voici dans l'ordre social, un curieux échantillon.

Sous le règne de Louis XV vivait à Paris, trèsconsidéré ettrès-aimé, un collectionneur d'estampes et de médailles, de tableaux et d'objets d'arts, médecin de sa profession, spirituel et doux, qui eut l'honneur de tâter le pouls de Jean-Jacques Rousseau et qui a laissé un bon catalogue de curiosités. Je l'appellerai de son nom, G..., et son origine était écossaise, comme le prouvait son nom. Nullement noble, pas plus que l'Écossais Pocklein (Poquelin) aïeul de Molière, il était sans doute l'un des descendants de ces vieux soldats des bandes écos-

saises qui ont au moyen âge servi sur le continent, comme plus tard les Suisses. Il voyait beaucoup les gens de cour, et en était fort aimé. Mais comment s'appeler G.... ou S..., quand on est contemporain des Montmorency et des Lauzun? Malgré sa fortune et son esprit, il était donc fort affligé de cette consonnance qui l'exposait aux railleries et aux quolibets. Il avait suivi l'exemple des mœurs publiques et pris une maîtresse très-chère, d'une beauté singulière, que son épicuréisme avait choisie dans un assez mauvais lieu. Toute cette histoire est caractéristique. Il acheta une « savonnette à vilain, » comme on disait alors avec l'impertinence de l'époque, prit le titre d'une baronnie tombée par déshérence dans le domaine public, alla vivre dans le domaine de G.... qu'il paya et épousa la jolie Manon, dont il avait eu deux fils hors mariage. Quand le père mourut, les deux fils disputèrent à leur mère l'héritage paternel, et la courtisane avide, grâce à je ne sais quel défaut de forme, se trouva dépouillée de ce qu'elle avait gagné par l'emploi de ses habiles charmes. Abdon et Henri, c'étaient les noms des deux frères, eurent bientôt dévoré les millions paternels; Abdon mourut d'indigestion; et Henri, épuisé par ses excès, vint redemander à sa mère furieuse sa grâce et de l'argent. Elle était tombée dans la dévotion comme toutes les vieilles Phrynés qui veulent se ménager l'escalier du ciel. Alors eut lieu une des plus baroques scènes de ce roman vrai et mêlé, qui renferme tous les éléments disparates du dix -huitième siècle. Sur l'avis du

confesseur, une messe solennelle chantée à Notre- Dame réunit le fils et la courtisane, qui lui donna son pardon devant les autels et lui accorda une petite pension dont il vécut, tout en le deshéritant en faveur de l'Église. Il avait à peu près vingt-deux ans et la Révolution allait éclater. La mère mourut ; et le faux baron de G..., devenu citoyen G..., mangea ses dernières ressources. Il obtint un petit emploi dans le Commissariat des guerres, au moment où nos armées s'occupaient à piller les tableaux des Italiens, tout en battant les Autrichiens. Une vie aussi décousue, aussi dégommée, aussi déjetée, épuisa ce qui lui restait de sève; et quand je connus en 1827 ce pauvre rejeton des G.... qui, bien entendu, se laissait appeler le baron de G..., c'était bien le débris de l'humanité, le plus douloureux et le plus désolant; décrépit à quarante ans, suspendu entre l'idiotisme et la folie, prétentieux et balbutiant sa politesse surannée.

Je veux rappeler aussi le souvenir de ceux que la folle société française, occupée à gâter ses favoris et à perdre ses engouements, a repoussés sans justice. Parmi les honnêtes et les déclassés, mais aussrparmi les dépaysés qui ont trop voyagé, que la France a dédaignés injustement à cause de cela, qu'elle aurait dû encourager et qu'elle a forcés de rester presque stériles, en les regardant comme demiétrangers, demi-Français; enfin parmi les blessés, les mutilés de ce temps, je citerai trois personnages qui se rapportent à l'insurrection de la Grèce et aux souvenirs de mon adolescence : Chelard,

