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Mémoires

[1674] Xje roi Michel étant niort vers la fin à,e Tannée 1673, on convoqua la diète pour l'élection, et Touverture s'en fit le vingtième avril 1674. Le vicechancelier fut élu maréchal de^la diète ^ et il y eut de grandes contestations entre les Polonais' et les Lithuaniens, les derniers voulant qu'on exclA entièrement tous ceux du pays qu'ils' nomment piasti. Les mêmes cabales qui avoient agité la précédente diète se renouvelèrent dans cellcTci. L'évêqiie de Marseille, ambassadeur de France , recommanda le duc de Nèuhourg ^ et l'ambassadeur de l'Empereur parla en faveur du prince Charles de Lorraine. Le Czar fit aussi des brigues en faveur de son fils ^ et le roi de Danemarck fit faire des offres considérables, si l'on vouloit élire le prince Georges son frère. Les esprits étoient disposés pour le duc de Neubourg ^ mais on vouloit qu'il épousât la reine Eléonore, veuve du feu Roi. La proposition en fut faite à cette princesse le 18 mai par quatre évêques. La Reine , qui ne faisoit rien que par le conseil du chancelier Patz, et suivant les T. 59. I

instructions des ministres de la cour de Vienne , répondit qu^elle avoit dans la diète des personnes qui prendroient soin de ses intéjréts.

André Trczbicki ^ évêque de Cracovie , qui dans cette députation avoit porté la parole , s'adressa au chancelier, et tâcha de l'engager à favoriser l'élection du duc de Neubourg^ mais il n'en put tirer d'autre réponse sinon qu'il étoit homme de parole, et qu'ayant voué ses bons offices au prin<^ Charles de Lorraine, il ne pouvoit se départir de cet engagement. L'ambassadeur du prince de Neubourg eut avec lui une entrevue à Belvéder, et lui représenta l'avantage qu'il pouvoit tirer pour toute sa famille de cette élection; mais il n'en fut point touché. Sa femme même, quoique française, et quelques avantages qu'on pût lui |)roposer, ne voulut jamais entrer dans le parti de sa nation. Elle- étoit sœur du comte de Mailly; et étant passée en Pologne avec la reine Marie-Louise, cette princesse en avoit fait sa dame d'honneur. Après la mort de sa maîtresse , elle passa dans la même qualité au service de la reine Eléonore, et demeura tellement attachée à ses intérêts , que rien ne put l'ébranlelr. Cependant toutes les mesures qu'elle et le chancelier son mari purent prendre se trouvèrent entièrement rompues ; et s'ils parvinrent à traverser l'élection du duc de Neubourg , ils ne purent faire réussir celle du prince Charles de Lorraine. Le prince de Coudé fut sur le point de profiter de cette division, et si Tévêque de Marseille eût bien appuyé ses intérêts, il auroit iété sûrement élu -, mais ce prélat s'étant déclaré pour ïean Sobieski, qui avoit beaucoup de partisans dans la diète , toutes les voix se réunirent en sa faveur. Jean

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Sobieski, qui fat Jean iii^ avoit été très-bien fatit dans sa jeunfeaise^inais ées débauches excessives Tavoient tellement fût grossir , qu'il lui falloit alors utié table qui fût échancrée pour placer son ventre. Havoit d'ailleurs fortbotine mine . Il avoitétéatissi galantque brave; et avant son élection il étoit la terreur des Turcs. De^ puis il leur fit même assez voir qu'il étoit toujotii*s le même, lorsqu'il les défit dans la plaine de Calemberg, et qu'il les chassa de devant Vienne. Dans Je temps que je l'ai vu, il étoit devenu si pesant qu'il étoit ihcàpable d'agir. Il se laissoit entièrement gouverner par sa femttie : quoique àvaftt d'être roi de Pologne il eût beaucoup de maîtresses, depuis son élection il les lui aVoît toutes sacrifiées, et n'ôsoit plus entretenir aucune femme en particulier, de peur de lui donner de l'ombrage. Autant dans sa jeunesse il aToit été Hbéral , autant il étbit devenu avare : il amassoit tous les jours pour assurer la couronne au prince Jacob son fils, et ne paroissoit occupé que de cet objet. Dans cette Vtte, il avoît voulu le marier avec la princesse de Rad^iviril, qui avoit de grands biens et de grandes alliances ; mais l'Empereur avoit traversé ses desseins. Cependant quoique la cotti" de Vienne eût mis tout en usagé pour le contraindre à abdiquer, dans l'espérance déplacer sur le trône le prince Charles de Lorraine, Sobieski désiroît beaucoup f alliance de l'Empereur , et- aurôit bien voulu obtenir raréhiduijhessesa fille pour le prince Jacob, ta Reine, femme-de Sobiéski, étoit fille du marquis d'Ar- <{ftiên, Colonel dei cent-siïiisses de Monsieur, frétée unique duRoi. Elle passa en Pologne avec la reine Marie-Louise, dont sa mère avoit été gouvernante. C'étoit alors une fort belle personne : elle avoit la

