‹ MémoiresChapitre 6 sur 6 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

en obtint tout ce qu*il désira pour lui et pour ses amis ; mais bientôt il se lia avec les ennemis du ca^ dinal , et s'appliqua à le desservir auprès de la Reine. Ses premières tentatives n'ayant pas réussi, il essaya d'alarmer la Régente en lui rapportant et lui écrivant tous les bruits, même les plus absurdes, que les mëcontens faisoient courir sur Ses longues et fréquentes conférences avec le ministre;. et, si on en croit ses Mémoires, il lui adressoit à ce sujet avec un incroyabk pédantisme les remontrances les plus ridicules. Anne d'Autriche, naturellement bonne, excusoit ces démarches , au moins inconsidérées, dans un ancien se^ viteur qui lui avoit donné de grandes preuves de dévouement lorsqu'elle étoit malheureuse 5 et il paroît que Mazarin fermoit aussi les yeux sur ces attaques, qui à la vérité lui causoient peu d'inquiétude.

En 1645, La Porte prit ses fonctions de valet de chambre du Roi, lorsque Louis xrv, ayant atteint sa septième année , fut mis entre les mains des honunes. Il fit son service avec zèle; mais, outré du mauvais succès des démarches qu'il avoit faites jusqu'alors, il haïssoit encore davantage Mazarin. Ayant échoué auprès de la Reine mère , il mit tous ses soins à prévenir contre lui l'esprit du jeune prince -, il y travailla avec persévérance pendant plusieurs années , en évitant toutefois de se compromettre. « Nonobstant to» <c les soins des surveillans , dit-il dans ses Mémoires, <( je ne laissois pas de frapper de petits coups si à prcK- « pos dans les heures où je n'étoîs observé de pe^ « sonne , que le Roi avoit conçu la plus forte aver- <( sion contre le cardinal , et qu'il ne le pouvoit souf- <( frir, ni lui, ni les siens. »

U rapporte ensuite pluaieurs anecdotes qui, ^i elles sQHt vraies, donneroient lieu de croire qu'eu efiet à cette époque Loui^xiv ëtoit loin d'aimer le cardinal. Les choses restèrent dans cet état jusqu'en i653, La Porte servoit par quartier ^ la Heine lui fit défendre de reprendre son service au commencement d'avril : bientôt après il reçut ordre de se défaire de sa charge. On trouvera dans ses Mémoires la cause de 3a disgrâce ; dn^verra que la haine le fit agir sans prudence et sans ré0exion, et qu'il se perdit lui-même en croyant perdre Mazarin.

Après la niort du cardinal, il écrivit à la Reine mère, ainsi qu'au Roi. En lisant ces deux lettres, qu'il rapporte textuellement dans ses Mémoires, on n'est pas étonné qu'il ne lui ait été fait aucune réponse.

Nous avons dit au commencement de cette Notice que La Porte de^endoit d'une ancienne famille noble qui avoit dérogé. U s'étoit fait réhabiliter sous la régence*, mais comme il y avoit eu à cette époque beau^ coup d'usurpations de noblesse , Louis xiv cassa toutes les lettres qui avoient été expédiées pendant les troubles. La Porte étoit fondé à demander de nouvelles lettres : le Roi les lui accorda en 1666, et lui rendit les entrées dont il jouissoît lorsqu'il étoit en fonctions; mais il lui fit défendre expressément d'entrer en explication sûr ce qui avoit causé sa disgrâce. Quoique cette défense dérangeât les projets de La Porte, qui se flattôit toujours de l'espoir de reprendre sa charge ou de la faire avoir à son fils (0, il se résigna. U vit

(i) Son fils Gabriel de La Porte mourut doyen du parlement de Paris en 1780.

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le Roi plusieurs fois, en fut accueilli avec bonté, fut présenté à la Reine-, et après avoir séjourné quelque temps à la cour, il la quitta pour n'y plus revenir : il mourut en 1680 , à ïige de soixante-dix-sept ans. Pendant qu'il avoit été attaché à la reine Anne d'Autriche et au jeune Roi , il s'étoit concilié l'estime de toutes les personnes qui avoient eu des relations avec lui ; madame de Motteville en parle d'une manière honorable (ï\

Quoique La Porte n'ait jamais pris aucune part aux affaires publiques, il étoit nécessaire de rappeler les principales circonstances de sa vie, afin de pouvoir faire remarquer l'influence qu'elles ont dû avoir sur les opinions qu'il a émises dans ses Mémoires, Empri^ sonné et exilé sous le ministère du cardinal de Richelieu, trompé dans ses espérances, privé de sa charge, repoussé de la cour sous celui de Mazarin , il a pa d'autant moins être impartial à l'égard de ces deux ministres, que pendant toute sa vie il a été lié d'amitié et d'intérêt avec leurs ennemis les plus acharnés. Trop honnête homme pour les calomnier sciemment, il est toujours disposé à considérer comme vrai tout ce qui peut être contraire à eux ou à leurs partisans, et à donner l'interprétation la plas défavorable à leurs actions; il ne cherche pas à dissimuler combien il éprouve de ressentiment du mal qu'ils lui ont fait, U déteste encore plus Mazarin que Richelieu ; et on remarque que malgré son dévouement bien sincère pour Anne d'Autriche , il cesse de la traiter avec ménagement Iprsque ce ministre esta la tête des affaires.

(1) ployez les Mémoires de msidame de MottcTille, qui font partie de cette série, pasuni.

SUR P. DE LA PORTE. agt

Dans tout ce qui n'a pas de rapport aux deux mi^ nistres , il raconte naïvement les événemens dont il a ëté témoin, ou qui soi^t parvenus^ sa connoissance. Le lecteur pourra donc facilement distinguer dans les Mémoires de La Porte lés parties qui sont vraies , et par conséquent intéressantes, de celles où l'auteur, aveuglé par la haine et par la passion, n'a plus droit à ii^spirer la confiance.

Nous devons faire observer encore que La Porte étoit fort âgé quand il a écrit ses Mémoires; qu'il n'avoit conservé aucune note, çt que souvent il n'avoit plus qu'une idée confuse des faits, surtout lorsqu'ils ne le concernoient pas personnellement : aussi commet-*il quelquefois des erreurs assez graves en racontant des événemens dont les circonstances sont bien connues , et ne peuvent être révoquées en doute. Nous citerons pour exemple la relation qu'il fait de Isl Journée des dupes. Après avoir dit qu'au retour du voyage de Lyon Marie de Médiçis se déclara ouvertement contre le cardinal de Richelieu , et que toute la cour alla s'offrir ^ elle, il ajoute que la Reine mère accompagna Louis xiii à Versailles, afin de l'entretenir plus commodément-, que le cardinal de Richelieu y alla , d'après le conseil du cardinal de La Valette ; qu'il entra hardiment dans la chambre où le Roi et sa mère étoient seuls; qu'il mit Marie de Médicis dans un si grand désordre, iqu'elle ne put ni l'accuser ni même se défendre ; et qu'ainsi il fut aisé au cardinal de dissiper les desseins de la cabale formée contre lui. Tout le monde sait que la scène dont parle La Porte eut lieu au Luxembourg, et non pas àVersaillesCO; que l'arrivée inattendue du

(i) ^. Mém, de Fon|cnay-Mareuîl , i" srfr. de cette CoU,, t, 5f , p, 17^.

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cardinal irrita Mari^ de Mëdicis, mais ne Tempécha pas de lui tenir tête : qu*après le départ du Roi ponr Versailles cette princesse se crut tellement assurée du triomphe, qu'elle resta au Luxembourg, où elle perdit un temps précieux à recevoir les félicitations de toute la cour ; que Richelieu , soit de son propre mouvement , soit de Tavis du cardinal de La Valette , profita d^ cette faute pour aller trouver le Roi à Versailles , et qu^il y reprit tout son ascendant sur Tesprit du monarque.

Cette inexactitude et d'autres semblables n'ont ps une grande importance dans les Mémoires de LaPorte, parce qu'on doit les lire plutôt pour connoltre Fintërieur de la cour pendant les dernières années du règne de Louis xm et les dix premières années du règne de Louis xiT, que pour y étudier les faits historiques.

L'auteur rapporte quelques anecdotes curieuses, mais en général il parle beaucoup trop de lui; et comme tout ce qu'il a dit et fait n'a jamais eu la moindre influence sur les affaires de l'Etat ni sur les intrigues de )a cour, on voudroit qu'il se fût borné à raconter ce qu'il a vu ou appris. On regrette surtout qu'ayant été placé auprès de Louis xiv encore enfant, il n'ait donné presque aucun détail sur la manière dont ce prince a été élevé, sur ses études, sur ses dispositions, sur le caractère qu'il annonçoit^ et on éprouve une sorte d'impatience lorsqu'au lieu de s'occuper de ces détails, qui auroient tant d'intérêt, La Porte ne s'arrête la plupart du temps qu'à des circonstances frivoles qui lui sont personnelles. Ses Mémoires sont done loin d'offrir tout ce qu'on devoit s'attendre à j trouver -, le style en est lâche et incorrect , mais Tau-

teur ne manque pas d'une certaine malice dans ses récits, et il a parfois des traits assez piquans.

Dans la préface de l'édition de 1755 (0, la seule qui ait été publiée , il est dit que les Mémoires ont été trouvés dans les papiers d'un homme de lettrés décédé depuis peu de temps , et qu'on n'y a corrigé que quelques endroits où le sens péchoit manifestement. Suivant M. de Fontette (î») , le manuscrit original de ces Mémoires étoit en 1759 entre les mains d'une dame qui avoit épousé en premières noces un descendant de La Porte, et qui déclaroitque n'ayant jamais communiqué le manuscrit à personne , on n'avoit pu imprimer l'ouvrage que sur une copie faite furtivement. Il ne paroît pas qu'elle se plaignît qu'on y eût fait des altérations. Ainsi on peut considérer , à quelques corrections près, l'édition de 1755, que nous faisons réimprimer, comme étant le véritable texte de l'auteur.

(i*^ Un vol. în-ia^ Genève, sans' nom d*impriiiienr. — (i) Biblioth. Iiist. de France.

DE

Al^ à long-temps que j'ai eu dessein de faire une relation de toutes les aventures qui me sont arrivées à la cour 5 mais dans le temps que j'en avois la mëmoire encore fraîche cent choses m'en ont détourne ^ et présentement que j'ai ce loisir, ma mémoire ne me présente presque plus que des idées détachées, et dénuées de plusieurs circonstances dont il me seroit difficile de faire un ouvrage suivi. Malgré cela je ne laisserai pas d'écrire ce que je sais, et de l'assembler comme je pourrai, puisque mon intention n'est pas d'écrire pour le public, mais seulement de laisser à ma famille un portrait de ma vie.

[1624] L'an 1624 , il y avoit environ trois ou quatre ans que j'étois au service de la feue reine Anne d'Autriche, en la charge de porte-manteau ordinaire de Sa Majesté , lorsque le comte de Carlisle , que l'on appeloit alors milord de Haye, vint en France, en qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, demander Madame , sœur du Roi , pour le prince de Galles : il fut bientôt suivi de milord Riche , qui depuis ^ porté le nom de comte de HoUand, un des plus beaux hommes du monde , mais d'une beauté efféminée \ et l'année suivante le duc de Buckinghani, favori du même roi, vint en qualité d'ambassadeur extraor-

(linaire pour la conclusion de ce mariage, et pour conduire Madame en Angleterre. C'étoit Thomme du monde le mieux fait, et de la meilleure mine^ il parut à la cour avec tant d'agrément et de magnificence , qu'il donna de Tadmiration au peuple , de la joie et quelque chose de plus aux dames, de la ja^ lousie aux galans, et encore plus aux maris.

M. de Chevreuse épousa Madame au nom du prince de Galles , avec toute la pompe imaginaUe ; et eetté cérémonie eût été suivie d'un ballet que la Reine a voit étudié, sans la mort du roi d'Angleterre, cffû changea toute cette cérémonie eh deuil. Mais Madame tie fut pas long-^mps à se consoler de cette perte : un. royaume que lui dotinoit cette mort valoit bien un beau-père, outre qu'il nest pas permis aui personnes de cette condition de s'aifiigér long-temps, leurs personnel étant trop chères au phblic.

[i6!&5] M. et madame de Chevreuse la conduisirent en Angleterre ; la reine mère Mariis de Médicis, et ia reine régnante Anne d'Autriche, «l'accompagnèrent jusqu'à Amiens, où ces trois reines tinrent sur les fonts de baptême les trois enfans de M. de Chaulnes; Pendant qu'elles séjourtièrent en cette ville, elles furent logées séparément, n'y ayant point de maisoti dans la ville où trois reines pusseiit loger ensemble. La Reine ( Anne d'Autriche ) logea dans une maison où il y aVoit un fort grand jardin le long de la rivière de Somme ^ la cour s'y promenoit tous les soirs ^ et il y arriva une chose qui a bien donné occasion aux méctisâfiS d'exercer leur malignité.

Un soir que le temps étoit fort serein, la Reine, qui aimoit à se promener tard, étant en ce jardin, le

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duc de Buckingham la menoit, et milord Riche meuoit madame de Chevreiise. Après s'être bien promenëe, la Reine to reposa quelque temps et toutes les dameë aussi, puis elle se leva; et dans le tournant d'une autre allée où les dames tie la suivirent pas si tôt ^ le duc de Buckingham se voyant seul avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commehçoit à chasser la lumière, s'émancipa fort insolemmeilt jusqu'à vouloir caresser la Reine , qui en même tétnps fit uii cri , auquel tout le monde accourut.

Putange , éouyer de la Reine , qui la suivoit de vue , arriva le premier, et arrêta le duc , qui se trouva fort embarrassé ; et les suites eussent été dangereuses pour lui , si Putange ne l'eût laissé allet. Tout le itidndè arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut résolu d'assoupir la chose autant que l'on pôurroit.

La reine d'Angleterre, M. et madame de Ghe-vreuse partirent incontinent avec tous les Anglais pour Boulogne , où la flotte d'Angleterre étoit arrivée ; mais aussitôt il s'éleva une tempête qui les empêcha de s'embarquer pour l'Angleterre, et les arrêta huit jours, pendant lesquels nos deux Reines demeurèrent à Amiens. Gomme la Reine avoit beaucoup d'amitié pour madame de Chevteuse, elle avoit bien de l'im^ patience d'avoir de ses nouvelles , et surtout du sujet de leur retardement : la Reine ^ tant pour cela que pour mander à madame de Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce qiie l'on disoit de l'aventure du jardin , m'envoya en poste à Boulogne , où j'allai et revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y séjourna. Je portois des lettres à madame de Chevreuse , et j'en rapportois des réponses qui pA-

îg8 [iGaSJ mémoires

roidsoient être de grande conséquence , parce (|ue la Reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit , afin que rien ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chalcmpe d'Angleterre qui passa un courrier, lequel portoit des nouvelles si considérables , qu'elles obligèrent messieurs de Buckingham et de HoUand de les apporter eux^mémçsà la Reine mère. Il se rencontra que je partois de Boulogne en même temps qu'eux ; et les ayant toujours accompagnés jusqu'à Amiens , je les quittai à l'entrée de la ville.

Ils allèrent au logis de la Heine mère , qui étoit à l'évêché; et j'allai porter mes réponses à la Reine, avec un éventail de plumes que la duchesse de Buckingham, qui étoit arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que ces messieurs étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut surprise, et dit à M. de Nogent-Bautru qui étoit dans sa chambre : « Encore « revenus, Nogent! je pensois que nous en étions (( délivrés. »

Sa Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là. Après qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte de tout mon voyage , je m'en allai, et ne retournai chez elle que le soir assez tard : j'y trouvai ces messieurs, qui y demeurèrent beaucoup plus tard que la bienséance ne le permettoit à de» personnes de cette condition lorsque les Reines sont au lit; et cela obligea madame de La Boissière, première dame d'honneur de la Reine , de se tenir auprès de Sa Majesté tant qu'ils y furent ; ce qui leur déplaisoit fort : toutes les femmes et tous les officiers de

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la cliambre iie se retirèrent qu'après que ces messieurs furent sortis.