Buchon et Bory de Saint-Vincent. Ils avaient peu de précision et de tenue, des. prétentions supérieures à leur mérite, mais un mélange de sincérité et d'étourderie, de vérité dans l'emphase et de désintéressement dans le casse-cou, qui les ont mal servis, dans cette génération de 1815 à 1838. L'absence de servilité et d'intérêt personnel les distinguait. Le petit Bory de Saint-Vincent qui parlait toujours, qui savait tout, qui frétillait de la langue sur la science et sur les races, espèce de lieutenant de cavalerie déchaîné sur l'histoire naturelle et la géologie; — tantôt dans les bureaux de journal, tantôt sur les plages de Sycione ou de Corinthe; brouillon, vantard et confus, mais actif, fécond, zélé et plein de ressources, fut un de ceux qui poussèrent le plus vivement le public et les ministres du temps vers cette émancipation hellénique, entreprise généreuse qui d'ailleurs jusqu'ici a donné peu de résultats. J'entrevis Bory chez Jouy; et je m'amusai fort de cette figure ardente au bien, remuante, qui venait de Sparte pour aller à Genève, et parlait dans une même phrase des Orchidées, de Maurocordato et des Bolides.

Un autre membre curieux de cette nation des commères scientifiques, dont le roi fut Alexandre de Humboldt, à laquelle appartenait Maupertuis et qui a pour contrées de serres chaudes la vanité des salons de Paris et le pédantisme de Berlin, était Buchon, non moins étourdi, non moins hâbleur, plus honnête encore quel'autre. Un jour, vers 1817, je me promenais à pied seul, dans ces petits se/?-

tiers couverts du Comté d'Essex, que le houblon ombrage de festons et de feuillages, lorsque je me trouvai tout à coup sous une espèce d'arcade en ruine qui surplombait la roule ; et levant le front j'aperçus deux jambes d'homme pendantes sur moi; c'étaient celles d'un lecteur niché dans le balcon d'une fenêtre supérieure; la tête en dedans, les pieds en dehors, il lisait ainsi. Me reconnaissant pour Français, à ma démarche et à mon habit: « Bonjour, monsieur, » me dit-il du haut de son observatoire! J'entrai. Buchon, sous-maître dans une pension du Comté d'Essex et avec qui je fis connaissance de cette manière avait une érudition moins pure que vaste, et une patience hardie pour déchiffrer les manuscrits ; d'ailleurs une science énorme infatigable, intelligente. Il a beaucoup publié et n'a été d'aucune académie. Il devint un des familiers les plus assidus de la comtesse Merlin cnez laquelle il me présenta au moment de partir pour la Morée, dont il rapporta de beaux tufs. — 11 avait pris avec enthousiasme la cause des Grecs. On ne voulait pas de lui, Il avait été dépaysé et transformé par l'Angleterre, comme le musicien Ghelard le fut pour l'Allemagne. Celui-ci, qui mourut maître de chapelle à Munich, était aussi original, mais grave. Le haut de la tête était mince et serré, les mâchoires colossales et carrées ; son menton formait une assise vaste et massive que faisait encore valoir la pyramide d'un petit toupet naturel, pointu et blanc. Des éclairs jaillissaient de ses petits yeux gris; et l'arcade sourcilière annonçait par sa saillie

la vigueur d'une organisation musicale, à la fois étroite et puissante. En effet dans son Macbeth et dans une ou deux messes, surtout dans un trio qu'il fit exécuter plus tard chez moi, se révèle un rare et singulier génie de combinaisons serrées, neuves, drues, qui rappellent de loin Bach ou Hœndel, mais qui s'arrêtent trop court. Il a été découragé, comme Buchon et Bory, par la Société française qu'il ne flattait pas assez. Il avait mille fois plus de génie que ses contemporains, Halévy par exemple, mais point d'intrigue.

D'ailleurs véhément et entêté, ayant la fougue de sa génération, non la froideur calculée de celles qui m'entourent; il vint un jour, tout enflammé me dire qu'il organisait un concert en faveur des Hellènes, et qu'il me priait de l'aider. C'était alors la fureur, la mode, la rage universelle, de secourir les Grecs. J'y consentis, je me mis aussitôt à l'œuvre, et je me rappellerai toujours l'enthousiasme profond avec lequel en quelques coups de crayon, dans une embrasure de croisée de ma retraite solitaire du faubourg, je fis cette cantate que Ghelard mit en musique et qui, chantée par les grandes dames et les belles voix de Paris, eut tant de succès: ce fut la Marseillaise delà Grèce: un lieu commun énergiquement condensé:

Aimez-vous! levez-vous! vengez-vous, fiers Hellènes! Faites briller le glaive -, et ses premiers éclairs Des mains de vos bourreaux feront tomber vos fers! Etc., etc.

