‹ MémoiresChapitre 10 sur 44 · En · texte numérisé non relu

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qui écrasait le guichet d'entrée; ployé en deux, vous aviez peine à le franchir. Un réverbère à la clarté rouge brûlait éternellement sous le porche. Il y avait encore là des faces noires de geôliers, des paquets de clefs retentissantes, des barreaux de fer obstruant l'air et la lumière; je m'en souviendrai toujours. De telles images ne périssent point dans la mémoire; elles projettent leur ombre sur toute une vie; elles forment un homme ou l'écrasent, font germer son intelligence ou la tuent. Les plus tendres et les plus amères de mes pensées se reportent vers ces voûtes obscures.

Mil huit cent quinze et la Conciergerie, deux traces profondes, ne s'étaient point effacées en 1832^ sous des chagrins qu'il n'est pas nécessaire de rappeler ou de décrire, sous l'expérience cruelle d'une vie d'exil pour l'âme et le corps, sous des regrets et des désappointements que chacun regarde comme son apanage, et qui sont le lot de* tous; sous le poids de quinze autres années solitaires ou douloureuses.

Vers 1832, je voulus encore visiter ce cachot où j'avais passé deux mois; c'était un besoin d'âme, un retour vers des temps écoulés, vers des biens perdus, vers ceux qui vivaient en 1815 et auxquels je survivais seul. Dieu sait, en quinze années, que de tombes surgissent autour de l'homme ! la grille où ma mère avait pleuré devait me parler d'elle; cette obscurité, confidente de mes timides et profondes tendresses, allait rouvrir dans mon cœur une source d'émotions que le monde glace sans la

tarir. Je me trompais. Le temps qui change les hommes bouleverse les pierres; la prison de 1815 avait disparu. Je vis la nouvelle Conciergerie de 1831, et ne retrouvai plus ma geôle dans cette prison philanthropique; ce fut une douleur pour moi.

Où étiez-vous, Conciergerie noire et lugubre, témoin impassible de toute la Révolution ; escaliers horribles, couloirs suintant d'une humidité de sépulcre? Voici une prison qui ressemble à un hospice bien tenu : cette poésie funèbre s'est évanouie; tout s'est civilisé! Le changement social qui met aujourd'hui de niveau la roture et la noblesse, la boutique et le salon, est venu donner un aspect identique à la maison de châtiment et à la retraite des malheureux que recueille la chanté publique; la santé des hommes respectée, leur repos et leur sommeil protégés, leur vie, même criminelle, soigneusement conservée, attestent le progrès éternel des sociétés, qui se perfectionnent au risque de se suicider* J'avouai l'amélioration, mais j;eusse voulu me retrouver quelques heures seulement dans cette cave où 1815 m'avait jeté, pauvre enfant accusé sans preuve, criminel d'État en suspicion, chétive victime de cette politique qui, à tort et à travers, frappe des têtes glorieuses et obscures, sans parvenir à son but, sans soutenir les républiques ruineuses ou les trônes tombants.

Je suis fâché d'être obligé de parler de moi. Dès que vous entrez dans cette route égoïste, votre personnalité vous saisit et vous domine malgré vous. Comment expliquer ce que vous avez à dire, le pré-

senter sous son vrai jour, l'offrir dans sa réalité, sans se livrer à ces insupportables détails des circonstances individuelles? Le moi devient votre tyran, il vous presse en dépit de vous-même, il vous enivre de sa nécessité et vous accable de son poids. Rien d'héroïque ne se mêle, j'en préviens d'avance, aux événements que je vais raconter. S'il est question de moi, ce n'est pas ma faute, je roulai ballotté par la tourmente politique, comme la feuille qu'emporte l'ouragan : il s'empara de ma vie et fut sur le point de la briser, mais je ne le provoquais pas; si je le bravai, ce fut enfantillage romanesque plutôt que force et courage.

Un adepte de Jean-Jacques Rousseau.

Emile mis en pratique.

Au mois d'avril et de mai 1815, il y eut plusieurs conspirations dans Paris: mal tramées, mal tissues, préparées par des insensés, aidées par les hommes qui devaient les punir, châtiées par ceux qui les avaient provoquées; c'est le dernier raffinement de la politique. Je ne me doutais pas que mon nom figurerait dans ces listes.

Mon père pensait, avec Rousseau, que la seule ressource d'un homme était en lui-même, que la plus intellectuelle des éducations pourrait ne ser-

vir à rien, que, dans cette époque de crise et de bouleversement universel, chacun, même le plus riche, devait savoir gagner son pain à la sueur de son front. C'était une vue juste de la société; je la trouvais exagérée; je me trompais; contemplez le monde aujourd'hui, et dites s'il avait tort. Ce tremblement fébrile, cette terre vacillante sous nos pieds, nos terreurs, nos agitations justifient mon père. Il me proposa donc de couronner une éducation trop scientifique, commencée dès le plus bas âge et embrassée avec ardeur, par l'apprentissage d'un métier manuel. Qu'on imagine la peine éprouvée par un enfant qui sort de ses classes, qui a été couronné pour des versions grecques et des déclamations de rhétorique, qui lit Rousseau, Ossian, Werther, le Génie du Christianisme, qui se croit un penseur, qui aspire par tous les pores cette éducation fausse de nos romans de philosophie et de notre philosophie romanesque. Ouvrier! quel titre! quelle chute ! quelle résignation ! Une obéissance filiale et passive courba ma volonté sous ce terrible bon sens paternel qui dans la situation où se trouvait notre famille, eût pu passer pour extravagance , et qui n'était que le fanatisme de la raison. Il faut avouer aussi que mon père, adepte sincère et véhément des théories de Jean- Jacques Rousseau, se croyait obligé envers lui-même de suivre de point en point l'évangile proclamé par l'auteur d'Emile, croyance à laquelle depuis 1789 il était resté fidèle. Mes aspirations étaient autres. Jamais garçon plus rêveur ne fut jeté plus rudement dans les aspérités

de la vie pratique. Je me crus un héros en acceptant sans murmure des garanties qu'un homme puisse mettre en réserve contre les chocs de la vie et de la fortune, en devenant, d'écolier qui savait faire un thème inutile, un utile compositeur d'imprimerie.

Il y avait alors à Paris une imprimerie unique dans son espèce. Trois casses décomplétées se trouvaient reléguées et solitaires dans le deuxième étage d'une maison obscure, située rue Dauphine, sur le terrain occupé aujourd'hui par le passage qui porte ce nom. Point d'ouvriers pour donner le mouvement à ces morceaux de plomb créateurs, pour les transformer en pensée. Le maître était pauvre et plus que pauvre. Toutes les misères de l'âme, du corps et de l'intelligence l'accablaient à la fois^ C'était une épave révolutionnaire, un de ces êtres qui ont pris à des mouvements trop forts pour eux une part violente et passive; il avait été Jacobin. Gomment vivait-il? je l'ignore. Il n'imprimait pas même d'almanach. Il existait cependant, et ses presses oisives et ses casses poudreuses chargeaient inutilement le plafond de son propriétaire. Je crois que la police tenait cette maison sous sa surveillance immédiate : ce que mon père ignorait. 11 ne vit dans la solitude de l'atelier qu'un moyen précieux de secourir une infortune en préservant ma jeunesse contre la contagion de l'exemple. Sans vivre au milieu des ouvriers, j'allais le devenir et m'instruira sans danger. Mon père choisit donc pour mon maître le pauvre Jacques, propriétaire d'une imprime-

rie délabrée. Pendant trois mois, je montai régulièrement à huit heures, pour en redescendre à trois, les quatre étages qui menaient à l'atelier désert.

