‹ MémoiresChapitre 42 sur 44 · Le Journal des Débats, 10 décembre · texte numérisé non relu

Le Journal des Débats, 10 décembre

cluire la société au bonheur et à la prospérité? Sans le sentiment religieux, sans le dévouement, sans la souffrance acceptée et bénie, y a-t-il une force sociale possible ? »

« La souffrance est sainte, dit l'Évangile », et l'Évangile a raison. Relisez donc l'histoire. Elle vous montre une foule de bourreaux qui jouissent de tout, et de victimes qui pleurent. C'est une mystification ridicule de nous entretenir des remords d'Ali-Pacha, qui vivait fort heureux ; des chagrins de Séjan ou de Tristan-l'Ermite, qui n'étaient pas de bonnes gens et qui n'auraient pas troqué leur condition contre celle d'un mendiant homme d'honneur. Admettons donc ce que le simple bon sens nous crie, c'est-à-dire, que le devoir impose la souffrance, à des degrés divers ; que le roi qui veut gouverner doit souffrir, et que le père de famille dévoué aux siens, paysan ou riche, rencontre ou plutôt affronte mille douleurs poignantes; qu'il faut nommer toute chose par son nom, et que la morale de l'intérêt est un leurre ou une chimère , inventés par les tartufes modernes et par les géomètres rêveurs d'un monde impossible.

Vouloir argumenter comme les philosophes du xvme siècle, et prétendre que le dévouement et la souffrance constituent une sorte de bien-être, — c'est chose abstirde. Rien de plus puéril que cette morale de l'utilité. Il n'est pas vrai que nous soyons heureux matériellement de nous priver de nos ressources pour nos semblables, et de sacrifier notre

personnalité h autrui. Quiconque a voulu raconter ces folies aux hommes et les nourrir de ces billevesées les a pris pour des sots ou des hypocrites. Il est très-vrai, au contraire (et toute l'histoire est là pour le prouver), que l'exercice des vertus les plus sublimes et l'emploi des plus grands talents forîl peu de chosepour le bien être actuel delà vie ; que ce bien-être dépend de l'adresse, du hasard, souvent de la ruse et de la violence; qu'il faut se résigner à voir des hommes qui fruuntur diis iratis} comme disaient les anciens, et dont le succès est une insulte à la Providence ; que les remords du coupable et les consolations de la conscience ne sont pas des faits généraux, mais un lieu commun inventé précisément comme consolation et explication de ce triomphe insolent des mauvaises qualités sur la terre ; que la conscience s'endort souvent, et que chaque coupable se fait une conscience personnelle d'une élasticité trèsTComplaisante ; — enfin les philosophes, au lieu de parler systématiquement du vice et de la vertu, devraient aller visiter l'un dans les bagnes, quand il est maladroit, l'autre dans les greniers, lorsqu'elle est malheureuse. L'humanité est chose si légère et si vaine que, selon ses besoins ou ses caprices, elle excuse tout, même le vol et le meurtre. Dans les classes supérieures nous voyons les devoirs interprétés si diversement, les règles tellement souples, la morale si fractionnée et si incertaine, qu'il n'y a pas de lien dont une conscience expérimentée ne sache se défaire. On a écrit des codes qui effacent tour à tour et à l'envi toutes les restrictions, et jus-

tifient, qui le meurtre, qui l'injustice, celui-ci le vol, celui-là le parjure, cet autre l'adultère.

Où donc est le devoir? Comment le comprendre et l'interpréter dans ces temps de sophisme universel?

Les âmes les mieux faites pour embrasser le culte se sont égarées. Fatiguées de l'ancienne règle, elle s ont créé pour leur usage des formules romanesques et trompeuses. On a inventé de faux devoirs, en dehors des devoirs naturels. Rousseau, Mme de Staël, Gœthe, Byron, sans compter leurs pâles imitateurs, sans compter les talents qui voulaient briller, Kotzebue, Diderot et mille autres, ont multiplié à Tinfini les nuances des faux devoirs. C'est un devoir de placer son fils en apprentissage chez un menuisier; de se tuer comme Werther, faute d'occupation; d'être ridiculement empathique comme Corinne ou impérieuse et insupportable comme Delphine; un devoir d'adopter l'enfant adultérin de sa femme, comme dans Misanthropie et Repentir, ou .de bénir les deux amants, comme ce bon mari qui se nomme Jacques ; un devoir de se conformer aux mœurs d'Otahiti selon Diderot, ou de se moquer du monde en le maudissant, comme Byron. Le Code de moralité que l'on pourrait extraire des œuvres de ces hommes de génie ou d'esprit renfermerait tous les vices, tous les ridicules et toutes les sottises.

L'exaltation du sentiment du moi, l'adoration de nos propres penchants, l'enthousiasme même pour la nature considérée comme l'instrument et l'esclave de nos plaisirs, ont développé ce sentiment effroya- j ble que la langue moderne a cru digne d'un mot

sauvage, l'individualisme. Ce n'est pas autre chose que la société brisée. Tandis que nos ancêtres prenaient tant de peine pour relier les intérêts et unir les hommes, nous faisons de l'énergie individuelle et de son développement libre une espèce de théorie, voulant créer par la destruction, disséminer ce que nous prétendons consolider, et grouper ce que nous fractionnons. Ce contre-sens est absurde. Les forces éparses qui se détruisent par leur combat ne sont plus des forces ; rien ne résulte d'une série de négations, et vous multiplieriez les zéros, vous en couvririez des pages, sans exprimer aucune valeur.

« Mais, me disaient mes amis, vous professez une misanthropie ridicule et inutile. »

Je me contente d'observer. Regardez donc autour de vous. Voyez ce que produisent tous ces petits codes de morale isolée, dont chacun de nous suit la loi commode, et qui flattent l'orgueilleuse faiblesse des amours-propres. Dans les livres, les arts, la politique, le langage, la société, devant les Cours d'assises, à la Chambre des députés, partout apparaît le dogme réel de l'ère où nous vivons, religion secrète et fatale ; — c'est que chacun est son propre juge et que, de notre individualité personnelle rayonne sur le monde une lumière, émanée de notre volonté.

« Pourquoi commettez-vous ce crime, demandezvous au criminel; cette action coupable et étrange, qui paraît née d'une âme morte et d'un cerveau malade?— Pourquoi? Je l'ai voulu; mon juge-

ment diffère du vôtre; nos codes individuels n'ont pas d'analogie; je vois le monde autrement que vous; vous me condamnez, je vous récuse; vous me blâmez, je vous condamne. » — Le pinceau de l'artiste n'a plus d'école; la plume du poète n'a plus de loi ; le discours de l'orateur n'a plus de modèle. On entend dans le Sénat tous les dialectes qui passent pour éloquence, depuis le limousin jusqu'au basque; et dans les livres, tous les solécismes appuyés d'une théorie. Chacun justifie par sa volonté personnelle son mode d'écrire, déjuger, de parler, de penser ; c'est le nivellement de tous les caprices et le tumulte produit par une multitude de fractions équivalentes qui refusent de se soumettre à un dénominateur commun. Chacun place sa volonté au centre d'un Panthéon et la multiplie pour en faire ses dieux. Il arrive que ces divinités se battent à force d'être libres et que l'anarchie ne se contente pas d'opposer les groupes aux groupes, les hommes aux hommes, mais nous oppose à nous-mêmes. La volonté déifiée par chacun devient indécise et partagée.

C'est là le plus étrange phénomène du temps actuel. L'esprit de chacun contient deux ou trois théories qui se battent. Tel veut la liberté, qui voudrait aussi le despotisme; tel désire la guerre, qui voudrait aussi la paix; tel professe les opinions religieuses, qui en détruit les derniers vestiges; et il y a des hommes d'esprit, même des hommes de caractère, qui soutenant le pouvoir d'une main, l'attaquant de l'autre, vivent dans la profonde igno-

rance de cette contradiction illogique et perpétuelle qui les secoue et les annule.

L'époque n'est que critique, c'est-à-dire destructive. Tous les talents sont descendus dans le cirque bruyant du journal, et tous oublient qu'ils sont journalistes; ils dénigrent les juges du camp, comme si eux-mêmes ne s'étaient pas placés vingt fois sur ces mêmes sièges. Leurs systèmes critiques bâtissent un trône en l'air, d'où ils se moquent de tous les autres systèmes également critiques; se sont les Nuées d'Aristophane. Chaque nuage brillant est une chaire de morale, de poésie et de politique qui fait un peu de bruit et qui crève ensuite. Ce grand Aristophane avait deviné comment s'en vont tous les peuples qui ont de l'esprit, de la vigueur et une sève puissante à dépenser.

