VADIER LE VOLTAIRIEN
Le roi des Voltairiens Conventionnels, c'était le vieux Vadier. Imaginez Voltaire à 80 ans, Voltaire amaigri, le nez crochu, le menton plus pointu, l'œil plus petit et scintillant dans son orbite; Voltaire gascon; suppléant à l'aménité du courtisan parla vivacité pétulante du Provençal» Il y avait un point d'interrogation dans toutes ses phrases, une épigramme dans chaque sourire, une malice dans chaque attitude* Il était grand comme Saturne, osseux et décharné comme lui ; quelques rares cheveux blancs pendillaient siir sa tête chauve, dont tous les traits étaient recourbés et toutes les lignes acérées. Près de lui se tenait presque toujours debout une grande et belle personne briine, provençale de teint et d'expression, aux prunelles ardentes et fixes, remarquable d'ailleurs, et dont la vivacité contenue, semblant dominer une mélancolie profondé, étonnait mon esprit d'enfant comme un inconcevable mélange. Kien n'était plus curieux aussi que de voir,
en face du monosyllabique Vacher, plus spirituel par ses gestes et ses réticences mêmes que par ses rares discours, quelque adepte révolutionnaire de Jean-Jacques et de Raynal, toute verve, tout élan, toute ardeur; la neige près du volcan.
Ces destructeurs absolus du monde ancien m'avaient environné, sans m'effrayer. L'aspect de Vadier narguait ma compréhension enfantine. Je me le rappelle comme s'il était en face de moi, entouré de tisanes de toutes les espèces, placées sur la cheminée, dans la cheminée, et sur une petite table ronde à la mode de Louis XV ; courbé en deux, en relevant sa tête blanche pour ricaner tout bas, avec un bruit sec et strident qui vibrait sans retentir. Je le regardais et ne pouvais me lasser de cette contemplation ; je ne savais pas alors qu'il renfermait l'énigme d'un monde entier. Des cent années précédentes il résumait toute la portion sarcastique, dénigrante et destructive, C'était l'ironie froide et inexorable ; il ne prononçait que des mots, et ces mots étaient la plupart du temps d'une syllabe ; on eût dit qu'en parlant il se moquait de sa parole. La Révolution était pour lui la pointe sanglante d'une épigramme. Au milieu de tout cela je l'ai vu donner à des pauvres; il avait de l'humanité, et son œil cave brillait de fureur, si l'on racontait en sa présence un trait d'oppression ou de barbarie. Quant aux siècles monarchiques, il ne les concevait que profondément ridicules, et il les traitait comme un satirique traite un mauvais auteur. Ainsi les railleurs de tout un siècle, en remontant de Champfort àFontenelle, se con-
centraient dans ce vieillard extraordinaire. Avec plus de fougue et de grâce il eût été moins complet ; tel que je le vis, ce n'était plus un homme, mais une négation.
Il avait eu, dans sa vie révolutionnaire, une journée de triomphe, une grande bataille gagnée à la pointe du dédain et du sarcasme. Il en était fier. Je l'entendis raconter ce fait d'armes dix fois, et il avait raison de se vanter; l'ironie, qui constituait le côlé destructeur de la Révolution française, son côté le plus puissant, il l'avait employée un certain jour si à propos, il l'avait maniée si habilement, qu'une phase entière de la Révolution fut son ouvrage. Il la lit dévier du lit que Robespierre voulait lui tracer, De l'idée religieuse que ce dernier essayait de faire renaître, Vadier repoussa violemment la Révolution dans la négation et le sarcasme. La parole mordante du vieillard fit passer de Jean-Jacques à Voltaire ce monde violent et mobile; — il annonça le Directoire, prépara le 9 Thermidor et tua Robespierre.
Aussi les mystiques du déisme et du naturalisme, les enthousiastes de Jean-Jacques ou de Swedenborg, les chrétiens et les théophilanthropes, ne l'entendaient-ils pas sans horreur raconter son fameux triomphe. Il y avait de tout cela parmi les débris de cette Convention, qu'une illusion de l'histoire a découpée en Girondins et en Montagnards. Les doctrines les plus divergentes les enflammaient tous ; non pas des dogmes systématiques et médités, mais des idées ardentes et instinctives : de là cette fougue acharnée des combats révolutionnaires, qui ne pou-
vaient finir que dans le sang. Chaque homme était une idée vivante, souvent vague et confuse, mais terrible ; Anacharsis Clootz, c'était l'illuminisme de Weisshaupt; La Réveil] ère-Lépeaux, le socinianisme; Amar, le swedenborgianisme ; Vadier, l'ironie. Dans une assemblée aussi fougueuse cette froide et immobile statue de l'Ironie était chose assez extraordinaire pour que l'on s'y arrêtât.
