‹ MémoiresChapitre 4 sur 44 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Que veux-je faire? Ce ne sont pas mes propres mémoires, ce n'est pas même l'histoire du temps où j'ai vécu. Arrivé au seuil de la tombe et ayant subi à peu près toutes les impressions, vibré à tous les grands souffles de mon temps, je veux conserver le souvenir de ces émotions que personne ne songe à recueillir. Ma personnalité n'est pas en jeu. Il ne s'agit pas d'un lutteur vaincu qui se venge de ses défaites ou qui les explique. Pas davantage n'apporterai-je des documents diplomatiques nouveaux à l'histoire de mon temps. J'ai vécu près d'un siècle; j'ai beaucoup senti, beaucoup pensé et beaucoup vu. C'est ma seule raison pour écrire.

L'égoïsme est donc parfaitement absent de cette œuvre. Toute prétention au beau style lui est également étrangère. J'ai assisté à l'un des plus étonnants spectacles du monde, à la descente progressive d'un peuple qui croyait s'élever, qui croyait en lui-même et qui tombait, de chute en chute, et de profondeur en profondeur, sur la pente de la déca-

dence. J'ai connu tous les acteurs. J'ai été accessible à toutes les impressions, je dis aux honorables et aux généreuses forces. On ne m'a rien caché parce que je n'étais le rival de personne. On m'a laissé voir tout le fond des mœurs, on m'a laissé libre de tout analyser, de soupeser les mérites, de lever les masques, de défaire les draperies et de mieux comprendre le mouvement général en le saisissant dans les mouvements partiels des individus.

N'ayant point de vanité, je n'ai point souffert de cette situation; mais chaque pas en avant dans la carrière de la décadence française me pénétrait d'amertume, et chaque vilenie de caractère et d'acte, chaque individu servile ou vénal me marquait à l'âme d'une pointe aiguë. J'ai beaucoup souffert de cette peine intérieure.

0 pouvoir du vrai ! Suprême loi ! Essence souveraine et profonde de l'art même et de la poésie, qui semble vivre de fictions! Ce n'est point la grandeur d'un homme qui rend ses confessions intéressantes, ce n'est pas son héroïsme ou les curieuses aventures dont sa vie a été bercée qui nous attachent, nous entraînent et nous suspendent à son récit. Dès qu'il est vague ou incomplet, ce récit, c'est que le conteur ment; fût-il Napoléon, le dégoût s'en mêle. Le retrouvez-vous intéressant, vif, sympathique, c'est qu'il est vrai; fût-il une femme de chambre comme Mlle Staal-Delaunay et n'eût-il absolument rien à nous dire, comme elle, sinon que sa maîtresse l'ennuyait et que son amant lui plaisait davantage,

nous l'écoutons aussitôt, nous la suivons, nous l'adorons, non pas elle, mais le vrai qui est en elle; le vrai délié, fin et net, qui sort par petits filets de cette plume sobre et sans couleur. Le dernier siècle qui sépara Louis XIV de Louis XV est mieux raconté par elle, qui parle seulement d'elle et de futilités, que par Voltaire lui-même. C'est qu'elle est vraie.

Je ne serai pas plus ridicule que cette femme d'esprit en étant vrai comme elle. Je ne prétends pas à son charmant babil. Comme elle je ne dénigrerai rien, je ne m'exhausserai pas et ne disposerai pas les flambeaux pour faire de ma personne un appareil d'optique; ce jeu de la vanité qui s'illumine elle-même me cause de la pitié. C'est le siècle, le temps, les autres, la vie — ce siècle qui m'emporte, cette scène mouvante dont je fais partie, que je ne peux m'empêcher de redire, Je ne parlerai de mes impressions que pour mieux répandre la lumière de ce que j'ai vu, en prêtant au récit la chaleur de ce que j'ai éprouvé. Voir ne suffit pas ; l'émotion est la plus vive partie de l'observation. Je serai vrai dans les deux échos de ce que j'ai vu — et j'ai beaucoup vu — de ce que j'ai senti, et j'ai beaucoup souffert.

La première et obscure souvenance qui ait imprimé son émotion et son empreinte dans les plis de mon cerveau est triste et singulière; elle caractérise bien son temps, et on ne pourrait inventer mieux, si Ion était romancier. Je me rappelle une chambre carrée et noire, des volets toujours fermés, une