Là je restais seul, je rêvais; souvent l'ennui venait me poursuivre; les leçons du maître étaient rares ou plutôt nulles, et quand le maniement des lettres et leur pose dans l'instrument qui les unit avait fatigué mes doigts, je m'asseyais avec un livre. Qui n'a pas connu le dégoût d'un labeur où la pensée n'a point de part ne comprendra jamais toutes les délices de la lecture. Vous avez eu affaire à l'élément grossier, au plomb, à la terre, au bois, forces aveugles qui n'ont qu'une résistance passive; et voici la pensée qui rayonne devant vous, resplendissante, active, pénétrante, indomptable, infrangible, féconde d'une fécondité qui ne meurt pas ! Je ne m'étonne point que de grands hommes soient nés du sein des métiers mécaniques; pour ceux qui ont été nourris exclusivement dans les salons, l'intelligence est un jeu, une parure, un délassement; pour ceux qui ont tenu l'épée ou le gouvernail, poussé la charrue ou agité la lime, l'intelligence devient une passion, une force, une beauté, un culte, un amour divin. C'est de l'échoppe, de la boutique, de l'atelier ou du greffe de notaire (magasin d'écritures sans pensée), que la plupart des puissants es prits ont jailli : Molière au milieu de la boutique du tapissier; Burns chez le métayer; Shakspeare, fils d'un propriétaire marchand qui vendait de la laine et des gants ; Rousseau fabricant les rouages de son père. Longtemps aux prises avec la nature physi-

que, tous se sont réfugiés, heureux et enthousiastes clans le domaine libre de la pensée. Un esprit même inférieur se tremperait fortement dans ces apprentissages mécaniques : et si jamais l'immense réforme qui s'empare du monde s'étend jusqu'à Fart de créer des citoyens, je ne doute pas que le bon sens ne l'emporte enfin sur l'habitude, et que l'une des parties les plus importantes de chaque éducation ne soit désormais le mélange bien combiné des développements de l'esprit et de l'action humaine sur les éléments de la nature. Je voudrais que tout agriculteur sût lire; je voudrais que tout homme riche eût un métier. Aux uns l'ignorance, aux autres la corruption cachent Dieu et la sainteté de la mission humaine. Pour les puissants et les riches, l'étude sérieuse de la nature physique et l'essai d'un métier me sembleraient aussi nécessaires que, pour nos paysans, ouvriers et bûcherons,- la connaissance de la langue française et l'étude de la Bible.

De toutes ces idées pas une ne se présentait à mon esprit. Je sortais de classe; j'avais ma tragédie à composer, de tendres rêves à suivre, et Gessner queje voulais lire. J'accomplissais soigneusement ma tâche; mais avec quel plaisir revenais-je à ces fades pastorales de Salomon Gessner, dont la blafarde moralité me paraissait le dernier terme du bon goût et de l'élégance! 0 bergères des idylles, ô Chloé, Daphné, Leucothoé, que vous sembliez belles, clans cette salle noire et triste, vide d'habitants et peuplée d'araignées, à petites fenêtres, à petits car-

reaux, d'où je n'entendais que le bruit discordant de l'orgue, aux basses beuglantes et au dessus criard, le frôlement lointain des voitures, les cris d'un épileptique qui recommençait chaque jour, dans une chambre voisine, sa hideuse agonie; enfin les murmures émanés d'une salle dejeu située dans la partie inférieure de la maison. Cette salle dejeu m'occupait beaucoup ; là je voyais entrer de vieilles femmes avec un ridicule vert, à trois heures du soir et je les voyais sortir le lendemain à dix heures du matin : elles y avaient passé la nuit. Un coup de pistolet s'y fit entendre certain jour, sur le midi; j'aperçois encore la chambre au tapis vert, dans l'intérieur de laquelle mon regard curieux essayait de pénétrer à travers les rideaux rouges qui cachaient cette caverne.

Gessner. — La maison du maître. — L'arrestation, La salle Saint-Jean. — Le Fanatique,

J'avais inventé un moyen de réconcilier mes goûts élégiaques et littéraires avec les devoirs qui m'étaient imposés ; c'était de composer et d'imprimer des fragments de mes auteurs favoris, quelquefois traduits parmoi-même, quand ils étaient étrangers. C'est ainsi que je commençai l'étude de l'allemand,

par la traduction et la composition d'Herrnann et Dorothée de Gœthe. Un samedi soir, après avoir commencé de traduire en beaux vers hexamètres à rimes plates le Daphnis de Gessner, je laissai sur la casse ce livre auquel j'ai dû tant de bonheur et que tout le charme du souvenir ne me permettrait pas même de parcourir aujourd'hui. Le lendemain mon père devait me mener à la campagne, à cinq lieues de Paris. Le premier feu du printemps, le premier sourire du ciel, le premier souffle de l'air embaumé m'attendaient; je ne voulais point partir sans Gessner, et à sept heures du matin j'étais à l'imprimerie. Un autre motif se joignait àmon amour pour Gessner; la femme du maître était pauvre et malade •; son fils était en proie à la plus affreuse des infirmités naturelles, l'épilepsie; son mari, aux plus douloureuses des infirmités sociales, la misère, l'envie et le fanatisme. L'intérieur de cette maison était déplorable; il fallait l'insouciance et l'illusion de quinze ans pour y porter des idylles, et mêler à ce que la détresse, la civilisation, la maladie, les révolutions ont de plus douloureux résultats, les fictions d'une mythologie de boudoir. J'avais quelque argent à donner à la femme malade, de la part de ma mère qui ne partageait point les opinions de mon père ; protestante zélée, elle faisait la charité et distribuait l'aumône avec cette ferveur régulière qui la consolait de bien des maux. Son aumône, jointe à mes églogues, devait m'ouvrir les portes de la Conciergerie. Tout ce détail puéril était nécessaire pour expliquer par quel enchaînement de

petites circonstances je tombai, en dépit de mon insignifiance et de mon enfance, sous les voûtes d'un cachot.

Quand j'arrivai chez l'imprimeur Jacques, deux hommes stationnés au pied de l'escalier obscur, qui conduisait, en décrivant une spirale étroite, jusqu'au logis de Jacques, m'examinèrent curieusement. Je ne fis aucune attention à ces sentinelles en habit râpé; et après avoir déposé mon offrande sur la table d'une petite antichambre, je montai dans l'atelier. Je redescendais mon livre à la main, quand j'aperçus à travers la porte ouverte un homme dont une écharpe ornait la poitrine et qui s'appuyait sur une cheminée d'un air indolent et plein d'ennui. J'entrai dans le taudis de Jacques pour m'informer comment se portait la pauvre femme. J'ignorais toutes les choses de la vie ; cette écharpe aurait dû m'apprendre à qui j'allais avoir affaire. A peine eus-je pénétré dans la chambre, deux hommes qui s'y trouvaient me saisirent; on me fouilla; je ne dirai pas avec quelle exactitude ces recherches furent exécutées; j'étais muet et glacé d'étonnement. L'œil fixe et perçant de l'adjudant de police s'arrêtait sur moi; un portefeuille dans lequel se trouvaient le plan de ma tragédie et l'espérance de mon immortalité fut soigneusement empaqueté, cacheté, étiqueté. On me demanda mon nom, mon âge, mes qualités ; on écrivit ce curieux détail; et sans daigner me dire ce que l'on voulait apprendre de moi, l'on m'ordonna de suivre deux de ces honorables messieurs, vêtus de noir, cravatés

de noir, sans col de chemise et armés d'un bâton. Us me conduisirent à la police.

Les gentilshommes qui m'escortaient étaient polis comme des alguazils de comédie. A cette aménité du chat et du tigre, qui distingue les professions habituées à vivre de la souffrance humaine, se joignait, je pense, quelque commisération pour mon âge et pour la naïveté de mes questions. Pendant que nous traversions le Pont-Neuf, ils essayaient de me rassurer et de me consoler. Les femmes dont l'instinct devine toutes les peines me regardaient avec pitié. A mes interpellations mes acolytes répondirent que ce n'était là qu'une chose de forme, que je serais bientôt rendu à ma famille, que le hasard qui m'avait conduit chez l'imprimeur accusé d'un délit politique n'était pas un motif suffisant de suspicion, encore moins de détention : enfin ils me laissaient croire que je reverrais le soir ma pauvre mère. J'entre donc sans crainte dans le bâtiment bizarre et ridicule qui semble cacher je ne sais quelles hontes et quelles plaies sociales au fond de ses obsures ruelles et qu'on nomme la Police. Cette grande et terrible magistrature, l'édilité morale de Paris, on n'a rien oublié pour l'avilir. Au lieu de lui consacrer un palais digne d'elle, on l'a enfermée dans un égoût. J'entrevis les bureaux, je montai quelques escaliers ; mes acolytes me quittèrent, on me poussa par les épaules, je me trouvai dans une salle oblongue dont l'odeur me suffoqua.