Je irai peut-être pas l'organe de la vénération assez développé, C'est un malheur grave, bien qu'une noble page me fasse tressaillir et que mon sang coule alors plus vite. J'ai lu thomas sans autre émotion que celle de bâiller; j'ai lu Laharpe à mon corps défendant; j'ai lu M. de Guibert en marquant? le livre de page en page. J'ai lu Victorin Fabre avec peine et douleur; ce sont des auteurs d'éloges. Irai-je plus loin encore. J'ai essayé Thémisti'ne et le spirituel Pline le jeune, avec un mortel dégoût, comme on entre à regret et le cœur défaillant dans la boutique d'un parfumeur. Je n'aime l'éloge que tempéré de vive critique et servant de prétexte à cette chère et piquante liberté de l'esprit que Fontenelle et (ï Alembert ont toujours respectée. Je ne veux nommer et blesspr aucune modestie vivante.

Critique, à quoi sers tu? Anatomie du langage et delà pensée! suis-je le plus fort au pugilat, parce que je possède un Flexor brevis ou un Flexor Iongus? Cela n'est bon que comme curiosité. La critique est un symptôme de maladie. Les d'Aubignac et les autres de ses pédants rivaux ont jeté dans Corneille tout ce qu'il y a de mauvais. Son génie est père de tout ce qu'il y a de bon.

.... Voilà pourquoi, dès que j'ai pris la plume, j'essayai de neme pas faire académique. Mon éloge de de Thon est pensé et conçu clans les voies de la Liberté et de Shakespeare. Cet éloge couronné par P Académie française me réconcilia avec mon père que je ne voyais plus depuis longtemps !

Pouvais-je le voir, ce pauvre cher père, tant les éruptions du volcan révolutionnaire même sous la cendre... . étaient redoutables et contradictoires, perpétuelles et quelquefois insensées. Sensible, violent, sincère, il n'était pas sans scrupule, doutes ou remords. La première consécration chrétienne reçue par lui au xvine siècle , ce premier serment que le Dieu triple avait reçu de lui, réapparaissait comme un spectre dans ses jours et dans ses nuits. J'avais eu (dès mon enfance la plus fraîche) le spectacle tragique de cette âme brûlante et déchirée que le souvenir de la foudre révolutionnaire sillonnait encore et de cette intelligence enfiévrée qui se voulait guérir et qui déclamait. La continuelle déclamation lui offrait un soulagement, mais passager. Il n'y avait ni harmonie ni accord, ni tenue , dans cette cruelle vie, qui se dévorait elle-même au sein d'un vide affreux et qui débordant d'amertume retombait en flots de fureur frénétique sur la douce et dévouée compagne de son exil. Car c'était un exilé de la société, vivant au sein de cette société méprisante et haineuse. Toléré (mais comme les lépreux que le bâton du moyen âge tenait à distance), il ne pouvait oublier les années éclatantes de son pouvoir et de sa fortune, quand il tombait sous les balles prussiennes, restait volontairement sur le champ de bataille et ne se relevait qu'après la victoire, ou quand il prenait part aux terribles combats de Robespierre et de Danton, combats de paroles, mais combats à mort. Il savait bien que toute une partie des cœurs français, toute une nation dans la nation.