sonnette enveloppée de coton; des personnes qui marchaient sur la pointe des pieds, qui se parlaient bas, qui couraient à la porte, qui poussaient lentement un volet et l'entrebâillaient, enfin qui avaient peur; cela se passait autour d'un petit lit ou berceau tout blanc, posé au pied du lit de ma mère et où je reposais. Ce quelque chose de sourd, d'étouffé, de comprimé et de passionné à la fois, qui a pesé sur toute ma vie comme un nuage orageux et mat sur une campagne, semble dater de cette époque. Je n'avais pas plus de cinq ans, et ce très-clair souvenir est pour moi comme d'hier. Le crépuscule de la chambre sombre ne m'a jamais quitté, même dans mes jours de joie ou dans mes heures de succès. Une petite serinette qui éveillait l'enfant dans cette obscurité profonde m'annonçait la douce et charmante figure da ma mère, toute fraîche, jeune, dont je. vois encore les joues roses, les cheveux noirs et le sourire inaltérable, sourire qui se maintint dans la vie la plus douloureuse et malgré une sensibilité délicate jusqu'au malheur. Victorine- Thérèse Halma était d'une famille protestante de Sedan, originaire de Hollande et tenant aux célèbres imprimeurs Halma, de Rotterdam ; veuve de M. Durége, que la révolution avait emporté, elle rencontra mon père, ramené de Ham aux Invalides, et épousa, à vingt et un ans, mon père, qui en avait quarante-cinq et qui était proscrit. Une jambe de moins, cassée sur le champ de bataille de Hondschoote, et l'âge, qui s'avançait, n'enlevaient rien a cette ardeur de tête, de cœur et de tempérament, à

celte fougue du dix-huitième siècle dont mon père était un des représentants les plus extraordinaires et les plus excessifs. C'était la fièvre passée à l'état normal, de la lave au lieu de sang, la foudre éternellement grondante, une trombe au lieu d'un souffle de vent pour enfler la brise; notre siècle n'a plus aucune idée de ces existences dont Diderot, l'abbé Raynal et Mirabeau ont inauguré l'avénement. La pitié, la charité, les sentiments généreux lui étaient naturels; l'habitude de conspirer et celle de déclamer comme Mably faisaient partie de sa vie. C'était au commencement de l'empire. Napoléon ne voulait laisser désormais déclamer que Talma, gronder que son canon et conspirer personne. Voilà l'explication de cette chambre voilée, de ce tombeau de ma naissance. Mon père ne paraissait pas; il restait enfermé dans un petit cabinet, relisant Rousseau, à ce qu'on m'a dit, car il était essentiellement sincère. Ma mère, toujours fraîche et souriante, pleurait silencieusement; elle m'embrassait et la serinette du matin faisait son office.

Ce n'était pas une plaisanterie que la proscription en ce temps-là ; le jeu politique où l'on risquait fort peu en 1846, avait alors pour enjeu la tête des joueurs; les crieurs des rues causaient cette anxiété qui pénétrait même sous mon berceau. Mon père avait pris une part très-active aux derniers efforts de la République, il était revenu sans permission se cacher à Paris avec une jeune femme, ma mère, et son fils aîné, moi qu'il nommait Philarète, espérant bien que ce nom-là ne se trouverait pas dans le

calendrier et que je partagerais ses dogmes. Il se trompait. Saint Philarète fut un saint ermite, et j'avoue que tout en reconnaissant la sincérité de mon père Je ne partage nullement son enthousiasme contre le Christianisme et cette ardeur du dixhuitième siècle qui l'embrasait.

Mes premiers éveils ne furent pas littéraires ou livresques, comme dit Montaigne, mais causés par le spectacle de mes semblables. Je me rappelle trèsclairement qu'il n'y avait que les hommes qui m'intéressassent, et j'y regardais, mais j'y regardais à fond. Je sondais la caverne de l'àme, autant qu'il était en moi. L'étonnement que l'être humain me causait peut se comparer à celui qu'éprouverait un paysan qu'on mettrait dans une horloge immense, au milieu de toutes les poulies et de tous les poids. Des livres purement livres je faisais dès lors peu de cas. Le premier qui m'ait fort attiré, ce furent les Confessions de Jean-Jacques, le second Clarisse Harlowe. Je voyais les reports de l'horloge.

La naïveté avec laquelle ma surprise se manifestait ne me rendait guère aimable. J'étais un enfant singulier, point méchant, mais qui n'était pas facile à comprendre et qui déplaisait de temps à autre. Ce bon Armand Dailly, un excellent Jocrisse qui jouait alors à l'Odéon, en a su quelque chose. C'était une face de paysan bête, qui riait niais, parlait niais, marchait niais, pensait de même et qui avait eu l'esprit d'appliquer tous ces mérites aux jeux de théâtre. Il ne jouait pas, il arrivait en scène où il était lui-même. Un jour que je le voyais ar-

raser ses guimauves, tout petit que j'étais, admirant ses jambes écarquillées et ses yeux aussi, je lui dis avec un enthousiasme réel : « Ah, monsieur, si vous jouez les bêtes, comme cela doit être naturel! »

J'avais cru lui faire un compliment.