Mon éducation avait été douce et délicate à l'excès; les utopies enthousiastes de mon père et les

adorables leçons de ma mère dans la solitude paisible de leur maison, n'avaient laissé aucune prise aux vices et aux passions contemporaines. Je ne savais rien de Paris.

J'étais habitué à une vie simple, innocente, élégante; je jetai les yeux autour de moi : des hommes demi -nus; des haillons couvrant des femmes au teint rouge et à l'œil lubrique; de ces gens que vous rencontrez à Paris et qui sentent l'estaminet et le mauvais lieu; des paysans en blouses, les bras croisés et étendus par terre; des fumeurs jouant au piquet, sur le carreau, avec des cartes grasses; une atmosphère épaisse, infecte, dont un cabinet secret faisant partie de la salle même, augmentait encore la révoltante saveur : un lit de camp sur lequel fourmillaient côte à côte la misère, la crapule, le vice, le malheur et le crime ; voilà cette salle placée sous l'invocation de. saint Jean. C'était là que cette politique aveugle — cruelle sous la République comme sous la Monarchie — Briarée qui écrase tout sur sa route, sans pitié et sans remords, précipitait mon enfance.

Je fondis en larmes, et j'allai m'asseoir dans un coin, dans l'embrasure d'une fenêtre. L'argot des voleurs ne me permettait pas de comprendre ce que l'on disait; le rire immonde du crime, les gestes de la débauche, une férocité efféminée, caractère spécial du vice dans les grandes villes, frappaient mes yeux remplis de pleurs; ces figures hâves et gaies, à l'œil étincelant, au front ridé, venaient me regarder sous le nez et insultaient à ma tournure délicate et

faible, à ma pensive douleur, à cette stupeur dont j'étais saisi. Un vieillard tremblant vint à moi; il parlait à peine, ses lèvres entr'ouvertes par la décrépitude, sa tête dont les derniers cheveux blancs étaient tombés, sa bouche édentée et frissonnante faisaient peine à voir. C'était un ancien avocat que Ton avait arrêté la veille et qui était accusé de conspiration; il y avait dans sa débilité un reste de bonnes manières; mais son intelligence hébétée, sa voix sans souffle et sans articulation ne me permirent pas de comprendre le discours fort long qu'il me tint. Je devinai seulement que le même motif nous rassemblait, lui sur le bord de la tombe, moi sur le seuil de la vie, clans ce lieu d'ignominie, dans ces limbes du cachot.

Parmi les misérables entassés dans le parallélogramme de la salle de police, et dont les soixante visages sont encore présents à mon souvenir, j'en remarquai un, le plus intéressant et le plus étrange de tous, c'était celui d'un fanatique. Les époques sceptiques ne détruisent pas l'élément d'enthousiasme et d'amour qui vit éternellement dans l'espèce humaine. Celui-là était à la fois révolutionnaire, catholique et magnétiseur. Jeté dans la rue de Jérusalem, comme un débris détaché d'un roman de Walter Scott, il mêlait sa nuance poétique et sombre à ces balayures de la société. Sa figure était longue et pâle, son œil inspiré; ses longs cheveux noirs bouclaient naturellement; point de cravate, une parole rapide et bizarre, entrecoupée

et incohérente. Il prêchait à ceux qui l'entouraient, et qui blasphémaient en l'écoutant, je ne sais trop quelle hérésie chrétienne, le renouvellement des sociétés. Il prédisait ce renouvellement qui devait s'opérer par le triple pouvoir du magnétisme, du Christ et de Robespierre. Il laissa une empreinte singulière et profonde clans ma mémoire d'enfant, comme un personnage qui faisait tache dans cette assemblée. A l'empreinte ardente de sa monomanie enthousiaste se joignait cet affaissement des traits et cette mollesse des parties solides qui suivent ordinairement les habitudes déréglées; on l'avait ramassé dans un carrefour, prêchant au peuple ; je ne sais ce que l'on aura fait de lui.

La vermine couvrait le lit de camp; je passai la nuit sur une chaise, dans l'embrasure de la croisée. Le lendemain, le geôlier distribua des tranches de pain noir et une gamelle aux habitants de la salle ; je demandai la permission d'écrire à ma mère, souffrante> malade, la plus tendre des mères, et qui n'avait aucune nouvelle de moi. Gela me fut refusé.

L'inconséquence des vieux peuples civilisés est vraiment barbare. Pendant que la philanthropie du dix-neuvième siècle s'occupait à soigner la cuisine el à entretenir la santé des hommes enfermés au bagne; au moment même où les jurys indulgents condamnaient au minimum de la peine tel parrin<le ayant avoué son crime, — il était permis à la politique de s'emparer d'un pauvre enfant qui n'avait pas donné le moindre prétexte à cette violence; confondue avec la lie de la crapule et du vice.

ma jeunesse innocente et studieuse tombait clans cet égout, comme un flot pur qu'on eût jeté dans une fontaine infectée. Toute communication était tranchée entre le monde et moi. Point d'interrogatoire; nulle sentence; aucune forme de procès. Le dire d'un adjudant de police avait ouvert et refermé ce tombeau impur ; ma famille me cherchait ; ma mère pleurait ; on eût fait de moi ce qu'on eût voulu ; nul recours contre cette organisation administrative, dont nous sommes si sottement fiers, que nous appelons centralisation et qui n'est que despotisme; — machine dont les rouages obscurs et les leviers silencieux frappent, enlèvent, écrasent sans bruit, sans que la cité soit avertie, sans que la justice ou la pitié puissent réclamer.

L'interrogatoire. — L'écrou. — Le geôlier.

Trois jours passés ainsi, la triste pensée de ma mère, l'inquiétude mortelle, l'impossibilité de communiquer au dehors me donnèrent la fièvre. Le geôlier de la salle obtint enfin pour moi la permission d'écrire; je fis deux lettres, l'une pour manière, l'autre pour le préfet de police; elles partirent décachetées, selon la règle de ces lieux ; et le soir un mot de ma mère et une bague que je ne quitterai jamais me parvinrent. Le lendemain à onze heures

mon nom retentit à la grille du guichet : j'allais être interrogé.

Après trois jours passés sans sommeil, et plongé dans cet étonnement et celte douleur qu'il est facile d'imaginer, tout le système nerveux se trouvait violemment excité chez moi. Nous manquions d'eau dans cette salle des gens ramassés. Mes vêtements étaient malpropres, mon linge souillé, une fièvre ardente me brûlait. L'homme qui donnait le pain et l'eau à ces prisonniers expectants dont je venais de faire partie, me confia à deux gendarmes; de corridors crépusculaires en corridors ténébreux, d'escaliers en escaliers, de détours en détours nous parvînmes à un greffe situé dans une chambre inférieure. J'entendis un cri; ma mère était sortie de son lit; elle avait obtenu la permission de m'embrasser un moment. Elle était là ; son étreinte fut muette; elle me regarda, et son coup d'œil me dit combien j'étais changé; sa pâleur et ses larmes me causèrent une convulsion que je ne puis exprimer. Depuis longtemps ma mère avait été condamnée par les médecins. Le cœur était attaqué ; et Corvisart prolongeait sa vie.

Elle avait hérité de sa race patriarcale l'amour des vieilles institutions et des antiques mœurs. Battue des orages de nos temps, mariée tour à tour à un royaliste ardent, et à un ardent républicain, elle avait vu périr sur l'échafaud, après un mois de mariage, son premier mari, avec lequel, jeune femme de dix-huit ans et belle comme les anges, elle avait passé dans les cachots de Sedan la lune de miel de

ses noces. Corvisart lui avait annoncé que les émotions violentes la tueraient, et elle ne vivait que par artifice. L'indulgence de la police lui permit de m'embrasser et n'alla pas plus loin ; on ordonna à ma mère de se retirer, puis on l'emporta.