« Tout cela, dira-t-on, est bien austère ; vou^ revenez donc à la morale chrétienne qui est si triste et si contraire à la poésie? Renoncez à cette sévérité cruelle; nous voulons, nous, une morale riante et poétique. »

Le mot poésie, transporté de la littérature dans la morale, a des inconvénients graves : cette qualification singulière ne remonte pas au delà de notre siècle. On a vanté \&poésie « de V amour, du paysage, de la peinture, de la musique, de la religion et même celle de la réalité ». Que veut-on dire? qu'il y a sans doute, dans tous les objets qui exercent l'esprit de l'homme, une partie supérieure et idéale, inaccessible aux sens, divine pour ainsi dire, s'élevant vers le ciel et prête à tomber en rosée poétique si le

génie veut s'en emparer et la transformer en beaux vers. Cette portion idéale et vaporeuse, sublime et colorée, ne touche pas la terre. Elle émane de la passion de l'amour, et elle n'est pas l'amour ; elle s'exhale comme un parfum léger de la peinture et de la musique, elle n'est pas l'une ou l'autre; on ne peut lui demander ni règles, ni principes, ni exemples ; elle ne sait que plaire et émouvoir. Laissezlui ses attributions; qu'elle plane sur nos têtes, comme un voile de vapeurs odorantes. Mais la morale, règle de la vie, la pratique des devoirs pénibles ; l'accomplissement du dévouement et du sacrifice, la force de l'homme contre la dure adversité, — ont besoin d'un appui plus solide. La grande majorité des hommes ne connaît de ce mot « poésie » que la portion la plus grossière et la plus sensuelle ; c'est la danse du dimanche pour le paysan, le son des cloches pour le pâtre, un jour de repos pour le marchant, une chanson de table pour l'ouvrier ; dans un ordre plus relevé, le sourire de l'enfant pour la mère pauvre, peut-être une harmonie de Beethoven pour l'administrateur préoccupé. Hélas! la vie a trop de chaînes qu'il faut traîner, même dans la jeunesse, et ces chaînes pèsent trop, pour que les émotions poétiques doivent usurper un grand espace dans nos destinées. J'ajoute qu'il y aurait danger. L'action s'affaisserait sous la rêverie et l'habitude d'une jouissance idéale énerverait la mâle énergie que réclame le combat éternel auquel nous sommes condamnés. Le petit nombre d'intelligences privilégiées que Dieu a choisies comme interprètes

du sentiment poétique, saura bien trouver sa voie et embrasser le culte de la Muse : pour la plupart, c'est une source de faiblesse et d'oisive douleur que la recherche voluptueuse de ce que le monde intellectuel a de pfus subtil et de plus vague,

N'appliquons donc pas la poésie à la morale, ce serait donner à cette dernière une base de nuages* Dans le conflit des intérêts humains, tous armés et vigilants ; au milieu des exemples de l'histoire qui décourage et parmi le chaos des doctrines qui s'entre-dé truisent, la morale ne peut avoir qu'un principe, le principe religieux. Elle ne peut reposer que sur un fondement, celui du devoir imposé par Dieu dans les épreuves d'une vie passagère. Elle ne peut promettre sans mensonge le bien-être terrestre, à ceux qui veulent l'écouter ; elle ne doit pas les séduire par cette autre fiction d'une poésie morale, dont le prestige s'évanouirait bientôt. Ni la morale de l'intérêt, ni la poésie de la morale ne suffisent à l'humanité ; l'une conduit à l'égoïsme, l'autre engage à rêver ceux qui doivent agir. Tout homme qui veut mal faire répondra aux moralistes : « Je suis insensible à ce que vous me dites ; mon intérêt, à moi, c'est de vaincre, de dominer et de me satisfaire. Si je suis adroit je jouirai de ma conquête. Ma poésie saura bien trouver ses plaisirs, quand la richesse que je veux me couronnera et quand les hommes plieront sous moi. J'aurai alors la poésie du luxe, celle des sens, celle de l'orgueil heureux, celle d'une civilisation admirable et toute à. mon service. Je laisse à qui voudra la prendre la poésie du dévouement en

haillons et de la sublime misère. Allez, moraliste : si vous vous conduisez d'après vos maximes, vingt ans ne se passeront pas avant que votre poésie du devoir demande l'aumône à ma poésie du succès. » Ces réflexions furent jugées bien arriérées par mes contemporains; elles ne pouvaient convenir ni aux esprits jeunes qui essayaient de s'élancer vers je ne sais quel monde de poésie inconnue, ni aux fils légitimes du dix-huitième siècle attachés aux intérêts positifs, aux réalités palpables, à la morale de l'intérêt.

Vices sociaux et erreurs des doctrines. — Impuissance des chartes et des constitutions. — De l'organisme social opposé an mécanisme social. — De la politique d'expédients et de la nécessité de former en France des hommes politiques.

Les esprits positifs, c'est-à-dire sceptiques ou matérialistes, portaient nécessairement dans leurs théories de gouvernement leurs idées fondamentales. Ils croyaient aux Chartes, c'est-à-dire à l'efficacité de certaines lois qui devaient à elles seules et par leur action matérielle transformer les mœurs, métamorphoser les esprits, conduire le genre humain à la perfection définitive; c'était l'erreur de 1789, c'était celle de 1793 et de 1815. En vain toutes les Constitutions avaient croulé sur leurs bases, personne n'était encore détrompé.

Je ne pouvais m 'empêcher d'être d'un avis différent. Je ne voyais aucune force intime dans chacun de ces documents proclamés à si grand bruit et nés de certaines théories problématiques. Toute Constitution, me disais-je, fabriquée pour les besoins du moment et arrangée à priori d'après certaines données, tout effort pour soumettre les hommes à une loi mécanique, sont condamnés comme n'ayant pas les conditions de la- durée et ne répondant pas aux nécessités de la nation et de l'époque. J'admettais au contraire comme bonnes les Constitutions spontanées, nées d'elles-mêmes, créées par la puissance de la nécessité, non par la prétention scientifique des hommes ; les défauts que Ton y découvre, défauts apparents plutôt que réels, sont destinés à sauver des inconvénients bien plus graves, et le despotisme même de l'Orient a sa raison dans les caractères, les mœurs et les habitudes de ceux qu'il domine.

Ici l'on peut soulever cette objection, que les pires gouvernements auront aussi leur excuse. Voici la réponse : « les pires gouvernements, les pires États, sont ceux sous la loi desquels l'humanité est souverainement malheureuse, et elle ne l'est jamais autant que lorsqu'elle se trouve sans lien naturel, sans communauté de sentiment et de pensée, sans unité, par conséquent sans pouvoir; lorsque chacun ne voit autour de lui que des ennemis, lorsque la force centrale d'une sympathie universelle ne lie et ne domine pas tous les éléments politiques. Dans le lien des hommes, dans leur sympathie active, et là seulement, se trouvent la vie des peuples et

comme le sang de leurs veines. Ce qui constitue cette vie, ce ne sont ni les citadelles, ni l'océan, ni les armées, ni même la richesse; on se trompe quand on se fie à toutes les puissances qui sont mécaniques, elles se brisent bientôt d'elles-mêmes si elles ne sont soutenues par le dynamisme intérieur. »

La communauté ne doit pas subsister comme une machine composée de ressorts qui peuvent se détraquer ou s'altérer, mais comme un arbre dont quelques branches périssent, qui a ses maladies et nourrit des insectes dangereux, sans que le principe de la vie soit atteint, sans que la sève vivifiante et fécondante cesse de circuler des racines au tronc et du tronc dans les rameaux. V organisme est le seul état social durable et réel. Le mécanisme n'est qu'une situation factice et mauvaise qui ne peut durer ; périlleuse expérience, tentative éphémère et artificielle,

Les Constitutions théoriques et les lois qui, privées de rapport intime avec les populations qu'elles régissent, n'émanent pas de leurs vœux, de leurs passions, de leurs souvenirs, de leurs besoins, ne durent donc jamais. Les révolutions nées de théories sont fécondes, La situation réelle des sociétés n'est pas la révolution, c'est-à-dire la ruine; c'est V évolution, c'est-à-dire le développement de leurs principes, la mise dehors de ce qu'elles portent dans leur sein. On ne guérit rien par la destruction. Pour résister à des forces désorganisatrices, il faut qu'une société possède la vie morale, le feu central ; ce feu

détruit, elle sera bientôt vaincue. Douée du feu central vital, elle opposera aux efforts extérieurs et aux influences destructives des efforts et des influences intimes qui ne manqueront pas de triompher. Ne croyez pas qu'une succession perpétuelle de révolutions puisse réformer la société ; des séries de destructions ne reconstruisent rien ; une sage évolution conserve en accroissant.