Le lendemain ils firent plusieurs allëes et venues chet Jla Reine mère et chez la Reine 5 ils prirent enfin côiigé, et s'en allèrent. Aussitôt que la reine d'Angleterre fut partie de Boulogne, nos deux Reines parti- ^ rent d'Amiens, et s'en allèrent trouver le Roi à Fontainebleau, qui ayant ëté averti de tout ce qui s'étoit passe, en conçut une très-forte jalousie, par la ma-> ligne interprétation qu'on lui fit de toutes ces choses, dont les ennemis de la Reine se servirent pour entretenir la division entre le Roi et elle •, mais la Reine mère ne put s'empêcher de rendre témoignage à la vérité, et de dire au Roi que tout cela n'étoit rien; que quand la Reine auroit voulu mal faire il lui aU-» i'oit été impossible, y ayant tant de gens autour d'elle qiii l'observoient-, et qu'elle n'aVoit pu empêcher que le duc de Buckingham n'eût de l'estime et même de l'amour pour elle. Elle rapporta de plus quantité de choses de cette nature qui lui étoieUt arrivées dans sa jeunesse. Ces raisons, quoique incontestables, n'é-^ teignirent pas la jalousie du Roi -, et il ne laissa pas d'ôter d'auprès de la Reine tous ceux qu'il crut avoir ^u part à cette intrigue.

Le 20 juillet , il envoya le père Seguirent son confesseur dire à madame Du Vernet, à Ribert, premier médeciii de la Reine, àPutange et à Du Jart, gentilhomme séi^vaht, qu'ils eussent à se retirer promptement de la cour. Ils obéirent tous, hors Du Jart, qui étoit pour lors en Angleterre, ou la Reine l'avoit envoyé savoir coÈnment la reine d'Angleterre et madame de Chevreuse s'étoient portées sur la mer, la Reine n'ayant

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pu mV envoyer parce que j'étois demeuré malade à Fontainebleau en y arrivant^ mais à son retour il eut ordre de se retirer. Pour moi , conlme je ne songeois qu'à me tenir prét^ suivant Tordre de la Reine, poiir aller en Angleterre savoir des nouvelles de madame de Chevreuse , quand j'aurois recouvré ma santé , aus^ sitôt qu'on saUroit que cette dame seroit accoucbéô, tout changea de face avant cela. Il fellut partir pour un voyage à U vérité moins long , mais bien plus Ùtcheux -, à quoi je ne m'attendois pas^ car n'ayant point été chez la Reine le JQur que tous les disgraciés eurent leur congé, à cause de mon indisposition, je n'appris cette nouvelle que sur le soir^ que Pecherât, chirurgien du corps de la Reine ^ me tenant saigner, me la Raconta , et me dit de plus qu'il couroit un bruit que j'étois du nombre des malheureux. Gela me fit faire uii effort : je me levai, et le lendemain j'allai au lever de la Reine, que je trouvai fort triste. Dans ce même temps le père Seguiretit viût chez elle pour la secondé fois, pour lui dire que le Roi vouloit qu'elle ôtât encore d'auprès d'elle un de ses domei^ tiques qui s'appeloit La Porte. La Reine me regarda fort tristement , et dit au père Seguirent qu'il ^t ata Roi qu'elle le supplioit de nomtner tous ceux qu'il vouloit ôter d'auprès d'elle , afin que ce ne fut plils ii recommencer.

Madame de La Boiséière prit aussitôt la conlimssion de me faire ce commandement ; ce <|ui surprit la Reine de voir qu'elle s'emjpressodt pour une affaire de cette nature. En effets elle me pressa bî vivement^ qu'il sembloit qu'elle rendoit un service considérable à l'Etat, et qu'il ne seroit pas en sûreté tant que je

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serois à Fontainebleau. Je ne pus obtenir d'elle que deux heures, tout malade que j'ëtois, et il fallut partir sans prendre congé de la Reine *, ce qui m'affligea beaucoup.

Lorsque je fus à Paris, Sa Majesté m-envoya quelque argent par Gaboury, avec un ordre à M. Feydau, intendant de sa maison, pour m'en donner encore i elle commanda à M. le comte d'Estaing, enseigne de sa compagnie de gendarmes, de m'y donner une place , qu'elle voulut que j'acceptasse , en attendant cpie les affaires s'accommodassent.

J'allai à Bar-sur-Aube , où la compagnie étoit en garnison; et là je fis une étroite amitié avec le baron de Ponthieu , qui en étoit guidon , laquelle ne me fut pas inutile dans une occasion qui se présenta pour servir la Reine , comme il se verra par la suite.

Aussitôt que je sus que madame de Ghevreuse étoit de retopr d'Angleterre , je revins à Paris , en intention de rentrer à la cour par son pioyen : elle me dpnna d'abord de l'espérance, et m'obligea même en 16:2^6 de faire le voyage de Nantes incognito; ce que je fis avec beaucoup de peine ^ n'osant paroltre que la nuit. Mai« la prison de messieurs de Vendôme à Blois, et la mort de M. de Ghalais à Nantes, firent voir à tout le monde qu'elle étoit bien éloignée d'être en état de faire la paix des autres \ qt ensuite «Ile-même eut ordre de se retirer de la cour, avec le ckoix d'aller avec madame la vidame d'Amiens , ou en Lorraine ^ et elle choisit ce dernier parti.

Noisis revînmes à Paris , où madame de Ghevreuse ne fut pas plus tôt arrivée qu'on apprit Tei^écution de M. de Chalais, qui fut fort cruelle, parce qu'ayant

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fait évader le bourreau , on fut obligé tle la faire fsdre par un soldat, qui le massacra de telle sorte qu'il lui donna yingt-^eux coups avant de l'achever. Madame de Chalais sa mère monta sur Téchafaud, et l'assista courageusement jusqu'à la mort.

On parla diversement de son crime : les ans disoient qu'il avoit voulu tuer le Roi , et que la Reine, qui étoit de ce complot , devoit épouser Monsieur 5 et ceux qui ont eu cette imagination l'ont poussée jusqu'à dire que plusieurs fois M. de Chalais , étant maître de la garde-robe , avoit tiré le rideau du lit du Roi comme il dormoit, pour exécuter son dessein-, et qu'il en avoit été empêché par un certain respect qui lui arrétoit le bras lorsqu'il envisageoit Sa Majesté. Tout cela est ridicule -, et ce qui fait voir la fausseté de ce discours, c'est que le. maître de la garde-robe ne demeure pis dans la chambre du Roi pendant qu'il dort , mais le premier gentilhomme de- la chambre ou le premier valet de chambre, lequel ne sort jamais lorsque le Roi est au lit. D'autres disoient plus vraisemblablement que M. de Chalais avoit Conseillé à Monsieur de prendre le parti des huguenots pour empêcher son mariage avec mademoiselle de Montpensier, qui 6^ fait à Nantes peu de jours avant la mort de M, de Chalais.

Le Roi eut soupçon que la Reine étoit de cette cabale -, car, avant de partir de Nantes , Sa Majesté tint un grand conseil avec la Reine mère et M. le cardinal da Richelieu, où la Reine fut mandée. Je ne sais pas précisément ce qui s'y passa ^ mais je sais bien que le Roi lui fit donner un petit siège pliant, et npn pas un fauteuil , comme si elle eut été sur la selr

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lette , et elle frit interrogée comme une criminelle, La Reine mère la consola néanmoins , et les choses s'^doucirent.

Madame de Chevreuse eut dessein de me mener avec elle en Lorraine ^ mais comme je ne voulois pas quitter le poste où la Reine m'avoit mis, je m'en retournai à l'armée aussitôt qu'elle fut partie, et n'en revins que l'année suivante 1627.

En arrivant à Paris j'appris que Madame étoit accouchée d'une fille , et qu'elle étoit en grand danger : elle mourut deux jours après, et l'on vit périr tant de belles espérances qu'elle pouvoit avoir se voyant grossç et la Reine sans enfans •, ce qui lui attiroit une cqur qui donnoit de la jalousie à la Reine. Sa Majesté la fut voir inhumer à Saint-Denis incognito ^ et il y a eu des gens assez méchans pour dire que cette démarche étoit un eflPet de la joie qu'elle avoit de cette mort-, binais cela est sans apparence à son égard : et quand elle n'auroit pas été aussi pieuse qu'elle étoit, son es-^ prit étoit si éloigné de la vengeance, que je me suis étonné cent fois comment elle a pu pardonner à ses {dus grands ennemis lorsqu'elle a eu le plus de pouvoir de les perdre.

[1628] En 1628, le Roi fut fort malade à Villeroi, où la Reine l'étant allé voir, M. d'Humières, premier gentilhomme de la chambre en année, la fit entrer sans demander, ne croyant pas que le com-*^ mandement qu'on lui avoit fait de ne laisser entrer personne s'étendît jusqu'à la Reine. U eut ordre de se retirer-, ce qui fit voir que le Roi n'étoit point encore revenu de l'affaire de Nantes. Le Roi s'en retourna à L» Rochelle aussitôt qu'il fut guéri pour en continuer

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le siège, et là M. le cardinal de Richelieu lui de* eoui^rit une ligue qui s'ëtoit faite pendant sa maladie entre le roi d'Angleterre, les ducs de Lorraine, de Savoie, de Bavière, et rarchiduchesse. Madame de Ckevreuse ëtoit de cette intrigue , qu'elle apprit à la Reine , à qui elle ne déplut pas à cause de la manière dont elle ëtoit traitée. Le roi d'Angleterre, qui y avoitété engage parie duc de Buckingham, qui vonloit par ce moyen prendre sa revanche du mauvais i succès que les Anglais avoient eu dans l'île de Rë, 1 envoya pour conclure cette ligue milord Montaiga, depuis catholique , prêtre , abbé et dévot , vers tous ces princes. M. le cardinal envoya ordre de la part du Roi à M. de Bourbonne, dont la maison est sur les frontières du Barrois, par où devoit passer milord Montaigu, de le faire observer, et de Tarrôler sH pouvoit-, ce qu'il exécuta de cette manière.

Il fit déguiser deux Basques qu'il avoit en compagnons de métier, qui couroient le pays, lesquels suivirent partout milord Montaigu, tantôt de près, tantôt de loin , ainsi que la commodité le leur permettoit , et qu'ils le jugeoient à propos. Pour ne lui pas donner de soupçon lorsqu'il fut dans le Barrois à son retour, et qu'il approcha le plus près de la frontière de France et de la maison de M, de Bourbonne, m de ses Basques le vint avertir : aussitôt, avec dix oa douze de ses amis , il se rendit à son passage , et l'arrêta avec un gentilhomme nommé Okenkam, et un valet de chambre dans la valise duquel étoit tout le traité de cette ligue. Il les mena souper à Bourbonne, et de là coucher dans lei château de Coiffy, qui est assez bon pour n'être pas pri^ d'insulte -, et comme

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Ton craignoit les troupes de Lorraine, qui ëtoient en grand nombre dans le Barrois, les troupes de Bourgogne et de Champagae eurent ordre de s'y rendre , pour de là conduire ce prisonnier à la Bastille ; et la compagnie des gendarmes de la Reine ^ où Sa Majesté n^'avoit mis , fut du nombre de ces troupes.

Cette nouvelle mit la Reine en une peine extirême, craignant d'être nommée dans les papiers du milord^ et que cela vei\ant à être découvert, le Roi, avec qui. elle n'étoit pas encore en trop bonne intelligence, ne la maltraitât, et ne la renvoyât en Espagne, comme il ayroit fait assurément) ce qui lui donna une telle inquiétude ^ qu'elle en perdit le dormir et le manger;

.Dans cet einbarras, elle 6e souvint que j'étois dans sa compagnie de gendarmes, qui de voit être du nombre des troupes commandées pour la conduite du mir lord 5 c'est pourquoi elle s'informa à Lavau où j'étois^ et par bonheur étant venu passer le carême à Paris , il me trouva, et me conduisit après minuit dans .la chambre de la Reine, d'où tout le monde étoit retiré. Elle me dit la peine où elle étoit, et que n'ayant perrsonne à qui elle se put fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois en cette occasion ayeCiaf-. fection et fidélité ^ que de ce que je lui ràpporterois^ dépendoit son salut ou sa perte : elle me dit tgûte l'affaire, et qu'il falloit que je m'en allasse à sa compagnie, où, dans la conduite que nous ferions, de milord Montaigu, je ferois en sorte de lui pai^^f et à^ savoir de lui si, dans les papiers qu'on lui ayoit pris,, die n'y étoit point nommée ; et qup si d'aventure il étoit intqrrogé lorsqu'il seroit à la Bastille ^ et pres^; de nemmer tous c^ni^ qu'il savpit avoir eu cQniicfis-v T. 59. ao

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sanôe de cette ligue, il se gardât bien de la nommer. Ensuite elle me fit beaucoup de belles promesses à h manière des grands lorsqu'ils ont affaire à des petits; de sorte que je partis sans attendre lé jour.

J'arrivai à Coifiy comme les troupes en partoient, au milieu desquelles ëtoit milord Montaigu sur un petit bidët , sans ëpëe et sans éperons ; et j -appris qu'on a voit mande à celui qui commandoit les troupes de Lorraine dans le Barrois qu'au sortir de Coifiy on tiréroit deux volées de canon du château pour signal qu'on emmenoit le prisonnier, et que s'ilis avoient d^essein de s'y opposer on les attendroit ^ ce que l'on fit , car on se mit en bataille , et on leur donna assez de temps pour leur donnei^ moyen de le secourir : mais elles ne sortirent point de leuirs quartiers, et nous marchâmes avec huit ou neuf cents chevaux commandes par messieurs de Bourbonne et de Boulogne son beau-père.

Lorsque j'arrivai à Coifiy, lé baron de Ponthieu, guidon de ma compagnie, duquel j'ai parlé ci^lessus, qui étoit fort serviteur de la Reine , se douta bien que la diligence avec laquelle j'étois venu avoit un autre objet que d'être à la conduite du prisonnier; et même il m'en témoigna quelque chose , à quoi je ne contredis point, car j'avois affaire de lui pour me faciliter l'approche du milord, qui étoit fort observé. H me retint auprès de lui ^ et comprenant bien en quoi il me pourrôit servir sans m'en demander davantage, il né voulut point que j'allasse m quartier de la compagnie , pour mé donner lieu de demeura* lous les soirs avec le prisonnier, que Ton faisoit jouer souvent avec 'H. de Bourbbnne et les <^eiers des troupes qui le-conduisoient. Je ne manquois pas un soir de

DE P. DE LÀ POETE. [l6!x8] So^

me trouvei* à son logis*, et le milord m'ayant aperçu et reconnu, se douta hieii que jétois venu pour lui parler, et: que la Reine étoit en peine; mais il n^ aroit pas moyen que je hii parlasse sans hasarder dé tout perdre : le baron dé Ponthieu nous observoit, et! fut enfin confirme dans Fopinion qu'il avoit eue d^^ bord que j'ëtois venu pour parler au milord; et croyant rendre un service à la Reine, sans savoir quel il étolt, un soir qu'il manquoit tm quatrième à ces messieurs pour jouer au reVersi, il mexd^nânda si je savois ce jeu*, et lui ayant dit que je le savois un peu, il mé fit asseoir entre lui et le milord, qui en fut ravi , et qui aussitôt me marcha sur le pied. Je lui rendis surle^amp son compliment de la même manière ^ puis nous jouâmes; et étant apprivoisés, il ^t sujet de Bie parler tous les jours, et ainsi nous accoutumâmes^ tous les surveillans à mon visage sans qu'ils se ddutassoQt de rien. Je lui dis la peine où ëtoit la Reine : à cala il me l'épondit qu'elle n'étoit nommée ni dir0Ctement ta indirectement dans les papiers qu'on lui a^pit pris, et m'assnra que s'il étoit interrogé, il né 4îroit jamais rien qiii lui pût nuire, quand même oiï te d^roit faire mourir. Ce fut assez. Je continuai toi^o^jUPS à me trouver les soirs pour voir jouer côé ]qpi0ssieûrs^ afin que rien ne parût affecté^ et quoique j6 $iispe l'impatience où étoit la Reine , je ne voulus poiAl prendre les devsms , de peur que cela ne fût re* marqué. Je suivis toujours le coûvoi ; et étant arrivé à P$y^ te jour du vràdredi saint, on mit le prison* Itt^ à la Bastille, et je fus ramené par Lavau la nuit ail Louvrâ. Je trouvai la -Reine fort affligée^, et extré^ mement ennufyée de la longueur de mon voyage ] mais

ao.