« Quand je découvris le pot aux roses de la mère Théos, dit-il un jour.... »
Amar prit son chapeau et s'en alla.
« Tu té sauves ! » cria de sa voix fêlée et gasconne le persécuteur des mystiques.
Amar n'avait rien dit, mais, jetant un oblique regard sur Vadier, il avait fermé doucement la porte. Le vieillard continua son récit. Il nous raconta pour la centième fois comment les imbéciles se remettaient à dire la messe ; — comment Robespierre lui-même, — ïincorruptivle! — (et il faisait vibrer ce mot avec une ironie méridionale inimitable) allait tourner au cagotisme ; — comment IHncorruptivle tendait à se faire gpand-prêtre.
« Alors, ce fut par un vienhurux hazard que z'appris que la petite maman Théot (« Theos, » Dieu) rassemblait sa petite congrégation dans un grenier vêni; — et ze me mis à l'œuvre !... et ze les fis sauter.... et....
— Nous le savons bien, dit le petit et honnête Robert Linclet, que cela impatientait. Tu nous l'as dit cent fois!
— Ah! ah! continua le voltairien révolutionnaire
en se redressant malgré sa goutte, — quand ze leur ai fait mon rapport.... voyez-vous.... le fanatisme, il a été abattu du coup.... Il en avait pour longtemps avant de se relever... etRovespierre! anéanti! fini!... Ze l'ai abîmé !... »
Et il se replongeait dans son fauteuil, avec une indicible joie.
AMAR LE SWEDENBORGIEN
Lorsque les alliés entrèrent à Paris, et que le retour des Bourbons fut annoncé comme probable un grand mouvement eut lieu dans les familles qui pouvaient avoir quelque chose à craindre, ou du moins qui le supposaient. Mon père partit pour l'Angleterr , et j'eus des rapports fréquents avec quelques-uns de ses anciens collègues. Ce fut dans cet espace de temps que je connus de près celui qu'on a appelé le farouche Amar, et ce fut pour moi l'objet d'une étude fort curieuse.
Il n'y avait rien de plus doux, de plus amène et de plus courtois que ce tigre prétendu; ses anciennes habitudes de trésorier du roi et d'homme du monde avaient laissé des traces évidentes dans son langage et dans ses mœurs. Il parlait bas ; un gros diamant étincelaità l'un des doigts de sa main gauche, et il le faisait jouer avec une certaine coquetterie qui sentait son financier; le linge le plus blanc et le plus fin, les manchettes les mieux brodées et
le jabot le mieux plissé s'accordaient avec des vêtements de couleurs claires et de teintes modestes, mais non lugubres, qu'il portait de préférence, A le voir, tout homme ayant étudié le dix-huitième siècle l'aurait pris pour un économiste de la secte de Quesnay. Néanmoins cette grande figure pale, ces cheveux blonds blanchissants, cette tête penchée qui semblait suspendue entre la rêverie et le calcul, cet œil d'un bleu effacé et mystique, sans rayonnement extérieur, replongeant pour ainsi dire tous ses rayons au dedans, laissaient dans l'âme et dans l'esprit une impression indécise et vague qui n'était pas sans solennité ni sans terreur. C'était là, on s'en aperçoit bien, un esprit plus profond et plus complet que celui de Vaclier. La vivacité amère et incisive du dernier avait bientôt donné sa mesure; on ne savait quels sentiments ou quelles idées se cachaient sous le calme et la douceur méditative d'Amar. Quelques paroles m'expliquèrent ce qu'il y avait de mystérieux en lui, ou plutôt je comprends aujourd'hui le trait fugitif gravé par quelques-unes de ses paroles dans ma mémoire d'enfant.