taille fine, le port majestueux, le teint éclatant, les yeux pleins de feu, et le regard fier. Elle fut mariée en premières noces avec le chancelier Zamoski. Aprèà la mort du chancelier, la Reine lui fit épouser Sobiéski, à qui en faveur de ce mariage on donna la charge de grand maréchal, qui avoit été ôtée au prince de Bormiski. Cette princesse aVoit beaucoup d'ambition, et désiroit ardemment de pousser sa famille en France^ mais comme ïe marquis d'Arquien son père n'avoit pas les tàlens nécessaires pour obtenir les dignités dont elle vouloit qu'il fût revêtu, elle le fit venir auprès d'elle, et je le vis en Pologne. Sa sœur fut mariée au marquis de Béthune , depuis ambassadeur en cette cour, où il a resté fort long-temps. La marquise de Béthune étoit petite, mais elle avoit la taille bien prise , le tour du visage rond , le teint blanc et peutêtre pâle, les yeux petits, mais pleins de feu : elle avoit été fille d'honneur de Madame^ i^. Elle étoit fort dpace, obligeante , et protégeoit tous les Français qui étoient alors en Pologne.

Le chancelier Patz avoit l'esprit élevé, et une éloquence naturelle qui persuadoit presque toujours. U étoit ambitieux, imposant, attaché à ses opinions, ennemi de la résistance , bon ami , et inviolable dans ses proiïiesses. ' .

Le prince Démétrius, petit maréchal, étoit brave, ardent, ambitieux, fort aimé des troupes. H' eut avec le Roi, dans le temps que celui-ci étoit grand maréchal , des démêlés qui partagèrent toute la cour ^ mais depu^is l'élection de Sobieskt il marqua beaucoup de

' (t) De Madame : Henriette «rAngleterre, femme de Monsieur, fièrc du Roi. > '

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zèle pour ses intërâts, et fut toujours soumis à ses ordres.

Michel Patz, grand général de Lithuanie, palatin de Smolensk , et sénateur du royaume , étoit bravé , et entendoit bien la guerre; mais il avoit Tesprit remuant et capricieux.

André, eomte.de Morstin, grand trésorier, et sénateur du royaume, étoit homme d'esprit, parioit plusieurs langues, et aimoit les lettres. Il fut disgracié pour n^avoir pu bien rendre ses comptes, et il se retira en France, où il est. encore dans le temps où j'écris.

Je me disposois à retourner en France lorsque je reçus ordre de me rendre auprès du comte de Tékély, chef des mécontens de Hongrie. Ce comte pouvoit être alors âgé de dix-huit ans-, il étoit fils d'Etienne Tékély de Kesnarch , comte et grand officier héréditaire d'Avowa, baron de Schaiffoire , qui étoit fort attaché à la confession d'Ausbourg, et qui possédoit plus de trois cent mille livres de rente. Comme ce seigneur avoit eu beaucoup de part à la première révolte de Hongrie , l'Empereur envoya les généraux de Spork et de Heister assiéger Avowa, qui étoit le lieu dé sa résidence* En vain il offrit de se. justifier ^ et il eut beau protester qu'il n'avoit jamais rien su de la conjiuratibn de Hongrie, on lui déclara que l'Empereur souhaitoit qu'il reçût garnison dans ses forteresses, avec menace, s'il le refusoit, de le. traiter efn rebelle. Tékély ne voulut pas exposer-cette place à être ra^ée s'il attendoit qu'elle fût prise, ei il se soumil à la volonté, de l'Empereur. Il fit cependant évader le comte Emerio Tékély son fils unique en habit