3o8 [1628] MEMOIRES

après lui avoir rendu un compte exact, lui avoir faif entendre que la chose étoit fort dëlicate , et particulièrement à un homme chassé de la cour; qu'après avoir parlé à milord Montaigu je n'avois pas osé quitter la. compagnie pour la venir ôter de peine , de peur de donner à connoître que je n'étois allé que pour cela, elle approuva ma conduite. Mais après que je lui eus dit la réponse de Montaigu, elle tressaillit de joie, et me réitéra toutes les belles promesses qu'elle m'avoit faites avant de partir , me disant que ce service étoit le plus grand et le plus important qu'on ki pût jamais rendre.

La découverte de cette intrigue et la prise de La Rochelle dissipèrent tous les desseins des princes ligués , et milord Montaigu demeura encore quelques années à la Bastille.

[1629] L'année suivante, qui étoit, ce me semble, 1629, ^^^ affaires de Lorraine se brouillèrent-, et pour les pacifier, M. de Ville, frère de M. de Bourbonne, dont nous avons parlé, alloit sans cesse de Lorraine à la cour , et de la cour en Lorraine , sans pouvoir rien faire-, si bien que la négociation étant cessée, le duc de Lorraine, mal informé de ce qui se passoità la cour contre lui, donnoit dans tous les panneaux qu'on lui tendoit. La Reine ^ poussée par l'inclination qu'elle avoit pour madame de Chevreuse , et par pitié pour ce pauvre prince, à qui elle sa voit que ces choses arrivoient par les artifices de M. le cardinal leur ennemi commun, chercha toutes les voies de robliger, en lui donnant tous l^s avis qu'elle pouvoit ; et pour cela elle mie fit chercher par Lavau. U lui fut aisé de me trouver, car j'étois demeuré hialad^ à Paris, et

je ne faisois que commencer à sortir de la chambre quand il me vint dire qu'il falloit aller au Louvre à rheûre ordinaire, où la Reine me dit qu'elle vouloit avertir le duc de Lorraine d'une chose fort importante ; mais qu'il falloit qu'il reçût sa lettre avant que La Mazure, qui y ail oit de la part de la Reine mère, y arrivât ; et que si je le réncontrois au retour, je prisse bien garde d'être reconnu. J'arrivai à Nancy, je donnai mes lettres, j'eus réponse, et j'ëtois parti avant que La Mazure fût arrivé , car je le trouvai à Ligny en Barrois : mais m'étant écarté du chemin, il ne put me reconnoître.

La Reine, fort satisfaite , me redoubla ses promesses, qui auroient pu donner de grandes espéranc^j^s à un homme ambitieux. Je m'en retourpai à la garnison , où quelque temps après nous eûmes ordre de marcher avec armes et bagages à Villejuif , et nous trouvâmes quinze cents chevaux de différentes comr pagnies à ce rendez-vous, sans savoir pourquoi 5 mais aussitôt nous y vîmes arriver la Reine mère en litière , ;çtla princesse Marie dans le carrosse du corps, qui suivoit avec toutes les dames : tout cela marchoit entre la cavalerie légère et la gendarmerie, et nous allâmes en cet ordre jusqu'à l'entrée de la forêt de Fontainebleau, pu nous trouvâmes les gendarmes du Roi, les chevaijlégier$ de la garde et les mousquetaires du Roi, qui achevèrent de conduire la Reine mère et cette princesse à Fontainebleau, où le Roi les attendoit. On nous dit que Monsieur étoit amoureux de cette princesse : la Reine mère avoit eu peur qu'il ne l'enlevât, car elle ne vouloit point ce mariage, à cause de l'aversion qu'elle avoit toujours eue pour M. de Nevers,

pjir ce, di.$(nUony que lorsque le feu roi Henri rv ia voulut épouser , il l'en avoit dissuadé de tout son pouvoir, jusqu'à dire qu'il Tavoit refiisée lui-même. Dans notre marche il arriva un accident que je ne veux pas omettre , quoiqu'il semble être hors de mon sujet, parqe qu!il fait bien connpitre jusqu'où va la faiblesse des; grands. Un des mulets qtd portoit la litière de la Reine tomba dans la plaine de Lo«^- JM>yau : il ne fut pas plu^ tôt relevé, que Sa Ma^sté envoya un de ses gentilshommes, nommé Desga- 4rets, à Paris, pour savoir d'un Italien nommé Neifi, qui étoit à madame de Combalet, à présent àadame d'Aiguillon , lequel ^ mêloit de £bire des horoscopes, ce que signifioit la chute de son mukt, tant elle étoit prévenue de la vaine science de ces charlatans.

[i63o} Le duc de Mantôue mourut Tannée soiyapite i63o; mais le duc de Nevers, à qui sei Etats apparteiioient , n'en put obtenir» l'investiture de lïmpereur : cela alluma la guerre entre hii et le Roi, qui avoit pris ce prince sous sa protection , et qai pour cet eSet s'en étant allé à Lyon , y tomba si malade qu'il en pensa mourir. J'y passai dans ce tempslà, avec la compagnie des gendarmes de la Reine, qui alloit servir dans l'armée du maréchal de Marillac: chacun sait ce qui se passa 4 Lyon et dans l'armée d'Italie, où le maréchal de Marillac fut arrêté prisonnier, et comme le sieur Mazarin, depuis cardinal , fit la paix devant Casai , et en fit partir les Espagnols ainsi que de tout le Monferrat par une ruse , lorsque nous étions prêts à le faire par la force. Je revins ensuite à Paris, après avoir enterré k Veil-

DE P. DE I^ INOUÏE. fl63o] 3ll

l^fkfi M. 4e Pontbieii , mon lK>n apii , qui mourut de maladie.

A mon arrivée, pour augmentation d affliction j'appris que madame SuFargis, dame.d'^^tour de la Heine, yenoit d'4tre disgraiciée sivec M. et madame4e Layau- Irlaa , qui é toit s^ussl à la R^inç , et mes louis pai^ticuliers. Le sujet de ce fâcheux accident fut que M. le cardinal ayanttoujçurs entretenu la diyisipn par $es pratiques entre la lieine mère et la ïl^ine, croyant cela nécessaire à ses ,de^eins , ou je ne veux point pénétrer, madame. Du Farg^s réconcilia les deux Reines, lesquelles s^étant déclaré réciproquement tout c^ que M. le cardinal avoit dit à l'une pour Tanimer cpntre l'autre, la Reine mère indignée fit une cabale contre lui, et prit son temps de la n^dadie du Roi à Lyon, pendant lequel elle.Jie.manquoit pas d^ gens qui ye- Doient s'offrir à elle, par les prétentipi^ qu'ils ayoient en cas que le Roi mourût, et m^me après la cpnyalescence de Sa Majesté et son retour à Paris;: elle se déclara ouvertement contre Son Eminençe ; ce qui fit qu'ime grande partie de la cour s'alla encore offrir à elle, espérant la voir bientôt inaîtresse , de quoi elle fut fort près. Mais quelques jours après, ayant accompagné le Roi il Versailles pour l'entretenir plus commodément, et M. le cardinal n'ayant osé suivre Sa Majesté, le cardinal de La Valette lui dit qu'il ay oit ^rand tort de quitter la partie: il le crut, s'y en alla, et étant entré hardiment où le Roi et la Reine mère ëtoient seuls, il les surprit tellement, et mit la Reine mère en un si grand désordre ^ qu'elle ne put rien répondre à tout ce qu'il dit au Roi. Ainsi il lui fut aisé de dissiper tous les desseins dé cette cabale, dont

3l2 £l63oj MÉMOIRES

lesautears furent si bien pris pour dupes, que la journée où cela arriva fut toujours depuis nommée la journée des dupes.

Cette aventure remit M. le cardinal dans Fesprit du Roi, où son crédit avoit été fort ébranlé, et l'y confirma si bien, qu'il eut même les moyens de perdre tous les auteurs de cette intrigue, et il remonta jusqu'à la première cause : je veux dire madame Du Fargis, qui se retira à Nancy, et M. et madame de Lavauïrlan , à qui l'on ne permit pas d'être ensemble -, de sorte qu'elle fut au Bourget, et lui à Montreuil près Yincennes, où je l'accompagnai, et séjournai un mois ^vec lui , et là nous apprîmes que la cour alloit à Compiègne.

. [ 1 63 1 ] Madame de Lavau , qui se tenoit touj ours le plus près de la cour qu'elle pouvoit , afin d'avoir des nouvelles de son mari et de ce qui se passoit à la cour, m'engagea pour cet effet d'aller encore avec eux à une maison près de Compiègne appelée le Plessi&-des-Rbis , qui étoit au feu baron de Ponthieu , oà elle eut facilement la liberté de se loger. Us me chargèrent d'une lettre pour la Reine; mais étant disgracié , je n'osois me montrer. Je priai Gaboury de me loger à son logis, et de donner cette lettre à la Reine, ce qu'il fit •, mais je n'en pus avoir de réponse , à cause du grand changement qui arriva à la cour en ce tempslà, qui étoit au commencement de l'année i63i : ce qui embarrassa fort la Reine. Voici comment cela arriva.

M. le cardinal de Richelieu s'étqit rétabli dans l'esprit du Roi; mais craignant que la Reine mère ne fit de nouveaux efforts pour l'y ruiner , il prit le dessein

DK P.VDE LA PORTE, ;[l63l] 3i3

delà fidre sortir du royaume. Pour en venir à bout, et perdre en même temps ceux qui s'étoient attachés à elle à son préjudice , il fit trouver bon au Roi de la faire arrêter à Compiègne : pour couvrir ce (Jçssein , il fit courir le bruit que la cour alloit pasiser tout l'hiver en cette ville, et que Ton s'y divertiroit admirablement bien ^ ce que tout le monde crut aisément, par les appareils de machines pour les ballets et comédies qu'il y fit porter. Pour couvrir encore son jeu, il s'avisa d'un tour d'esprit très-subtiJ , qui fut, voyant M. de Bassompierre, de lui demander ce qu'on disoit à Paris. M. de Bassompierre lui répondit que tout le monde jugeoit , par les préparatifs , que la cotlr passeroit agréablement l'hiver à Compiègne. « Ne sa- « vez-vous que cela? lui repartit M. le cardinal 5 il y" a <t bien d'autres nouvelles : on va arrêter la Reine mère, u et mettre M. de Bassompierre à la Bastille. » Il lui dit encore en riant d'autres choses qu'il avoit dessein de faire , afin que la Reine et M. de Bassompierre , apprenant ces nouvelle^ d'ailleurs, les regardassent comme de faux bruits, et ne prissent aucunes mesures pour parer le coup qu'il vouloit leur porter. Cette subtilité lui réussit: la. Reine mère ni ses affidés ne se doutèrent de rien, et ainsi ils furent pris pour dupes.

Le Roi s'en retourna à Paris, laissant la ville de Compiègne à la Reine mère pour prison, sous la garde de. M. le maréchal d'Estrées 5 mais comme cette princesse n'avoit rien fait qui lui pût faire raisonnablement appréhender un plus mauvais traitement, on lui dressa unpiége qui fut cause de sa perte. Quelques-uns des siens, gagnés par ses ennemis, luipèr^ suadèrent que si elle alloit à Paris elle ne seroit point

3l4 [<^3l] MÉMOIiiES

en liberté , qn on lai^imerott ^es gardes même dans sa maison, et rengagèrent à se retirer en Flandre, où ils lui firent croire qu'elle trouveroit près de La Capelle une armée de dix mille hommes pour la recevoir , et la venger aussitôt de ses ennemis. Pour s'en ^aircir elle-niéme elle envoya sur les lieux un de ses gentilshommes, qui étant aussi gagné lui rapporta avoir vu cette armée en très-bon état, qui Tattendoit.

M. Cottignon, secrétaire de ses commandemens, homme d'honneur , franc et libre , se défiant de ces belles apparences, eut beau la dissuader, et lui dire que les espérances qu'on lui donnoit ^toiènt aussi mal fondées que la peur qu'on lui voulcdt faire de mauvais traitemens de la part du Roi; qu'allant chez jelle à Paris elle étonneroit ses ennemis, qui ne sour haitoient rien plus ardemment que sa sortie hors du royaume, quoiqu'on fit semblant de la retenir prisonnière (ce qui la perdroit assurément) : «lie ne le voulut point croire, elle s'évada, ce qui lui fiit fort aisé, et se retira en Flandre, où au lieu d'une armée elle ne trouva que des malheurs, et périt enfin misérablement.

Outre ce changement, il en arriva un. autre , qui fut qu'à la place de madame Du Fargis on choisit pour ^me d'atour de la Reine madame de La Flatte, afin d'attirer à la cour mademoiselle d'Hautefort sa pe- •tite-fJle, dont le Roi étoit amoureux, et à qui il donna la survivance de cette charge quelque tennps après.

Dès que j'eus appris cette nouvelle, je m'en allai f romptement trouver mes amis au Plessis^es-Rois, à qui Payant appris, ils en furent fort surpris et fort

DK P* DE LA PORTE. [l63l] 3l5

affligés. Nous Tôtoilrnâmes au Béurget, Toyant que la cour reyenoit à Paris , où je fus quelque temps après. Et cependant Cerelle , médecin du Roi , qui venoit de Nancy voir madame Du Fargis , Vint au Bourget rendre compte de son voyage à M. et madame de iLavau; mais comme il alloit à Paris, il fut art^élë parle chevalier du guet, qui le fouillant lui trouva des lettres de madame, Du Fargis pour plusieurs per- .sotmes , ^vec un horoscope du "Roi ; ce qui le fit condamner aux galères , quoiqu'il dît qu'un médecin deyoit avoir Tlloroscope de son maître : il y demeura jusqu'au comitien cernent dé la régence^ que revenant, cpinme tous les autres exilés, par ordre de la Heine, il mourut eu chemiin. Madame de Lavau, pour l'avoir vu au Bourget, fut envoyée à Poitiers, où son mari l^fSant sJlé trouver peu après, elle y mourut de la peste , (^t eut cet avantage en mourant que là Reine la pleura , et en eut un extrême regret : aussi étoit-ce une personne qui valoit beaucoup.