Devant un bureau chargé de cartons, soigneusement classés et numérotés, se trouvait un homme dont je n'ai point demandé le nom, mais qui représente toute une classe, celle des instrumenta regni. C'était une figure courte et carrée, noire et ridée, grasse et osseuse; le front bas, diminué par la perruque abaissée, avec de gros sourcils, l'œil plissé aux côtés, de larges épaules de bourreau et une mine d'inquisiteur. Je restai debout devant cet homme trapu, qui commença l'interrogatoire.

« Monsieur (me dit abruptement cet homme), vous faites partie d'une génération à étouffer; race de vipères ! On ne rendra la paix à la France qu'en l'écrasant. » — En politique, toutes les races qui ne pensent pas comme nous sont races de vipères. En 1793, c'étaient les défenseurs de Louis XVI ; en 1799, les amis de Carnot; en 1805, les partisans des Bourbons; en 1815, les croyants à la liberté, qui étaient les vipères. Je fus surpris de ces paroles, et réveillant tout ce qu'il y avait de calme et de raison précoces en moi :

« Mais, monsieur, répondis-je avec une fierté puérile, j'ai cru que vous aviez à m 'interroger sur des faits, et je n'entends que des injures. »

Le petit homme que mon vêtement délabré, ma jeunesse et ma mine chétive avaient encouragé dans

son insulte, bondit sur son fauteuil de cuir noir, comme un tigre pris au piège, et se levant de toute sa petitesse, appuyant ses deux points fermés sur le bureau, s'écria :

« Eh! voulez-vous m'apprendre ce que j'ai à faire., Vous m'en remontrez, monsieur! » Je n'ai pas oublié une de ses paroles.

« Je me contente de vous rappeler, monsieur, repris-] e froidement, que vous avez affaire non à un coupable, ni même à un prévenu, mais à un jeune homme fort innocent, qui ne sait pourquoi il est ici, de quel droit on l'y amène, ni sous quel prétexte on l'y retient.

— C'est cela, continua l'interrogateur qui s'était rassis, vous faites le beau parleur. Vous appartenez, on le voit aisément, à la jeunesse libérale. Greffier, écrivez tout ce que monsieur dit. »

Puis s'échauffant dans son harnais, à mesure que la puérile arrogance de mes réponses augmentait sa colère, et ne pouvant obtenir sur l'objet dont il cherchait la piste aucun renseignement de moi qui étais étranger aux conspirations et qui exécrais jusqu'au nom de politique (sentiment que j'ai conservé dans une intacte pureté), ce chasseur d'hommes, furieux de ne pouvoir me traquer, ouvrit mon portefeuille confisqué, commenta les vers du pauvre Guillaume Tell ébauché, dont quelques fragments étaient consacrés à la liberté, fit valoir contre moi le premier couplet de je ne sais quelle mauvaise chanson libérale qui s'y trouvait tracé au crayon, me questionna sur mes intentions secrètes, sur mes

idées, sur mes théories; ayant soin de tirer bon parti de mes réponses, et de m'inculper au moins par mes paroles, puisque les faits lui manquaient. Il me demanda si j'aimais la dynastie régnante : je me tus un moment, et lui dis avec une fermeté un peu emphatique, que je m'explique aujourd'hui par la précoce confusion de mes lectures et la teinte romanesque de mon éducation tout entière :

« Je ne sais, monsieur, si j'aime aucun gouvernement; je sors de mon collège, et je ne puis rien répondre à des questions de théorie ou d'affection personnelle. Ce genre d'interrogatoire dépasse, selon moi, les fonctions dont vous vous acquittez si bien. Quant à ces vers inscrits dans mon portefeuille, ce sont des fragments de la tragédie que je dois lire au comité de l'Odéon, ils n'ont aucun rapport avoc la police, et vous ferez justice si vous me rendez à ma famille à laquelle on m'arrache sous un prétexte si puéril.

— Raisonneur! savez-vous que je puis, si je le veux, vous mettre à l'instant dans un cul de basse fosse? »

Je n'ajoute rien aux demandes et aux réponses dont se composa cette scène instructive qui caractérise bien le siècle ; — on y voit, en face d'un homme mûr qui a perdu la notion de justice et du bien moral, un enfant qui n'a déjà plus la timidité ignorante de son âge, — en face d'un inquisiteur arrogant un argumentateur de quatorze ans, armé de folle résistance et de dédain théâtral. Je reconnais aujourd'hui combien cette lutte attestait une

civilisation factice et fausse. Certes la dureté de l'estafîer supérieur chargé de m'interroger ne trahissait pas moins vivement la corruption et la décadence de notre époque que mes prétentions d'enfant à la grandeur Spartiate. Je me suis demandé souvent pourquoi cet homme écrasait un personnage aussi complètement inoffensif que je l'étais. D'abord il avait à découvrir l'auteur de la prétendue proclamation de Marie-Louise, et après trois jours d'inutiles interrogations, il commençait à se dépiter de l'inutilité de ses recherches. Ensuite, à mon aspect, il m'avait pris pour un véritable enfant d'ouvrier; l'adjudant de police m'avait désigné comme apprenti; mes vêtements étaient simples, et dix jours de détention les avaient flétris. Quand il sut de qui j'étais né, il crut tenir les fils de la trame dont il cherchait le secret. Son espoir fut de m'inspirer de la terreur. Il ne se gêna pas, me laissa debout et me foudroya de sa puissance. « Oh! ces Jupiters de second ordre, dit l'universel Shakspeare, laissezleur un moment la foudre, vous verrez comme ils en useront sans pitié. »

La colère le prit. Quand ce paroxysme fut à son comble, il m'ordonna de signer une feuille de papier où Ton avait écrit, non tout ce que j'avais dit, mais la partie matérielle de mes réponses; et sur un signe de ce monsieur, le gendarme m'emmena.

Je fus placé dans une autre chambre où se trouvait un officier, âgé d'environ quarante ans, qui portait la croix d'honneur, C'était un colonel accusé

de conspiration, il me regarda tristement et me tendit la main.

« Ah ! me dit-il, on vous accuse aussi de conspiration. Quel âge avec-vous, jeune homme?

— Quatorze ans !

— C'est admirable! »

Le colonel se jeta sur son lit et y resta longtemps en silence.

Ls soir, deux gendarmes vinrent me prendre ; ils me dirent de monter dans un fiacre, où ils se placèrent à mes côtés. La voiture s'arrêta devant le Palais de Justice.

La voilà donc cette Conciergerie fameuse ! Alors, tout auprès du vaste escalier dont les degrés conduisent au Palais de Justice, vous découvriez clans un coin, à droite, enfoncé sous terre, caché par une double grille, écrasé par l'édifice qui le domine, le souterrain dont je parle. Le poids de tous ces bâtiments l'étouffé, comme la société pèse sur le détenu innocent ou coupable. Est-ce une prison, est-ce un égout, une cave? Vous ne pourriez le dire, tant cette porte de la prison, si petite, si basse, si étroite, si noire, se confond avec l'ombre que projettent les saillies des constructions environnantes. A la porte se tient le gardien de l'enfer; à gauche est l'écrou; devant vous brûle la lampe sombre qui seule éclaire d'une lueur de sang cette avenue funèbre. La plus vieille des prisons de France ressemblait encore en 1815 aux oubliettes de la féodalité. On a, je le répète, changé tout cela. Prévenus et condamnés sont aujourd'hui logés convenablement et passablement

nourris. La philanthropie du dix-neuvième siècle les confond dans son amour, comme l'antique sévérité les confondait dans son anathème. Elles se trompent l'une et l'autre. Quand ces deux fausses doctrines, dont l'une pose en principe la perversité, l'autre la bonté indélébiles de l'homme, auront fait place à des idées plus saines, on donnera au prévenu toutes les douceurs de la vie ; personne n'a le droit de l'en priver;— on sera sans pitié pour l'homme qui n'a pas eu de pitié pour les hommes. J'entrai, précédé d'un gendarme, suivi d'un gendarme.

