‹ MémoiresChapitre 41 sur 44 · LA MORALE · texte numérisé non relu

LA MORALE

Pour décider de l'éducation future, il faut savoir d'abord où la société va ! Ya-t-elle à Louis XIV? où à l'Amérique?

C'est la grande question de la morale, de l'intérêt et du bien-être. Elle annonce la fin d'une civilisation. — Vues sur l'avenir.

Quelque chose m'étonnait profondément, c'est que la France imputât à ses chefs les torts ou les vices de ses propres doctrines, qui avaient porté ces chefs au pouvoir. En 1830, après avoir renoncé successivement à l'idéal d'une monarchie légitime et constitutionnelle, à celui d'une omnipotence guerrière, à celui d'une oligarchie voluptueuse et au ter» rible essai d'une démocratie Spartiate, la France fatiguée voulut inaugurer enfui une république monar-

chique du bien-être; le roi d'Yvetot était devenu l'idéal universel. Béranger l'avait chanté ; Courier avait consacré au bonnet de coton de ce monarque pacifique ses pages les plus goguenardes et les plus charmantes. Jouir, railler, médire ; s'enrichir, s'amuser, cultiver et agrandir tous les domaines de l'industrie et du commerce, ne rien négliger de ce qui rapporte un bénéfice ou un plaisir matériel, ne songer à rien de ce qui impose un sacrifice ou un dévouement ; la France, par une série de degrés naturels et logiques et sans rien perdre de sa verve, de son esprit, de son éloquence, de son courage même, était arrivée à cet idéal.

La diffusion du bien a toujours été le résultat du progrès, ou, si Ton veut, de la vieillesse des sociétés. Rome, jeune, et active, avait tout sacrifié à" ses efforts héroïques et à son avenir ; elle se battait alors, rendait les nations esclaves et professait le stoïcisme de l'action. Devenue vieille, elle donna droit de bourgeoisie et assura une certaine dose de bien-être aux Germains, aux Ibères, aux Gaulois, aux Carthaginois, aux Parthes et aux Gétules. En même temps la passion héroïque, le goût du sacrifice, le dévouement de l'individu à la communauté s'affaissèrent, et la société elle-même se mourut. Ce fut pour remplacer cette destruction, que Dieu envoya une autre théorie, une autre société, qui s'appelait la société chrétienne, et qui, reconstituant le sacrifice, divinisant le dévouement, attaqua le bien-être, et des cendres de la vie antique, fil jaillir rétincelle de la vie moderne. Pendant dix-huit siè-

clés, la communauté chrétienne a fait de très-nobles et de très-grandes choses, et la civilisation est arrivée par elle à ce point, que le bien-être est redevenu, dans des proportions bien plus vastes, la préoccupation universelle de cette même communauté. Cette tendance au développement de la vie matérielle n'est donc qu'un phénomène prévu, nécessaire, historique, résultant de la marche normale des sociétés.

Il est impossible d'arrêter ce progrès. Les sociétés usent leurs formes comme nous dépensons nos facultés ; elles vieillissent aussi bien que nous ; la discipline qui les a maintenues pendant quelques siècles, a besoin de se renouveler et de se transformer. Malheureusement à la religion du bien-être se joint toujours la destruction de la morale. La société s'en va, quand chacun se fait une morale à sa guise. Il n'y a plus que des individus ; ces fragments du faisceau rompu manquent de force. Un bon administrateur comme Vespasien, une tête puissante comme Marc-Aurèle peuvent seulement les maîtriser, les resserrer enfin, suspendre la décadence; c'est tout ce que l'on doit espérer du plus habile oti du plus vertueux des hommes qui gouvernent alors.