Je fus fort heureux de ne m'être point trouvé à cette entrevue du Bourget , car assurément il me seroit arrivé un semblable malheur; mais j'en étbis parti sur ce que madame de Ghevreuse étoit appelée à la cour, où M. le cardinal en avoit aflTaire pour ses négociations avec le duc de Lorraine. Ce retour me fit espérer de rentrer dans ma charge, parce que je n'ayois été éloigné qu'à cause d'elle et des Anglais , comme je l'ai dit ci-dessus. Je la fus trouver à Paris; elle me fit toutes les promesses imaginables , et m'obligea de la suivre incognito i Saiiit-Gennain et k Fontainebleau ; mais après avoir reconnu qu'elle craignoit de se charger de mes aiTaires, par la peine

3l6 [lG3l] MÉMOIRES

qu'elle se donhoit de cherclier des défaites, je perdis l'espérance de réussir par cette voie : néanmoins comme alors je n'en voyois point d'autre , je dissimulai, et feignis de croire tout ce qu'elle me promettoit. Enfin, las de cette contrainte, comme je voyois peu de gens de ma connoissance assez généreux ou assez en crédit pour me protéger, je fus obligé d'aller droit au Roi, même par le moyen de mon frère aîné, qui étoit connu de Sa Majesté. Il le fut trouver à Monceaux*, et d'abord que le Roi le vît il lui demanda ce que je faisois, ce qui lui donna lieu de dire, au Roi que , depuis six mois que j'avois eu ordre de me retirer, je n'avois pris aucun emploi que pour son service; que j'avois toujours servi dans la compagnie des gendarmes de la Reine , dans toutes les occasions qui s'étoient présentées : ce que le Roi trouva fort bon, et lui demanda ce qu'il désiroit de lui. Mon frère le supplia d'avoir pour agréable que je rentrasse dans ma charge chez la Reine ; qu'ayant tout dépensé à l'armée, il ne me restoit plus que cela pour vivre : il le lui accorda, et manda à madame de Senecey, par le comte de Nogent, qu'elle me reçût dans ma charge-, et que j'avois fait une assez grande pénitence pour des péchés que je n'avois pas commis. M. de Nogent y alla; et madame de Senecey dès le soir même me préseuta à la Reine, qui en fut fort surprise, et me témoigna que si elle avoit eu du crédit je n'aurcm pas été si long-temps hors de son service y mais que si elle eût fait voir l'envie qu'elle en avoit, la chose n'auroit jamais pu réussir. Madame de Chevreuse fut fort étonnée, et me dit de l'aller voir à sa chambre, ce que je fis : elle nie témoigna être ravie de mon rf

DE P. DE LA PORTE. fi63l] 3l7

tablissement ^ et me demanda par quel moyen j^en ëtois venu à bout : je ne pus m'empécher de lui dire que c'étoit sans en avoir obligation à personne qu'au B.oi. Elle me dit cent choseis obligeantes, que je feignis de croire pour ne pas rompre tout-à^fait avec elle, et afin de ne l'avoir pas pour ennemie, parce que la Reine Taimoit toujours, et que d'ailleurs elle ëtoit bien en apparence dans l'esprit du Roi et de Son Eminence , qui s'en servoit pour les négociations qu'il avoit entamées avec le duc de Lorraine,

La cour étant à Monceaux au commencement de l'automne de cette année i63i, il arriva une chose qui confirma l'opinion qu'on avoit de la faveur de madame de Chevreuse. M. de . Montmorency étant allé voir madame de Montbazon, de laquelle on disoit que M. de Chevreuse étoit amoureux , ils s'amusèrent à faire des valentins rimés^ chacun y travailloit, et M. de Montmorenoy en fit un sur M. de Chevreuse , qui pour lors avoit mal à un œil et à une deut, que voici :

Monsieur de Chevreuse,

LWl pourri,, et la dent crçuse^

M. de Chevreuse en fut avertP-, et se trouvant à quelques jours de là chez la mêWè'dame, où étoit M. de Montmorency, il prit occasion de parler des va-^ lentins, et dit qu'on en avoit fait un sur lui; mais que lé poëte étoit un grand coquin de n'avoir osé Mettre son nom, et que s'il le savoit il le traiteroit comme il lé méritoit. A toutcelaM. de Motitmorency ne répondit rien 5 mais le lendemain il envoya M. le marquis de Praslin appeler M. de Chevreuse, qu'il. trouva sur les six heures au cercle chez la Reine, laquelle remarqua bien qu'ils étoient sortis avec quelque dessein; M. dé-

3l8 {l^^O MÉMOIRES

Chevreuse prit son ëouyer, nomme La Chaussée, pour lui servir de second contre M. de Praslin^ Ik ne purent aller jusque dans la basse-cour du château, parce qu'ils s'aperçurent qu'on les obserrmt : si bien qu'ils mirent l'ëpëe à la main entre les corps des gardes françaises et suisses, qui en même temps prirent le$ armes , et les investirent ; mais ils ne purent sitôt hs arrêter qu'ils ne se fussent alongë quelques estocades. |d. de Montmorency s'apeircevant qu'il sortoit quantité de ge&ft du château aveic M. Du Halliéi- à leur tête, donna promptement son épée à un genttthomme qui se trouva auprès de lui, afin qu'il ne lut pas suq>m l'épée à la main \ et M. de Ghevréuse alla pour sépara son écuyer, qui avoit porté M. de ^asiin par terre, et letenoit sous lui. Gomme ils faisoiient tous des efforts, M. de Praâlin poiu* se tirer de dessous, La Chaussée pour l'en empêcher , et M. de Chevreuse pour les s^ parer , il tomba sur eux, d'où nous le relevâmes, La Rivière, contrôleur-général de la maison dé la Iteitie; et moi ', et après nous séparâmes ces messieurs, qui nous furent ôtés en même temps par les gardes, qui les conduisirent dans fe château, où M. d^ Montmorency avoit déjà été mené par Du Hallier. M. de Cbevrc^ise monta à cheval^ et se sauva ; mais après que M. le cardinal eut assuré madame de Chevreuse qu'A pouv^ revenir en sûreté , il vint dans la chambre ait châ^au, où on lui donns^ pour la forme M. de La Coste, enseigne des gardes du corpsî, pour le garder; Mvdfi Saint-Simon, pour lors premier gentilhomme de jk chambre et favori, demandai M* de MoBtmoreticy, et dit qu'il en répon4pit; ce qui^lui fut accordé ^ et on Jui donna un exempt des gardes.

DE 1^, DE LA PORTÉ. [l63l] 3ig

Stur ce différend, la cour se trouva partagée tout d'un côté, et presque rien de l'autre. Je ne vis que M. dé Rambouillet et quelques gentilshommes s'aller offrir à M. de Chevreuse V mais il eut M. le cardinal et M. de Châteauheuf . Un grajid conseil fut tenu le lendematn^ au sortir duqud M. de Praslin et I^a Ghauissée furent envoyés à la Bastille, le lendemain M. de' Moutmo-^ rency à sa maison de Chantilly, et un jour ou deu't après M. de Chevreuse à sa maison de Dampterre , où ils furent quiilzé jours ou trob semaines. Lorsqu'on les rappela à la èour, on fit revenir M. de Chevreuse deux ou trois jours avant M. de Montmorency, auquel cette différence fiit très-sensible, ne's'attendaixt àrien de pareil de la part de M. le cardinal, qui luiavoit de grandes obligations. Qubiqu'oti eût fait sortir M. de PrasUa et La Chaussée de la BastiUe , il embrassa la preÈmière occasion qui se présenta de faire éclater son resientiment, qui fut lorsque Monsieur s'étant retiré en Lorraine , et de là en Flandre dans le dessein de faire un {mrti pour la Reine mère; il s'en alla lever des troupes pour Son Altesse Royale en son gouver* Dément de Lan^edoc, où il périt de la manière que ehacun saii en i63d.

Lorsqu'il fut pris, le Roi partit pour Lyon^ et cependant la Reine m'envoya de Ne vers à Bourges trouver madame la princesse sa sœur , pour lui témoigner la part qu'elle prenoit à son affliction. Je rejoignis la cour à La Palisse, ou je m'aperçus bien que mon voj^age n'avoit pas plu au Roi. Un peu après que nous fame^ arrivés à Lyon , la Reine apprit la mcHrt de l'infant don Carlos son frère; ce qui mit toute k coul* en deuil, et ce chagrin fut encore augmienté par la petite vérole

320 [l632] MÉMOIRES

qa'eut madame d'Hautefort, qui Fempécha de faire le voyage.

On fit mourir M. le comte de L'Estrange an Pont- Saint-Esprit, M. des Hayes à Bëziers, et M. de Montmorency à Toulouse, tous trois presque pour le même sujet. M. de Montmorency fat décapité dans lliôtelde-ville , les portes fermées ; et dès que Fexécution fat faite, on ouvrit les portes. J'y vis entrer le peuple en grande foule , ramasser tout son sang dans letûrs mouchoirs , et emporter les ais de Fécbafaud où il en étoit encore resté, tant il étoit aimé des peuples de son gouvernement; et la présence du Roi à Toulouse n'empêcha point le peuple de cettç ville de lui rendre ce témoignage d'affection.^ Mais ce que j'admirai davantage fut le procédé de M. de Chevreuse , leqael passoit pour son ennemi, tant pour les anciennes jalousies de leurs maisons, que pour le;dëmélé dont je viens de. parler, et qui fut néanmoins le seul avec Monsieur qui sollicitoit ouvertement pour lui;sai^er la vie^ à. quoi n'ayant pu réussir, il en .eut tant.de regret , que je l'eu ai vu mor-n^ême pleurer très-amèrement: et ce fut de cette mort quaMonsieBr. prit prétexte de faire son second voyage en Lon^ameet en Flandre.

Après l'exécution de M. de Montmorency, Je Roi s'en revint à Versailles en toute ^diligence: par le Limosin. M. le cardinal vint avec la Reine , et prit la route de Ouienne et de Poijou^ dans le dessein de lui faire une magnifique réception à La Rochelle; mais Son Excellence se trouva mal en. chemin d'une rétention d'urine. Cependant nous arrivâmes à Gadilke, où M. d'Epernon traita la Reine ^t tomte la cour trois

DE P.. DE LA PORTÉ. [iGSa] 3a X

jours de suite avec une grande magnifieenée* M. le cs^rdinal, dontlç mal augmenta, n'osa s'y arrêter qu'une nuit, de crainte que M. d'Epernon , qui; n^étoît pas son ami , ne lui jouât ufa mauvais tour : il crut y avoii^ donne bon ordre, car îl se fit accompagner en ce voyage par ses gendarmes, chevau-légers et gairde» de son corps, et de plus encore par doute cents ehe^ vaux de l'armée du Roi. Etant arrivés à Cadifbbc, ]yi. d'EpernoEf fit loger toute cette escorte de l'autre oôtë de la rivière, hormis les gardes du corps et les don^estiques , qui ne trouvèrent point de logis- pour eux ; et M. d'Epernon disoit en raiUant à La Flèdie , maréchal des logis de Son Eminence : « Logez bien « les gens de M. le cardinal, mais ne Ibge^ pas les « miens, » En efiet il avoit donné de si bons ordresr pour que les gens de M. le cardinal ne fusïseht point logés, que M. de Cahusat étoit logé che2 le maréchal £^rant ; ainsi tous ses gens logèrent dans sa chambre et dans son antichambre. Il délogea dès le grand matin, sans savoir rien pris qu'un bouillon, qui n'étoit pas de la cuisine de M. d'Epernon. Le prétexte de cette dili^ ge^ce fot la crainte de la marée, mais la vérité étoit que M. le cardinal ne se croyoit pas en sûreté où M. d'Epernon étoit le plus fort. Etant arrivé à Bordeaux , il y demeura malade tout-à-fait.

La marée suivante , la Reine partit pour Bordeaux ; mais comme elle ne se hâtoit pas, M. d'Epernon vint le matin lui faire ce compliment : « Madan^e , je ne « vous veux pas faire peur , ni vous chasser de chez^ « m[ôi, mais je vous avertis que là marée va partir-, et tt puisqu'elle n'a pas attendu Son Eminence, je ne « er(m pas que Votre Majesté doive espérer qu'elle

3a2 [l63!l] MÉMOIRE

•( Fattende. » La Reine vint donc à Bordeaux /où elle ne demeura qu'un jour; et elle en partit pour'Blaye. Aussitôt après M. d'Epernon vint à Bordeaux, où il trouva Son Eminence fort malade -, il Palla voir soigneusement tous les matins , avec deux cents gardes qui l'accompagnoient jusqu'à la porte de sa chambre, où s'asseyant sur un fauteuil à côté de son lit , il lui disoit : « Je ne viens point pour vous incommoder^ K mais pour savoir l'état de votre santé. » Ce qui ne guérissoit pas la fièvre de Son Eminence, qui craignoit qu'il ne se saisît de sa personne , et ne le mît au château Trompette ; ce qu'on prétend qu'il eût fait, sans la croyance qu'il avoit qu'il ne réchapperoit pas de cette maladie , et qu'il en seroit défait sans user de violence : mais s'il eut ce dessein (ce que je ne veux pas croire ) , il fut fort trompé dans la suite.

La Reine étant allée de Blaye à Paris, me renvoya à Bordeaux savoir des nouvelles de la santé de M. le cardinal , curieuse de savoir s'il étoit si mal qu'on le disoit : elle et madame de Chevreuse lui écrivirent Je le trouvai entre deux petits lits sur une chaise, où on lui pansoit le derrière, et l'on me donna le bougeoir pour lui éclairer à lire les lettres que je lui avois apportées -, ensuite il m'interrogea fort sur ce que faisoit la Reine, si M. de Châteauneuf alloit souvent chez eUe , s'il y étoit tard, et s'il n'alloit pas ordinairement chez madame de Chevreuse : à quoi je répondis en homme qui n'avoit connoissance que des choses que tout le monde savoit.

Après qu'il eut bien finassé avec moi , et que j'eus fait l'ignorant autant qu'il ine fut possible , il m'envoya dîner ^ mais j'allai voir auparavant M. le maréchal

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de Schomberg qui étoit malade , ayant à lui donner une lettre de madame de Liancourt sa fille. Je le trouvai en assez bonne santë, à ce qu'il croyoit^ et il me dit même qu'il alloit se lever pour dîner avec M. l'évêque d'Agen son neveu, qui a été depuis archevêque d'Alby 5 que je pouvois assurer sa fille qu'il étoit guéri, et qu'il avoit bon appétit-, qu'après qu'il auroit dîné, il me donneroit sa réponse. Je fus pour la quérir, mais je le trouvai mort : un abcès ayant crevé à la fin de son repas l'avoit étouffé.

Je retournai chez M. le cardinal, qui m'avoit envoyé chercher pour me donner sa réponse -, il savoit déjà cette mort , dont je le trouvai fort touché et fort alarmé , soit pour la perte d'un homme qu'il croyoit tout à lui, soit parce qu'il en appréhendoit autant, n'étant pas guéri , ni en état de l'être sitôt : il me chargea de dire à la Reine, à madame de Chevreuse et à M. de Châteauneuf qu'il les prioit de faire en sorte que cette mort fût si secrète que madame de Lîan^ court ne la sût point, parce qu'elle apporteroit du trouble à la fête qu'il vouloit donner à la Reine et à toute sa cour à La Rochelle, où il avoit envoyé M. le maréchal de La Meilleraye et M. le commandeur de La Porte, ses parens, pour la recevoir. J'avois aussi été voir M. d'Epernon , à qui la Reine m'avoit commandé d'aller faire un compliment de sa part, lequel me fit donner une haquenée et un laquais pour faire une commission dans Bordeaux , car j'avois laissé mes che-» vaux de poste à Blaye : il fit ce qu'il put pour me faire accepter cette haquenée , mais je m'en défendis , et je tins bon jusqu'à la fin, n'ayant jamais aimé à recevoir que de ma maîtresse.

Comme j^eus i^epris mes chevaux à Blaye , je n'em pas fait deux postes que je trouvai un courrier de la part de M. le garde dés sceaux de Châteauneuf, nommé Lange , qu'il m'envoyoit pour me hlter ; car il ëtoit en grande impatience de savoir si Son Eminence mourroit de cette maladiç.

Je trouvai la Reine à Surgères ; mais comme il ëtoit trop matin pour lui parler, j'allai descendre chez M. de Châteauneuf, auquel je dis d'abord que Son Eminence se portoit mieux ; qu'un chirurgien nommé Mingelousaux Tavoit fait uriner, et que toutes les opérations qu'on avoit faites depuis ce temps4à avoient bien réussi. Je m'aperçus bien que ce récit ne lui plaiâoit pas ; et après lui avoir dit la mort de M. le maréchal de Schotnberg , il me parut surpris et touché : ce qui me fit croire qu'ils étoient amis , et qu'il y avoit intelligence entre eux. J'allai de là chez madame de Che- ▼reuse , où il se rendit aussitôt ; et peu de tetnps après on les vint avertir que la Reine ëtoit éveillée. J'y albi avec eux ; et après avoir rendu compte à Sa Majesté dé tout mon voyage , lui avoir dit la supjdication que lui faisoit M. le cardinal de tenir la mort de M. de Schomberg secrète , et lai avoir rendu mes dépêches, je les laissai en conseil, où je crois qu'il n'y eut rien de résolu que de faire b<Mine mine, et de montrer sur le visage plus de joie qu'ils n'en avoient dans k cœur^ car leur ayant dit les interrogations que M. le icardinalm'avoit faites, ils durent croire qu'il soiq>* çonnoit leur intrigue.