Ma première pensée fut une pensée de mort et de tombeau. Ensuite (avouons le péché d'une fierté puérile, et un peu théâtrale; mais j'avais été élevé en France et parmi nous tout est théâtral) cette iniquité flagrante me donna courage, et je trouvai que ces hommes qui s'abaissaient jusqu'à craindre mon enfance et la jeter dans leurs caveaux m'élevaient a une dignité de martyr précoce, La conscience cle ces idées tendres et pures au milieu desquelles l'adjudant de police m'avait surpris, la conviction de mon innocence, le dégoût que m'inspirait cette barbare sottise, peut-être le plaisir bizarre d'essayer à une époque peu avancée de la vie ce que la vie a de plus poignant et de plus amer, m'exaltaient étrangement ; je sentais que je serais au niveau des grandes douleurs, et que le monde n'aurait rien de trop cruel pour moi. Je lui jetai le haut du défi, il l'a relevé, car j'ai beaucoup souffert, je le dis en passant, surton i par l'esprit et par le cœur.

On m'écroua ; ce mot porte avec lui une terreur ignoble ; vous diriez une action physique, une chaîne que Ton rive, un boulet dont on vous charge ; par ce contrat de la force envers la faiblesse, vous appartenez à la prison, vous êtes la chose, le jouet du gardien. Vous descendez de l'état d'homme à celui d'être insensible et brut, classé, parqué, étiqueté comme un tronc d'arbre arraché à la forêt et placé à son rang dans le bûcher du maître.

Le réverbère du porche ne jetait qu'une lueur douteuse et faible sur les objets; j'entrevis les haillons d'un voleur qui, assis sur le même banc que moi, attendait aussi son écrou; puis, un grand homme à veste brune me saisit par la main. Nous montâmes des escaliers, nous traversâmes des galeries; lèvent soufflait humide clans les galeries obscures; mes yeux inaccoutumés à ce monde nouveau ne découvraient rien que des étoiles rougeâtres et isolées, brûlant de distance en distance: c'étaient des lampes attachées aux parois.

« Nous avons des ordres , me dit le conducteur ; j'en suis fâché, mon jeune homme, mais vous êtes au secret.

« — Qu'est-ce que le secret?

« — C'est une chambre d'où vous ne pourrez pas sortir, et où vous ne verrez personne. »

Nous avions descendu plusieurs marches, un long corridor à soupiraux s'ouvrit devant nous; plusieurs grilles nous livrèrent passage et retombèrent en vibrant ; la troisième porte du corridor était celle de ma prison; ce massif de fer, armé de tous les

verrous dont le luxe est spécial clans ces lieux s'ouvrit devant moi.

« Voilà! » dit le geôlier, après avoir soulevé deux barres de fer et fait crier trois fois l'énorme clef dans la serrure.

C'était environ huit pieds de long sur cinq de large et sur douze pieds de haut; ténèbres profondes: d'une part le mur dégouttant d'eau saumâtre ; d'une autre, une cloison de bois ; le sol battu comme celui d'une cave; tout en haut devant la porte, à quinze pieds de terre, une ouverture de trois pieds de large sur un pied de hauteur laissait apercevoir un lambeau de ciel bleu et resplendissant; un lourd treillis de fer obstruant cette moquerie de fenêtre, et devant ce treillis un abat-jour de bois placé à l'extérieur. Voilà bien d'ingénieuses précautions! Dans un coin à gauche, en face de la porte, quelques bottes de vieille paille jonchaient le sol; au-dessous de la fenêtre un baquet; près de la porte, à gauche, un autre baquet rempli d'eau, et une écuelle de bois. Je tressaillis; j'avais froid, j'avais peur. C'était la prison du condamné, le cachot dans toute son horreur que l'on me donnait, à cet âge, à moi qui n'étais pas même suspect.

Quoique les auteurs de mélodrame aient abusé de ce moyen, je suis tenté de croire à la commisération des geôliers ; ils voient si peu d'êtres clignes de pitié! Quand le hasard leur en offre un, ces âmes, habituées à la souffrance des autres et fatiguées de s'endurcir, se donnent la joie d'un peu de compassion, le rare délassement d'une charité passagère.

Claude me plaignit et me servit bien. Sa figure de bois semblait s'amollir et se détendre quand je lui parlais; il était bon pour moi, et s'arrêtait jusqu'à cinq minutes dans ma geôle. Cet homme, en veste brune et à la ceinture chargée de clés, était plus charitable que l'interrogateur, homme du monde, qui dînait en ville, portait une culotte courte de soie noire et causait avec les dames.

La menace de ce monsieur s'accomplissait. Voilà la basse-fosse que son amour-propre blessé m'avait promise, et je ne savais alors quelle fantasmagorie se jouait de moi, ni comment, arrêté chez un imprimeur, conduit à la police, interrogé par un sbire, transféré à la Conciergerie, je subissais le traitement que Desrues et Mandrin avaient subi. Je ne voyais dans cette série de cruautés qu'une féerie lugubre ; aujourd'hui je la comprends fort bien, comme un enchaînement de circonstances naturelles. On s'était persuadé que je savais quelque chose de la conspiration, et l'on espérait arracher ce secret à mon enfance.

Je restai là ; un pain me fut apporté, pain de la prison, noir et dur, que ma faim même n'osait entamer, tant il était lourd, amer, d'une odeur et d'une saveur repoussantes.

« Youlez-vous la pistole? » demanda le geôlier.

J'avais séché mes larmes, je me fis expliquer ce que c'était que la pistole. Pour cent francs par mois on avait un lit, du pain blanc, des aliments, une table et une chaise. Je n'étais inquiet que de ma

famille ; je demandai à Claude si je pouvais communiquer avec elle.

« J'enverrai quelqu'un, me dit-il, pour donner de vos nouvelles à votre mère; mais il vous est défendu d'écrire des lettres et d'en recevoir.... »

Je fis entendre à Claude que mon père ne manquerait pas de payer la pistole, et de reconnaître les services qu'il pourrait me rendre. Je le priai de faire dire à ma famille que ma santé était bonne, et que j'étais fort paisible. Il sortit; le soir, quand la ronde de nuit, la fermeture des portes et les soins ordinaires de la prison le ramenèrent dans ma cave, il m'apprit que ma mère était restée longtemps au parloir, et l'avait chargé de me remettre quelques fruits. La douleur maternelle avait été au cœur de Claude ; il m'apporta la pistole, une table branlante, en bois blanc, une chaise de paille, des draps humides, et une couchette grise que je vois encore, sur le dos de laquelle ces mots étaient tracés au crayon: M. de Labédoyère a couché ici le... le reste était effacé.

C'était le malheureux colonel de Labédoyère, qui trois jours auparavant avait quitté ce lit pour marcher à la mort.

Les pensées de la prison. — La décadence sociale. — Histoire de la Concie cachot

Conciergerie. — Lectures. — La souricière, — Confession dans le

Que j'aie gardé longtemps la plus profonde indifférence pour les mouvements de la société moderne; — que j'aie opposé aux espérances civilisatrices de mes meilleurs amis, non un scepticisme ironique, mais une négation sérieuse et obstinée ; — que j'aie proclamé dès le moment où j'ai pris la plume l'imminente décadence de l'Europe chrétienne , et spécialement celle de la société française qui a perdu la notion du juste et l'idée de Dieu; — c'est ce que l'on s'explique aisément, en réfléchissant à ces jours de prison qui commencèrent ma vie morale. Je rêvai beaucoup sous ces murs humides.

Au bout de quelques jours on m'envoya des livres; je pus écrire à mon père, mais non fermer mes lettres; mon cachot s'égaya un peu; je demandai de vieux auteurs à compulser : Mabillon et l'Arioste, Sauvai et Jean-Jacques, Sainte-Foix et Werther. Je me mis à extraire par désœuvrement les écrivains qui ont recueilli avant M. Dulaure, et avec moins de partialité que lui, les débris historiques de nos cités ; pas un d'entre eux n'a rempli sa tache en poète ; et c'est pitié de voir avec quelle

triste exactitude de greffier, avec quelle subtilité de casuiste ils dissertent sur les monuments anciens, sans jamais saisir la vie réelle des peuples éteints. J'eus plaisir cependant à déchiffrer dans leurs froides pages quelque chose sur l'antique destinée de ma Conciergerie.