• Au moment où je suis né, l'avortement des utopies que l'on avait prétendu et espéré réaliser était complet. Les marches éclatantes ou plutôt les courses et le vol rapides de cet épervier à jambes de cerf, Bonaparte, à travers l'Italie, résumaient énergiquernent la Révolution active, vengeresse, immorale et victorieuse. On pillait tout, on battait tout, on prenait tout. Aucun principe n'était éclos pour remplacer le principe monarchique mort, que lidée de l'honneur chevaleresque. Manière, réfugiée avec mon père, blessé et boiteux, dans un creux de vallée, entre les blés de la Beauce et les bois du Perche, y pleurait son premier mari ; mon père ruminait ses auteurs anciens, ses espoirs déçus et ses griefs. Sa fortune était atteinte, non détruite. Il acheta un petit bien, Poiffonds.

Poiffonds, cette retraite que j'ai été visiter vers 1867, par curiosité, s'appelait ainsi, Poiffonds, du fonds des pois; et la triste uniformité des plaines de la Beauce s'y abaissait un peu, creusant un petit nid de verdure et de fraîche solitude qui, dans ces parages monotones, ne manquait pas de grâce et de poésie , le village ou hameau de Majuvilliers y Louche. Les toits en chaume, surplombant, recouvrent encore les huiles assez régulières des manants {ma-

ventes), toits dont les lignes plates attristent profondément l'œil, provoquent l'ennui et disent encore très-haut l'antique égalité de la servitude. Hélas! on était revenu en 1798 à la même servitude sous forme démocratique; une réaction cruelle, une route tortueuse et oblique avaient ramené la France de la Saint-Barthélémy aux Septembriseurs, à Barras et à Bonaparte. La faiblesse morale de la Gaule romaine avait reparu tout entière. En vain soulevée un instant par les philosophes du dix-huitième siècle et par l'exemple des protestants du Nord, elle retombait sur elle-même lourdement. L'un de ceux qui avaient tenté cet effort pour réaliser le désir de toutes les nobles âmes était mon père. On l'avait amnistié, puis emprisonné, puis relâché. Enfin, avec sa jeune femme, très-différente de lui, il était venu prendre asiie dans cette retraite obscure où je vis le jour, en automne, pendant la vendange.

Il ne pouvait être question de me baptiser. La France, avec sa fureur ordinaire d'évolutions contradictoires, était tombée clans la haine des prêtres et du culte depuis 1750; elle abhorrait fanatiquement le fanatisme. Après avoir puni l'homme comme coupable envers Dieu, elle se mettait à -punir Dieu des vices de l'homme. Tout le monde était superstitieux, c'est-à-dire que la masse croyait à l'impossible; elle était fanatique, c'est-à-dire qu'elle élevait des autels à ses idoles, souvent sanglantes, toujours stupides. Seulement, elle avait changéd'idole ; c'était elle-même.

Mon père appartenait à celle génération. Mais jamais il n'a versé de sang, et ce qui me le rend singulièrement cher et particulièrement vénérable, c'est qu'il a aimé Dieu, la probité intellectuelle, la foi dans le vrai et la charité envers les hommes. Sur les points fondamentaux, il ne doutait pas; si les doutes philosophiques du dix-huitième siècle l'avaient pénétré, son Évangile, faux ou vrai, contenait les plus précieux fragments de la civilisation et de l'avenir. Le passé romain et grec altérait seulement cette morale et cette politique; à cette superstition du Passé se joignait celle de la République nouvelle et avortée. Il s'enfermait là dedans comme dans une citadelle qui avait trois enceintes; d'abord le Selectœ e Profanis, ensuite la Montagne et enfin Washington. Malheureusement, cette dernière enceinte était la plus éloignée du cœuret de l'esprit de mon père, et c'était le Selectœ qu'il préférait. Il avait vu l'honnête et héroïque Goujon quitter la prison pour aller à l'échafaud et les deux montagnards qui s'étaient embrassés en pleurant s'étaient promis, si leurs jeunes femmes leur donnaient un fils, de l'appeler du même nom : Philarète; un nom grec, un nom d'Anacharsis, correspondant à la religion sincère de ces honnêtes âmes. Sous Cromwell et du temps de Charles Ier, les ardents, les enthousiastes nommaient leurs fils d'après la Bible : « Nehemiah J 'espère- en-Dieu , Jésus-est-mon-Sauveur. J'allais être un de ces témoins, un de ces signes de mon temps. Ce nom grec qui voulait me consacrer au culte du bien ; de la Vertu [Arêtes) et de l'Amour

(Phileïn) me prédestinait à la vie la moins en harmonie avec mon temps ; sur ce fleuve d'intérêt, d'intrigue et d'or (Ploutos) ma nacelle allait voguer ; et je m'en tirai comme je pus, par un perpétuel naufrage, sans cesse réparé, toujours renouvelé.