De Surgères nous allâmes à LaRochelle, où la Rane, toute sa maison et toute sa cour furent traitées trois jours de suite avec toute la pompe imaginable ^ il y

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eut toute aorte de plaisirs et dé diYertisseméns, un coûibat naval ^ feux d'artifice , bals, comédies, musique de toute espèce. L'entrée fut admirable, et la harangue que le lieutenant criminel fit à la Reine fut trouyée par^Sa Majesté la plus belle qu'elle eût en* tendue depiuis qu'eUe étoit en France.

De La Rochelle la Reine s'en alla à Poitiers, d^où elle m'envoya à Saujon, où Son Eminence s'étoit fait portet après la mdrt de M. de Schomberg, ne croyant pas pouvoir demeurer à Bordeaux en sûreté , M. d'Epernon y étant le maître, et la cour éloignée: aussi en étoit-il parti à son insu, accompagné du cardinal de La' Valette son fils , qui s'étoit entièrement attaché à Son Eininence au préjudice de son père , gu moins en apparence ; et cette évasion , que j'ai sue àje M. de La Houdinière, capitaine des gardes de Son Eminence, qui y étoit, fait bien voir la fausseté de ce qui est rapporté à ce sujet dans l'histoire de .M. d'Epernon, où il est dit qu'il accompagna le cardinal jusquW bateau. Je trouvai Son Eminence un peu mieux, mais non pas en état de se pouvoir mettre en chemin^ dès le lendemain j'eus mes dépêches, qu'il me donna luirméme en me faisant bien des caresses , et me questionnant toujours sur la conduite de madame de Chevreuse et ^e M, de Châteauneuf.

A mon retour je trouvai la Reine à Amboise , d'où nous viûmes droit à Paris, où étant arrivés, nous apprîmes que M. le cardinal étoit en chemin, et la cour alla ensuite à Saint-Germain pour le recevoir; ce ijtti se passa, ce me semble, vers la fin de l'année.

[i633] M. le cardinal, qui avoit été éclairci de la cabale que madame de Chevreuse et M. de Châteauneuf

3a6 ['^^^] MÉMOIRES

avoient faite pour le retour de la Reine mère pendant le voyage et sa maladie, fit aussitôt a'près arrêter prisonnier M. de Ghâteauneuf, et lui fit ôter les sceaux. M. d'Hauterive son frère se sauva, sur l'avis que lui donna M. le comte de Charost sans y penser; ce qui le mit mal avec Son Eminence : mais après avoir fait voir son innocence , et s'être offert d'aUer à la Bastille, on lui pardonna.

M. d'Hauterive eut une plaisante aventure dans la suite ; car, sur l'avis de M. le comte de Charost , étant allé chez son frère , où il vit les Suisses de la garde du Roi qui gardoient la porte, aussitôt, sans changer un habit de velours noir et des bottes blanches qu'il avoit, il monta à cheval; et passant par Beaumont, où le prévôt étoit en quête après quelques voleurs qui avoient fait un meurtre depuis deux jours, le trouvant en équipage d'un homme qui se sauve, il l'arrêta, et le mit en prison. Le juge du lieu l'étant allé voir pour l'interroger, le reconnut pour le frère de M. le garde des sceaux, apparemment parce qu'il passoit souvent par là pour aller à son gouvernement de Breda. Cela étant venu à la connoissance du prévôt et. des archers qui l'avoient arrêté, ils se vinrent jeter à ses pieds, et lui demander pardon, qu'il leur accorda volontiers, pourvu qu'ils lui fissent donner des chevaux en diligence pour regagner le temps qu'ils lui avoient fait perdre, et qui avoit retardé les afiaires du Roi , pour lesquelles il leur fit croire qu'il voyageoit, et qu'elles étoient si pressées qu'il n'avoit pas même eu le temps de changer d'habit ; en quoi il leur disoit vrai sans se. faire entendre.

Cependant M. de Châteauneuf fut envoyé à An-

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gouléme , qu'on lui donna pour prison , et où il demeura toujours depuis jusqu'à la fin du ministère.

Pour madame de Che vreuse elle demeura à la cour, à cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en Lorraine ^ car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu faire quelques mouvemens, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient en Allemagne , et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc de Lorraine . leva aussitôt . une belle armée pour s'opposer à cette incursion ; mais le Roi , pour le désarmer sans coup férir , lui envoya l'abbé Du Dorât, qui étoit à M. de'Chevreuse^ et madame de Chevreuse même, quoique cette négociation ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M. le cardinal, agit dans cette affaire contre ses propres sentimens, ne croyant pas le duc de Lorraine si facile: mais elle fut trompée , car l'abbé Du Dorât ayant trouvé cette Altesse à Strasbourg avec son armée, fit si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut pour récompense la trésorerie de la Sainte-Chapelle.

Cependant le Roi, qui ne s'attendoit point à cela, partit pour Metz -, et étant à Château-Thierry, il m'envoya, avec des lettres de madame de Chevreuse, trouver à Nancy M. le duc de Vaudemont, père du duc de Lorraine, qui me fit bien connoître que les lettres que je lui avois apportées étoient pour les obliger de ne point s'opposer aux Suédois, à faute de quoi il leur feroit la guerre. Comme j'avois encore ordre de la Reine de faire un compliment de sa part à la princesse Marguerite, je le dis à M. de Vaudemont son père , qui l'envoya quérir dans sa chambre;

3tl8 ['l633] MÉMOIRES

et je ne lui eus pas plus tôt fait le compliment de la Reine, qu'on leur apporta la nouvelle de la mort du prince de Phalsbourg, fils naturel du défunt duc de Lorraine, qui les affligea beaucoup, aussi bien que le Roi quand je k lui eus apprise. Je fus aussi , par pure curiosité, chez la princesse de Phalsbourg, fille de M. de Vaudemont, où le cercle se tenoit les soirs; et j'y vis Monsieur, qui nô m'eut pas plus tôt aperçu, qu'il me demanda ce quô je venois faire, et si je n'avais rien à lui dire.

A mon retour je trouvai le Roi à Châlons , et de là je suivis la cour à Metz , où l'on apprit qx\^ le duc de Lorraine àvoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fôcha fort la Reine et madame de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent rien ; mais la Reine lie put s'empêcher de lui reprocher sa folie d'une plaisatite manière' : elle me commanda de faire faire un talnh tare, bu bonnet à l'anglaise, de velours vert, chamarré de passemens d'or, doublé de panne jaune, avec un bouquet de plumes vertes et jaunes , et de le porter de sa part au duc de Lorraine. C'étoit un grand secret: car $i le Roi et M. le cardinal l'eussent su, quelques railleries qu'elles en eussent pu faire , ils eussent bien vu leur intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver cette Altesse , à qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans sa chambre; et m'ayant reconnu, il imagina bien que j'avois quelque chose de particulier à lui dire : il me prit par la main , et me mena dans $on cabinet, où je lui donnai la lettre que la Reine lui écrivoit. Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les j^umes, et je lui dis ensuite que la Reine m'avoit commandé de lui donner cela

DE P. DE LA PORTE. [l(533] Saç)

de sa part : il le mit sur sa tête , se regarda dans un miroir , et se mit si fort à rire que tous ceux qui étoïent dans la chambi^ en étoient fort étonnés. Il me tint Hne bonne heure avec lui seul dans son cabinet, et me conta tout ce qu'il avdit fait en Allemagne contre les Suédois pour le salut des catholiques , et que son voyage avoit été pour défendre TEglise de Dieu plus que pour toute autre chose , à l'exemple de ses ancêtres. Il fit réponse ; et je retournai à Metz , où je trouvai la Reine en grande impatience de savoir com^ ment son présent avoit été reçu.

La suite des affaires de Lorraine se peut voir dans l'histoire, comme on fit la guerre à ce duc, comme il vint trouver le Roi, prit l'écharpe blanche, fit le beau traité qu'il rompit après pOur en faire d'autres encore plus désavantageux , et comme on se servit de tous ses changemens pour lui prendre toutes ses places les unes après les autres.

Je reviendrai donc à Metz, où la èour passa tout l'hiver de i633 : outre les affaires de Lorraine, il n'y arriva rien de ffemarquable , que la mauvaise réception qui fut faite aux députés du parlement que le Roi avoit mandés , et auxquels il n'a voit point fait marquer de logis, pour les mortifier de ce qu'ils lui avoient désobéi en quelque chose. Ce fut pendant ce séjour que le branle de Metz revint à la mode , et que commencèrent les petits jeux tous les soirs chez la Reine, lesquels ne se faisoient pas pour elle, mais pour madame d'Hautefort, et ensuite pour mademoiselle de La Fayette ^ changement dont nous parlerons ciaprès. *

[ï635] En i635 , la guerre ayant été déclarée aux

Mo fl635] MÉMOIRES

Espagnols , et la première campagne ayant ëtë d'abord fort heureuse par le gain dé la bataille d'Avein, la cour étant à Château-Thierry , on dit au Roi que la Reine avoit pleuré de dépit de cette victoire ; en sorte qu'un soir avec peu de monde il vint chez elle, où il ne trouva que moi dans sa chambre. U me demanda où elle étoit^ et lui ayant dit qu'elle étoit dans son cabinet, il ne voulut pas que je l'allasse avertir, et n'y entra pas cependant. U s'amusa à lire sept ou huit lettres, puis après les avoir lues il les mit à terre, prit lui-même un flambeau , et y mit le feu , disant tout haut : « Voilà le feu de joie de la défaite des « Espagnols contre le gré de la Reine ^ » puis il s'en alla sans la voir.

Aussitôt qu'il fut parti j'en avertis la Reine, car je crus qu'il n'avoit fait cela que pour qu'elle le sût. Cela l'affligea fort, d'autant plus que depuis ce moment il n'alloit presque plus chez elle : ce qui l'obligea d'envoyer à Condé où logeoit M. le cardinal, pour lui faire ses plaintes des opinions que le Roi avoit d'elle, et des mauvais offices qu'on Im rendoit auprès de Sa Majesté. Par là l'on peut voir où elle étoit réduite , puisqu'il falloit qu'elle eût recours pour être défendue à ceux mêmes qui lui faisoient le mal; car c'étoit Son Eminence qui lui faisoit toutes ces pièces afin qu'elle eût besoin de lui , qu'il eût occasion de la servir, et de gagner ses bonnes grâces , qu'il n'avoit pu obtenir autrement. Il vint donc à la cour: il se fit un grand éclaircissement, et les choses s'accommodèrent, au moins en apparence. M. le cardinal étoit ravi de ces rencontres , car il vendoit bien cher ces petits services , et prétendoit que la Reine

PK P. DE LA PORTE. [l635] 33 1

lui ëtoit fort obligée ; dont je rapporterai ici une preuve.

Un jour le Roi étant allé de Saint-Germain à Versailles , la Reine prit ce temps pour aller à Paris, où en arrivant près des Tuileries elle rencontra Son Eminence qui y étoit venue, et s'en retournoit à Ruel. Par une hardiesse surprenante, il voulut faire arrêter le carrosse de la Reine, en criant: «Arrête, cocher!» et déjà le cocher de la Reine s'arrêtoit. Quand Sa Majesté vit celui de Son Eminence arrêté , elle cria à son cocher de marcher-, de quoi le cardinal fut fort offensé, et il y eut un grand démêlé à ce sujet entre la Reine et lui. Illui manda par M. Le Gras, secrétaire des commandemens de Sa Majesté , qui étoit fort dans ses intérêts , qu'il croyoit par ses services avoir assez mérité d'elle pour lui pouvoir parler, et qu'elle lui fît l'honneur de l'écouter lorsqu'il avoitdes choses de conséquence à lui dire , et qui regardoient son service. Elle lui manda qu'il pouvoit venir chez elle toutes les fois qu'il le jugeroit à propos ; que le lieu où il l'avoit rencontrée n'étoit pas propre pour parler d'affaires de conséquence, et que son carrosse n'arrêtoit que pour le Roi.

A quelque temps de là le duc de Weimar, de la maison de Saxe, qui depuis la mort du roi de Suède cpmmandoit pour nous en Allemagne, où il avoit remporté des avantages considérables , étant venu à la cour, madame de Rohan jeta les yeux sur lui pour en faire son gendre. Or comme M. le cardinal étoit fort malade à Ruel, où la Reine, quelque chose qu'on lui pût dire , ne le vouloit point aller voir, madame de Rohan, qui savoit qu'il le souhaitoit passionnément ,

et qui vôuloit Tobliger pour qu'îl fît réussir ^on dessein, importuna tant la Reine qu'elle résolut d'y aller, et elle y fut reçue magnifiquement \ car il lui donna la collation, la musique, et fit chanter devant elle une chanson que Chausi avoit faite eirprès.

En arrivant à Ruel, elle me commanda d'aller à Paris voir de sa part le marquis de Mirabel , ambassadeur d'Espagne en France^ et le soir à Saint-Germain elle me demanda ce qu'on disoit d'elle à Paris sur son voyage de Ruel. Je lui répondis qu'on disoit qu'elle avoit les meilleurs sentimens du monde , mais qu'elle ne tenoit pas fermer Elle eii rougit, et frappa du pied, endisant quatre ou cinq fois : « J'enrage ! «En effet cette princesse avoit au fond de très-bonnes inteutiiHis 'j mais aussitôt que ceux qui avoient du crédit auprès d'elle tenoient femie, elle se rendôit, et deméuroit d'accord de leur opinion , si ce h'étoit en d<i$ choses qu'elle afiectiunnât particulièrement.

Ce fut à peu près vers ce temps-là que commeûçak fmsfiion du Roi pour mademoiselle de La Fayette, et ce changement arriva à cause de la trop grande inclination que madame d'Hautefort avoit pout* la Reine, qui étoit telle , que négligeant les bonnes grâces du Roi qui lui étbient acquises, et hasardant entièrement sa fortune, eUe aimoit mieux secourir une princesse d'un tel mérite dans son malheur, que de profiter elle mémo de sa faveur; en sorte que ni la protection de M. le cardinal , qui avmt besoin d'elle pour lé servir auprès du Roi, ni toutes les offres qu'il lui faisoit faire par M. de Chavigny et ses émissaires, ne furent pas capables d'ébranler une si généreuse résolution.

I^T^nt ce temps il se fit une cabale de M. dé Saint-

pa Mi l ■ > ■ -***ii— Miii

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Simon, de M. Tëvêque de Limoges, de madame de Senecey , et de mesdemoiselles d'Aiches , de Vieux-Pont et de Polignac , pour introduire mademoiselle de La Fayette à la place de madame d'Hautefort. Son Ëmi-^ nence protégea tellement cette intrigue, qu'en peu de temps on vit que le Roi ne parloit plus à madame d'Hauteforty et que son grand divertissement chez la Reine étoit d'entretenir mademoiselle de La Fayette, et de là faire chanter. Elle se maintint bien en cette faveur par les conseils de ceux et celles de son parti, et n'oublia rienpourcela : ellechantoit, elle dansoit, elle jouoitaux petits jeux avec toute la complaisance imaginable ; elle étoit sérieuse quand il falloit l'être ^ elle rioit aussi de toiitSQU cœur dans l'occasion, et même quelquefois un peu plus que de raison ^ car un soir à Saint^ermain en liy^nt trouvé sujet, eUe rit si fort qu'elle en pissa sous f^ : si bien qu'elle £atlong*temps sans oser>se lever. Le Roi l'ayant l^ôssée en cet état, la Reine la vcmlut voir lever, et aussitôt on aperçut une grande ma«e d'çj^U. Celles qui n'éioientpas de son parti ne purent se.tenir de rire, et la Reine surtout^ ce qutofiansala cabale, d'autant pbis qu'elle dit tout haut que c'ë toit La Fayette qui avoit pissé. A^la^emoiselle de VieuK^ Pont souteuoit le contraire en jEace de la Reine, disant qil^œqui p^rojtssoit étoit du jus de citron, ^qu'elle en avoit dans sa poche qui s'étoient écrasés. Ge dis^ coiftr^ fut cause que la Reine me commanda de sentir ce que c'étoit : je le fis aussitôt^ et lui dis que cela ne sentoit point le citron ^ de sorte que tout le monde deiaeura persuadé que la Reine disoit vrai. Elle voulut sur-le--chanpip faire visiter toutes les filles pour savoii" celle qui avoit pissé, parce qu'elles.disoient presque

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toutes que ce n^étoit point La Fayette; mais elles s'enfuirent dans leurs chambres. Toute cette histoire ne plut point au Roi, et moins encore la chanson qui en fut faite ; mais comme ce n'étoit pas un sujet pour que le Roi témoignât être fâché contre la Reine, la chose se passa ainsi, et les demoiselles n'osèrent pas non plus faire paroître leur ressentiment, remettant à se venger dans Toccasion, comme elles firent dans la suite en ma personne.