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de paysan, et le confia à deux gentilshommes déguisés de la même façon. On le fit passer au travers des bois pour le conduire en Transylvanie, d'où il gagna la Pologne en habit de fiUe. Son père étant mort peu de temps après, TEmpereur confisqua tous ses biens, et on enleva de ses châteaux des trésors immenses en or, en argent, en pierreries, et en meubles précieux. he jeune comte Tékély ne sauva des débris de sa fortune que les biens de la comtesse de Thurlo sa mère, fille et héritière d'Emeric de Thurlo , palatin de Hon^ grie^ seigneW fort riche. Tékély professoit la religion calviniste^ il avoit beaucoup d'esprit, et une grande facilité de parler. Après une retraite de plusieurs années en Pologne , il retourna en Transylvanie , où le prince Abaffy lui dcmna de l'emploi dans ses troupes.

• Ce fut dans ces circonstances que je passai le mont Krapàck , et que j'entrai en Transylvanie. Cette province , qu'on appeloit autrefois la Dace Méditerraiiée, a pour bornes, au levsmt , la Yalachie et la Albldavie ; au couchant, la haute Hongrie et une partie de la Yalachie ^ au midi et .au nord, la Russie rouge, S<m étendue est d'environ cent soixante-et-dix milles d'Al-' lemagne , de l'est à l'ouest *, nuds eUe n'est pas à beau^ coup près si grande du nord au sud. Quelques*uns la divisent par ses comtés 5 d'autres par trois sortes de peuples qui l'habitent, et qui sont les Saxons , les Hongrois, et les Siculiens ou Bulgare^. Ceux-ci, descendus des anciens Huns, étant chassés de la Pai^ nonie où ils s'étoient établis, occupèi^nt la partie quiest côntiguë à ta Moldavie et à la RtÉdsié^ nommée Siculie ou Bulgarie. Les Hongrois sont étaUis sur les

bords de la Mavisch, el les Saxons possèdent le reste, où est compris le comté de Nosterland^ qui est au nord du cdlë de la Hongrie, et le quartier de Land&ordemwal , qui est au sud du côté de la Yalachie. L'air de ce pays est fort intempéré -j ce qui fait que les chaleurs y sont excessives pendant Tété, et que Thiver y est très-rigoureux. Le terroir est cependant très-fertile : il produit le meilleur froment de l'Europe^ et les vins qu'il porte ont autant de force que de délicatesse. Les montagnes fournissent des mines d'or, d'argent, de fer et de sel : on en tire aussi un certain bitume dont la substance la plus solide sert à faire une cire bonne*, et aussi propre à éclairer que celle des abeilles. Les bois sont peuplés de cerfs , de diâms, d'ours, de buffles et de chevaux sauvages dont le crin traîne jusqu'à terre. Les rivières y sont poissonneuses; mais leurs eaux ne sont pas saines y parce qu^ellès passent par des mines d'alun et àa mercure qui leur communiquent une qualité maligne : elles causent la colique et la sciatique , comme les vins engendrent la gravelle. Plusieurs de ces rivières ont de l'or mêlé à leur sable. Telles sont entre autres la Grisio, nommée jautrement Aramas, Aranias et Aragnes : Tor qu'on en tire produit au prince dé Transylvanie cinquante mille écus de revenu. La Transylvanie portoit autrefois le nom d'Erdel/y^éû mot hongrois erdot^ qui signifie forêt. Busbec et d'autres sayans prétendent que les Transylvains sont une colonie de Saiions que Charlemagne envoya dans la IMâce. Les Hongrois qui ont occupé une partie de <^te province proviennent des anciens Huns, qui, sortis de la Scythie soUs la conduite d'Attila, se ré-

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