Point de fraude. Yie simple, studieuse, aimante. Nulle intrigue; aucune ambition. Voilà les règles intimes que j'ai suivies. Je nie que ce soit là une règle idéale et une vie ridicule. Seulement elle n'allait pas à la France de 1800. La France périssait par les défauts gaulois et les tendances sauvages que j'abhorrais; elle méprisait le genre de défauts qui pouvaient se mêler à mon mysticisme. Je n'ai jamais voulu m'accommoder aux lâchetés tyranniques dont elle s'honore. Charlotte Corday, tuée \ — Marat, adoré ; — Napoléon Ier, subi ; — Napoléon III, accepté ; — le pouvoir donné à Barras ; — des honneurs iiFouclié; — Louis-Philippe, appelé et mis à la porte ; — en littérature, Baour-Lormian préféré à Paul- Louis Courier; — Voilà le pays.... De telles mœurs ont heurté les miennes. Voilà tout. Je n'ai jamais toléré ces injustices. Je n'ai pas pu me prêter à ces folies, guerres et coteries; éternelle incertitude, éternelles réactions de fureurs contraires et dans ses sens les plus divers; cela m'a blessé. Avez-vous, dira-t-on, le droit de juger votre temps? C'est précisément ce droit que la France a perdu, à force de faiblesses, de contradictions et de chutes. Je l'ai gardé comme le plus précieux privilège; et ce que l'on me reproche comme un orgueil téméraire est la preuve de ma raison.

Ceux qui, comme moi, sont nés entre 1798 et 1800, sont tristes. Ce sont les fils du désastre. Le naufrage des nobles idées les a bercés. La génération héroïque antérieure, celle de Desaix et de Kleber mourait alors sur le champ de bataille. Elle avait eu pour nourrice l'Utopie sublime de 1789; et pour prédécesseurs immédiats les hommes delà génération philosophique, les Turgot, les Necker, les hommes de l'espoir et de l'aspiration ardente vers le bien. Le génie des Turgot s'était levé dans l'aurore boréale des idées les plus pures, en 1780; notre enfance à nous, en 1800, voyait s'éteindre et se couvrir de larmes le soleil couchant des libertés publiques. Quels vices, ceux du Directoire! Quelle lâche aventure, celle du 18 Brumaire! Quelle littérature, celle de Fontanes et d'Esmenard! Quels hommes, Savary et Fouché ! Quelles âmes, Talleyrand etFesch! Quelle probité, celle de nos armées pillant l'Italie! Quelle honte, Venise et le Tyrol privés de leurs libertés par des gens qui prétendent aimer et fonder la liberté ! Au premier coup de marteau que lui assène Bonaparte, le monde délabré du Midi s'écroule. Malte, Venise tombent sans coup férir.

Les démoralisateurs de la France depuis 1800. On ferait un très-beau livre avec cela. Bonaparte est le plus terrible. Jean-Jacques utopiste l'ébauche, Machiavel sans cœur l'achève. Lui-même il a traversé ces deux phases. La politique de rapine en France avait été inaugurée déjà par la spoliation des Émigrés et celle du Clergé. La politique de force et de meurtre par les assassinats; la politique de la force

alliée à la fraude a enfin triomphé avec le 18 brumaire. Le génie de Bonaparte, avec une miraculeuse énergie géométrique, a trouvé le point d'incidence où la violence de Marat touche à l'intrigue des Girondins; et la rhétorique de Raynal à la hache du Licteur. Cette combinaison, mise en œuvre avec un sang-froid extraordinaire a tout renversé; surtout elle a détruit le sens moral du pays anéanti à jamais.

Je ne me donne point pour victime. L'homme qui a écrit ceci a voulu être ce qu'il a été. Il n'a aucun droit de se plaindre. 11 ne prétend point attirer l'attention et l'admiration sur lui-même. Peindre un état social curieux, le signaler àl'avenir, après l'avoir vu d'autant mieux et d'autant plus à fond, que je n'ai sympathisé d'aucune manière avec ses diverses évolutions et que je l'ai contemplé sans me tromper sur l'avenir, pendant cinquante années, que de chute en chute, d'espérance en espérance et de vanité en vanité, il se précipitait dans la décadence, passant de l'enthousiasme à la luxure, de la fureur à l'énervement, et de la rage de tuer à la rage de discourir pour s'arrêter enfin dans un marécage de faux luxe et de profonde misère; — voilà ce que je veux accomplir — un enseignement.

N'étant ni meilleur ni pire que tout le monde, je suis devenu autre. J'ai différé de tout le monde non par ma faute ou ma vertu, mais par l'action de ce qui m'a entouré.