J'ai toujours remarqué que le logement d'un homme avait une analogie singulière et inévitable avec son caractère et ses tendances. Il faut être philosophe ou mystique pour aimer les horizons étendus, semés de feuillages verts et laissant errer le regard sur des cultures, des champs et des jardins; de tels aspects ont un charme particulier pour les esprits méditatifs, que les grandes villes et leur éternel tapage obsèdent et fatiguent.
A un troisième étage de la rue Cassette, l'ancien trésorier du roi, devenu républicain, avait choisi un asile qui offrait une perspective de ce genre. La plus grande simplicité et la plus parfaite propreté y régnaient; je me rappelle que des fenêtres de son cabinet, où un grand Christ noir était suspendu, on jouissait de Tune des plus belles vues de Paris. Tout enfant, on m'envoyait assez souvent chez lui; et les bonbons et les gâteaux que j'y recueillais ne laissaient pas que de me rendre ce voyage agréable. Jamais je ne l'avais entendu ni se fâcher, ni même exprimer une opinion qui différât de celle d'un autre. Il produisait sur moi l'effet d'un solitaire timide, jeté, malgré lui, du monde de la spéculation dans le monde des réalités. Son émotion ne se manifestait que par une légère et subite rougeur et par une certaine dilatation de la prunelle. Ce grand calme, triste et doux, pouvait bien ne pas recouvrir beaucoup d'idées ; assurément celles qui se cachaient sous une telle enveloppe devaient être profondes et ineffaçables.
Peu de temps après l'entrée des alliés à Paris, j'allai le voir, et je le trouvai plus agité qu'à l'ordinaire. Il était en même temps plus paré; son habit chocolat-clair et un superbe gilet de bazin blanc qu'il portait dans les beaux jours brillaient au grand soleil; la fenêtre était ouverte, un rayon blanc tombait sur le Christ d'ébène. Sur le bureau, en face de deux petites fenêtres, un énorme volume était ouvert.
Quant à l'habitant du cabinet, ou plutôt de la cel-
Iule, la tête penchée, le dos voûté et les mains derrière le dos, il arpentait la chambre à grands pas ; quand j'entrai, il me regarda avec un singulier sourire qui me sembla plein de commisération pour ma jeunesse. Appuyant sur mes épaules ses deux lourdes mains aux ongles roses et soignés comme ceux d'une femme, et me regardant fixement, comme un magnétiseur contemple son sujet :
« Pauvre petit î s'écria-t-il, pauvre âme ! »
Puis il alla fermer mystérieusement la porte, dont il poussa le verrou. J'éprouvai je ne sais quelle sourde terreur en face de ce personnage singulier ; — et ce n'était pas sa réputation qui m'imposait, c'était lui-même.
« Allons, me dit-il, enfant, asseyez-vous à ce bureau, et lisez. »
Je lui obéis.
Le gros volume dont j'ai parlé était devant moi. C'était un in-folio, relié en cuir noir, orné de sinets de toutes couleurs. Ce livre précieux, souvent feuilleté, et couvert de notes, n'était autre que la Nouvelle Jérusalem de Swedenborg, le plus mystique des livres mystiques, comme on sait. Au moment où je commençais la lecture du chapitre iv, lui, toujours se promenant, il se rapprocha du bureau et, posant sa main étendue sur le feuillet, qu'il me cachait ainsi :
« Voici le grand livre, jeune homme, voici le maître ! La génération présente ne le comprend pas, Heureux nos enfants, s'ils Técoutent! C'est lui qui m'a dirigé ma vie, c'est le seul explicaleurdesmys-
tères chrétiens, c'est le voyant par excellence, — c'est le grand révolutionnaire. »
Ainsi le farouche Àmar était un mystique swedenborgien : voilà le mobile profond et caché de toute sa conduite. 11 avait voulu comme Robespierre et Clootz régénérer l'humanité malgré elle. Pendant une demi-heure, caché au fond d'un grand fauteuil à ramages qui aurait très-bien pu figurer dans la salle du trésorier du roi à Angers, il écouta, l'œil au plafond et la bouche souriante, la description des anges du troisième ciel et de leur vie, telle que Swedenborg l'a vue et étudiée de ses propres yeux.
« Ah! s'écria-t-il enfin en se levant avec un mouvement brusque et impétueux qui ne lui était pas ordinaire, voilà ce que les hommes seraient devenus, si nous avions été jusqu'au bout, si nous avions osé... Mais, ajouta-t-il en baissant la voix avec une conviction froide à faire trembler, nous n'en avons pas assez fait.... et j'en demande bien pardon à Dieu !... »
Il pleurait.