Ces petites choses aigrissant Tesprit du Roi contre la Reine , le rendirent susceptible de tous les soupçons qu'on lui insinua contre elle ; de sorte qu'il fut aisé de le persuader qu'elle avoit une grande passion pour les Intérêts d'Espagne : mais comme il n'en aYoit point de preuves, il n'osoitlui en faire de reproches, et se contentoit de lui témoigner beaucoup de froideur; ce qui la touchoit extrêmement. D ailleurs se voyant sans enfans, et ses ennemis dans une puissance absolue , elle avoit sujet de craindre qu'ils ne prissent cette occasion pour la perdre , en la faisant répudier et renvoyer en Espagne , pour faire épouser madame d'Aiguillon au Roi. Ces réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes; et n'ayant aucun sujet de consolation , elle en voulut chercher dans ses proches et dans les autres personnes qui lui ëtoient afTection* nées, et qui avoient les mêmes ennemis. Pour y parvenir, elle tâcha d'entretenir correspondance avec le roi d'Espagne et le cardinal infant ses frères, avec larchiduchesse gouvernante des Pays-Bas, sa tante , avec le duc de Lorraine et avec madame de Chevreuse. Commeelle avoit peu de domestiques qui ne fussent pensionnaires du cardinal , et qu'elle avoit assez de

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preuves de ma fidélité, elle jeta les yeux sur moi pour ses correspondances : elle me donna les cle£s de ses chiffres et de ses cachets-, en sorte qu'étant au Val-dé-Grâce et les soirs au Louvre, quand tout le inonde étoit retiré, après avoir fait tout ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espionnes, elle écrivoit ses lettres en espagnol, qu'elle me donnoit après pour les mettre en chiflres -, et lorsque je recevois les réponses je les déchiffrois , et les mettois en espagnol pour les lui donner. Je lui faisois signe de l'œil, en sorte qu'elle prenoit son temps pour me parler, et je les lui donnois sans qu'on s'en aperçût.

Pour faire tenir ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions un secrétaire d'ambassade en Flandre qui les donnoit au marquis de Mirabel, qui étoit ambassadeur d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous xios paquets à leurs adresses , et nous recevions les réponses par les mêmes voies : pour la Lorraine , nous avions l'abbesse de Jouarre , de la maison de Guise, que j'allois voir fort souvent-, et pour les lettres de madame de Chevreuse , je les lui envoyois à Tours par la poste, et je recevois ses réponses par la même voie 5 outre que la Reine et elle s'écrivoient encore par le. moyen de ceux qui alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient écrites avec une eau en r;entre-ligne d'un discours indifférent, et en lavant le papier d'une autre eau l'écriture paroissoit: ainsi la Reine avoit des nouvelles de toutes parts sans qu'on s'en aperçût ; ce qui dura assez de temps. Cependant les espions et espionnes de la Reine veilloient, et l'observoient continuellement; et comme la Reine

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me parloit fort souvent, ils en eurent des soapçonsr qu'ils ne manquèrent pas de rapporter au cardinal : de quoi la Reine se défia , s'étant aperçue , un jour qu'elle écrivoit, qu'une de ses femmes, qui tenoit des Heures ouvertes comme pour prier Dieu , ne songeoit qu'à jeter les yeux sur sa lettre ; ce qui lui parut évidemment, parce qu'elle tenoit ses Heures le haut en bas.

La Reine ne douta donc plus qu'elle ne fût observée : c'est pourquoi me parlant un jour de cela, die me dit que pour me mettre à couvert elle donneroit ses lettres à une autre de ses femmes pour me les donner, quand elle ne le pourroit elle-même ; à quoi je lui répondis que si elle les lui donnoit, elle pourroit aussi lui commander de les faire tenir à ses correspondances , parce que je ne voulois point avoir de commerce avec une femme du caractèrede celle qu'elle me proposoit. Elle me demanda pourquoi : « Parce, « lui dis-je, madame, qu'il y va de ma vie. — Il est <( vrai, dit-elle \ mais je te promets qu^elle n*en dira « rien. • — Aussi, lui repartis-je, si elle le dit, je suis « assuré de la mort ou de la prison : alors Fassurance « que me donne Votre Majesté ne me servira guère; « et quand elle ne le diroit pas à Son Emiuence, c'est « une femme qui peut avoir une inclination , et je sais « qu'une femme n'a jamais rien celé à son amant. Or « le galant d'un tel visage ne l'est pas ponr ses beaux « yeux , c'est pour fiiire ses affaires : ain^ ce galant « homme ne se souciera ni de Votre Majesté m de « moi, et les fera in ogni modo^ sans en avoir oblim gaiion qu'à sa bonne fortune. Je supplie donc Votre a Majesté de ne me point donner de ces confidentes. »

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La Reine ne me répondit rien sur l'heure , mais à quelques jours de là elle me dit que j'avois raison : ce qui fait voir combien cette princesse étoit facile à persuader, et k prendre confiahcé aux gens qui là flattoient(ce qui a cause une partie de ses malheurs); et toutefois ne l'ayant pas été lorsqu'elle le deVoit éttej c'eàt Ce qui a causé le plus de mal. Enïiti elle n'avoit de fermeté que pour les choses qU'éUe àflTectiohnoit extraordinairement; et si elle me crut en cette ôcca-sion, ce fut à cause du grand besoin qu'elle aVoitdé iiion service.

Elle me lé fit paroitre uh jour que màdattie de Sa^^ voie m'ayaiit fait écrire par une fille de mes amies , cjui étoit à elle , que si je voulols quitter là Reine ^ doiit elle sàvoit bien cjue je n'avois reçu aucun bien, elle me donneroit la chaîné de màlti^ede sa gârde^robe^ et trie répondoitdé ma fortutie. Il arriva que comme je lisois cette lettre dans le grand cabinet de la Reine, M. de Guitaut , capitaine aux gaf des j vint derrière nioi skns que je m'en aperçusse, et lut ainsi ma lettre en méirie temps que itioi , me la prit, et la porta à la Reine, qui me demanda si je là voulois quitter; qu'à la "vérité elle ne m'avoit ploiiit fait de bien, mais qu'elle ne setoit pas toujours malheureuse^ et quel j^aurois raison de la quitter si elle ne m'en faisoit pas léi'sqii'elle àurôitle moyen de m'en faire. Cette prin-* cesse avoit une bonté si eiigagearite, que je me dévouai entièrement à elle; mais conime j'étois obligé de hit parlet souvent eii particulier, cela augmenta les soop* eéns de ses espions, qui mè tendirent plusieurs pièges poiXT me perdre,

[i636] Le premier fut en i636, que les entiemis T. 59. ^2

ayant pri^ Cori^ie, ou $t une armëe de ^toutes p^es pour.l^ reprendre, oomppsiëe de tput ce qi4 étoi^ reste à: M. le comte de Soissons , qui avoit été 4éfai^ au p^^sage de Bay, des troupe$ qui étoi^n^ au ùé^ de Bâle que Ton leya , et d'autres qu'on lev^ à la, hâte, Le Roi et toute la cour ëtpient à Madrid au bois de Boulc^ne lorsqu'on apprit^ cette nouvelle : il yint aussitôt à Paris, où tous les corp^ de métier le vinrent trouver dap$ les galeries duLpjuyre. Il les embrassa, les priaiit de Tas^ister d'hommes et d'^rgeuct ^ pe qiû leur gagna tellement le cœur, qu'ils en répau^jdirei^ des l^)*iqes 4^ tendresse^ ,et dppnèrentbeauiE^upplus qu'on ne leur demandpit : d'ojùi l'oi^ peut voir com* bien qette nation aime ^o^ prince, pour le sei^çç duquel il n'e^t rifu qu'elle pe ff}: par la douceur. Tous les particuliers se çotisoi(ent eux-juépies pour donner des soldats, et il n'y eut pas une porte coch^re qui ne dqnnât un cavalier armé de foutes pièces. .Tous les officier/^ de^ ms^isons rpy^es de to^te cpnditioa, qui pojgiyoijent porter les armes et quitter leur Sjcrr yice, allqîent à l'anpée, et chacun se croy oit offensé qu'pn lui en refusât la pçrinissipiif.

J'eus çeitte ^piulatipn coname Içs.^fitres^ efj^ def mandai ppnjCQngé^laïleiïfce ppnr y aller-, cp qu'elle Bpmevoulntpas permettrp, ayant affaire dpnipip^m la réception de ses lettre$«. MaÂseU^ fut ))ien|t¥Mii tcainte de: s'y résoudre vçar un $ain?di, cpmnReeU^JBeT ifenoit de Notce-Dame , le Ejoi yint cfec^ ejjp ^ Pti4t?^ ppssé sur > le bakon qui. est sur la cpjup: pf»ur,l^ y^^ arriver, il m'y [ trouva j et medepanda fpft xu4)9ip^i pourquoi je n'allois pas à l'armée. Je lui r>^XMidi^<ps jfBn avois démandé plusieurs fois la p^rjcqjisision à la

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Reine, qui me l'avoit toujours refosëe', et que je le suppliois trè^humblement de me l'obtenir. It entra dains le cabinet de la Reine , et lui dit ; « Pourquoi Cl né voulez-^ous pas que La Porte aillé à rarmëê? — * «C'est qu'il esttout seul dans sa charge, lui répondit- « elle. — Je veux qu'il y aille, repartit le Roi. » Quand la Reine vit qu'il le prenoit d'un toilsi haut : a Hëlas ! a dit-^Ue, et moi aussi ^ il y a long-temps c]^'ilmë « tourmente pour cela. i> Elle vit bien que ce h'étoit qwe poiur m^ôter d'aupfès d'eHe. Deux jours après je me mis en équipage, et m^en allai volontaire avec M. le comte d'Orval, premier écuyer de la Reine, et gendre de M. de La Force, l'un des généraux sous les^elsj'av0ié«eni du tehips des guerres dltalie. Lès trotipfes levées à Paris étant jointes à celles qui ve^ noient de DMe et à celles de M. lé comte de Soissons , Monsieto vint conmiander cette armée, qui se trotita' de quarante mille hommes. **

Elle prit sa marche droit à Royé , qui eut la hardiesie de tenir, et de brûler ses faubourgs, et noiis fâmes âssess mal conduits pour nous y arrêter 5 car cette vUle étant au milieu dies terres, nous pouvions la laisser 'derrière nous saris courir aucun risque, et potls»erles ennemis, qui ne se pouvoient sauver ^ mais ce siège qui dura deux jours leur en donna le temps, et eiscqre celui de sauver leur bagage, qu'ils avoient abandokiné au passage du ruisseau d'Ancre , et ils miitent encore le feu à la ville en s^en allant. On avoit donné avis à nos généraux de l'état des ennemis, et qu'ils étoient aisés à défaire dans le désordre où ils ëtoient; mais lorsque M. le comte de Soissonsles voulut ^llep charger, M* le duc d'Orléans y voulut aller

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aussi. On tint conseil , et il y fut résolu de ne pas hasarder la personne de Son Altesse Royale, qui, voyant cela, ne voulut pas que M. le comte y allât s'il n'y alloit aussi ; et ce fut de cette manière que la jalousie de ces princes sauva les ennemis d'un très-grand danger.

Cependant le Roi, après avoir fait faire des forts et des retranchemens depuis Saint-Denis le long du ruisseau de Gonesse , jusqu'au-dessus de Poatillon , s'en vint assiéger Corbie, et se logea à Mucin, au-delà de la rivière de Somme. Son Altesse Royale passa de l'autre côté, où commandoit M. le maréchal de La Force. Les ennemis firent mine de vouloir secourir cette place, mais ils n'osèrent, et enlevèrent seulement le quartier d'Aîguefeuil ^ car M. de Gassion faisant ferme dans le sien^ M. le comte et M. de La Force eurent le temps de mettre l'armée en bataille , et toute la nuit nous marchâmes à eux, ce qui les obligea de se retirer Ensuite étant allé en parti avec M. le duc de La Force, fils du maréchal , et M. de Gassion au long de la rivière , nous n'y rencontrâmes aucun des ennemis. Gop bie tint près de six semaines ^ et à la fin du siège cette grande armée, qui étoit de quarante mille hommes, se trouva réduite à dix mille, plus par la désertion que par la mort^

Je revins à Paris avec une maladie d'armée qui m'étoit venue d'avoir campé où lesennemisavoient campé pendant qu'ils assiégeoient Corbie, où ils avoient tant laissé de corps morts, que leur infection causa forte maladies dans notre armée. La Reine fut bien aise de mon retour , car elle étoit fort embarrassée de ses lettres qui étoient arrivées, et qu'elle ne pouToit

DE P. DB LA PORTE. [l636] j 34l

déchiffrer , n'en ayant pas la liberté , à cause des espions qui Tobservoient continuellement pour voir ce qu'elle feroi t en mon absence , et si Sa Majesté ne mettroit point quelqu'une d'elles en sa confidence.

Pendant les correspondances de la Reine , elle eut une grande inquiétude sur un avis qu'on lui donna d'un livre qu'on avoit fait contre la jalousie, qui avoit passé en beaucoup de mains, et que mademoiselle de Fruges, à présent madame de Fiennes, avoit alors : on lui dit que le Roi le faisoit chercher , et que s'il le voyoit il pourroit croire que la Reine l'avoit fait faire pour lui, à cause de son humeur jalouse. Comme la cour étoit alors à Saint-Germain, la Reine m'envoya chez cette demoiselle à Paris , lui dire de sa part de ne montrer ce livre à personne, et me commanda de partir si matin , que je fusse de retour à Saint-Germain avant que personne fût éveillé-, afin qu^on ne s'aperçût point de mon voyage. J'arrivai chez mademoiselle de Fruges avant le jour , où j'eus bien de la peine à faire venir les valets pour m'ouvrir, et bien plus pour me faire parler à la fiUe de la maison , car je ne voulois pas dire de quelle part, et eux avec raison ne vouloient pas faire ent^rer un homme inconnu si matin dans la chambre d'une fille de qualité : enfin, après bien des contestations, on me mena dans sa chambre, où l'on ne voyoit absolument point. Comme on fil du bruit en entrant, elle s'éveilla en sursaut, et demanda qui c'étoit. Je me nommai , et m'approchai du lit, que je ne voyois point: elle se rassura, et s'imagina bien de quelle part je venois. Elle ouvrit aussitôt son rideau , je m'approchai au bruit qu'elle fit ^ et elle s'avançant pour m'écouter, nous nous don-

i/^i. [^&36] MÉMOIRES

nâmes de la- télé Fun contre Tautre de telle sorte que cela nous étourdit tO¥^ les deux, et il faïUut du temps pour reprendre nos esprits. Après en avoir ri , je lui fis enlendre lé sujet de mon voyage , à quoi elle me fit réponse telle que je la désirois, et me dit que si le Roi lui demandoit ce livre , elle lui dîroit qu'elle ne savoit ce que c'était.