Ma petite enfance à laquelle ma mère présidait, me sourit encore; ce souvenir me charme profon-

dément. Il y avait les deux colosses de Notre-Dame devant moi, sur la place Notre-Dame où mon père avait choisi son asile ; et les chansons mélancoliquement joyeuses de ma mère, et l'intérêt profond des leçons paternelles, qui m'initiaient à la vie de la conscience en me repliant sur moi-même : car mon père, disciple fidèle de Locke , de Franklin et de tout ce dix-huitième siècle, ne manquait pas de me forcer chaque soir d'inscrire sur un registre ce que j'avais fait dans la journée. C'est le confessionnal ouvert pour soi-même, on s'écoute, on se pèse, on se juge. Et quelles que soient les hallucinations ou les sophismes de la personnalité, c'est un excellent exercice. Cette gymnastique du moi et de la force morale gêne infiniment les pays où le moi est condamné à disparaître sous la pression d'un maître. La collectivité uniforme mène très-nécessairement à la servitude. Il n'y a pas de Liberté possible dans une pâte pétrie par une seule main, roulée, jetée au moule, devenue homogène et s'arrondissant ou s'allongeant à la voix et sous le poing du boulanger. De deux choses l'une, ou créez des hommes vivant pour eux-mêmes ou fondez-les dans une masse qui seule existera. Mais n'espérez ni des individus libres si vous les broyez, ni des masses dociles si vous en isolez les parties constitutives. Ou asservissez, ou délivrez !

J'ai été dès ma naissance, une âme libérée, un homme délivré, un esprit qui a eu conscience de sa volonté. Ce rayon du soleil moral a éveillé ma vie. Étouffé un moment par la servitude des collèges

français, il a reparu en Angleterre avec une intensité et une pureté extrêmes. Mais, revenu en France, il a trouvé des ténèbres extérieures de rapacité, d'égoïsme et de cruauté si serviles qu'il n'a plus été qu'un martyre. J'ai donc souffert horriblement comme l'animal hors de son atmosphère, comme le poisson hors de l'eau ou l'oiseau hors de l'air souffrent de la difficulté de respirer; l'esclavage moral de tous m'étouffait. Les uns allaient à leurs rapines, les autres à leurs bassesses. Et moi? Où aller? Aux femmes?Mais que valaient elles? Les hommes ne valaient pas même les femmes. Leurs vacillations, leurs faiblesses, leur débilité de conscience, leurs habiletés flottantes, leurs ruses de valets, leurs mensonges de courtisanes, leur violente prise du bien d'autrui, leur asservissement banal à la foule, leur bas respect pour la mode, leurs chaînes d'opinion (et je parle des éclatants et des glorieux) m'étouffaient. Il me semblait que j'étais jeté dans un bagne; je ne m'y accoutumais pas; et attristé, je m'attendais chaque jour à trouver pis encore. Aujourd'hui aucune lâcheté ne m'étonne. Aucun vol ne me surprend. Aucune ignoble intrigue ne me trouve aveugle. Mais j'en souffre; j'aurais besoin d'autre chose et je hais..., quand je voudrais aimer.

L'amour des semblables, le besoin defairedu bien, le goût des beaux vers et des études animaient toute la maison paternelle, surtout émanaient de ma mère. Il fallait la voir, toute poétique et idéale, bien que ménagère, vaquant aux soins de la maison, réglant tout, songeant à tout et ne perdant jamais le respect

d'elle même. Ce vieil hôtel Flavencourl avec ses vieilles pierres moussues et ses grands thuyas en était tout animé et tout égayé. C'était chez elle une douceur vive et une gaieté attendrie que je n'ai vues à personne. Elle avait gardé du sauvage et du simple, de l'ingénue même et du naïf dans ses souvenirs de famille frisonne et protestante. Je n'ai, dans ma longue vie, connu personne dont les passions eussent une pureté aussi ardente et une aussi souriante ardeur. Les Ardennes, leurs bois épais, le souvenir d'un premier mari adoré, amenaient des larmes dans ses beaux yeux noirs, qui restaient fixés sur une contemplation muette pendant de longues heures, et tandis que ses larmes coulaient doucement, ses lèvres roses souriaient toujours. Je la regardais et j'apprenais à lire ou les vers de Racine ou même ceux de Bernis dans la petite édition Cazîn, à tranches dorées, facile à mettre en poche; une vingtaine de volumes, toute sa bibliothèque; car elle ne changeait guère de lecture et relisait en méditant.

Il faut que je commence par dire que tous les récits sur mon père, et ceux surtout de la biographie Michaud sont d'une fausseté absolue; même les noms qu'on lui donne sont faux. Quant à ma mère, elle n'aura que moi pour historien, et si on a beaucoup parlé de mon père, on n'a jamais rien dit d'elle. Le mensonge finit les peuples ; le sophisme en est l'instrument, la passion en est le moteur. De toutes les lignes imprimées en France entre 1789 et 1869 à peine quelques-unes sont vraies. Attaquer

l'ennemi, écraser, calomnier, revendiquer, apologétiser, c'est tout. A peine Chateaubriand ou Mme de Staël ont-ils, de temps à autre, échappé à cette fureur universelle de mensonge guerroyant. Servir son intérêt, voilà le but.