Je commençais à comprendre, à vivre enfin; j'ai senti les dernières effluves du dix-huitième siècle, un certain nuage de sentimentalité sensuelle et de langueur idyllique, maniéré et précieux, venir jusqu'à moi. C'était faux, essentiellement factice, et cela naissait d'un bon désir. On aspirait à une vie moins guindée et moins mensongère. Gessner et Florian avaient ouvert un idéal de bergeries roses, un monde où les pères avaient tous la barbe vénérablement coquette et les filles une ardeur virginale aussi blanche que leur robe. On supposait la nature comme cela. Les bergers de la Pœgnitz, les idyllistes italiens de YAminta, les pasteurs élégants du Pastor Fido et du Tasse, les Minnésinger euxmêmes et les chantres provençaux du Platonisme amoureux avaient imaginé des folies analogues, saturées du même idéal et bercées dans les mêmes fantastiques aspirations. Tout cela est le mensonge. Ces chimères créent des hommes sans réalité, pour-
suivant d'abord des nuages ; désabusés enfin de leur poursuite et de leur croyance aux fantômes, ils se vautrent un jour à plaisir dans la bassesse et la bourbe des intérêts les plus vulgaires. J'aurais fait comme les autres et j'aurais été un Français de 1860 — un désabusé — c'est-à-dire un ennuyé et un repentant, plein de dégoût après l'orgie, si le choc violent des idées du nord ne m'avait arraché à ce rêve du midi, à ce mensonge éternel, à cette affreuse misère morale qui consiste à professer ce qu'on ne croit pas, à se costumer d'un idéal extérieur, à être ce qu'on n'est pas. Quand je parlerai tout à l'heure de mon séjour en Angleterre, je dirai comment j'ai appris à être vrai, comment j'ai échappé à ce mensonge ineffable, dans lequel baignent et se délectent mes contemporains français; comment j'ai abhorré ce mensonge qui sous Napoléon Ier a abouti à l'orgueil de la servitude ; sous Louis Philippe, à la politique des rhéteurs; sous Napoléon III, à l'escroquerie philanthropique. Je dirai comment j'ai payé ma vérité, en littérature et dans le monde.
Je ne voyais de vrai que ma mère. Le reste, même mon admirable père, était faux. Il y avait en lui un effort violent, un certain convenu, un certain factice. Il déclamait sur la beauté de la République romaine comme une Tête-Ronde du temps de Cromwell prêchait sur la sainteté de l'ancienne Bible. Véhément, il croyait croire; ardent, il voulait être sincère. Vrai dans le désir, il faussait involontairement son âme par la violence de l'élan. Je l'écoutais Irès-étonné. Mais quand je voyais ma mère, paisi-
ble, silencieuse, méditer et lire tranquillement son petit Bernis (Gazin) et son Gessner de la même édition, je m'associais à elle. Elle était calme comme les vrais croyants ; quelquefois, elle prenait Corneille (Cazin) que de temps à autre elle posait sur ses genoux pour mieux comprendre. Je sentais que la vérité était là, qu'elle n'exagérait aucun sentiment et ne grossissait aucune impression.
L'esprit du nord était trop vivant en elle pour que la sentimentalité vernie et fausse pût l'envahir. Elle aimait les peintures domestiques de Gessner; Bernardin de Saint-Pierre avait un charme vif pour elle; là, elle s'arrêtait. Je ne l'ai jamais vue condescendre à lire les Maleck-Adeleries de Mme Cottin, ni les tendresses fades de Mme de Genlis. Le faux ne la touchait pas. Ce qui me protégeait surtout, c'était son doux exemple. N'allant au lycée que par intervalles, je n'étais pas corrompu. Ce que je voyais le plus, c'étaient les deux sphinx de pierre, au nez cassé, "qui se tenaient mystérieusement accroupis sur les degrés descendant au jardin; c'étaient les thuyas verts en pyramides, qui conduisaient à la pelouse, et au milieu de ce petit paradis de vérité verdoyante, les douces images, vraies aussi, de Virginie et de Clarisse Harlowe* Déjà la vérité me saisissait, même dans le roman;