L'esprit du Roi étott tellement en garde contre la Reine , que la moindre petite apparence lui donnoit de grands soupçons; de sorte que les espionnes de Ja Reine avoient beau jeu pour lui faire pièce ainsi qu'à moi, et elles n'enlaissoient échapper aucune occasion.

Après laiFaire de Corbie, M. le duc d'Orléans s'ëtant retiré mécontent à Blois, tant à cause de l'affaire de Puylaurens, que de soa mariage que Le Roi ne vouloit pas approuver, Sa Majesté partit au cœur de L'hiver pour s'en aller à Fonl;aine^leau , et lui envoya le père Gondran , supérieur de l'Oratoire ^ et confesseur de Son Altesse Royale , pour le porter à un accommodement , à quoi s'emi^oya aussi M. de Chayigny. De Fontainebleau, le Roi alla à Orléan/s par Malesherbes, ' et k Retiie par Piteaux, où elle coucha sur les carreaux de son carrosse , parce que ni les mulets ni les chariots n'avoient pu arriver , les chemins étant si mauvais que les carrosses mal attelée ne purent arriver. Par malheur pour moi , je denieurai à Paris juscpi'à la veille du jour que.le Roi partit, la Reine m'y ayant laissé pour lui apporter des lettres de Flandre, et pour les lui donner toutes déchiffrées : à quoi ayant passé quelque temps, il étoit déjà tard quand j'arrivai à Fontainebleau, ce qui fut cause que de tout ce isoirlà je ne vis personne *, et le lendemain le Roi partit

DE P. DE LA PORTE, [l636] 34^

si fisatifrqtie je ne le vis point. Il fut facile de lui per- 9Ciader>(|ué ne m'ayant point vu à FontaineUéan de-puis c^é là cour y étôit, la Reine m'avoit donné Quelque <^mmis8ioh, Eii effet, on lui dit que j'ëtôis allé à Tours faire déguiser madame de Chevreuse, et la inenér dans un couvent à Orléans pqui^ lui faire voir la Reine; et l'on avoit si bien persuadé cela aU Roi, qu'il avoit résolu, dès que je serois de rçftour de ce voyage imaginaii^e^ et que je^eï'ois entré chez laReine, de me faire jeter par les fenêtres. Ne sachaht rien de cette ifésolutioh, j'allai chez la Reiile aussitôt que je fus aîfrivé à Orléans, et j'y trouvai le Roi qui se chauQbit. Dès qu'il me vit il m'appela , et me demanda assez rudement d*oii je venois. Je lui dh que je vénoid de Fontainebleau. A quoi m'ayant reparti qu'il ne m'y avoit point vu , je lui dis que j'y étois arrivé le soir fort tard -, que Sa Majesté en étoit partie le lendemain de grand matin. « Mais, me dit-il, j'ai « rèndontré la Reine près d'Àrtenay , et je rie vous ai « point vu à sa suite. » Je lui répondis fôr^ ingénument que mon cheval s'^toit déferré, et que je m'étois amusé à le faire referrer -, qu'après je m'en étois venu âu galop , et que j'avois vu Sa Majesté auprès d'Artenay, qui voloit là pie dans des vignes. Comme il vit que je lui disois la vérité ingénument, il sourit-, et pour m'ôter l'inquiétude que cela me donnoit , dont il s'aperçut bien, il me dit : « Ce n'est rien, La Porte, « ce n'est 'rien. »

Toutefois cela me donna fort à penser, et je crus avec raison qu'on m'avoit rendu quelque mauvais oifEce. J'en avertis la Reine , qui commanda à M. de Guitaut, qui étdit dans sa confidence, de s'informei*

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ce qae ce pouvoit être -, et il apprit que $es demoisellej9 ^voient dit au Roi ce prétendu voyage d^ Tours, et que j'en devoir être jeté par les fenêtres: mais cet artifice nç leur Féus^it pas mieux que les gutriss.

Cependant le père Gondran et M. de Chavigny firent si bien par leurs négociations avec Monsieur, à qui iU promirent Fapprobation du Roi pour son mariage, qu'ils rengagèrent de venir trouver le Roi à Orléans, pu je vi^ leur entrevue, qui se passa ainsi. Quand I^on^ieur arriva, le Roi étoit chez la Reine; à leur abord ils ne parlèrent de rien touchant leur accommodement. Le Roi dit à Monsieur qu'il ayoit ouï dire qu'il avoit mal à un œil, et me commanda d'apporter un flambeau pour voir ce que c'étoit : le mal ne se troijiya pas grand , et ejï même temps ils s'approchèrent du cercle, où Son Altiss^e Rpyale salua la B-cine. Le Roi me commanda ensuite de lui donner un siège ; ce qu'il n'avoit jamais eu en sa présence, et \ie s'étoit jamais couvert devant lui, sinon en carrosse, à table ou à cheval, qui sont des libertés que ^ut le mçnde a , et que cependant Monsieur ne donnoit pas à ceux qui alloient d^ns son carrosse ^ ce que le Roi désapprouvoit fort, ^t s'ei^ n^qquojt, luimême eu ujsant d'une autre manière.

[1639] Après tant de soupçons, le Roi eut enfin quelques avis plus certains qui causèrent ma disgrâce et ma prison. Je ne les dirai point ici, n'en sachant rien alors, et depuis même on eut bien de la peine à me les apprendra. Notre correspondance dura jusqu'au mois d'août 1637. Le 10 de ce mois, le Roi, qui ^toit à Saint-Gçrfn^in , ip.anda à la Rpjne ,, qui étoit ^ Paris

d:e p. de la porte. [16^7] 345

depuis quelques jours , qu'elle se préparât pour aller à Chantilly le 12^ qu'il alloit coucher à Ecouen, et qu'il s'y rendrbit le même jour, La Reine ne manqua pas de partir comme il lui avoit ëtë ordonne , et me commanda de demeurer pour quelques jours pour attendre ses lettres qui devoîent arriver, et pour faire quelques autres commissions.

Je lui avois dit dès le soir prëcëdent que M. Thibaudière des Ageaux, gentilhomme de Poitou, qui étoit dans la confidence de M. de Chavigny, m'avoit prié de lui demander si elle vouloit écrire à madame de Chevreuse à Tours*, qu'il y passoit, et qu'il seroît bien aise de lui dire des nouvelles de Sa Majesté. Elle lui écrivit seulement un mot, qui portoit en substance qu'étant sur soA départ, elle avoit tant d'affaires, qu'elle n'avoit pas le loisir de lui faire une longue lettre ; qu'elle se portoit bien ^ qu'elle alloit à Chantilly, et que le porteur diroit plus de nouvelles qu'elle ne lui en pourroit écrire. Je mis cette lettre dans ma poche , et le lendemain la Reine partit après diner.

Aussitôt qu'elle fut partie, je descendi$ dans la chambre de madame de La Flotte , où madame d^Hautefort étoit demeurée pour solliciter avec elle un procès qui lui étoit de grande importance : j'y trouvai Thibaudière, et incontinent ces dames voulant aller faire leurs sollicitations, nous les conduisîmes à leur carrosse. Ensuite étant demeurés seuls dans la cour du Louvre , je lui votJus donner la lettre qu'il m'avoit fait demander à la Reine; mais il me pria de la lui garder jusqu'au lendemain, disant qu'il avoit peur de la perdre ; ce qui me fit croire depuis qu'il sap

voit, par le moyen de M. de Chavigtiy, que je deyois être arrête prisonnier lé même jour, et que Taffaire avoit été concertée pour qu'on me trouvât chargé de cette lettre^ jpensant qu'il y auroit quelque chose de grande conséquence ou de particulier, o|i que Ton Touloit embarquer madame de Chevreuse dans cette affaire, pour faire croire au public que c^étoit une grande cabale contre l'Etat^ car c'étoit la coutume de Son Emineûce de faire passer des choses de rien pour de grandes conspirations.

Nous sortîmes, Thibaudière et moi, par le derrière du Louvre, et nous allâmes ensemble jusque dans la rue Saint-Honoré. Je le quittai pour aller voir, de la part de la Reine, M. de Guitaut, capitaine aux gardes, qui étoit malade de la goutte , et d'une blessure qu'il avoit eue à la cuisse, où la balle étoit demeurée. Je restai chez lui jusqu'à six heures du soir, et en m'en allant je trouvai un carrosse à deux chevaux, dont le cocher étoit habillé de gris, arrêté au tournant de la rue des Vieux-Augustins et de la rue Coquillière;et comme je passois entre lé coin et le carrosse, un homme que je ne pus voir, parce qu'il me prit par derrière, me mettant les mains sur les yeux, me poussa vers le carrosse, et en même temps je me sentis enlevé par plusieurs mains, qui après abattirent les pprtières^ en sorte que je ne pus voir qui m'arrêtoit ]^ous allâmes en grande diligence à la Bastille, où notre carrosse ne fut pas plus tôt arrivé qu'on refenm les portes de la basse cour -, on leva les portières, et en même temps j'aperçus la Bastille, car jusque là je n'avois point su où l'on me menoit. Je connus que celui qui m'avoit arrêté étoit Goulard , lieutenant des

mopsquetaîres du Roi, avec cinq mousquetaires dans le carrosse, et quinze ou seize autres à cheval qui le suivirent.

A la descente du carrosse on me fouilla , et l'on me trouva cette lettre de la Reine que Thibaudière h'avoit pas voulu recevoir. On me demanda de qui elle ëtoit: je dis à Goulard qu'il cpnnoissoit bien le cachet des armes de la Reine, et que c^ë toit pour madame de Chevreuse.

J'ai déjà dit que la Reine ne faisoit point dé finesse d' écrire à madame de Cheyreuise , et méiB€ elle lui écriyoit souvent par l'archevêque de Bordeaux, qui passoit ordinairement par Tours pour aller en son diocèse V ce qui faisoit bien voir que ce n'étcfit pas un secret Après avoir été fouillé, l'on me fit passer le pont , et entrer dans le corps-^de-garde entre deux hfvies de mousquetaires de la garnison qui avoient la mèche allumée et se tenoient sOus les armes ^ comme «i j'eusse été un, criminel de lèse-majesté.

Je fus bien une demi-heure dans ce corps-dcrgarde, pendant qu'on me préparoit un cachot^ qui fuira la fin celui d'un nommé Du Bois, qui en avoit été tiré depuis peu pour aller a^ supplice , parce qu'il avoit trompé le Roi et Son Eminence , à qui il avoit promis de faire de l'or. On me vint dire qu'il falloit marcher, et j'entrai dans cette tour même du corps-de-. garde, où l'on avoit coutume de mettre ceux que l'on devoit bientôt faire mourir. Etant arrivé dans mon cachot, on me déshabilla pour fouiller une seconde fois : après avoir été fouillé , je repris mes habits -, on in'apporta un lit de sangle pour moi, et une paillasse pour un soldat qu'où enferma avec moi, avec uno

terrine pour mes nécessités naturelles ; et Ton ferma sur nous trois portes, une en dedans de la chambre, la seconde au milieu du mur, et la troisième en dehors sur le degré. Chacune de ces portes se fermoit à clef ^ la fenêtre se fermoit de la même façon , avec trois grilles , mais elles n'avoient que trois doigts d'ouverture en dehors, et bien quatre pieds en dedans. Ujie heure après être entré en ce lieu, on m'apporta à souper, dont le soldat mangea plus que moi. Cependant M. lé cardinal, qui vouloit faire bien du bruit de peu de chose, et faire croire à tout le monde que cette affaire étoit une grande conspiration contre l'Etat et contre le Roi, envoya, aussitôt que je fus arrêté , de la cavalerie vers Orléans , et fit courir le bruit que c'étoit pour arrêter madame de Chevreuse, afin qu'elle s'enfuît et qu'on la crut criminelle ; et de peur qu'elle ne pût sortir de Tours faute d'argent, il lui envoya dix mille écus par M. Arnould, commis de M. des Noyers, qu'elle ne connoissoit point, et qui ne se fit point connoître à elle, lui disant seulement que c'étoit de la part d'un de ses amis, qui lai donnoit avis de se sauver. La Reine , qui savoit la finesse de M. le cardinal, fit ce qu'elle put pour empêcher madame de Chevreuse de donner dans ce panneau^ et pour cet effet elle lui envoya M. de Montalais, parent de madame d'Hautefort, pour l'informer de ce qui se passoit, lequel la trouva dans la résolution d'aller en Espagne pour sa sûreté : il fit ce qu'il put pour l'en dissuader , sentant bien que cela feroit tort à la Reine , et que M. le cardinal ne désiroit que cela pour les faire paroître criminelles aux yeux da public. Il suspendit un peu sa résolution , par la pro-

mes»se qu'il lui fit de Fayertir de toutes choses , dont elle ne voulut d'autres marques , sinon que s'il appre^ noit qu'on la voulût arrêter, il lui enverroit une paire d'Heures rouge, et de bleues si les affaires alloient bien. Il lui en envoya de bleues, parce que moi ne disant rien, et tenant ferme comme je fis, il y avoit apparence que les choses s'accommoderoient*, mais elle prit le bleu pour le rouge (au moins est-ce sur cette méprise de couleur qu'elle s'exciisà de ce voyage entrepris si mal à propos) : elle s'en alla à cheval , déguisée en homme, avec un de ses domestiques nommé Hilaire , et l'on envoya le président Viguier après elle, pour informer de sa retraite en Espagne.

Pour revenir à mon cachot, ausssitôt que le soldat eut soupe, il accommoda mon lit, qui ne val oit pas mieux que sa paillasse , et nous nous couchâmes. Comme je commehçois à m'assoupir, plus d'abattement que de sommeil, j'entendis tirer un coup de mousquet dans la maison ; ce qui étonna plus mon soldat que moi , car je ne savois si c'étoit la coutume ou non : mais après tious entendîmes crier aux armes! et un grand bruit datis notre escalier. Le soldat, qui ne pouvoit sortir non plus que moi, se tourmentoit extraordiiiairement, et faisoit autant de bruit seul dans ma chambre que la garnison en faisoit dehors; enfin ^ après avoir bien pensé et écouté, nous entendîmes ouvrir nos portes, et celles des étages au-dessus et au-dessous de nous.

Au-dessus on mit le barcn de Tenance, gentilhomme champenois, lequel avoit quitté le service du roi de Suède pour venir servir le Roi au siège de Corbie, et avoit été mis en prison pour avoir. parlé

Mo [^^^7] MÉMOIRES

du gouveriiement avec un peu trop de liberté. Andessous Ton mit M. de Lenoncourt dé Serre , capitaine des gardes du corps du duc de Lorraine, qoi ayoit été retenu prisonnier à la capitulation de Saint- Michel ; et Ton mit avec moi M. de Heroe , parent de M. le chancelier, jeune homme que sa mère retenoit en prison pour le mûrir : on le mit dans ma chambre sans lit et sans lumière , et Ton referma nos portes. Il me parla d'abord aiàsi £aimilièrement que si nous nous étions connus de longue main^ et sans nous connoitre ni nous voir il nous conta d^abord son histoii^e, qui étoit qu*ayant fait partie de se sauver avec messieurs de Tenance et de Lenoncourt, ils avoient pris Toccasion d'une nuit, non pas tout-à^ait obscure , car il £aiisoit dair de lune , mais il faisoit as* sez de nuagesr pour la cacher : alora, par le moyen de gens qui les attendoient avec des chevaux, ils avoient attaché avec des tire^fonds une grosse corde de h porte Saint- Antoine au haut de la tour Toîsine; où il y avoit uli cabinet ; ils devment passer trois aoh neaux à cette corde, et y joindre chacun uine moimhe corde, avec un bâton en manière d 'escarpolette; et après s'être ceints avec des écharpes chacun k levr corde , ils prétendoient se laisser ainsi cotiler le long de la grosse corde : à quoi Ton pouvoit objecter le danger qu'il y avoit qu'en descendant avec rapidité ûs ne s'allassent heurter contre les brancards dé la porte Saint-Antoine*, mais on répondit à cette diffi** culte qu'on pouvoit tendre la gtosse corder tant soit peu lâche , et que cela contribuant aTec la pesante^ du corps à faire faire un angle àia corde , le mouvement auroit été assez re^rdé pqur empéchet qu% ne

DE P. dï; la poute. [1637] 35ï

se fussent blessés* Toutes choses ëtoieat prétel»,j3t ils alloieut s'embarquer, lorsKjue la lune pjarôissjaut trop, découvrit la corde au soldat qui ëtoit dans le corridor du dehors du fossé , lequel tira ce doup de mousquet, qui mit Palarme et rompit leur dessein. Len officiers prirent les armes, les surprirent tous trois 4ans ce cabinet, et les enfermèrent dans ces troi^ chambres, comme je viens de le dire.