De justice pas une trace. Le Jacobin écrit que Marie-Antoinette est une tribade et l'imprime. La notion du juste et du vrai s'évanouit. Pour que l'histoire future se retrouve un jour et se liquide enfin au milieu de tant de ténébreuses rages, elle aura beaucoup à faire. Chaque passion associée à chaque intérêt obscurcit tout, armée d'esprit, versant l'encre et l'argent. On marche au combat. Les pamphlets ne suffisant plus à cette œuvre, on a imaginé de recueillir et de classer dans un arsenal spécial tout ce qui était de nature à tuer l'ennemi ; je le sais, ayant moi-même pénétré dans une de ces fabriques de calomnies dont on voulait me faire ouvrier. C'est ainsi que Feller a compilé son dictionnaire contre les esprits forts; Rabbe son dictionnaire contre les dévots; Michaud le sien contre les hommes de la République; Jouy et Arnault le leur contre les hommes de la Royauté. Pauvre pays ! défais-toi donc de la haine, éternel rocher de Sisyphe qui retombe toujours sur celui qui le roule ou le lance ! Le sang keltique a des bouillonnements si rapides et des violences si furibondes ! Impossible. Les plus honnêtes gens se ruent en iniquités effroyables*, comme les plus honnêtes chiens se jettent sur la bête, lèchent le sang, dépècent les lambeaux et ne savent pas même qu'ils sont féroces.

L. Michaud, d'une famille de roture, frère d'un imprimeur de Paris, appartenait à ce groupe bourgeois antirévolutionnaire qui se reliait aux vieux parlementaires, groupe qui ne s'était pas détaché de l'ancien monde, en avait emprunté un certain goût d'élégance, un certain parfum de savoir antique, une attache sincère bien que légère au culte catholique et aux idées religieuses, et comprenait Dussault, Geoffroy, de Feletz, Hoffmann. Ce groupe était aimable. La douceur et la paisible modération des mœurs, la culture des lettres classiques, de petits vices moraux sans éclat et sans effronterie, une activité d'esprit agréable et vivifiante, l'horreur des excès sanglants, la répugnance pour les utopies folles, du bon sens, mais dans une certaine mesure et sans grandeur aussi, les derniers reflets d'une civilisation brillante empruntés aux salons d'autrefois, et devenue moins lascive, moins étourdie, moins insolente, leur rendaient très-odieux tous les souvenirs de la Révolution et très à craindre le retour de la République. Vers la fin du Directoire, ce groupe, impuissant quant aux faits, s'était rendu puissant par l'esprit. Ce fut lui qui soutint les Débats^ annoncés et créés d'abord en 1789; — lui qui prépara ensuite, couva et fit éclore le grand dictionnaire biographique, où les morts devaient être classés, jugés, immolés, s'ils étaient ennemis; justifiés, s'ils étaient amis; et à la fin duquel, dans un supplément consacré à cet usage, petite salle expiatoire, les vivants eux-mêmes devaient être soumis à la môme préparation. Michaud, que j'ai connu dans

sa vieillesse, avait été proscrit par la République; prosateur froid, érudit sans profondeur, poëte sans éclat, de l'école fine et délicate de Fontenelle, Voltaire et Lamothe Houdart, il réunissait toutes les qualités de goût épuré, de sensibilité raffinée, de grâce sociale et de critique pénétrante, qui caractérisaient le groupe spécial dont j'ai parlé. Son Printemps d'un Proscrit est du Cooper écrit dans le boudoir, en souvenir des bois et des prairies, un moment aperçus. C'était une grande figure maigre, douce, à l'œil vif et noir, à la perruque noire, au maintien indolent et de bon goût. Il attirait, il plaisait, il séduisait même. Toute cette génération de royalistes en lutte, longtemps persécutés, était charmante; les anciennes qualités s'étaient affinées, épurées, les vices affaiblis et tempérés; mais c'étaient des hommes de parti. Ils se vengeaient et frappaient. Aussi faut-il se défier de tout ce qu'ils ont écrit, surtout de leur grande biographie. Ce n'est pas de l'histoire, c'est de l'artillerie.

Chasles (Pierre-Jacques-Michel), ex-député d'Eureet-Loir à la Convention nationale1. Né à Chartres en 1752 2, — a fait ses études à Paris3, — a professé

li Ses codéputés étaient, entre autres : Pétion , Brissot , Delacroix (d'Eure-et-Loir), Lesage (d'Eure-et-Loir), etc. Le général Marceau était de Chartres.