On court grand risque aussi toutes les fois que Ton néglige ce qui est intérieur et réel pour ce qui est extérieur et apparent.

Le philosophe n'est donc ni monarchique ni républicain. Il n'a point de théorie spéciale sur le mode de gouvernement qui approche le plus de la perfection. Il pense que chaque groupe d'hommes réunis en corps de peuple possède sa formule de gouvernement nécessaire, particulièrement appropriée à ses besoins; mais là où les individualités régnent seules, où tous les intérêts s'isolent pour se combattre ou s'observer, où nulle formule n'est unanimement et généralement adoptée et reconnue comme bonne, il ne veut pas convenir qu'une société subsiste. Il nie cette société comme sans lien, manquant de centre, de base et de force.

Alors les fonctions du gouvernement se multiplient à l'infini, le gouvernement n'ayant plus affaire qu'à des individus et non à des corps. Chaque individu isolé espère que le gouvernement se chargera de lui et lui donnera le bien-être. Gomme cette espérance est une illusion, le mécontentement devient immense. Le gouvernement sur lequel

tout le monde compte ne peut satisfaire personne, et il est obligé de se défendre contre tout le monde. Il perd même dans ce cas la grande ressource du crédit ; car on sent qu'il est peu stable ; et le crédit s'attache aux corps stables, non aux individus mobiles. Dès que l'État ne possède que des atomes flottants, au lieu de centres énergiques et fixes, il perd tout mouvement vital et utile ; il ne peut s'occuper avec zèle et avec succès du bonheur individuel. Il ne peut même faire profiter l'argent qui se trouve entre ses mains ; il inspire trop peu de confiance. La division de la propriété morcelée à Tinfini achève de le ruiner. C'est une erreur grave en effet de croire que cent louis, dans les mains de cent personnes, soient équivalents à cent louis dans les mains d'une seule personne.

Cette erreur consiste à prendre le métal mort et insensible qui représente la richesse, pour la puissance vitale qui produit la richesse; il faudrait se rappeler que les pouvoirs de production lorsqu'ils s'unissent, ne se combinent pas, par la simple addition, comme des éléments morts, mais par multiplication, comme c'est la nécessité pour les éléments vivants et sympathiques. Isolés, ils n'ont qu'une valeur d'addition ; combinés, ils prennent un pouvoir de multiplication. Ainsi le produit de 2, multiplié quatre fois par lui-même, est de 32, tandis que le produit de ces mêmes valeurs additionnées n'est que 8. En les séparant vous leur avez fait perdre 24.

C'est la différence d'une société mécanique à une

société organique. La première additionne ses forces ; la seconde les multiplie l'une par l'autre.

Mes contemporains ne pouvaient pas plus que moi fermer les yeux sur les défauts d'une société toute mécanique, régie par une Constitution de fabrique récente; mais ils espéraient se tirer de tous les dangers et de tous les embarras à force de finesse et d'expédients. G'est ainsi que l'on avait vécu depuis 1815 et Ton ne concevait pas d'autre politique. Une très-fausse idée, résultat de nos derniers troubles, avait, fait regarder la politique comme un jeu d'adresse, un déploiement de ressources, l'emploi d'une dextérité évasive, l'exercice journalier de la finesse mise au service de la force. Je n'admettais point ces idées, nées du Directoire et de ses corruptions.

— « Non, disais-je, je ne crois pas que les destinées des nations se corrigent ou s'exploitent par un peu de ruse seulement et d'à-propos ; on ne se tire pas d'affaire toutes circonstances données ; il y a autre chose à savoir que l'art de duper les oreilles et de tourner les événements. Cela peut servir un jour ; ce qu'il faut craindre, dans l'histoire privée comme dans l'histoire publique, ce n'est pas le jour, c'est le lendemain.

« Toutes les professions humaines, ajoutais-je ', demandent un apprentissage; parmi nous il est étrange que l'on ait oublié l'art politique. Vous ne serez pas instructeur primaire si vous manquez de

1, Journal des Débats, 25 novembre 1842.

certaines conditions indispensables ; vous serez homme politique et ministre tout à l'heure, pour peu qu'il convienne à trois hommes d'État de vous agréer. Le bois dont se fait l'homme politique pousse de lui-même dans tous les terrains ; étonnez -vous si les masses le voyant si commun le traitent avec peu de respect. Dans les pays septentrionaux (je parle seulement de l'Allemagne et de l'Angleterre) vers lesquels la civilisation du monde moderne incline tout entière, on pense avec raison que la vie politique mérite et exige une éducation spéciale, et la plus élevée de toutes les éducations. La Prusse et l'Autriche ont sous ce rapport d'excellents principes, et personne ne peut douter que M. de Metternich et M. de Gentz, par exemple, ne comptassent parmi les hommes les plus réellement instruits de leur époque et de leur nation. Il y a dans les deux pays que je cite un certain cours d'épreuves à subir, une certaine route à suivre, avant d'obtenir ces situations qui assurent l'influence politique; le droit des nations, leurs constitutions, leur histoire diplomatique, leurs relations mutuelles, les évolutions et les variations de leur commerce sont mieux connus des aspirants aux faveurs administratives, dans ces pays despotiques, qu'ils ne le sont en France de presque tous nos honorables députés. Quant à l'Angleterre, personne n'ignore ses habitudes; l'éducation politique y commence sur les bancs du collège ; un. debater fait ses premières armes à Oxford ; il continue dans les clubs ; il étudie les rapports parlementaires; s'il a du talent, il écrit

pour YEdimburgh Revieiv ou le Quarterly ces articles qui sont des livres, qui soulèvent toutes les questions difficiles, et qui font la renommée d'un homme. Cela nuit-il, je vous prie, au talent des affaires, à la promptitude du coup d'œil, à la résolution, à l'éloquence, à la dextérité? Tout au contraire ; depuis le premier Chatham jusqu'à M. Canning, les hommes d'État de Westminster ne furent pas si malhabiles, et ce n'étaient pas des pédants ridicules, quoiqu'ils citassent Homère un peu souvent.

« Il serait oiseux de faire remarquer l'utilité ou plutôt la nécessité de cette connaissance approfondie des intérêts de tous les peuples, de leur situation, de leurs forces, non pas statistiques, mais morales, non pas seulement financières, mais commerciales et guerrières. C'est assurément une trèsgrande étude ; elle n'est pas fixée dans quelques livres et rudiments dont tout le monde peut faire usage ; elle change perpétuellement; elle flotte, elle se modifie ; il faut la saisir, dispersée dans les rapports des voyageurs et dans les documents officiels ou parlementaires de chaque pays. Tous les jours plus essentielle et plus vaste à mesure que les rapports des peuples entre eux se multiplient, elle demande une sagacité infinie, une patience et une lecture immenses. — Allons donc, diront les gens frivoles? tant d'érudition pour un homme d'État! vous vous moquez ! » — C'e-t vous qui vous moquez, d'espérer mener le monde, sans savoir où en est le monde. Sachez que cette érudition qui vous effraye, au lieu d'écraser l'esprit, le soutient. Elle ne corn-

promet que les esprits débiles. C'est un aliment fait pour les estomacs vigoureux, un poison qui ne tue que les gens morts d'avance. Richelieu, Napoléon et Ghatham étaient des érudits de cette espèce, f

a Les hommes qui ont tenu ou qui tiennent, depuis quelque vingt années, ce triste et brûlant levier de nos destinées politiques, comptent dans leurs rangs des noms remarquables par l'étendue et la variété des connaissances; mais je m'occupe de l'avenir, je demande ce qui a été fait pour organiser et développer cette éducation politique devenue nécessaire ; où est la pépinière des hommes d'État qui succéderont aux conducteurs de notre monde ; comment on s'y prend pour les nourrir des connaissances rares et spéciales dont j'ai parlé ; où se recruteront les maîtres de l'avenir, et comment se formeront ces habitudes de vie politique qui nous manquent tout à fait. Imagine-t-on qu'il suffira des cours de l'École de droit, quelque bons qu'ils puissent être, et de l'Université, avec ou sans études allemandes ou britanniques ? Pense-t-on enfin que la France ne soit pas intéressée à voir ses gens d'État si instruits ? On se tromperait fort. D'une part l'activité croissante des affaires et l'incertitude des conditions s'augmentant chaque jour par le morcellement de la fortune et la destruction des grandes familles, ne permettront plus à personne de sacrifier son temps à des études improductives; d'une autre, à mesure que les effets de la fusion actuelle des peuples se feront sentir davantage, les intérêts de la patrie se trouveront mêlés à des intérêts beaucoup

plus lointains et plus complexes. Il n'y a plus de pays éloignés ; toutes les nations sont limitrophes ; la prise d'une bicoque indo-chinoise est un événement pour la Suède et le Danemark. Les Pyrénées ne se sont pas abaissées, comme l'espérait Louis XIV ; mais tous les océans sont franchissables et toutes les distances sont impuissantes. Nous dépendons aujourd'hui de la Syrie. Demain le pouvoir ou le néant de la Grande-Bretagne peuvent dépendre du roi de Népaul et du successeur de Runjet-Sing.