La Conciergerie, le Palais, la Cité, c'est le vieux centre de Lutèce, le cœur, de Paris. De là se sont élancées toutes ces maisons qui ont élargi la ville, qui l'ont propagée au loin; là étaient les amours de Julien; de ce centre ont divergé les rayons qui ont absorbé des villages tout entiers dans leurs progrès. Dans cette vieille prison que de larmes ont coulé, depuis l'époque où quelques bateliers occupaient Tile, autour de laquelle sont venus se grouper tant de palais ! Dans ce souterrain auquel se rattache toute l'existence de la cité-reine, que de douleurs humaines se sont donné rendez-vous ! Là se trouvent les plus antiques cachots de France. Dès que la cité se forme, le cachot s'ouvre; Lutèce n'avait pas de remparts, elle avait sa prison; c'était une cave obscure, peut-être la chambre même où j'ai vécu ; c'était ce lieu consacré aux angoisses et nommé depuis la Conciergerie. Hélas ! il y a là un enseignement bien douloureux : le berceau de toute société, le nucleus qui renferme l'avenir de toute une population, le premier germe et le pivot d'une grande ville, c'est une prison.

D'abord, sous le donjon de la citadelle romaine, je voyais un caveau où les coupables de la cité municipale étaient jetés sans forme de procès par les

centurions romains ; puis cette prison s'agrandissant devenait la salle souterraine de la tour où résidaient les chefs des Francs. A mesure que le palais acquérait de la splendeur, le cachot se creusait. Sous Robert II, un édifice d'une beauté insigne (dit Héligand) c'est-à-dire une grosse tour carrée flanquée de bastions, s'élevait au-dessus des prisons de la cité. Forteresse, résidence royale et prison, c'était toute la société féodale : force physique , primauté hiérarchique et pouvoir militaire. Voilà les enseignements que me donnaient ces tristes caveaux, et que je découvrais à travers l'atmosphère brumeuse dont l'abbé Lebœuf, M. Sauvai et la plupart des archéologues revêtent leur style diffus. Les chefs de la première race, follement nommés rois par nos historiens, chefs de tribus sauvages et armées, habitants redoutables de cette forteresse, défilaient devant moi; je voyais leur cour bizarre, composée d'évêques gaulois et de leudes , de guerriers liés à leur fortune et de Romains tombés en esclavage: puis descendant le cours des âges, j'arrivais à ce saint Louis qui remit le palais a neuf, y éleva de longues colonnades gothiques, et n'oublia pas les cuisines; et à Philippe le Bel, qui suivit l'exemple de son prédécesseur et agrandit encore ce domaine royal. Ces souverains féodaux n'avaient-ils pas raison de choisir pour siège de leur souveraineté le cœur même de la ville, le vieux Paris dans son point central ; et le palais du roi de France peut-il occuper une situation plus convenable? Imaginez, à la place de ces maisons irrégulières et des rues toi-

tueuses de la Cité, un jardin ombreux, conduisant à une demeura splendide ; la Seine baignant de tous côtés la racine des arbres , et le marbre blanc des vastes escaliers. C'était là, dans la Lutèce de Jules César, qu'un roi de France devait avoir son trône ; mais le sort fait son jouet des couronnes. Les premiers chefs des Francs ont habité les confins de leurs domaines allemands et de leur conquête française. Les rois féodaux se sont ensuite campés sur les hauteurs dominatrices de Saint-Germain ; enfin les derniers maîtres de ce beau pays ont préféré à l'habitation de leur capitale celle de Saint-Cloud, de Versailles, de Marly , du Louvre , longtemps situé hors de Paris; ils n'ont laissé dans la vieille cité que les grands ressorts de toute société humaine, l'église, le tribunal et le cachot.

Ces idées apparaissaient confusément à ma jeune pensée qui ne les gardait pas longtemps. Des rêves plus amers, plus romanesques, plus émouvants, occupaient mes longues nuits et mes tristes jours qui se suivaient et se ressemblaient tous. La rêverie dans une prison est la seule volupté. Je lisais l'Arioste, étendu sur le lit malpropre que Ton m'avait accordé, les coudes appuyés sur la table noire et chancelante qui soutenait mes volumes. Je griffonnais des vers absurdes et de longues pages sentimentales et ossianiques à la mode du temps, aussi vraies par le sentiment que fausses de style. La jeunesse écrit ainsi. Je lisais Paméla, triste roman où la morale est obscène à force d'être prude, œuvre manquée d'un homme de génie; puis le doux

TJnivorsiïïJ"

BIBUOTHECA Pttaviensis

Tasso, où une main protectrice, l'ange pur de mes quatorze ans, avait trouvé le moyen ingénieux de correspondre avec moi, en soulignant de page en page tous les mots qui, ajoutés l'un à l'autre, dans leur succession naturelle et sans acception des mots non soulignés, devaient former des phrases et avoir leur sens connu de moi seul.

Mes yeux s'accoutumèrent en trois jours à la faible et avare lueur que le soupirail me dispensait. Les savantes dissertations de Sauvai m'apprenaient que le lieu même d'où je ne pouvais sortir, avait été le préau de plaisance des rois et des reines ; que deux fois l'incendie avait mis en péril les jours des prisonniers et des gardiens; que l'infiltration des eaux de la Seine menaçait sans cesse de ruiner les fondements de ces édifices de tous les temps, groupés et réunis dans un si étrange assemblage; que le tocsin de la grande tour avait sonné la Saint-Barthélémy. Tous ces faits relatifs à quelques toises carrées et qui rappelaient des époques diverses frappaient moins vivement mon esprit que deux ou trois vers d'André Chénier ; la vraie poésie est plus vraie que la vérité.

Dans mes plus graves et mes plus mauvais moments, je voyais notre histoire entière concentrée et résumée pour ainsi dire autour de l'histoire d'une prison. Si le battant de la lugubre cloche sonnait, sa vibration qui pénétrait dans le cachot me disait: « Je suis contemporain de Charles IX, j'ai appelé au meurtre les fanatiques; j'ai sonné les dernières heures de Ravaillac, de Damiens, de Montgomerv;

j'ai présidé aux plaisirs les plus fous comme aux exécutions les plus lugubres; quand on jouait la comédie autour de la grande table de marbre, c'était moi qui donnais le signal de ces farces auxquelles les rois assistaient; quand Louis XI et Richelieu envoyaient leurs victimes à la mort, c'était moi encore qui prévenais le bourreau, avertissais le peuple, et faisais retentir le glas funèbre. »

Philippe de Gomine,. le plus sagace et le dernier des chroniqueurs; Montgomery, grand nom chevaleresque; Ravaillac, Damiens, Marie-Antoinette, Labédoyère, Ney, victimes si différentes : que d'images sanglantes se pressaient sur ces murailles, fantômes qui passaient devant moi sur les gonds de fer et les barreaux de bronze de la grande porte massive , tandis que les voleurs lâchés dans le préau criaient et mêlaient leurs malédictions aux jurons sévères et aux injures officielles des gardiens ! ces cris qui venaient troubler mes rêves représentaient la vie ignoble à côté de la calamité historique. Peut-être un parricide a-t-il reposé dans la chambre où Ney a dormi; et Desrues l'empoisonneur a été prisonnier dans la même geôle que Comine et Marie-Antoinette.

Cependant mes émotions de jeune homme étaient plus puissantes et plus pénétrantes que l'histoire et le passé. Le premier soir où toutes les grilles tombèrent et prolongèrent leur écho frémissant sous ces longues voûtes, un froid secret me saisit; mon isolement me regarda en face; je fus comme un mort qui se réveillerait tout à coup pour voir son tombeau se fermer, Le lendemain on m'apporta une

jatte de lait; je ne pus retenir mes larmes ; il y avait loin de ce repas solitaire au déjeuner de famille, et au petit pain que j'emportais dans le grand jardin de notre maison, pour le manger en lisant Werther, perché sur un arbre! Quelquefois j'entendais une lourde voiture s'arrêter, les gonds retentir, les portes rouler, les barreaux tomber; un grand mouvement se faisait dans la prison ; puis tout revenait au repos et au silence, c'étaient de nouveaux détenus que l'on amenait.