2. Dans l'ancienne Beauce, il n'y avait pas un seul noble; les familles les plus considérées appartenaient à l'agriculture, profession la plus noble, parce qu'elle est la plus utile.

3. Au collège du Plcssis, où il avait gagné une bourse au con-

la rhétorique au collège de Chartres4,— après trois ans de professorat, devient chanoine de la métropole de Tours et commensal de l'archevêque, M. de Conzié5, — perd en 1789, par suite de la révolution, sa fortune et son état, — ne s'en déclare pas moins le partisan et l'ami, — revient à Chartres, — y établit à ses frais un journal patriotique6, est nommé à diverses fonctions publiques, — entre autres à celles de principal du collège et de maire de la ville de

cours. C'était à l'époque de l'expulsion des jésuites; beaucoup d'élèves de cette époque ont joué des rôles plus ou moins fameux dans la Révolution et dans les différents partis : le prince Lambesc, Anacharsis Cloolz, le général Lafayelte, l'abbé de Montesquieu, le vicomte de Mirabeau, le duc de Lé\is, le comte de Lally, Hérault-Séclielles, Clermont-Tonnerre. Robespierre, Fréron fils.... et autres contemporains et condisciples de l'ex-convcntionnel Chasles. Il a été couronné plusieurs fois à l'Université, surtout dans les hautes classes. Sa bonne conduite, autant et plus que ses succès, lui ont procuré l'estime et la confiance de ses supérieurs, au point qu'ils Font chargé de l'éducation de quelques élèves, avant môme qu'il eût fini ses cours d'études.

4. Sa nomination a été faite, non par l'évoque, qui venait de mourir subitement, mais par les administrateurs et le corps municipal ; observation importante qui prouve que, tout en respectant la religion, il servait déjà la philosophie moderne. On se souvient encore de sa manière d'enseigner, neuve et hardie pour le temps, et du talent qu'il avait de communiquer à ses élèves la chaleur d'àme qui lui est naturelle.

5. Les deux frères, MM. de Conzié. étaient présidents, l'un des États d'Artois, l'autre de l'administration provinciale de Touraine. C'était pour les seconder dans leurs travaux administratifs et non dans le gouvernement de leurs diocèses qu'ils l'avaient appelé auprès d'eux; il leur doit cette justice que, s'il a quelque capacité dans les affaires, c'est à ces deux prélats, ses bienfaiteurs, qu'il en est redevable.

6. Ayant pour titre : le Correspondant d? Eure-et-Loir . C'est ce ournal qui a jeté dans le département les premiers germes de cet

Nogent-le-Rotrou7, — et, en dernier lieu, à la Convention nationale8, — vote la mort de Louis XVI sans sursis et sans appel au peuple, — après le ju-

esprit de tolérance et de modération qui a préservé les habitants d'Eure-et-Loir des excès et des malheurs de la Révolution.

7. C'est à Nogent, surtout, qu'il faut aller chercher des preuves de la sagesse et de l'énergie, de la douceur et de la fermeté de l'administrateur Chasles. Sans doute, les nobles et les prêtres lui font un crime de son patriotisme : mais lui reprocheront-ils quelque acte d'injustice, de partialité ou de vengeance? Ce n'est plus sur des déclarations ou des imputations vagues que les hommes de la Révolution se jugent, mais sur des faits et d'après leur conduite, soit publique, soit privée. Or, l'ex-conventionnel Chasles ne craint pas de comparaître au tribunal de ses compatriotes, de tous les partis, de toutes les opinions : peu d'hommes, il ose le dire, ont autant que lui commandé et mérité l'estime générale.

8. L'influence active et réelle de l'ex-conventionnel Chasles à la Convention n'a pas duré plus d'un an, et encore cette influence a-t-elle été beaucoup moins législative et civile qu'administrative et militaire. Aussi ne trouve-t-on pas son nom sur la liste des présidents, des secrétaires, ni parmi les membres des différents comités, quoiqu'il pût y prétendre ; — c'est qu'il a pris peu de part aux travaux intérieurs de l'Assemblée, ayant été presque toujours en mission, depuis février 93 jusqu'au 13 septembre môme année, époque de sa blessure; et, à dater de ce jour jusqu'à la fin de la session, il n'a quitté son lit que pour aller en prison. Il est loin de vouloir échapper à la solidarité de tout ce qui s'est fait à la Convention, n'importe à quelle époque ni en quel sens : il ne fait remarquer son absence que pour apprendre à ceux qui croient pouvoir le juger, d'après des traditions et les pamphlets du temps, combien il est étranger aux machinations, aux intrigues qui ont tiraillé la Convention en tous sens et qui ont fini par l'engloutir. La loi des suspects, cette loi qui, dit-on, a été le signal du meurtre et du carnage, cette loi est du 17 septembre, c'est-à-dire postérieure de quatre jours à la blessure de l'ex-conventionnel Chasles; blessure si grave que neuf ans plus tard elle n'était pas cicatrisée, et qu'aujoud'hui même, à vingthuit années de distance de date, elle lui est plus pénible que s'il eût souffert l'amputation sur le champ de bataille, comme on le lui proposait.