« Cette connexité gigantesque d'intérêts qui, sous nos yeux, finit par amalgamer dans un phénomène d'expérimentation si étrange l'Orient et le Nord, l'Asie et l'Europe, exige que les hommes qui se mêlent de politique n'ignorent aujourd'hui rien des choses, lointaines en apparence, voisines en réalité, qui exercent sur nous une action si vive. Sans une véritable école d'hommes politiques, et le mot école doit être accepté dans le sens le plus large, je ne sais comment on s'y prendra. Dès que les portes du pouvoir s'ouvrent à une capacité ou à une ambition, la lutte contre les résistances intérieures absorbe toute leur énergie; le mouvement constitutionnel le veut ainsi.

« Ce n'est donc pas trop, c'est à peine assez d'une longue préparation ; et cette préparation, je la cherche. L'aristocratie, vouée dans d'autres pays à ces travaux de son loisir et de son orgueil, n'existe plus pour nous que comme une ombre. Notre nouvelle aristocratie industrielle, financière et législative perpétuellement éveillée et excitée pour ses propres

combats, se groupant autour de tel chef ou de tel autre, s'embarrasse médiocrement de ce qui se passe entre la Chine et Pundjab, ou entre la Perse et le Caucase. Voyez cependant à quel résultat bizarre les cours des affaires humaines nous a conduits. L'événement le plus grave, le plus européen et le plus menaçant de tout un demi-siècle, ce n'est plus la bataille de Waterloo, c'est le débarquement d'un ou deux vaisseaux anglais sur une plage à peine habitée de la Syrie. Un fait qui peut changer la face de l'Europe, ce n'est plus la prise d'Alger, c'est le changement de je ne sais quelle dynastie indo-chinoise, les Baroukzy.es par exemple, succédant aux Souddozies, dans les principautés inconnues d'Ava ou du Kandahar. On se bat en Circassie sans que l'Europe s'en mêle; et les résultats de ce combat nous importent ; car ils reculeront ou avanceront de quelques siècles la grandeur de la Russie. Tous les bons esprits ont vu que le problème du monde actuel n'est plus ici, dans cette vieille sphère épuisée, mais là-bas, au pied de l'Himalaya, du Caucase et des montagnes Rocheuses. Ainsi la science politique sera devenue colossale au moment même où le temps de l'apprendre manquera aux hommes politiques, et où, entraînés dans la mêlée des petits intérêts quotidiens et urgents, ils se verront forcés d'abandonner au philosophe sans action, à l'observateur oisif, une tâche malheureusement inféconde entre les mains de ces derniers. »

La France devenue industrielle en 1825. — Esprit des affaires. — Venise et la Hollande. — L'Angleterre. — La France était-elle préparée à son nouveau rôle?

Ce fut par un concours de doctrines, d'antécédents et d'habitudes que je viens de décrire, mais non, comme on Ta dit, par la volonté de quelques hommes, que la France fut amenée, en 1830, à devenir exclusivement industrielle. Elle continuait ainsi ses expériences politiques, après avoir négligé son éducation politique. Était-elle dans les conditions nécessaires pour devenir une grande puissance industrielle ? Non, certes.

Tout ce qu'on aurait pu lui dire à ce sujet eût été inutile. L'homme du Bas-Empire eût été mal reçu, s'il eût montré à ses contemporains la certitude de l'avenir dans les enseignements du passé ; une société vieillie a des susceptibilités étranges. Allaitez d'espérance ces esprits crédules, c'est le seul moyen de leur plaire. Ouvrez-leur la perspective d'une jeunesse éternelle qui va naître après une adolescence disparue; telles sont les séductions qui flattent les peuples, accessibles à la flatterie comme les rois.

Pour plaire à la France du xixe siècle, il fallait lui répéter que son avenir était assuré, que rien ne

lui manquait, qu'elle marchait flère dans une voie de progrès incontestable; — il fallait surtout affirmer qu'elle entendait les affaires, qu'elle était devenue industrieuse, commerçante et habile. Je ne sais quelle femme d'esprit me disait : « de toutes les flatteries, les plus menteuses sont les meilleures.» Ne louez donc de la France, ni son audace, ni son génie militaire,ni ses œuvres d'art ; attribuez-lui les vertus d'organisation, de stabilité et d'industrie.

Depuis longtemps l'esprit de sociabilité vit en France ; génie qui groupe et réunit les hommes pour leur commun plaisir, non pour leur utilité commune, et qui fait naître une sorte de démocratie de l'amusement. Quiconque vous plaît est votre égal. La sociabilité mêle toutes les classes, caresse les vanités, polit les intelligences, fait rouler doucement su11 leurs gonds la conversation, l'intrigue et le monde.

Le génie des affaires n'est pas cela. Il donne la richesse, étend les vues, multiplie les énergies sociales ; il fait converger vers un centre tous les efforts et toutes les puissances ; il crée l'esprit d'association ; il a des audaces calculées et irrésistibles ; il néglige l'amour-propre, méprise les petitesses, écrase la vanité ; il a un grand but, et ce but absorbe tout ; il n'est pas vertu, il s'accommode de Fégoïsme, mais jamais de la sottise et de la légèreté,

Le génie des affaires s'est développé à Venise, à Gênes et en Hollande. Appliqué jadis à la conquête par Rome, il a soumis le monde entier. Le génie des affaires a créé l'Angleterre ; les États-Unis

n'auraient pas vécu trois années s'ils ne l'avaient hérité de leur mère.

Ce génie ne sait pas détruire, mais fonder; sa mission est vitale et organisatrice; essentiellement producteur, sa fécondité jette au loin et même sur des ruines les rameaux vigoureux d'une prospérité nouvelle; il aime la propriété et l'acquisition, veut la puissance et réclame l'unité. Génie d'avenir et non d'improvisation, d'ordre, non de trouble, il procède par créations, non par ébranlements fortuits. C'est un génie positif, et qui s'inquiète peu d'abstractions. Examinez Venise pendant les dix premiers siècles de son existence, la Hollande depuis les premiers stathouders jusqu'à la ligue anséatique, l'Angleterre sous le règne de la dynastie hanovriènne; ces États développent l'énergie individuelle par l'esprit des affaires et relient la communauté en une masse triomphante qui marche de prodiges en prodiges.

Le génie des affaires possède Venise ; travail, persévérance, économie, patience; des vices, mais qui ne tuent pas. Le pouvoir est brutal; la nation se maintient grande.

Un autre génie, celui de la conquête s'est emparé de l'Espagne. Là, esprit d'aventures, enthousiasme, héroïsme. L'Espagne meurt en un siècle et demi. La petite aristocratie vénitienne, si pauvre de ressources, vit six siècles ; la grande monarchie des Philippes marche en deux pas du berceau à la tombe. L'esprit d'association, père du patriotisme, soutient Venise; les croisés qui arrivent au bord

de la mer, couverts d'airain et avides de conquêtes, ont besoin de vaisseaux ; les Vénitiens frètent leurs navires qui s'élancent sur l'Orient et l'Europe entière est forcée de compter avec les marchands négociateurs. Depuis l'an 446 jusqu'en 1499, le progrès est incessant, la splendeur toujours croissante. Venise prend la Dalmatie, fait flotter sur la moitié de Gonstantinople l'oriflamme du Lion de Saint-Marc, s'empare de la Morée et de l'île de Négrepont : de toutes les parties du globe ses navires lui rapportent d'immenses trésors; les principales villes d'Italie lui payent tribut el ses marchands gagnent quarante millions par année, somme énorme pour l'époque. Est-ce l'esprit républicain qui la fait grande? on sait que le mot république donné à Venise est une raillerie. Sous le joug d'airain de quelques nobles, le groupe social demeurait puissant et compact, les citoyens étaient unis dans un même esprit ; la même àme enveloppait tous les rangs : une discipline forte les soumettait à l'obéissance; — belle existence de peuple, guerrier et savant, poète et artiste, commerçant et navigateur.

Pour abaisser une poignée d'hommes, à peine trois millions, il a fallu que les musulmans se jetassent sur les possessions du Levant, que les Portugais détruisissent par leurs découvertes le commerce de l'Inde par la Méditerranée, la mer Rouge et l'Euxin; que Colomb transformât le commerce du monde; — il a fallu le prodigieux accroissement des forces militaires de toute l'Europe et les guerres d'invasion en Italie, enfin la ligue de toutes les

puissances contre Venise par le traité de Cambrai. Pendant dix siècles le même esprit a soutenu cette machine dont le monde respecte les débris.

