‹ MémoiresChapitre 7 sur 44 · MON ÉDUCATION · texte numérisé non relu

MON ÉDUCATION

Mon père, comme conventionnel, votant et prêtre marié, réunissait tous les titres à la malédiction, haine et réprobation publiques. Sous cette pluie de feu, sous le grand anathème social, il levait haut la tête, et je ne comprends bien qu'aujourd'hui les rides de son front plissé, le terrible sourire de ses lèvres, la sueur coulant à grosses gouttes sur ses cheveux blanchis, autrefois blonds et ardents, et son éternelle et puissante déclamation en faveur des Romains et des Grecs. Il m'éleva contre, non pour la société, voulant créer un être à part, tout à fait hostile et supérieur à ce monde. Il me fit suivre la théorie de Locke à cinq ans, — écrire mon journal à six et épeler Horace à sept. — Je traduisais couramment Horace à neuf ans. Rien contre la religion. Rien pour la religion. Par mon essence propre, je tenais beaucoup plus de ma raisonnable et douce mère, la bonne Hollandaise pro-

lestante, que de mon père, le fongueux généralchanoine, jadis ardent catholique, le grand vicaire, jadis dévot, maintenant converti à la foi de la Révolution. Mon tempérament d'esprit plus élégiaque qu'exalté, plus tendre, plus observateur, surtout plus inquisitif et sentimental que sanguin et véhément, répugnait aux chaudes utopies et aux engouements paternels. Le sang frison de manière, enclin aux enquêtes, ami de la vie intime et presque pastorale, luttait chez moi contre les bouillonnements du sang gaulois de mon père, ligueur devenu républicain. Ma pureté de sens se conserva jusqu'à trente ans. Mon besoin d'analyse devint intense et extrême.

Quant au mouvement politique social entre 1800 et 1825, j'y restai étranger tout à fait; je*ne savais rien des guerres de l'Empire et n'aspirais aucune parcelle de l'atmosphère générale. Je ne connaissais que les livres et la nature. Les grands arbres du jardin versaient les soirs d'été une ombre adorable, et j'allais lire sous cette ombre les comédies de Molière, Lavater et les martyrs de Werther. La rhétorique qui règne dans la plupart de nos livres était tempérée pour moi par cette liberté du jardin paternel, ces fleurs, ces fruits, ces allées vertes où j'allais me promener pour lire et relire les Études de la Nature. J'adorais Werther et Clarisse. J'avais la superstition de la chose écrite et le fanatisme de l'imprimé. Si j'étais resté en France, le faux idéal dont on nous vernit au collège se serait un peu écaillé au contact de la vie réelle, des intrigues, des ma-

nœuvres éternelles, et des ruses d'Arlequin dont notre société est pétrie. En allant passer dès quinze ans ma jeunesse au nord, je perdis la rhétorique française, la période systématique et le goût de la phrase; je lus Bacon, Shakespeare, la Bible, Byron. J'oubliai la synecdoche, j'abandonnai l'épiphonème, je ne me berçai plus de métaphores. Je revins avec une sorte d'ivresse sacrée et de rage honnête à la simplicité, à la hardiesse, à la liberté, à l'humanité, à la vérité. Je m'éloignai de l'artifice que je regardai comme mensonge et du culte antique de l'ornement stérile, de la forme convenue. Je protestai contre l'amplification. Je dédaignai la symétrie forcée. Je n'estimai plus que la vitalité de la conception, la sincérité de l'idée nette collée sur le fait, exprimée clairement avec toute la passion et toute la couleur qu'elle comporte ; rien de plus. Mon père, jugeant bien l'état du monde civilisé, surtout celui de la France, n'y vit que fortunes croulantes, positions incertaines, avenir menaçant, nuages et foudres, couronnes aussi chancelantes que la hutte du paysan sur les Alpes, quand souffle l'orage. Je ne voulais pas le croire, lui, il se connaissait en révolutions comme un pilote de Brest en naufrages.

Et il me répétait souvent d'un ton doctoral : « Ils ne meurent pas d'un coup* d'un seul bond. Il y a des points d'arrêt, des repos, des moments où s'arrête la chute. Puis la race oii la nation condamnée reprend son élan, bondit encore et tombe plus bas. »

C'est ce qui est arrivé après la monarchie, en

1789; après la Terreur, en 1794 ; après le Directoire, en 1800; après l'Empire, en 1815; après Charles X, en 1830; après Louis-Philippe en 1848; après le second empire ou du moins après les trois batailles perdues en 1870. De ces horribles sept culbutes, je n'ai vu que les quatre dernières. Ce sont autant de dénoûments partiels. Combien il fut triste, celui de 1815! Les vieux conventionnels que l'on tolérait à Paris ou qui s'étaient ralliés à l'Empire, Prieur de la Marne, Savornin, Mallarmé, Vadier, Robert Lindet, Lanjuinais, venaient souvent sans bruit et doucement chez mon père, lui dire ce que devenait l'Empire. On ne haïssait pas beaucoup. Encore moins déclamait-on. La religion de l'obéissance avait reconquis ses prêtres et relevé ses autels. C'était un universel silence, pas un frémissement des âmes, pas une réclamation des esprits. De petits journaux de format in-quarto apprenaient au public ce qu'il devait savoir. Le développement intellectuel se réduisait aux Contes en vers d'Andrieux et au Mercure de France. Avec quelle profonde sensation de respect vis-je la douillette violette d'Andrieux pénétrer dans ma petite chambre de la rue des Postes, lorsqu'il visita la maison de mon père ! C'était pour moi un phénomène, ce joli fabricant de petits riens. Un pauvre jeune homme appelé Bourgeat, lequel adressait des articles au Mercure et faisait assez proprement de la critique littéraire, me remplissait d'estime et d'ébahissement. Du milieu de cette stagnation, de cette puérilité, de cette niaiserie, on entendait retentir les bulletins

de Bonaparte, ses canons, les grandes proclamations du Sénat et, d'un autre côté, rugissant dans sa caverne, les éclats assourdis et comprimés du vieux lion révolutionnaire. C'était l'harmonie la plus douloureuse; au loin le tambour, le pas des soldats, les pleurs étouffés des mères et dans un coin ignoré, obscur, le hurlement sourd de la Liberté vaincue.

Ayant lancé ses légions dans la neige et dépassé les limites du possible, l'Italien-Grec qui avait mis son pied sur la France fut renvoyé. A peine osaiton se le dire. La retraite de Moscou n'était qu'un sujet de conversations secrètes, à demi avouées, murmurées, timides, tremblantes. Il y avait du lugubre avant la colère. La servilité avait encore peur même quand le pouvoir croulait. Je dois cette justice aux hommes de 1793 : ils ne se réjouirent pas, ils pleurèrent, quand les Cosaques amenés par l'empereur campèrent aux Champs-Elysées.

Waterloo venait de punir sur le dos des malheureux Erançais leur fol entraînement et la séduction que leur vanité avait subie.

On a écrit contre Ney. Ah! je me sens pénétré d'indulgence et de triste équité quand je reporte mes regards sur les cent années qui précèdent: tant de serments; tant de parjures! Les scènes de l'abdication ! Et celles de Waterloo! Et vous êtes sévères pour un homme, atome perdu dans le flot.... qui change sans cesse de lit!

Ah! que je serais bien plus sévère pour M. de Talleyrand dont M. Bulwerfait le portrait!

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