gement, est envoyé en mission dans les départements et aux armées9, — se fait remarquer à l'armée du Nord par son courage et son stoïcisme, qui

9. Dans les départements de Seine-et-Oise (Versailles) et Eure-et- Loir (Chartres, sa patrie) pour le recrutement de trois cent mille hommes. Certes, il a fallu, pour vaincre les obstacles, du courage et de 1a persévérance. Il a fallu, pour ne pas se livrer à quelques accès d'irritation et de vengeance, vu l'agression et l'animosité des partis, delà sagesse et de la modération. Les temps sont trop éloignés et trop changés pour entrer dans le moindre détail. Il suffit de dire que l'ex-conventionnel Chasles n'a pas laissé après lui, dans les susdits départements, des souvenirs individuels ou collectifs dont il ait à rougir ou à s'effrayer. Pas un ordre de rigueur, même de simple arrestation, ne lui est échappé ; pas une signature de lui, en matière de finance, môme pour ses besoins personnels et pour ses frais de route. Il a parlé d'après ses opinions et sa conscience, il a peu écrit. Quand il a pu obliger, c'a toujours été par des motifs de justice, sans égard au chapitre des ménagements et des considérations. La parenté, l'amitié, la reconnaissance môme, n'ont jamais été auprès de lui des titres de recommandation et de faveur. Un patriote, suivant lui, devait être plus irréprochable qu'un autre et plus sévèrement traité quand il s'écarte du devoir.

Aux armées.... sa conduite a contrasté avec celle de plusieurs de ses collègues. Sans faste, sans distraction, sans morgue, vivant avec ses compagnons d'armes amicalement, il ne les obligeait pas à marcher à la tête des colonnes, à braver le feu de l'ennemi, à monter à l'assaut, etc.... C'est ce qu'a fait l'ex-conventionnel Chasles. La circonstance où il a été blessé est peu connue. Les recueils du temps n'en ont point parlé. Cependant les détails en sont curieux et honorables pour lui. Chasles était depuis le 1er juin à l'armée du Nord, en qualité de représentant. Toute la frontière était menacée et sur le point d'être envahie, depuis Maubeuge jusqu'à Dunkerque. Cette dernière ville était depuis trois mois bloquée par le duc d'York à la tête de plus de cent mille hommes. Il ne restait plus à la ville ni munitions ni vivres. Il fallait pour la délivrer donner bataille aux Anglais. Le commandant en chef, Ilouchard, ramassa tout ce qu'il avait de troupes à proximité et en forma une masse d'environ quarante mille hommes. La surveille de l'action, on apprend par une correspondance interceptée que le général Beaulieu, cantonné à Ypres,en

font de ce représentant un soldat improvisé d'un désintéressement absolu, étranger à toute espèce de faction, de coterie et de parti; il s'est fait peu d'amis et n'a point eu de prôneurs, quoique sa blessure lui permît d'en espérer, — né plébéien, il s'est constamment et invariablement montré le défenseur de la classe plébéienne.

voie au duc d'York un renfort de quarante mille hommes; que ce renfort marche sur Weuvick et Wenin, et, de là, se rend à l'armée du duc. Il importait de ne pas laisser arriver à leur destination de tels auxiliaires. Chasles, qui se trouvait àComines avec plusieurs généraux, entre autres Béru; assemble un conseil de guerre : on arrête un plan d'attaque pour le lendemain contre les deux villes susdites. On veut, par un de ces coups de main hardis, si familiers à cette époque, les emporter de vive force, chasser les garnisons qui les défendaient et attendre de pied ferme les Autrichiens de Beaulieu. Suivant le plan arrêté, Chasles devait marcher à la tête d'une colonne, chargée d'une fausse attaque;. On avait déjà franchi deux redoutes: on allait monter à Tassant lorsqu'un boulet vient frapper le représentant Chasles à la jambe gauche et lui brise le péroné. Il ne voulut pas qu'on le retirât du champ de bataille avant l'issue du combat; il eut la joie d'entendre crier « Victoire! » d'apprendre que les deux villes étaient prises, les garnisons prisonnières et le renfort de Beaulieu en déroute complète, abandonnant ses bagages et ses canons.... Nul doute que cet avantage partiel n'ait contribué au succès du lendemain dans la plaine d'Hondschoot. Cette victoire décida du sort de la campagne et délivra complètement la frontière.

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