pensaient, sentaient avec lui. Gela le soutenait sans

rétablir le calme dans son être

Malheur à qui ne fait pas ou ne peut pas faire de sa pensée, de ses sentiments et de .ses actes, même dans les régions les plus pauvres ou obscures, un tout harmonieux! Mon père portait en lui une admirable passion, il aimait l'humanité; il aimait le peuple ; il les aimait sincèrement, ardemment. C'était sa grandeur. Fanatique de l'humanité, il lui avait sacrifié Dieu. Le Christ sublime, qui n'est que la divinité humanisée, il l'avait renié publiquement. Malgré l'appareil des sophismes que sa facilité extrême de paroles accumulait, il sentait et comprenait vaguement la faute illogique non de sa particulière existence, mais du xvnie siècle tout entier. Que de larmes il essuyait la nuit! Que de terribles colères domestiques n'avaient pas d'autres causes que ce déchirement intérieur! Son visage même, creusé de mille rides contraires, semblait porter la trace de ces effroyables combats; son sourcil semblait vibrer et trembler de douleur ! Il n'écrivait pas il ne faisait ni mémoires ni souvenirs suivis; il prenait la plume, la quittait, pleurait; ouvrait un livre, le commentait souvent avec une rapide et brillante faconde; se rejetait (comme pour se rappeler son apparition aux armées) sur les habitudes militaires ; fumait, passait, dans la rêverie amère, et les yeux arrêtés sur l'emplacement de la Bastille, des journées entières, et enfin rencontrant l'œil triste, noir, doux, profond de ma mère qui cousait, se croyant jugé, se voyant surpris, éclatait en invectives; on-

tre le mariage, contre elle, contre les nobles, quelquefois en sanglots. Son grand remède et sa pensée était Gicéron. Redevenir avec ce merveilleux phraseur, qui aimait aussi l'humanité, païen en sûreté de conscience, lire et relire le De Officiis, ce traité des devoirs qui confine au christianisme et qui ne l'atteint pas, faire rouler dans son oreille ce flot mélodieux et abondant, de mots, d'images, de sonorités, d'aimables et même grandes pensées, satisfaire aux désirs et aux voluptés supérieures de l'artiste, de l'orateur et du rhéteur; il le pouvait en ouvrant un des volumes écrits, il y a dix-neuf siècles et.... par ce roi des gens de lettres et des rhéteurs. Dans cette région mon père trouvait le calme et la lumière. Jamais on n'a mieux su le latin. Il faisait, je l'ai dit, des vers dans cette langue comme le père Gommire ou Vaniere. Son goût pour l'antiquité s'arrêtait au seuil du Latium, et ne pénétrait pas jusqu'à la Grèce; Rome, le Sénat, Tite-Live, Cicéron, les Gracques, voilà son rêve* Il était Romain né cent ans avant Jésus-Christ. Autre dissonance qui m'étonnait. Autre déchirement bizarre dont je ne me rendais pas compte. Aimer et servir l'humanité, c'est l'aider à marcher vers l'avenir; et cette religion des anciens rites, cette superstition pour le monde des esclaves, à quoi arrivent-elles, à quoi tendent-elles? A rejeter le monde dans le passé. J'avais trop appris de l'Angleterre pour ne pas savoir où était l'avenir. 0 pauvre âme de mon père, partagée comme un corps de supplicié entre les quatre chevaux qui en tiraillent les fragment

ensanglantés; victime de votre temps, toujours chrétienne, toujours païenne, maudissant le Christ et amoureuse du Christ ; cramponnée au passé, aspirant aux temps futurs ; douloureuse âme qui ne fûtes ni cupide, ni sanguinaire, ni vile, mais qui pénétrée des flammes contradictoires de votre époque y avez vécu comme dans l'enfer; vous qui n'avez pas laissé après vous un souvenir qui vous comprît, un esprit qui ne vous calomniât ou ne vous détestât; vous, un des instruments sacrifiés pour les desseins de Dieu sur le monde, soyez-moi témoin que dans la solitude profonde où j'écris je ne veux que restituer le vrai, honorer la justice et vos souffrances, et vous rendre ce qui vous est dû!