Mon cachot était situé au-dessous du niveau d'une cour ou préau ; sur ce préau ouvraient les fenêtres ou plutôt les meurtrières destinées à éclairer d'un peu de jour et assainir d'un peu d'air un lieu immonde nommé la Souricière, La Souricière, divisée en deux parties pour les deux sexes, est, je crois, une prison provisoire où l'on entasse pêle-mêle les criminels, en attendant une répartition plus exacte dans leurs logis respectifs. La Souricière des femmes était assez rapprochée de ma cage pour qu'une partie des mots qui leur échappaient arrivât jusqu'à moi. C'étaient des chants d'amour prononcés par des voix rauques ; c'étaient des blasphèmes épouvantables répétés par des voix douces et fraîches ; des histoires obscènes racontées par de jeunes filles; des narrations de vol et de meurtre faites en termes d'argot; des romances nouvelles, des barcarolles et des vaudevilles chantés en chœur par ces femmes ; le tout mêlé de parodies, d'imprécations, de cris de rage et d'éclats de rire. Ce qu'il y avait de triste dans cette scène, c'était l'ardente gaieté ;

jamais bohémiennes ne se montrèrent plus heureuses; toute tristesse, tout remords, toute pensée de morale et d'avenir manquait à ces âmes qui avaient traîné dans la boue de la société et étaient elles-mêmes devenues fange. Qu'on me pardonne ces détails, ils ne sembleront frivoles qu'aux gens frivoles. Cette transformation de l'âme humaine me frappa fortement. Je ne l'oubliai pas; uhe grande partie de mes études et de mes idées s'en ressentit. Je me refusai dès lors à croire que la société est bonne, que l'homme est un ange et qu'il peut se passer de Dieu ou le remplacer. Je n'avais été initié à aucun vice, et le crime ne s'était montré à moi que dans l'histoire, sous le nuage d'une perspective profonde et vague. Une enfance innocente, espèce d'idylle singulière entrecoupée par les déclamations paternelles et tout absorbée par le roman le plus vaporeux de la pensée; une enfance bercée jusqu'à l'ivresse par Gessner et Paul et Virginie, ne me préparait pas à ces effrayantes révélations. Elles m'épouvantèrent comme si un flambeau eût jeté sa lumière sur des cadavres. Quand j'entendis une de ces femmes chanter la mélodie alors populaire de l'Italien Gatruffo: Portrait charmant, etc., mon cœur se serra ; le contraste était trop fort et la dissonance trop pénible; il m'est impossible d'entendre chanter cet air.

Un jour il se fit dans la prison plus de mouvement qu'à l'ordinaire; les cloches sonnèrent plus longtemps ; des pas réguliers se firent entendre : un frémisscment de baïonnettes m'étonna; la chambre

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voisine de la mienne s'ouvrit et se referma plusieurs fois. J'entendis pleurer et hurler dans cette chambre. Claude en me faisant sa visite était revêtu de son costume d'uniforme; il était sérieux. Les sanglots de la chambre voisine augmentèrent d'intensité; les femmes de la Souricière chantaient toujours. J'appris du gardien qu'un condamné à mort occupait le cachot contigu au mien, que le jour du supplice était venu, que l'heure allait sonner; que ces sanglots étaient l'informe et lugubre confession du malheureux; que le prêtre était là; que le condamné à genoux, ivre de désespoir et de vin, recevait l'absolution, et qu'entre sa vie et sa mort il n'y avait pas dix minutes. En effet, toutes les cloches se mirent de nouveau en mouvement; un bruit de roues ébranla le sol de l'édifice; des murmures de voix lointaines accompagnèrent le cortège, et la pajx de la prison succéda au tumulte.

Le préau. — Le lieutenant de cavalerie.

Le cachot triompha, on le pense bien, d'une organisation de quatorze ans, et ces terribles scènes firent sur moi une impression ineffaçable; la privation d'air et d'exercice, le chagrin de ne pas revoir ceux que j'aimais, l'atmosphère humide où je vivais, mo

rendirent malade. Un mois s'était passé; le médecin demanda pour moi la promenade du préau; je fus conduit par Claude clans une cour oblongue, creusée à dix ou douze pieds au-dessous du sol des rues environnantes, encaissée dans de hauts édifices, toute bardée de fer et toute cuirassée de pierres de taille. Des pieds nus et sales couraient sur ce sable fin; des voix rogues et dures demandèrent qui je pouvais être; des hommes aux bras velus m'entouraient; d'autres, en chemise, n'ayant pour vêtement que de gros pantalons en toile grisâtre, étaient étendus par terre et jouaient aux cartes en ricanant; quelques-uns travaillaient à ces petits ouvrages en paille, dont la délicatesse est merveilleuse. Je reconnus le vice, non tel que je l'avais vu dans la salle Saint-Jean, moins pétulant, plus discipliné, plus résolu, plus vindicatif et plus hideux encore; dans la salle de police il avait une cravate déchirée, un habit troué, un langage prétentieux, à demi social, quelques-unes des habitudes de la civilisation : ici il se dessinait dans sa beauté, étudiait ses poses, déchirait son haillon pour s'y draper, et redoublait d'énergie. Son seul dialecte était l'argot, cette langue de l'ironie sans pitié. Un mépris terrible de tout et de soi-même respirait sur ces visages ; une cupidité ardente scintillait dans l'œil des joueurs. A côté de la société bien parée et bien réglée, en voici une composée de sauvages qui ont emprunté à la civilisation sa ruse et ses ressources, pour les employer contre la civilisation. Enfant bercé dans les nuages d'or de mes rêves, entre Ossian et Bernardin de

Saint-Pierre, j'étais plus effrayé de ces figures, de leurs questions, de leur aspect, de leurs gestes, de leurs paroles inconnues, que je ne l'aurais été de l'échafaud.

On ne me conduisit dans ce préau que deux fois ; ma troisième promenade eut lieu dans un second préau beaucoup plus petit, de forme oblongue, et qui ne ressemblait pas mal au fond d'un puits qui serait environné de murailles hautes. Dans les caveaux dont les soupiraux aboutissaient à cette petite cour, se trouvaient plusieurs prévenus de délits politiques, entre autres un lieutenant de cavalerie aux joues rouges comme une vieille pomme d'api, aux moustaches grisonnantes, toujours de bonne humeur, étourdi, léger, d'une santé à l'épreuve, armé de railleries innocentes contre ses persécuteurs, et qui, enfermé derrière ses barreaux de fer, chantait Désaugiers à pleine gorge, et me faisait mille contes plaisants.

Quand on vit que ma santé se rétablissait, on me rejeta dans les ténèbres. J'avais respiré l'air trois fois en huit jours.

Ainsi je connus la Conciergerie. Leçon excellente pour la vie d'un homme du dix-neuvième siècle, le çon qui lui apprend à ne croire ni aux rêves hall cinés des philanthropes modernes, ni à la sublimité des institutions nouvelles, — et à y regarder de près afin de comprendre la société qui nous environne. Pour une âme ingénue et pleine de jeunes espérances celte leçon portait avec elle une arrière et inef-

fable tristesse. Les infortunés dans la conspiration desquels on prétendait me confondre, furent condamnés à l'exil et à l'échafaud. Pour moi, comme un matin, vaincu dans mon puéril stoïcisme, je pleurais étendu sur mon lit, entendant les cloches voisines de Notre-Dame, et contemplant avec regret la ligne oblique et lumineuse d'un long rayon de soleil, qui tombait du soupirail et pénétrait dans le cachot,— le bruit de pas lourds et plus rapides qu'à l'ordinaire vint frapper mon oreille. Tout est régulier dans une prison ; un geôlier marche comme le balancier d'une pendule, sans se presser jamais. Claude fit tourner assez vivement la grosse clef dans la serrure et me dit :

ce Vous n'avez qu'à sortir; il y a un fiacre en bas. »

