LA PRISON EN
Quelques mois sur la personnalité des Mémoires,
La Conciergerie.
Nous avons tous été quelque peu en prison. Gela vous est arrivé, à vous, à moi, à tout le monde. C'est chose vulgaire que cette gloire. Nos pères nous ont ouvert la route : puissent nos fils retrouver une de ces honnêtes époques où le mot prison fait tressaillir d'effroi; où l'on se raconte à l'oreille et en tremblant l'arrestation du voisin; où l'on ne veut pas croire aux récits de 1793, de 1815 et de 1848; où les fantômes du château de Ham, de Vineennes et de la Bastille, dressent dans un passé fabuleux leurs créneaux historiques!
Pour moi, j'étais bien enfant quand le nom de Ham retentissait à mon oreille ; c'était la terreur et l'amusement de nos soirées. Je connais ses pierres noires, ses remparts, ses escaliers tortueux et
ses plates-formes dominatrices, comme si je les avais bâtis. Je sais la profondeur des fossés; je vois d'ici la chambre que mon père habitait. 11 y avait passé quelques longs mois. Il me disait les histoires du donjon, et comment sa majesté le Directoire l'avait enfermé là, sans que sa majesté le peuple vînt l'en tirer; et les ressorts secrets de la politique du temps; puis les tragédies grecques et les comédies romaines que les prisonniers républicains jouaient sur le préau; les caractères des détenus, leurs espérances, leur passé ; la part qu'ils avaient prise au mouvement redoutable de la Révolution naissante et furieuse; et comment je fus nommé Phîlarète, nom beaucoup trop ambitieux pour moi, à cause de ce château et du Jeune Anacharsis que l'on y lisait.
Oh! comme j'écoutais ces histoires d'un temps terrible, père de notre temps affaissé; époque qui nous a préparés, et qui nous ressemblait si peu! Les convictions étaient alors ardentes, elles coûtaient la vie; nos convictions sont de pauvres hypothèses. Les sacrifices étaient alors réels, fréquents, meurtriers; aujourd'hui, tout est incertitude, -mollesse, attitude de théâtre. Grimes et vertus étaient sérieux et scellés par des actes sublimes ou atroces, maintenant, bonnes et mauvaises qualités ressemblent à des parodies. Alors la foi qui excuse et ennoblit vivait dans les cœurs; aujourd'hui le doute se pare des lambeaux de l'héroïsme théâtral, la vanité individuelle pose partout.
Gherchez bien ; vous trouverez quelque souvenir
de prison dans votre famille; vous le trouverez quand même vous auriez mené la vie la plus incurieuse et la plus obscure; et ne soyez pas trop fiers de ces souvenirs ; ils font partie du bagage biographique de chacun; on les inscrit dans sa vie comme le baptême et la naissance. Les histoires du château de Ham étaient restées gravées dans ma pensée; l'ombre de ses tourelles obscurcissait mes jeunes rêves, quand une bonne réalité, une vraie prison vint interrompre mes études, m'arracher à mes classes, et m'apprendre dans quel siècle je vivais. Par une prévoyance admirable du destin, j'ai fait ma rhétorique à trente pieds sous terre. Me voilà en prison moi-même, fort indigne de cet honneur, à quatorze ans, dans un humble cachot de la Conciergerie, sans que personne en sût rien, sans que le plus petit journal embouchât la trompette en ma faveur,' sans que les honneurs du martyre politique fussent décernés à l'enfant innocent; pourtant l'occasion était belle! Mais tout se taisait profondément. On nous avait enseigné le silence ; c'était un temps qui ne plaisantait pas. Depuis ce mois de geôle, j'ai regardé mon éducation comme finie; je ne me suis étonné de rien, et j'ai estimé mon époque à sa valeur.
La vraie prison de l'ancien régime, la Conciergerie a disparu1. C'était, en 1815, un amas de cachots superposés, un dédale de corridors sombres et de voûtes infernales. Du front vous touchiez la poutre