Mais ma mère... Sujet sacré dont je reparlerai. J'avais vingt-huit années révolues. Instruit jusqu'à l'érudition psychologique la plus profonde de la Révolution et de la France, de ce qu'il y a de plus dramatique et de plus tragique au fond du cœur humain, je ne savais rien du mouvement quotidien social. J'étais comme un algébriste et un astronome qui ne comprendraient pas leur langue maternelle. Je ne me rendais chez mon père que rarement pour voir et embrasser ma mère et admirer son courage. Le côté révolutionnaire de la France se montrait à moi terrible chez mon père. Le parti libéral, qui n'était autre chose que la révolution italienne et mitigée, m'avait apparu méprisable chez Jouy, dont j'avais été le commensal. Je ne croyais pas à la République romaine en France; je n'estimais pas beaucoup Etienne, Béranger,Cauchois-Lemaire, Laf-

fitte, et tous ces valets de la popularité, que j'avais vus, plongés dans l'intrigue, vénaux, envieux, débauchés comme des abbés de l'ancien régime. Je n'avais aucune foi dans le retour ou l'avènement de l'aristocratie détruite en 1789 par une vengeance trop méritée. Je n'apercevais que rancunes, haines, complots, intérêts personnels servis sous tous les mas* ques. Me renfermer dans la profonde solitude, étudier, et passer ainsi ma vie, voilà les bornes de mes espoirs. Peu m'importait la fortune. Mon idéal était dans cette double consécration de ma vie, brûlée comme un encens, par le travail d'une pensée qui s'éclaire, par le labeur d'une âme qui se dévoue.

Je ne disais à personne ces secrets, que ma mère devinait seule. Les femmes ont le sens de ces mystères, soit pour s'en servir à leur usage, soit pour y porter un saint remède. Ma manière d'être était une maladie réelle, une excroissance baroque dans le monde parisien. Avant toute chose je cachais aux gens qui m'approchaient ce "bizarre arrangement de mon existence, cette plaie d'une sensibilité à part; ils n'y auraient pas cru, ou mon idiotisme romanesque les aurait fait fuir. C'étaient précisément les plus éloignés de mes habitudes ou de mes idées, les roués nouveaux, les aspirants talons-rouges, la jeune armée du marquis renouvelée: la race la plus frivole, la plus superficielle et la plus factice que la Révolution eût enfantée. Je ne la rencontrais pas dans les salons français que depuis mon départ de Londres je n'avais pas visités, et qui n'auraient pas eu de

pitié ou d'indulgence pour un fils de conventionnel. Mais quand dix heures de travail, la lecture des historiens anciens, mes notes, mes rêveries avaient épuisé mon cerveau, je me dirigeais le soir vers l'Opéra, dont le foyer les réunissait et que M. Sosthènes de Larochefoucauld régissait alors. Depuis que M. Jouy avait eu l'idée de faire écrire ses drames lyriques par ma plume, j'avais reçu de lui et de ses amis le droit d'entrée dans ce magnifique et ridicule théâtre; assemblage absurde, éclatant, complexe, confus, de tous les arts qui se nuisent mutuellement et se détruisent à l'envi au lieu de se servir; — invention de vieux peuples, symbole, ressource et mauvais lieu artistique des civilisations blasées.

Nazère le Béarnais, Véron le docteur, Malitourne l'impuissant homme d'esprit, Romieu qui devint préfet, le baron d'Eckstein, savant Danois payé par le Saint-Siège, Capefigue l'historien, Latour Mézeray, plus original qu'eux tous, se trouvaient souvent à l'Opéra. J'avais remporté deux prix d'académie. Mes manières étaient celles d'un solitaire.

C'est ici que le roman intime, ou plutôt l'intime et bizarre souffrance de ma vie, prend un tour particulier; étrange et paradoxale, elle ne mériterait pas d'être écrite si elle ne se rapportait à la grande vie sociale du pays et ne l'expliquait. A plus forte raison ne parlerais-je sous aucun prétexte de mon intérieur domestique , de mes affections , de mon existence de cœur. C'est surtout dans les rapports

des sexes et de la famille que se trahissent les vrais et profonds caractères d'un temps et d'un peuple.