L'Espagne et le Portugal, au contraire, sont maîtres, au quinzième siècle, du Mexique, du Pérou, du Brésil, de Ceylan, d'Ormuz, de Goa, de Malacca; quel Empire, si ses conquérants eussent possédé le génie de conservation ! Ils savaient vaincre et non maintenir. C'est un éclair que ce pavillon glorieux du Portugal et de l'Espagne, brillant depuis le cap Vert jusqu'à la Chine, en Afrique et en Asie; un éclair dans l'histoire, car il expire après cent cinquante années; — l'Espagne meurt, Philippe II emprunte à des orfèvres, le tombeau de la monarchie espagnole s'ouvre, les galions du Mexique ne la sauvent pas.

Un petit pays est situé dans des marécages et des sables stériles; tous les fleuves dont l'embouchure se déverse dans la mer du Nord, la Meuse, le Rhin, l'Escaut, l'Yssel le submergent tour à tour; il n'a pour espoir que ce génie social dont ses ancêtres lui ont laissé la tradition et l'héritage ; — là chacun se respecte comme homme libre, et se soumet volontairement à la loi suprême de l'État. Voici la mer à combattre, la pauvreté à vaincre, l'indigence du sol à corriger. La nécessité du commerce, celle de l'économie et de la bonne foi se font sentir. Les gouvernements le favorisent, car ils suivent toujours la route que les peuples leur indiquent. A Middlebourg, en 1222, Guillaume Ier, comte de Hollande, accorde des franchises et des libertés aux

commerçants. En 1241, la ligue anséatique est fondée; Amsterdam, Brème, Bruges, Hambourg, nourrissent dans leurs murailles une bourgeoisie habile à maintenir ses libertés. Attaquée tour à tour par Philippe II, le duc d'Albe et Louis XIV, luttant contre la tyrannie de l'Océan et celle du grand roi, forcée de faire reculer la mer et de se battre contre le monde, cette petite aristocratie bourgeoise qui s'est intitulée république chasse les Portugais d'une partie de leurs domaines, disperse au quinzième siècle les flottes espagnoles et anglaises, plus tard les flottes françaises ; fonde les colonies les plus belles et les plus solides; place un de ses stathouders sur le trône d'Angleterre ; — enfin demeure encore après mille pertes compacle et puissante. Au dix-neuvième siècle, lorsqu'une convulsion universelle a tout ébranlé, elle conserve Java avec neuf millions d'habitants.

Tel est cet esprit de production et de puissance que, faute d'un mot parfaitement exact, j'ai nommé esprit des affaires, qui peut remplacer toutes les qualités et que nulle ne remplace. Pour durer, il demande la sainteté du serment, c'est-à-dire l'esprit religieux; l'ordre, la bonne foi, la patience, la fermeté, les affections de famille, les principes fixes, les vertus privées. Il change en qualité les défauts inhérents à notre espèce, fond les intérêts privés dans un centre commun, remplit les ports de navires et les manufactures d'ouvriers laborieux et établit la richesse de l'Etat sur le bien-être du citoyen.

Quant à la France, le premier germe de son

existence n'est pas l'esprit des affaires , c'est la gloire; vous n'entendez parler des Keltes dans l'ancien monde, que comme d'aventuriers brillants. Leur glaive qu'ils agitent avec une redoutable ardeur brille partout et les fait apparaître en Orient et en Occident, comme le plus remuant et le plus étourdiment brave des peuples. Tel est le caractère gaulois. Le Gallo-Romain à peine modifié par vingt siècles va sous Bonaparte aiguiser son sabre à la base des Pyramides ; ce fils des soldats de Brennus fait trembler le Capitole et ne le fait trembler qu'un moment. Facilité, rapidité d'esprit, promptitude de courage, ardeur d'imitation, le ressort le plus élastique et le plus puissant à se redresser après le malheur, ce sont des caractères qui n'ont pas faibli clans la Gaule. Malgré les affiliations des diverses Gaules du Nord et du Midi qui sont venues se grouper par la conquête autour du pays central, n'estce pas le même pays ? Aller en troupe , vivre avec les autres et pour les autres, être plus sensible à l'honneur qu'à la fortune, plus sensible à la vanité qu'au pouvoir; — ce sont encore là des éléments ineffaçables. Nous sommes devenus Romains, comme les Russes sont devenus Français. Orateurs romains, poètes romains, ce que nous em pruntons avant tout à nos maîtres, ce n'est pas leur discipline, mais leur élégance, leur obéissance, leur éloquence et leur poésie. Le christianisme amène ensuite parmi nous les douces charités; le charme de la vie sociale augmente. Enfin, l'irruption germanique place sur le pavois la puissance

de 1 epée. Ainsi croît une sociabilité guerrière, facile et gaie, dont les premiers efforts se révèlent dans la causerie de nos chroniques et dans l'ironie de nos fabliaux» Nulle place pour l'esprit des affaires.

La chevalerie, sérieuse ailleurs, devient pour nous une parade charmante et délicieuse; dès l'époque des croisades, nos seigneurs mettent leurs châteaux en gage; au seizième siècle, François Ier, qui dépense tout en beaux costumes, n'a pas de quoi payer sa rançon; sous Henri IV, les comtes vendent leurs biens et portent leurs métairies sur leurs épaules, comme dit Fœneste; sous Louis XIII, la gravité espagnole nous prête sa courtoisie, sa galanterie, ses romans dramatiques et son drame romanesque. Le même génie s'agrandit sous Louis XIV, époque merveilleuse pour l'esprit français ; alors tous ces éléments anciens acquièrent un degré magnifique d'intensité et d'éclat ; la sociabilité devient générale; l'intelligence est en honneur, le clergé civilisateur obtient pour récompense ce pontificat dont Bossuet est le roi. Les beaux-arts satisfont la vanité nationale et nos défaites mêmes se parent d'une teinte généreuse qui console un peuple facile à consoler. On ne peut qu'admirer cette efflorescence complète et splendide des qualités et des défauts français.

Quant à la bonne gestion des finances, aux progrès de l'industrie, au développement de l'esprit d'affaires en France, je les cherche inutilement. Des efforts partiels et des élans peu soutenus semblent

trahir chez notre brillante nation peu d'aptitude à ce genre de succès modeste. L'histoire financière de la France se compose d'une série de spéculations insensées. En vain Louis XIV et Colbert prétendent faire naître l'industrie : elle ignore ses premières conditions; fille de l'indépendance, elle essaye ses forces dans la servitude. Colbert la soumet à l'esprit réglementaire; entourée de cette protection tracassière, les dragonades, l'invasion de la France, la guerre de la succession, la corvée, les levées d'hommes, la folle révocation de l'édit de Nantes l'étouffent dans le berceau.

Il y avait alors une secte hérétique et tolérée ; secte morale comme toutes les sectes persécutées, active et industrieuse comme on l'est après les épreuves du sort et devant les menaces de l'avenir. Les protestants avaient créé partout des foyers d'industrie. Ces foyers acquéraient de la puissance, car l'industrie prospère par la moralité; la révocation de l'édit de Nantes anéantit tout. Cinquante mille fabricants et ouvriers quittent la France, noyau d'une population industrielle qui fait aujourd'hui la prospérité de l'Angleterre et qui a commencé celle de la Prusse. Pas une ville industrielle de la Grande-Bretagne que la faute de Louis XIV n'ait fécondée. Les émigrés portent ailleurs leur richesse, leurs capitaux, leur travail et leur intelligence.

Le régent apparaît ensuite avec Law qui semble remuer dans sa poche les trésors du Pérou. L'industrie veut renaître, des sociétés de colonisation se forment, la compagnie des Indes expédie ses gu-

lions, le gouvernement est victime et compère du jongleur qui se dupe en dupant les autres. Une martingale universelle triple les fortunes ou les ruine sans ressource ; le Mississipi et Chandernagor servent d'enjeu à ce pharaon effréné. Voilà ce qui a lieu en France, pendant que l'Angleterre fonde son crédit et que Guillaume III consacre les libertés des corporations, au moment où la compagnie des Indes jette les bases de sa conquêle. Plus tard les sages enseignements de Turgot restent inutiles ainsi que les spéculations de Quesnay; alors les lois rigoureuses de l'ordre, de l'économie, de l'accumulation, de la combinaison des richesses et du travail ne peuvent rien. Les spirituels destructeurs du dix-huitième siècle, Voltaire, Diderot, d'Alembert ne songent qu'à renverser ou à dissoudre ce monde pourri; 1789 et 1793 justifient leurs prévisions et répondent à leurs efforts; bientôt viennent les quatorze années de la République, le maximum et la guillotine. Rien de tout cela ne peut créer une industrie florissante. Cependant les capitaux reçoivent une application nouvelle; les spoliations tournent au profit d'hommes énergiques; on entrevoit quelque apparence d'industrie; aussitôt le Directoire et les assignats les dévorent.