Je ne savais, en vérité, que faire de ma liberté, tant cette nouvelle m'étourdissait, et je ne puis rendre un compte exact de mes sensations et de mes idées pendant une journée entière. Claude fit mon petit paquet. Je me laissai conduire; je trouvai ma mère dans son lit, extrêmement malade; je me souviens bien de ses baisers et de ses larmes, et aussi de cette pénétrante et vitale fraîcheur du mois de mai; du jardin parfumé où j'embrassai mon père; de la profonde émotion qui s'était emparée du vieillard ; de ses pleurs qui me couvraient en coulant le long de ses rides, et de l'étrange ivresse qui, après un mois d'obscurité et d'isolement, faisait frissonner tout mon corps et semblait prête à détruire en moi la vie même par le sentiment de la vie et du bon-

heur. Je me rappelle aussi les paroles de mon père, fièrement appuyé sur cette béquille qui soutenait sa jambe blessée et diminuée par un éclat d'obus, lorsque, planté au milieu de sa pelouse verte, et son front ardent levé vers le ciel, comme s'il eût encore fait partie d'une assemblée populaire ou occupé sa vieille chaire de rhétorique :

« Mon fils, me dit-il emphatiquement, la terre de France est brûlante pour vous. Vous n'avez plus rien à faire ici; vous partirez pour l'Angleterre aprèsdemain, La France croule, et l'Europe s'en va. Jean- Jacques, notre apôtre et notre maître, l'avait prédit. Vous avez fait votre apprentissage comme Emile ; il vous reste à faire comme lui vos tournées de voyage. »

En effet je partis; et ce mois de prison décida de mon sort. Les circonstances diverses qui déterminèrent mon élargissement n'auraient d'intérêt que pour moi. Sans entrer dans les détails égoïstes que j'abhorre, je dois dire que M. de Chateaubriand, sur l'intercession d'un ange, exigea ma libération. La voix cle l'homme de génie et les larmes d'une jeune fille se liguèrent pour me délivrer.

Voyages, travaux et souffrances, rien n'effaça le souvenir de la Conciergerie. En 1832, je voulus la revoir. Il me semblait qu'autrefois j'avais, par je ne sais quelle magie, vécu dans le sein même de la féodalité ; ces tours, ces corridors, cette lampe, ces souterrains, la représentaient vivement à mon esprit. Mais la civilisation dans son cours éternel avait atteint et dompté la barbarie; — donnez un autre

nom à cette maison de justice, la Conciergerie n'existe plus.

Maintenant on n'entre pas à la Conciergerie par la cour du Palais. Plus de guichet obscur, plus de lampe sépulcrale. La Conciergerie a son issue et son entrée seigneuriale sur le quai de l'Horloge. La petite porte basse est condamnée. Une vaste grille sert de clôture à la prison. Pour y pénétrer vous traversez les cuisines de saint Louis, longues salles gothiques et majestueuses, dont la hauteur est aujourd'hui singulièrement diminuée par l'exhaussement du sol. Tout le caractère du lieu a changé; les escaliers sont convenables; l'air circule; la pis tôle a baissé de prix; vous prendriez les gardiens pour des infirmiers d'hôpital. J'ai vu cinq ou six femmes se promener fort paisiblement dans le préau qui leur est consacré. Le pain distribué aux détenus est d'assez bon pain de soldat; je ne crois pas que Ton puisse y remarquer encore beaucoup de traces de l'antique inhumanité des prisons.

Mais l'aspect moral de la geôle n'a pas changé. La Souricière chante toujours; le préau est le même. Ce grand problème, l'épurement du vice fomenté par les capitales, n'est pas résolu. Les philanthropes ont assaini la vie matérielle, sans toucher à la vie intime. De mon temps c'étaient des bonapartistes et dos libéraux que l'on jetait pêle-mêle à la Conciergerie; plus tard, la confusion de notre société, le chaos de notre état social, se trahirent au sein de la Conciergerie par des spectacles plus bizarres encore. C'est là que pendant les troubles de la Restau-

ration et del832, M.Valérius, le vicaire de Saint-Médard, et M. Cavaignac, purent se donner la main et dîner ensemble. Étrange symbole de la société d'aujourd'hui et des éléments disparates qui travaillent à la dissoudre en paraissant la réorganiser î

Quand je quittai la France pour l'Angleterre, trois jours après ma sortie de prison, j'avais déjà l'instinct sourd et profond de la décadence française. Je comprenais vaguement que cette société n'était pas constituée, qu'elle roulait d'utopie en iniquité, et de mensonge en opprobre; que l'idée du beau moral ne rayonnait plus sur elle ; que Dieu ne réchauffait plus son cœur.

Une semaine plus tard, je me trouvais à Londres. A l'âge de quinze ans j'étais au milieu d'une société armée de croyances profondes, soumise à la loi jusqu'à la superstition, moins brillante, moins ingénieuse, moins bien douée que la société de mon pays; — mais résolue à défendre sa liberté, respectant Dieu, et puissante par l'énergie de sa foi sociale. Je passai huit années à l'observer et la comprendre.

En Angleterre, le vieux fonds protestant n'était pas encore ébranlé ni atteint. D'une part les puritains et les anabaptistes; d'une autre, les anglicans purs étaient en lutte. Pas de doctrines plus dissemblables que leurs doctrines. Un anglo-saxonisme violent représenté par les dissenters se trouvait en face d'un raffinement civilisé, sobre, doux, très-

aimable et souvent très-ennuyeux représenté par l'Établissement, c'est-à-dire par l'Église officielle et anglicane. Je voyais toutes ces forces se combattre. Moi qui avais dans ma petite enfance vu les derniers reflets et les dernières traces de notre ancienne civilisation française où tout s'amortissait et se diminuait, je contemplais avec étonnement et bonheur cette autre société, forte, neuve et véhémente, ardente, mais réglée dans sa controverse, où rien ne perdait sa puissance, où les éléments constitutifs gardaient leur vigueur, où Burdett, Brougham et Canning se développaient librement. Là je compris pour la première fois, et sur place, que la liberté est la conservatrice de l'ordre, la nourrice du génie, que le mot république est un vain son et que le caractère humain est tout.

Cette douce société vicieuse qui m'avait ouvert les yeux en France et qui avait bercé ma jeune vie dans le mensonge rhétorique, dans la déclamation d'après les anciens, et dans les légèretés ou les décences extérieures, qui avait produit notre Grécourt et ses polissonneries, notre Anacharsis et ses citations grecques, notre Rousseau et ses Confessions scandaleuses, m'apparaissait dans sa réalité. J'avais vu le petit Andrieux en douillette puce lire ses contes erotiques et faire la cour aux jeunes femmes ; Mme Gail, horriblement laide, spirituelle et véhémente, réunir dans son taudis la meilleure société de Paris; le vieux Noël, le bibliophile, le philologue et l'universitaire, cacher derrière les Tite-Live et les Homère de sa bibliothèque les plus sales obscénités

de l'Italie moderne. Au contraire ici, à Londres tout était rude et vigoureux. Le bonhomme Rolls, un ébéniste, ouvrier très-simple, mon propriétaire , possédait une maison à lui, lisait la Bible, et m'hébergeait, moi presque enfant, avec une sorte de religion hospitalière très-noble, solennelle et consciencieuse. La bourgeoisie, clans laquelle il occupait un des derniers rangs, ne le maltraitait pas. Les ouvriers inférieurs qu'il avait à conduire n'étaient pas maltraités par lui. Il était visité par des artistes, par le graveur sur pierres fines Bronn, un whig de nuance avancée qui ne dédaignait point de venir prendre le thé chez Rolls. Je vis même le sculpteur Flaxman, grand artiste, bossu, éloquent, non sans analogie avec notre poëte Népomucène Lemercier, faire sa promenade avec Rolls, avec Baylis l'imprimeur et d'autres whigs ou libéraux du temps, partisans de Fox. Je vis que cette société, toute brutale en apparence, guerroyante et hardie, reposait sur une base de sympathie très-réelle ; — que tout au contraire l'ancienne société monarchique des peuples latins cachait sous son vernis de douce politesse et de grâce aimable l'amas des haines accumulées, la corruption des boudoirs cyniques et l'irrémédiable rancune des classes ennemies.

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