La femme, la famille! Les deux bases! Où se trouveront, où se réfugieront la foi, la vérité, l'enthousiasme , si ces choses sacrées disparaissent des régions même de la volupté, de l'amour et du choix des âmes, de l'attrait moral ou physique? J'effleurerai ou je tairai (avec cette réserve que les Anglais m'ont apprise) ce qui, dans ce genre, ne sera pas une indispensable lumière. Créer une galerie de tableaux libertins dont on est le héros comme Casanova, ou sacrifier une bienfaitrice à son orgueil, comme Jean-Jacques ; ou poser en fat, aimé de cent femmes comme Byron — cela appartient au xvme siècle pourri, vermoulu, arriéré et faux. Faire entrer le public dans Tarrière-cuisine de ses amours comme Mme D..., Mme d'A... et Mme G. S... l'ont osé tout récemment; leur montrer le détritus de la passion, le dégoût de ce qui a été adoré, le dédain après l'estime, et prétendre se grandir ainsi par l'audace à traîner aux gémonies ce que l'on a aimé, cola n'appartient qu'au xixe siècle dégénéré, appauvri et hideux; la queue immonde du xixe! Des femmes pouvaient seules l'oser. Que ne font-elles quand elles s'y mettent!

Mme de Solms a publié la correspondance secrète de Ponsard ;

Mme la vicomtesse d'A..., l'impuissance de Listz;

Mme G. S..., les vices d'Alfred de Musset.

On verra peu de femmes jouer un rôle dans ce récit d'une vie où cependant l'amour dans la jeu-

nesse a tenu toute la place. Je ne ferai voir que peu d'entre elles, les révélatrices. Je passerai sur l'inutile.

Cette rigueur et cet ascétisme très-sincère passèrent pour ridicules. Comment déniaiser ce petit drôle? Chesterfield avait sur son fils, le Hollandais chaste, exactement les mêmes idées. «Madame, écrivait-il à une marquise, il faut me décrotter ce jeune homme! »

Le jeune homme résista et protesta. Je ne résistai pas. J'avais une parente philosophe, mariée à un joueur du grand monde, laquelle sans amants ellemême, païenne très-excellente, et pratiquant, en dilettante, la corruption des autres. Un soir chez elle, à la campagne, elle introduisit le démon, sous une forme agréable; ce Démon-Décrotteur était fort beau, ou plutôt fort belle.

On s'étonne de trouver quelquefois chez Béranger, le poète admirable, des touches cyniques trop sensuelles quanta l'amour, des teintes d'une grossière nuance et des passages qui révoltent les goûts délicats. C'est une explication difficile à donner, mais instructive. Béranger vivait de rien , buvait peu , était réellement sobre et ne fréquentait guère les mauvais lieux. S'est-il fait « grivois» sans l'être? Pour séduire? La vieille humeur non voluptueuse, mais lascive et salée des Gaules, vivait encore au fond de la race qu'on n'aurait remuée ni au nom de la famille, ni pour le Hehn et le Home, sacré aux Allemands, ni pour une dynastie, ni pour un prin-

cipe. Margot et Margoton après Lisette et Suzon avaient succédé à Philis et à Chloé qui avaient rem placé Bélise et Araminte. Les -mœurs militaires avaient consacré cette Suzonnerie et cette Margotonnerie qui, en avilissant la femelle, livrait le mâle tout entier à la guerre, à son fourniment et à son fusil. Béranger, qui n'a été qu'un moteur des masses et un Camille Desmoulins en chansons, ne pouvait pas négliger ce moyen; il s'est donc attribué un faux vice. Il s'est donné une Lisette, une bouteille et un mirliton; cela faisait partie de son équipage et de son arsenal de conspirateur. Il eut l'air de se griser. Il fit semblant d'aimer la fille. Il chanta le grenier dans l'érotisme; il aiguisa, polit, compassa et lima avec une recherche et un bonheur digne d'Horace son épicuréisme bourgeois et de commande. Ce fut son triomphe; car il plut à tout le monde. L'universitaire fut enchanté comme le révolutionnaire; le commis-voyageur se mira dans cette glace pure et antique, et Louis XVIII lui-même, imbu d'Horace, put comparer les formes sveltes et les rapides strophes du nouveau français à la belle facture de l'ancien. Le sel erotique assaisonnait merveilleusement le tout. On avait pardonné ce vice à Voltaire, on l'avait admiré chez vingt autres. La Guerre des dieux de Parny, une chaude obscénité de créole, pleine d'une verve tapageuse et de la plus impudente impudicité, avait orné toutes les tables des femmes les mieux élevées; et la famille était si bien détruite que sur les théâtres on avait applaudi pendant dix ans la sainte maternité des

jeunes vierges, représentées par Fanchon-la-Vielleuse, Madeleine adorée, Savoyarde très-touchante dans cet état. La noblesse qui, sous la Régence et sous Louis XV, avait paré son orgie aimable de bel esprit et de beaux costumes, avait ouvert cette voie à la bourgeoisie qui tombait de Parabère à Suzon, et cela devenait intolérable de saleté et de crudité. Lorsque, dans un beau salon, un père académicien disait devant sa fille, mariée et mère de deux enfants, qu'il ne voyait pas trop pourquoi Ton défendait et punissait l'inceste, je ne comprenais pas un peuple qui tolérait de pareils instructeurs.