Napoléon règne; il croit se soutenir par la guerre, la guerre va le tuer. Pitt en Angleterre, et Napoléon en France, soumettent l'industrie à de rudes épreuves; quelle est sa destinée dans les deux pays? En la privant des ressources de l'extérieur, nous la for-

çons à subvenir par des moyens artificiels à tous les besoins de la France. Pitt en décuplant les impôts, oblige la Grande-Bretagne à produire outre mesure, mais à assez bas prix pour que les provenances anglaises puissent envahir tous les marchés : problème difficile, que Berthollet, Chaptal? d'Arcet, Fourcroy, Monge, Lavoisier ne résolvent pas en France, tandis que Watt, Arkwight et Davy plus pratiques le résolvent en Angleterre. Pendant quinze ans même opiniâtreté chez les deux maîtres du monde; pendant quinze ans, Tindustrie anglaise remplit avec une précision surprenante le rôle difficile qu'on lui avait assigné; et tandis qu'au retour de la paix, l'Europe consternée jette un regard d'effroi sur les immenses richesses que la lutte a dévorées, l'industrie de l'Angleterre s'occupe à créer encore de nouvelles ressources pour réparer tant de désastres. Elle y parvient ; par elle seize milliards sont payés pendant le conflit ; d'elle toutes les armées de l'Europe reçoivent nourriture et solde, armes et munitions.

L'industrie anglaise avait pour atelier le globe, pour marchés les cinq parties du monde. L'industrie française au contraire, esclave inutilement active, était de toutes parts protégée par des lignes de douanes. Notre génie guerrier, en développant l'esprit inventif des chimistes, oblitéra l'esprit des affaires ; comment concevoir de grandes entreprises, spéculer sur les produits du nouveau monde, établir des marchés au loin, combiner des spéculations hardies, quand on est accoutumé au système

facile des licences, c'est-à-dire à la permission de faire entrer ou sortir des marchandises prohibées? Une licence créait la fortune d'une maison de commerce; c'était un brevet de .monopole. La Restauration, à quelques exceptions près, continua ce système, cette habitude de protection, de primes et d'encouragement, si bien d'accord avec les vieilles coutumes de dépendances sous lesquelles la France avait fait la déplorable éducation de sa jeunesse.

État moral de la France, entre 1825 et 1835. — Défaut de lien moral. — Religion de Pégoïsme. — Symptômes de dçcadence intellectuelle et littéraire.

Tels sont les faits que l'on peut recueillir sans beaucoup de peine à la surface de notre histoire. Il est impossible de ne pas reconnaître que les antécédents de la France opposaient aux développements de cette nouvelle phase sociale fondée sur l'industrie de graves obstacles. L'industrie ne peut conduire à la fortune individus ou peuples, que sous certaines conditions morales; la France les possédait-elle?

Elle renfermait tous les éléments contraires.

Fusion de tous les états, chaos de toutes les situations, amalgame de toutes les idées, destruction de

tous les principes, anéantissement des bases sociales, mort des convictions, ennui profond et universel : telle était la France. La société manquait de centre et de point d'appui, l'individualité régnait, chacun se faisait centre, quand il pouvait et comme il pouvait: à peine une individualité était-elle parvenue, soit par la richesse, soit par le crédit ou par le bruit, à réunir autour d'elle quelques autres individualités qui formaient groupe, à peine ces dernières s'étaient-elles imprégnées de ses principes, une fois leur apprentissage fait, elles se détachaient de leurs planètes, pour se faire centres à leur tour; — elles appelaient cela de l'indépendance ; c'était de la dissolution. Il y a liberté aussi, quand les éléments du cadavre s'éparpillent dans le tombeau. De 1825 à 1840 la spécialité était partout; partout de petits centres sans force, sans attraction suffisante, sans rayonnement énergique.

A ce malheur se rattachait le génie dévastateur de l'opposition critique, sans autre but que la critique ; pas d'esprit léger ou faible qui ne critiquât selon sa portée l'esprit le plus haut et le plus fort. La capacité de critique et de dénigrement était commune et vulgaire comme la poudre des chemins ; la capacité d'union et de centralisation ne se montrait nulle part. L'acide qui dissout coulait à torrents dans le corps social, l'harmonie qui constitue l'ensemble manquait; grande négation, vaste suicide, où mille volontés se tiraillaient et s'annulaient. Tout le monde disait que tout cela ne pouvait durer ainsi, que la société ne pouvait continuer

de vivre de cette manière, et elle continuait de mourir.

Il ne s'était pas élevé depuis Napoléon un seul centre politique, littéraire, intellectuel, moral, qui eût la moindre solidité. Où étaient les grandes entreprises? les grandes choses? les théories adoptées, les écoles durables? Chaque nouveau point d'attraction apportait avec lui une vitalité fugitive, sortait de terre, se posait, appelait à lui le monde entier. Voilà le nouvel axe sur lequel la société va rouler , toutes les vanités sont invitées à le servir, tous les intérêts à le secourir. On l'environne, on le presse, le désir devient espérance, on salue avec joie le nouveau ciment qui reliera la société ; chimère ! deux années seulement, et le colosse disparaît. D'autres hérésies passagères vont bercer encore ce vieux monde qui se croit enfant; la procession des espérances destinées à périr s'avance en longue farandole. Une thèse qui se tînt debout, un système avoué qui groupât cent hommes, un prosélytisme fécond, une politique réelle, un drame vivant, une théorie qui ne fût pas un squelette, une opinion qui fût complète, une nuance qui ne fût pas indécise, une lumière qui ne fût pas vacillante; — cela n'existait nulle part.

Je ne sais si je dois aborder les symptômes littéraires. La littérature de ce temps-là était ce qu'elle devait être. La poésie devenue extérieure et sensuelle frappait l'œil et les sens, reproduisait des formes, groupait des draperies et faisait contraster des cou-

leurs. En choisissant des teintes chaudes, en multipliant la saillie et le relief, elle sollicitait l'attention physique. L'histoire aussi se faisait matérielle; chaque jour elle tendait plus directement et plus exclusivement à recueillir des documents sans philosophie, sans liens, sans point de vue; l'histoire empilant des archives sans philosophie, devenait une greffière.

Cette littérature, il ne s'agit pas de la maudire, mais de la comprendre. Elle est fille d'un temps blasé ; on se surexcite parce qu'on est faible. Si la société augmente par des lectures ardentes la somme de sa vie sensuelle, est-ce un crime? non, c'est une nécessité de son ennui ; l'intelligence publique, devenue mangeuse d'opium, veut un monde au-dessus du monde, une ivresse peuplée de fantômes C'est une jouissance toute matérielle que cette titillation et cet éréthisme de la pensée ; on se livre éperdument à la volupté acre dont certaines lectures pénètrent toutes les cavités du cerveau, dont elles excitent les lobes, saturent les replis, l'enivrant pour l'abattre ensuite. Des talents réels se laissent entraîner au cri public; ils donnent l'excitation dont tout le monde est avide; voici le poison que l'on aime et qui lue.

C'était là qu'en était venue une société bien fatiguée d'elle-même, dont les principes étaient ébranlés, dont les autels étaient en poudre, qui avait du mépris pour tous les dieux et respectait le Veau d'Or. Le pouvoir même ne s'obtenait que par l'argent, puisque la propriété était la seule route pos-

sible vers les hautes positions politiques. C'étaient une matérialisation et une poussière infinies : la société, battue comme le blé sur Taire par un immense fléau, sable friable, se composait d'individualités sans cohésion qui cherchaient leur intérêt prdpre. Rien de lié, rien qui se tînt. Suspendus dans le vide entre un état de mœurs détruites et un état de mœurs qui demandaient à se former, nous cherchions la force et ne la trouvions pas. Une formation de Cabinet était chose presque impossible et l'on ne pouvait grouper trois hommes pour leur donner le gouvernement. Comment se fier à ces institutions tremblantes qui ne permettaient à personne de se lancer dans les opérations qui ennoblissent le trafic et font du négoce une politique grandiose? L'inquiétude des esprits ne désirait pas même le repos; on avait besoin d'être bercé par l'orage. Ce terrain mobile semblait une fatigue nécessaire, on se serait ennuyé s'il avait cessé d'être mobile. Les esprits arrivaient à ce résultat, que toute révolution est nécessairement bonne.