Cependant le monde ne périt pas. Les destinées humaines suivent leurs cours et obéissent à leur progrès. Lorsque Rome dort dans sa léthargie, Byzance essaye de vivre un peu ; lorsque Byzance achève de s'éteindre, les tribus du nord acceptent le christianisme et commencent la chevalerie : lors-

que FAllemagne végète dans la confusion de ses guerres féodales, les républiques italiennes étincellent. La civilisation est une flamme errante qui ne s'efface jamais partout, et qui ne brille jamais sur toutes les zones. La Chine et l'Inde connaissaient l'astronomie, l'architecture , la sculpture, peut-être l'imprimerie, quand nous étions des barbares couverts de peaux et semblables aux nomades de la Polynésie actuelle. Peu à peu les hommes de l'Orient se sont affaissés, et nous avons grandi, nous hommes de l'Occident, instruits par eux, éclairés par l'anneau lumineux que la Grèce suspendit entre les deux mondes ; nous reportons maintenant du côté de l'Asie notre expérience et nos lumières, Une fois cette communication achevée et ce magnétisme exercé, je ne sais si les Européens ne verront pas leur étoile pâlir et leur rôle s'effacer. Après avoir joué tant de comédies et de drames, pourquoi ne rentreraient-ils pas enfin dans la coulisse? Cela est arrivé aux Grecs, civilisateurs qui nous valent bien, et qui, après l'avènement de Rome au trône du monde, n'ont plus paru sur la scène du monde qu'à titre de comparses. Il y a là-bas, du côté de l'Amérique, et vers les limites asiatiques de l'Europe, des personnages tout prêts à entrer sur le théâtre; ils ont la fougue et la volonté de jeunes acteurs ; ils ont débuté brillamment, ils demandent à grands cris des succès. Quand les États-Unis seront peuplés, quand la Crimée ella Sibérie regorgeront d'hommes, il se passera d'étranges choses dans ces régions : il leur faudra des Thucydides et des Joinvilles ; j'ai

peur que les vieux peuples d'Europe n'aient alors besoin que d'un Procope ou d'un Jornandès.

L'Europe, dites-vous, gardera son industrie ; l'industrie est-elle la civilisation? Quelle industrie ne possédaient pas les Chinois lorsque leurs conquérants les accablèrent ! Il y avait à Gonstantinople des buffets d'orgues, des horloges à eau, des lits de nacre et d'or sous le règne des eunuques. Byzance mourant faisait un bien plus grand commerce que Rome ou la Grèce dans leur beau temps. La force morale d'une nation, sa discipline forte et reconnue, la sympathique énergie qui la fait marcher comme un seul homme; voilà la vraie civilisation. Cette activité réglée qui domine et dompte les vices humains, cette servitude des volontés de chacun à la gloire et au bien-être de tous, valent mieux que le sauve qui peut des égoïsmes, seule liberté des temps anarchiques et incertains.

« Prenez garde, disait en 1833 un philosophe modeste; si vous laissez les hommes courir à la recherche des jouissances, vous verrez le groupe de la société se détruire ; quelques riches, beaucoup de pauvres ; tous les pauvres animés de colère contre les riches ; tous les riches resserrant leurs bourses et tendant leurs verres ; par intervalles des coups de fusil tirés par les ambitions souffrantes ou les douleurs affamées; l'indifférence pour la société dominant la société; la force brutale tranchant les questions, enfin un triste retour à l'état sauvage, par la voie d'une civilisation excessive, qui, ayant usé sa

vieille discipline, ne sait comment s'y prendre pour s'en faire une nouvelle 1. »

« En ralentissant, à force de soins et de labeur, ce délabrement fatal, on peut avoir encore quelques bons siècles devant ooi. 11 faudrait laisser la Russie et l'Angleterre se disputer l'Asie ; perfectionner ses ressources acquises ; prendre l'habitude d'une liberté réglée ; perdre celle de l'éternelle négation et de la destruction systématique ; penser aux provinces écrasées, dont l'éducation morale et politique est fort inégale, et aux prolétaires, qui s'arment chaque jour d'une instruction sans moralité, arme dangereuse qui tue son maître et qui blesse les autres. Il faudrait pour cela, non-seulement le repos matériel, mais le repos moral, surtout l'état normal e religieux des intelligences et des âmes. »

Celui qui parlait ainsi immédiatement après l'établissement de Juillet (le plus répandu des journaux français 2, osait imprimer ces paroles mêmes), ne trouvait dans cette franchise ni honneur, ni profit ; ses amis contrariés dans leurs doctrines ne l'en aimaient pas davantage ; il recueillait les seuls résultats naturels de cette lutte naïve contre le courant des idées générales, un grand tourment d'esprit et peu de sympathies.

La question entre lui et la société du xixe siècle était celle-ci : — « L'intérêt de tous et de chacun, cultivé religieusement par l'individu, peut-il con-

Page 1