Je me rappelai la bonne et chaste maison de la maman Rolls, les parties de bateau sur la Tamise, les nobles plaisirs d'un théâtre voué à Shakespeare et à l'étude de l'homme, et j'avais la plus profonde horreur des petits érotismes, le plus amer dégoût de cet abaissement sensuel et de cet avilissement ignoble. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que l'on osât bâtir avec cela une espèce de moralité et une espèce de société. Il était tacitement convenu que, de la vingtième à la trentième année, tout homme commençait à poser en Gupidon, à faire la guerre amoureuse; on prenait l'arc et le carquois; on abattait le plus de cœurs que l'on pouvait; c'était aux maris et aux pères à se défendre. Gomme la société française reposait sur la guerre et l'art militaire, cette stratégie contre la femme semblait naturelle. À cinquante ans, Cupidon avait la permission de faire une fin. C'était le mot. Il allait se marier convenablement à un sac d'écus. Scribe devint l'apôtre

dramatique de ces mariages, qu'il appelait «de convenance »; car il y a des mots excellents pour tout. C'était un Faublas qui calculait, ou un bon type de commis, de chef de bureau ou de marchand de second ordre. Le poil est brossé, le nrenton ras, •l'habit brossé. Cet esprit s'est évidemment bien ordonné, réglé, arrangé lui-même. Le front fuit et manque d'élévation, la bouche quoique sensuelle est honnête et s'arme d'un sourire qui a de la grâce et de la finesse. Il y a là de la bienveillance qui calcule, de la probité qui spécule, de l'ébéniste qui polit, du financier qui suppute et aussi du philanthrope qui songe aux autres. Ce n'est pas égoïste, ce n'est pas grand. La qualité la plus rare en France, l'élévation, manque ; mais absolument. Le visage de Marivaux avait des méplats plus ronds, plus doux, plus voluptueux. Ceci est un Marivaux épicier géométrique, tartiné.

Ah ! comme nos petits neveux riront de ce grand et splendide succès, où il n'entre ni style, ni poésie, ni profondeur ; seulement une habileté de main, une dextérité technique, une ruse, une finesse, un tact de ressources, une science de zigzags, une supériorité d'agencement; tout ce qu'il y a de plus contraire au génie et au vrai.

« La ruse est le premier pas des sauvages : elle signale le berceau des racas. »

« La ruse est le dernier pas des raffinés; elle annonce la tombe et elle y mène. »

Mon commerçant Scribe me platt. tC'est un galant homme ; je l'aurais préféré douanier, prestidigita-

leur, pharmacien; mais puisqu'il a fait boutique dans la littérature, c'est bien, c'est un signe du temps ; et je suis bien aise qu'il ait gagné trois maisons et une maison de campagne. Hélas ! le temps viendra où la littérature, même boutiquière, ne gagnera plus rien ; où l'esprit, même en se soumettant au négoce, débitera de petites pièces comme on débite du poivre. Scribe m'a reçu aimable et riant dans sa bibliothèque. 11 gardait une certaine distance; il ne se livrait pas trop; il se tenait sur la défensive. Tout chez lui sent l'économie honnête; pas de cigares, pas de gravures. « Le Cossu d'un avoué regardant. » Il a écouté les deux premiers actes de la pièce que je lui apportais, avec une très-grande et très-gracieuse attention; au troisième il s'est levé, s'est promené dans la chambre, ct7 en se frappant le front : « J'ai en train une pièce sur le même sujet; oui7 tout à fait le même sujet!!! » En effet, ma pièce a été jouée deux mois après: c'était le Verre cl9 eau.

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