Ainsi l'armée du mécontentement' grossissait et harcelait l'armée des possesseurs. Tout homme qui possédait plus était considéré comme l'ennemi des hommes qui possédaient moins; nulle raison pour que le grand combat se terminât ou s'apaisât. Le sentiment de l'égalité chez un peuple vain, contrariait le besoin d'acquérir chez un peuple qui veut jouir vite. Pour amener une égalité réelle, il aurait fallu détruire l'ardeur de la distinction; pour donner aux prolétaires la faculté d'acquérir, il eût fallu leur

apprendre à ne pas chercher la sensation de chaque jour, la jouissance de chaque moment qui absorbant le gain détruit l'avenir. Voici quatorze théâtres à Paris, et le plus grand nombre destiné aux classes inférieures ; que leur apprennent ces théâtres? quelle surexcitation ajoutent-ils à l'excitation générale? quelles leçons d'aventure, de gain rapide, de liaisons voluptueuses donnent-ils? De quelle espèce de lumières pénètrent-ils l'ouvrier en blouse et l'apprenti aux bras nus que Robert Macaire amuse et qui voient jeter, des secondes loges dans le parterre, le gendarme malencontreux, pauvre représentant de la morale publique?

Voilà les idées qui me frappaient vivement et que du fond de ma solitude j'exprimais sans crainte, bien sûr qu'on les écouterait en riant, comme les boutades innocentes d'un humoriste rêveur1. C'était la sévère et naïve prophétie de cette aventure étrange qui en février 1848 est venue réveiller en sursaut les esprits frivoles; — non qu'une sagacité particulière m'avertît des dangers de l'avenir, mais parce qu'isolé de tous les intérêts par la naissance et l'éducation, j'étais dépourvu de tous les préjugés.

1. Les vingt pages précédentes et suivantes ont paru en 1833 dans le Journal des Débats.

Le sentiment du devoir est nécessaire à l'ouvrier et aux populations industrielles. — De la bureaucratie et de son influence.

En face des misères morales que je viens de signaler, les âmes honnêtes et les esprits spéculatifs cherchaient des remèdes aux maux présents et aux catastrophes futures.

« Donnez du travail, encouragez le travail, disaient les plus sensés ! »

Ils avaient raison.

« Que l'homme produise et consomme, » ajoutaient-ils.

Si au lieu d'enfermer leurs pensées dans le monde matériel, ils eussent aperçu le monde moral qui pèse sur lui, l'embrasse et le domine, voici ce qu'ils eussent dit :

« Une population d'industriels sans principes constitue une population de machines furieuses. Le travail matériel exerce une action abrutissante, s'il n'a pour modérateurs l'esprit de famille et le respect de la dignité personnelle. Il faut du courage pour accomplir cette carrière sans gloire, dont les résultats passent inaperçus. Ne vantez plus les travaux et les faits d'armes des héros romains, l'abnégation de quelques martyrs : voici une résignation de toute la vie, une abnégation continuelle, non pas de quel-

ques individus, mais de millions d'hommes. Leur vie est perpétuellement en question, ils doivent travailler ou périr. Gare à celui qui s'écarte des rangs ! malheur à qui se détourne du chemin ! la roue tourne et le broie. L'industrie, que vous croyez paisible; est inexorable : conquérante dont les victoires coûtent du sang, chacune de ses évolutions agrandit les ressources des populations à venir et chacune d'elles engloutit la génération présente. Toute population industrielle a besoin d'une moralité spéciale et d'un héroïsme particulier, chaque pas en avant est un danger pour elle. On invente la machine à vapeur ■, le Mult-Jenny, les métiers à tisser mécaniques, la production manufacturière de la Grande-Bretagne est centuplée ; mais que de larmes ces inventions font couler! que d'existences détruites ! que de bien-être anéanti clans les chaumières où ces industries s'exerçaient! quel sinistre pour l'ouvrier ! Il ne peut échapper à ces désastres qu'à force d'économie, de moralité, d'énergie, et par un austère sentiment du devoir.

« Des artisans qui vivent au jour le jour, des ouvriers prodigues, des filateurs ivrognes forment une armée d'ennemis vigoureux, affamés et frénétiques. Si l'industriel se relâche et se montre imprévoyant; s'il ne met à profit le vent qui enfle sa voile, s'il se néglige, n'épargne pas, vit pour le présent et pour la jouissance, sa ruine est certaine ; un concurrent, une invention, une mode nouvelle l'anéantissent. » Voici quelques exemples. Les cordons de souliers substitués aux boucles d'acier enlèvent le pain à six

mille ouvriers de Birmingham; les tondeuses hêlicoïdes produisent les mêmes effets. En étendant les ressorts de l'industrie, le génie créateur ôte le pain à ceux qui l'exercent. Pas de faiblesse ; une seule faute de l'ouvrier est payée de sa vie; elle le frappe de dégradation morale, et la patrie est bien plus punie que lui; il devient son ennemi. Elle le châtie, il se venge ; elle l'écrase, il corrompt ses enfants et ses voisins; au premier jour d'émeute, il se lève et tue. On le tue à son tour. Il laisse derrière lui une race solidaire de ses fautes et de ses angoisses, de ses vengeances et de ses animosités. Ce levain de haine fermente dans les capitales. La justice accomplit son œuvre. Les capitales se dégorgent dans les bagnes ; ces derniers se dégorgent à leur tour dans les campagnes et dans les cités. Le criminel rapporte au sein d'une société déjà malade la poésie du forçat, la gloire du bandit et le drame des argousins. Le bagne qui déteint sur la société et lui rapporte son argot comme élégance de langage, fait de nouveaux élèves recrutés dans les classes supérieures qui s'ennuient : échange atroce de vice et de malheur. Avant de dire que je calomnie mon époque, il fau- | drait se souvenir des scènes de prison et de bagne que la publicité nous a révélées. L'autre jour les Anacréons de Bicêtre et les Tyrtées du carcan chantaient la gloire, l'amour et la liberté en strophes que tous les journaux ont reproduites.

Une société qui a l'industrie pour base ne peut donc se passer d'une morale sévère. Le marquis et le lieutenant de carabiniers étaient jadis impré-

voyants et légers sans danger pour l'État; un ouvrier immoral, fléau, bourreau et victime, est le plus infortuné clés êtres. Il faut que l'ouvrier gagne peu et économise pour les temps de maladies, qu'il vive simplement et maintienne l'énergie de son corps et de son âme; une santé débile et une conduite vicieuse le jetteraient dans l'abîme. Sous les latitudes méridionales il doit plier les passions du climat, la paresse profonde, l'ardente indolence à cette vie d'horloge, à ce calcul perpétuel dont le moindre faux mouvement devient une calamité; dans le Nord il doit braver le froid, soutenir la fatigue, épargner et attendre. Au Midi comme au Nord l'imprévoyance et l'étourderie sont meurtrières pour lui.

La façon de mille épingles se paye quelques centimes, et chaque épingle passe par vingt-cinq mains différentes. Un compositeur d'imprimerie reçoit cinquante centimes pour placer et déplacer mille lettres et pour corriger les fautes qu'il commet en les combinant entre elles; sa main doit exécuter six mille mouvements dans une journée, et sa tête est obligée de concevoir à la première vue douze cents combinaisons différentes. Que cette tête s'appesantisse par l'abus des liqueurs, que cette main tremble sous la fièvre de la débauche, que l'émeute l'enlève à son atelier; — l'habitude se perd, l'agilité des doigts disparaît; cet ouvrier est perdu. Chaque vice moral entraîne un vice physique correspondant; chaque progrès industriel repousse une masse d'ouvriers vers la misère. A mesure et en

proportion des progrès de l'industrie, la force morale doit donc devenir plus énergique et le lien social plus puissant. Je demande ce qui arrivera, si l'industrie s'accroît et que le lien social se relâche ; si le besoin de la production est immense et la force morale nulle?

L'Angleterre elle-même a de la peine à lutter contre les forces productrices qu'elle met en jeu. Ce problème difficile n'a été résolu que par certaines populations placées dans des conditions spéciales; par les ouvriers du Locle, de la Chaux-de-Fonds ou des forêts de la Franconie, riches de peu, industrieux, énergiques, jouissant de la nature et de l'industrie. A Manchester, l'industrie se montre dévorante et brutale ; l'usage des liqueurs fortes est la seule consolation de ces misérables que le labeur frappe de torpeur et d'animalité. La mortalité de Manchester est de un sur quarante-cinq individus, tandis qu'elle n'est que de un sur cinquante-huit pour la totalité de l'Angleterre. Copper, dans les recherches sur les populations manufacturières , avoue qu'on ne peut rien concevoir de plus hideux que le peuple de Manchester : l'ivrognerie, la malpropreté, le vice y déciment la vie par coupes réglées. Personne de ceux qui ont traversé Lyon n'a vu sans pitié le rachitisme de cette nation ouvrière, nation infortunée et courageuse, qui signale par une explosion de fureur et des coups de fusil chaque nouveau mouvement commercial, c'est-à-dire chacune des phases qui lui ôtent le pain de ses enfants.

