TOME II
Livre VI. Chap. l.] Ceulx'^ qui verront ces Memoyres pour le temps advenir, et ({ui entendroient les choses et allaires de ce royaulme et des voisins myeulx que nioy, se pourroient esbahir que depuis la mort du duc Charles de Bourg-ongne jusques icy, où il y a distance près d'ung- an, que je n'ay faict nulle mention des Ang-loys, et comme ilz pouvoient ^ soulîrir que le Roy mist en sa main les villes si voisines d'eulx comme Arras, Boulong-ne, Hedin, Ardre et plusieurs chasteaulx, et estre logé devant Sainct Honier par plusieurs jours. La cause estoit que le sens et vertu de nostre Hoyprecedoit celuyduroy Edouard d'Angleterre, qui pour lors re^noit, combien que ledit roy Edouard estoit prince très vaillant et qui avoit gaigné en Angleterre huyt ou neuf batailles, esquelles tousjours il avoit esté à pied, qui estoit chose pour ^ grand louenge pour luy. Mais c'estoient difîerans cours', où il ne falloit poinct que le sens dudit roy ne son labour travaillast ; car, dès la bataille pas-
a- Le contenu de ce chapitre forme la matière du chapitre III du même livre VI dans Sauvaç/e et danx Lenalet. Celle de leur chapitre I se trouve contenue dans le chapitre XVII du livre V ci-dessus, depuis les mots cependant que le roy jusifu'aux mots à unj; aultrc lieu. .1/"' IJupont a déjà rétabli le texte de Commynes, tel que les mss. le fournissent. — h, pourroient ds. le ms. — c) de ^^1 B, édil.
1. C'est-à-dire des différends de courte durée. Db Ma:«dbot. — Mémoires de Philippe de Commynes. — II. 1
2 MÉMOIUKS DE PHILlPrK DE COMMYiNES [1477]
sée, il estoit maistre jusques à ung aultre temps. (]ar dès ce que ung- discord se meut en Anj^lelerre, en dix jours, ou moins, l'ung- ou l'autre est au dessus. Et noz allaires de deçà ne sont pas ainsi ; et failloit, avecques l'exploict de la guerre, que nostre Boy entendist en plusieurs lieux de son rovaulme et aux voisins. Par especial entendoit, entre tous ses aultres affaires, à contenter ledit roy d'Angleterre ou à l'entretenir par ambassades et presens et belles parolles, aiïin qu'il ne se empeschast point de nos affaires ; car ledit seigneur sçavoit bien que à toutes heures les Angloys, tant nobles que commune et gens d'église, sont enclins à la o-uerre contre ce rovaulme, tant soubz couleur de leurs querelles qu'ilz y prétendent, que pour l'espérance d'j gaigner, pour ce que Dieu a permis*^ à leurs prédécesseurs gaigner en ce rovaulme plusieurs grans batailles et y avoir longue possession, tant en Normandie que en Guyenne (qu'ilz avoient possédé CCCL ans, à l'heure que le roy Charles septiesme la conquist le premier coup'), comme ailleurs ^ ; pourquoi' ilz en eVnporterent de grans despoulles et richesses en Angleterre, tant des princes et seigneurs/" de France, qu'ilz avoient euz leurs prisonniers, et en grand nombre, comme des villes et places qu'ilz avoient prins audit royaulme, et esperoient encores de faire, ainsi et font encores. Mais à grant peyne leur fust advenue telle adventure du temps dudit Roy, nostre dit maistre ; car il n'eust empiece hasardé 3 son royaulme jusques là que de mettre à pied toute la noblesse dudit royaulme pour les
d) promis dans le ms. — e) comme jay dit ailleurs éd. 15:24. Les mois comme ailleurs sont omis dans les édit. modernes. Ils se rattachent à ce qui précède la parenthèse. — f) sei^'neuries dans le ms. — g] il n'eust jamais hasardé édit.
1. Gommynes se trompe d'un demi -siècle. La Guyenne passa sous la domination anglaise par le mariage d'Eléonore, fille et héritière du dernier duc d'Aquitaine, Guillaume IX, avec Henri Plantafjenet, depuis roi d'Angleterre, au mois de mai 1152, et c'est le 12 juin 1451 que fut signée la pre- •mière reddition^e Bowleaux aux Français. La seconde et définitive conquête de la Guyenne eut lieu en 1452-1453 (Cf. de Beaucourt, Charles Vif, V, p. 40 et 261.)
[1477] LIVRE VI, CHAPITKE I 3
combatre comme l'on feit à [AJguinecourt'' ' ; et y eust bien procédé plus saif^ement, si là feust venu, comme avez peu veoir par la manière qui s'en depescha à la venue dudit roy Edouard. Ainsi ledit seig-neur veoit bien qu'il failloit bien qu'il s'entremist avecques ledit roy d'Ang-leterre et avecques ses prouchains, lesquelz il sentoit enclins à entretenir la paix et à prendre de ses biens. Pourquoy payoit bien la pention de cinquante mil escuz qui leur rendoit h Londres : eulx l'appelloient tribut. A ses prouchains serviteurs en payoit quelque seize mil, c'est assavoir au chancelier, au maistre des roolles, qui pour ceste heure est chancellier ', au chambellan, le seigneur de Hasting'uez, homme degrant sens et vertu et de garant auctorité avecques son maistre, et non sans cause, car il l'a voit bien servy et loyaulment ; à mcssire Thomas de Montg-omery ; au seigneur de Hauart, cjui puis a esté, avecques ce mauvais roy Richard, duc de Norfolc •* ; au grant escuyer appelle maistre Chêne ^; à maistre Ghalangier'' ; au marquis, fîlz de la royne d'Angleterre d'un précédant mariage ^ ; et très grans dons k tous qui venoient devers luy. Encores qu'ilz vinsent avecques commissions ruyneuses ', si les despescheoit il avecques si bonnes parolles et avecques si beaulx presens qu'ilz s'en alloient contans de luy. Et encores (jue aulcuns congnoissoient qu'il le feist pour gaigner temps et
h) Af;incourt B, èdil; Joincourl A. — /) roigneuses A ; avecques causes ruyneuses et commissions éd. Ch. ; commissions ri},'oureuses E. V. S., /). : vigoureuses éd. Leng.
1. A Azincourt, en cflet (25 octobre 1415), les gens d'armes français des deux premières << batailles » quittèrent leurs chevaux et raccourcirent leurs lances pour combattre à pied. Pesamment armés et enfonct'îs jusqu'à mijambes dans les terres labourées, ils furent assommés sur place par le» archers d'FIenri V.
2. John Morton, archevêque de Cantorbéry (6 octobre 1486), fut nommé chancelier d'Angleterre le 6 mars 14S7.
3. John Howard fut créé duc de Norfolk, le 28 juin 1483 (cf. ci-dessus I, 2901.