Je montre la question sous toutes ses faces, j'en aborde tous les écueils. Ces faits qui n'attaquent pas l'industrie elle-même la présentent telle qu'elle est, avec ses misères et ses périls. Plus la loi donne de liberté à un peuple, plus il a besoin d'une sévère discipline; plus il prétend à la richesse, plus son travail doit être intelligent et moral. Que l'on finisse donc par comprendre l'inutilité des théories matérialistes; que l'on inaugure avant tout dans les classes ouvrières la religion et la sainteté du devoir. Un commerce sans patience et sans persévérance, une politique sans prévoyance et sans cohésion, une industrie sans moralité populaire, accomplissent le suicide d'un peuple.

Le Nord fournit plus aisément que le Midi les héros de cette lutte contre la nature. L'homme du Nord est homme de combat; fils d'une nature âpre, souvent triste et cruelle, il s'assouplit à une vie réglée et économe ; religieux, il se résigne ; prévoyant, il économise. Les ouvriers de l'Angleterre possèdent dans leurs caisses d'épargne un capital de trois cent millions de francs; en France, nos ouvriers ont à peine soixante millions de francs ainsi déposés.

L'ouvrier français, plus actif et plus prompt, plus adroit et plus intelligent, est plus étourdi et plus distrait. L'ouvrier anglais ne perd jamais de vue l'œuvre qu'il veut accomplir; attentif avant tout, il est à son affaire. L'ouvrier français se montre plus monsieur; l'ouvrier anglais est moins faraud. Qu'en résulte-t-il ? En Angleterre, tous les ouvrages aux

pièces, qui se font également aux pièces en France, sont payés un cinquième, un quart ou un tiers de moins qu'en France; et à la fin du jour, l'ouvrier anglais a toujours gagné plus que l'ouvrier français, malgré cette infériorité de prix.

C'est ce qui a été observé par les statisticiens des deux pays :

Chez les terrassiers qui travaillent à la toise cube,

Chez les imprimeurs en taille douce qui travaillent à tant la pièce,

Chez les fileurs de coton qui filent à tant la bobine,

Chez les ouvriers en poterie qui font des vases à tant la pièce,

Chez les cloutiers qui font des clous à tant le mille.

Une activité soutenue, patiente et habituelle peut beaucoup; une demi-seconde gagnée par mouvement assure la prééminence d'une branche d'industrie, fait triompher un pays tout entier, crée des milliards pour l'avenir et des millions pour le présent. Une fraction imperceptible de la durée, un point du temps, un peu d'attention et de patience, c'est la fortune d'un pays. Avant de créer les industries, créez les habitudes.

La France, fille de la guerre et de la gloire, avait beaucoup à faire pour que son éducation politique et. industrielle s'accomplît. Non-seulement il lui eût fallu jeter une nouvelle sève de moralité dans les rangs de ses ouvriers, et leur apprendre à protéger leur bien-être par la prudence, la patience, le res-

pect du devoir, la discipline, l'amour de la famille; mais il eût été nécessaire que les membres des classes moyennes et supérieures parvinssent à se faire une idée plus exacte de l'art de se gouverner soi-même, de ce qu'ils doivent à TÉtat et de ce que l'État leur doit. C'est chose curieuse, on pourrait dire ridicule si elle n'était triste, que l'indépendance des discours mêlée chez la plupart des hommes à la dépendance des actes ; et l'acharnement dans l'opposition, allié à la passion pour les faveurs. La nation la plus généreuse de l'Europe ne sait pas que cette alliance est sans dignité. Mieux vaudrait ne solliciter aucune faveur, et traiter avec plus de ménagement les pouvoirs. Gela serait moins servile et plus loyal.

Mme de Staël rapporte que Bonaparte, en devenant consul, fut épouvanté de la cohue des solliciteurs qui encombraient ses antichambres. Il vit dès lors que le despotisme était facile et que la France lui appartenait; il favorisa cette tendance et opéra l'amortissement des hommes et de leur capacité au moyen des bureaux, devenus la principale espérance d'une multitude de familles. — « Mon fils sera employé; il aura une place.» — Mais cette place, ce n'est pas la liberté, ce n'est pas l'activité, ce n'est pas le travail. Dans ces casernes de la plume oisive végètent beaucoup d'hommes honorables; cependant le plus détestable pli que l'âme puisse devoir à une monarchie absolue, c'est la dépendance absolue ; là elle vient se combiner follement avec les idées d'égalité, de jalousie, de détrac-

tion et de critique que l'état social actuel nourrit et suscite. Les yeux restent fixés sur ceux qui possèdent davantage; l'envie, la haine, l'inquiétude augmentent ; il faut vivre, les enfants naissent; on s'immobilise, on se tait, on courbe une tête mécontente sous un joug que l'on a sollicité. Avec une opposition sourde dans le cœur, un petit revenu à conserver, une jalousie permanente, une critique secrète et une dépendance nécessaire, les caractères se faussent et s'altèrent. Tel est le résultat de l'institution que j'analyse et qui invite tous les Français à venir s'abreuver à la source commune des faveurs. Depuis que le Directoire, entourant le pouvoir d'une armée de commis, a offert à quiconque voulait entrer dans ses bureaux et se taire du pain et du vin, le cri simultané de trente ou quarante mille plumes administratives a labouré le papier à travers toute la France, donnant pour résultat des protocoles. L'œuvre exécutée par vingt personnes, deux personnes la feraient aisément* On a beaucoup ri, mais inutilement, de cette armée à plumes occupée à formuler des correspondances et des registres : il faut qu'elle accroche son chapeau, taille sa plume, se pétrifie devant sa table^ tire des millions d'écus du coffre de l'État et lui rende une masse de tauto* logies sur du papier tellière. Les ponts et chaussés, les mines, quelques autres administrations échappent à ces reproches. Comment déraciner cette habitude de donner sa vie, d'inféoder son existence, de rédiger des circulaires et d'attendre paisiblement la retraite?

Je concevrais un tel système dans ces pays où toute critique exercée contre le pouvoir est un parricide que la loi frappe. Mais là où l'opposition passe pour la vie commune et normale d'un bon citoyen; en France, où l'on aurait presque honte d'avouer que Ton penche pour l'autorité, cette anomalie est flagrante Chacun ne sachant pas se pourvoir soi-même espère exploiter, non le sol, l'industrie ou le commerce, mais le gouvernement. A entendre les citoyens, le gouvernement est le débiteur universel. On se rue sur la moindre place. 11 y a dix solliciteurs pour un emploi, ce qui constitue neuf mécontents lorsque l'emploi est donne. Tout en protestant de son indépendance, chacun n'attend rien de soi, mais seulement du gouvernement que l'on attaque. La France compte un million de places grandes et petites; à dix hommes par place, c'est une armée de dix millions de solliciteurs, escortés de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs pères, le placet à la main ; neuf millions de mécontents inévitables, les uns furieux, les autres prêts à le devenir ! Plus du tiers de la France qui sollicite; plus du cinquième frémissant de rage. La France va-t-elle ressembler aux républiques de l'Amérique du Sud? Le Mexique dont les généraux tacticiens n'ont pu résister aux bandes du Texas compte cinq cent cinquante-trois généraux, dixhuit cents colonels, et douze mille capitaines, lieutenants, sous-lieutenants ou enseignes; le chiffre effectif de son armée ne dépasse pas dix mille soldats.

Il vaudrait mieux, je le répète, que chacun, retrouvant le sentiment de sa puissance personnelle et de son individualité énergique, libre et morale, choisît pour point d'appui une activité bien entendue; personne ne se plaindrait du gouvernement. Forcer un mauvais gouvernement à bien faire est chose aisée aujourd'hui; un ministère ne tient. pas contre la Chambre des députés ; une loi ne tient pas contre les pétitions. Ressources, moyens, armes, trésors, tout est dans les mains de la communauté; c'est elle qui est réellement le pouvoir,

fin.

V)Qivor8ft«a BIBLIOTHECA

] Pages

Préface primitive 1

Introduction 9

Premier souvenir ; 31

Hôtel Flavencourt. 42

Vadier le voltairien 47

Amar le swedenborgien , 52

Mon éducation 60

La Révolution française 65

La prison en 1815.

conciergerie 67

H. Un adepte de Jean-Jacques Rousseau. — Lmile mis en

pratique 72

III. Gessner. — La maison du maître. — L'arrestation. — La Salle Saint-Jean. — Le fanatique 77

Page 1