M. de Herce, après m'avoir raconté tout cela, se mit à pester contre le gouverneinent, sans se soucier du soldat qui étôit avec nous. Je né savois pas encore qui étoit cet homme; et me défiant de toutes choses^ je lui dis que je ne croyois pas que tout cela servît à noxxs fyive sortir de la Bastille; qu^il falloit prendre patience et se taire. Il se tut, et s'endormit sur une chaise de paille, la tête sur le pied de mon lit.

Nous passâmes ainsi la nuit, moit:ié assoupissement,' et moitié inquiétude. Comme tous les matins à sept he3ures on apporte à tous les prisonniers du pain et du vin, M. de Herce me persuada de déjeûner*; et h midi on nous apporta h dîner,

Aprè§ dtner le sergent me vipt dire qu'il faUoit; d^cdndiré; je lui demandai pourquoi, mais il ne me le voulut paa dire : je descendis au bas du degré, j'y; troavai six soldats qui m'environnèrent afin que^ je, ne parlasse à personne. Où me fit traverser la cour^» où il: y avoit quantité de prisonniers qui se tnirent: en baie pour me voii! passer, les uns haussant les. épaiUiBs,:COmime voulant dire que je seix)is bientôt exécuté y car e'^toit le bruit commun de la Bastille et de toute la ville. Entre ces prisonniers je reeontmsle QommandsuF ^e Jars, qui avoit été arréitéà IWaire da

35a [16^7] MÉMOIRES

M. de Châteauneuf , lequel avoit toujours été serviteur de la Reine , et , nonobstant toutes les persëcntions du cardinal , avoit toujours conservé beaucoup de passion pour son service. Il me faisoit signe, autant qu'il pouvôit, d'avoir bon bec, en mettant le doigt sur là bouche , et se promenant à grands pas pour n'être pas aperçu : il fit si bien qUe je l'entendis. On me fit monter daiis la chambre de M. Du Tremblay , gouverneur de la maison , où je trouvai M. de La Poterie, maître des requêtes, lequel m'ayant&it lever la main et jurer de dire la vérité , tira d'un sac de velours la lettre que je devois donner à Thibaudière *, et après me l'avoir lue il me la donna i lire» Comme c'étoit une lettre de conséquence, je pensai lui dire que je deVois la rendre à Tbibaudière, qui l'avoit demandée pour la rendre à madame de Chevreuse ; mais je crus que cela pourroit nuire à Thibaudière , et peut-être ruiner sa fortune , ne m'iinaginant pas qu'il eût été assez lâche pour l'aller dire croyant que je le dirois, ni assez méchant paar m'avoir laissé la lettre afin qu'on me la trouvât, car il pouvoit savoir que je devois être arrêté , M, de Chavigny étant de ses amis : ainsi je dis à M. de Li Poterie que j'eusse envoyé cette lettre par la poste, comme j'en aVois envoyé bien d'autres, et que la Reine ne m avoit point nommé de personnes particuUères à qui la donner. Il me dit : a La Reine marque au « porteur de sa lettre qu'il doit plus dire de nonce velles qu'elle n'en écrit ^ et ainsi c'est une lettre « de créance , et celui qui la devoit "porter avoit a»a sûrement bien des choses à dire. Il faut de néees- A site que vous la dut^iez donner à quelqu'un, oa

DE p. DE LA POUTE, [l637] ^53

« que TOUS la dussiez porter vous«inéme« » Je répondis toujours que la Reine ne m'avoit nomme personne, ni commandé de la porter; et qu'assurément si son intention aToit été que je la donnasse à quelqu'un, elle lavoit oublié, parce qu'il y aToit beau-r coup de monde autour d'elle qui lui parloit de diffé^ rentes choses, comme c'est l'ordinaire quand on est sur ^n départ. Nous en demeurâmes là -, et après il me tira de son sac quantité de lettres que j'avois reçues de madame de Chevreuse , dans lesquelles il n'y avoit rien de conséquence ; mais il ne laissa pas de les lire toutes, et de me faite expliquer des endroit» et des noms particuliers qui étoient en chiffre , que je lui expliquai à ma fantaisie, à cause que je ne vou-* lois pas qu'il connût plusieurs de ceux qui y étoient nommés. Tout cela ne me donna pas beaucoup de peine ; mais j'en eus une très^grande quand je considérai que pour avoir ces lettres il falloit qu'on eût été dans ma chambre, où j'avois un coffre et une armoire , et de plus un trou dans un coin de fenêtre^ où je mettois les bras jusques au coude, et où j'avois tous mes papiers de conséquence , les clefs des chiffres et les cachets. Ce trou se bouchoit avec un morceau de plâtre qui en étoit sorti si justement, qu'on avoit peine à s'apercevoir qu'il eût été rompu, • J'étois assuré que personne ne connoissoit cet endroit, car je ne l'ouvrois jamais que je n'eusse fait sortir mon laquais ; dont bien me prit , car aussitôt que je fus arrêté, le nommé Boispille, intendant de M. de Ghevrense, fit prendre mon laquais, et le mena à M. le chancelier, qui fit ce qu'il put pour lui faire dire où je mettois mes papiers, si j'écrivois souvent, et T. 59. Îl3

OÙ il portoit mes lettres. Cela fit si grand' peur à ce pauvre garçon, qu'ils ne purent jamais le rassurer-, et il ne fit que pleurer, ne sachant rien de ce qu'on lui demandoit : ainsi M. le chancelier ne put avoir que les lettres dont j'ai parle , et plusieurs papiers inutiles qu'il trouva dans mon coffre et dans mon armoire, dont il fit un inventaire.

M. de La Poterie continua de ra'interroger , et me demanda si je n'allois pas souvent au Val-de-Grâce; ce qui me consola un peu, car par là je connus qu'il cherchoit, et qu'il n'avoit point de ceititude, parce que je n'allois que rarement au Val -de -Grâce, où bien souvent la Reine écrivoit : elle me donnoit ensuite ce qu'elle y avoit écrit , afin que je le misse en chiffre. Ils avoient eu quelques avis confus, ou du moins des soupçons*, car après lui avoir dit que je n'y allois jamais que quand mes dévotions inY menoient^ il me demanda combien il y avoit que je n'y avois été. Je lui dis que je n'y avois pas été depuis Pâques; de quoi il parut étonné, et me pressa fort là-dessus: mais comme il me trouva toujours ferme et égal, il se rebattit à me demander s'il n'y avoit pas une petite malle couverte de toile cirée verte au Val-de-Grâce, et si je ne l'y avois point vue. A cet article, je dis bravement la vérité , car de ma vie je n'avois vu cette malle , ni n'en avois ouï parler ; ce qui me fit croire que c'étoit un avis de quelqu'une des espionnes, et que la Reine étoit trahie.

Après avoir bien dit et redit tout ce qui se put dire en deux heures de temps sur ce sujet, et qui ëtoil écrit par un greffier rousseau, on me proposa de signer^ ce dont je fis difficulté. Il faut cependant que

DE P. DE LA PORTE. [l637] 355

je rende ici témoignage à la vérité. M. de La Poterie n*usa jamais de surprise en toutes les interrogations qu'il me fit, et même il m'avertissoit, quand il me voyoit un peu embarrassé , de prendre garde à ce que je dirois, et que je ne me pressasse point-, et quand il fallut signer, il voulut que je lusse, et que je prisse bien garde s'il y avoit quelque chose qui ne fût pas véritable. Je sigtiai donc^ il à'en alla, et Ton me remena dans mon cachot.

Il n'y avoit pas un prisonnier qui n'eût bien voulu savoir ce quîon m'avoit demandé et ce que j'avois répondu*, et il n'y en avoit pas un à qui je ne fisse pitié , car on tenoit pour certain que dans peu je serois expédié. J'eufe tout le lendemain pour me reposer; mais le i5 août, jour de Notre-Dame, M. de La Poterie revint: on me remena dans la chanlbté du gouverneur comme la première fois, et je vis encore en allant M. le commandeur de Jars , qui me regarda d'un œil parlant, et j'entendis bien son langage. M. de La Poterie, après la cérémonie ordinaire du serment, me fit repasser sur toutes leé choses que nôiis avions dites dans l'interrogatoire précèdent, mais d'une manière différente. Heureusement j'eus de la mémoire, moi qui n'en avois jamais eu; car je me souvins de tout ce que je lui avois répondu. Après cela il commença à faire mine de tirer de son sac quelques papiers de conséquence , et eh même temps il me regardoit fort fixement. J'avoue que d'abord j'eus peur que ce ne fussent les pà^iets dii trou; et je tie sais s'il s'aperçut de ma peùi^, mais je la sentoîs- bien, et j'étois fort eh colère contre moi de ma foiblesse : enfin ce ne fiit rieh , que des vers à la

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louange de Son Eminence qui s'ëtoient trouves dans mon coffre , avec ceux que Barault avoit faits pour la Reine sur le déluge de Narbonne. Il les remit aussitôt , faisant semblant d*en chercher d'autres , afin de voir ma contenance , qui fut toujours la même , quoique le dedans fût fort ému toutes les fois que je voyois sortir un papier du sac, craignant toujours que ce ne fussent ceux du trou, où il y avoit un magasin de toutes les pièces du temps contre Son Eminence , et même la Milliade de l'abbé d'Estelan , pour laquelle il y aVoit alors quatre ou cinq prisonniers i la Bastille. Heureusement toutes les figures de M. de La Poterie ne furent rien que des tentatives. Je signai, et Ton me ramena. M. dé La Poterie în'ôta mon soldat, parce qu'il avoit le flux de sang, et que nous n'avions qu'une terrine -, mais celui que l'on mit à sa place ayant couché sur sa paillasse prit le même mal, et ce fut un grand bonheur que je ne le pris point : en récompense j'en avois un pire à l'esprit; et Dieu, qui ne nous impose jamais plus de peines que nous n'en pouvons porter, me préserva des infirmités du corps,

M. de La Poterie ne revint point le lendemain, car ses visites étoient alternatives comme la fièi^ tierce -, ce qu il ne faisoit pas pour me, donner du re pos, mais pour avertir la cour de mes réponses, et pour en recevoir les ordres.

Le jour d'après il revint^ et continuant son interrogatoire, il me parla fort du Val-de-Grâce , me demanda si je ne savois point qu'il y allât personne voir la Reine, et si madame de Chevreuse n'y étoit.pœùt venue. Mais après mes réponses il crut que je n'avois

DE P. DE LA PORTE. [l637] 357

aucun commerce avec les religieuses du Val-de- Grâce -, ce qui l'obligea de me parler d'autres choses qui me donnèrent bien à penser.

Il me demanda si je ne savois point que la Reine écrivît en Flandre et en Angleterre. Après lui avoir dit que non, il me dit que cela étoit vrai, et que c'était moi qui la servois en ce commerce de lettres. Je m'ëcrisi fort contre cette imputation. Il me demanda qui la servoit'donc en ces correspondances; ce qui me fit croire qu'il n'étoit pas bien assure que ce fût moi. Nous discourûmes long-temps sur ce sujet, puis il s'en alla , après m'avoir conté bonnement qu'il n'y î^voit rien de plus certain que la Reine écrivoit, et avoit commerce en Angleterre et en Flandre, et par couséquent en Espagne ^ que c'étoient les ennemis du Roi et de J'Etat, et que je serois bien malheureux si la Reine s>e servoit de moi en ces sortes d'affaires. Jl m'ajouta que la Reine l'avoit avoué après qu'oii lui eût montré une lettre qu'on avoit interceptée, laquelle elle écrivoit au marquis de Mirabel , pour lors ambassadeur d'Espagne en Flandre, où il y avoit des termes qui avoieut fort fâché le Roi.

Il disoit vrai; et j'ai su depuis que M. le chancelier aya^t montré cette lettre à la Reine, Sa Majesté la voulut retenir, et la cacha dans son sein, d'où M. le chancelier l'ayant voulu reprendre, elle la rendit. Il l'interrogea là-dessus et sur beaucoup de choses : elle avoua d'îivoir écrit cette lettre , et que c'étoit par mon ministère qu'elle avoit été envoyée ; ce qui fit croire que cette lettre n'étoit pas la seule, et que la Reine en aypit écrit bien d'autres en tf autres lieux : mais 9u u'avoit que celle-là. C'est pourquoi l'on vour

lut tirer de moi la connoissance du reste , mais inutilement.

La Reine fut tellement touchée du traitement qu'elle avoif essuya , qu'elle fut deux jours sans boire ni manger, à ce que j'ai appris, et même fut saignée deux fois, à cause d'un étpuSement que lui avoit pansé cette atHiction. Le Roi ne la voyoit point, ni M. le cardinal, ni même aucune personne de la cour, hormis son domestique , dont la plus grande partie la trahi^soit. M. de Gui tant la vit, et n'en fit pas mieut isa CQur.

On remarqua que quantité de courtisans, passant daixs la cour du château de Chantilly, baissoientla yue pour qu'on ne crût pas qu'ils regardoient les feiiétres de sa chambre*, si bien qu'elle fut abandonnée de tout le monde , hormis de madame d'Hautefort, à qui son malheur ne servit qu'à redoubler le zèle qu'eUe avoit pour elle.

Pendant que la Reine étoit ainsi tourmentée à Chantilly, M. le cardinal voyant que M. de La Poterie n'avait pu rien tirer de moi qui put nuire à la Reine, vint lui-même à Paris; et dès le lendemain, à huit heures du soir, il envoya un carrosse , avec un lieutenant de la prévôté et quatre archers, pour .me condiiire à son hôtel. Je m'allois coucher lorsque j'entendis un grand bruit, et ouvrir mes portes ^ ce qui m'étonna extrêmement , et me donna de l'appréhension , car j'avois ouï dire à plusieurs personnes, et même à mon soldat, qu'on avoit fait mourir des priisonniers la nuit, de crainte que le peuple ne s'émût Je crus que j'allois être traité de la sorte ; ce qui me fit demander à La Brière, sergent d^ la Bastille, qui

DE P. 0E LA PORTE. [1687] ÎSq

me vint quérir, où Ton me vouloit mener : il me répondit assez brusquement qu'on vouloit me faire sortir de la Bastille. Je ne savois comment entendje cette sortie; mais lorsque je fus descendu dans la bassecour, et que je vis un carrosse et des archers, je. crus aller au supplice. Je demandai au lieutenant, que je connoissois, nommé Picot, où il me menoit; il me répondit fort tristement qu'il n'en sa voit rien. Je cfus d'abord en partant n'aller qu'au coin de Saint-Paul, où ordinairement on exécutoit ceux qu'on tiroit de la BastiUe : quand nous eûmes passé cet endroit^ j'eus peur du cimetière Saint- Jean, ensuite de la Grève, et enfin de la Croix du Tiroir.

Mais après que tout cela fut passé je commençai à respirer plus à mon aise , et je demandai encore une fois au lieutenant où nous allions ; ce qu'il ne me voulut pas dire : nous allâmes arrêter à la porte de M. le chancelier. Picot sortit du carrosse , et entra dans la maison , d'où il revint aussitôt, et dit à notre cocher de suivre le carrosse qui alloit sortir, qui étoit celui de M. le chancelier. Il hO]as mena dans la cour des cuisines du palais Cardinal , où l'on me fit descendre; et mes gardes, après m^avoir conduit dans le jardin, me mirent entre les mains de M. de La Houdinière, capitaine des gardes de Son Eminence, le* quel me conduisit au long de la galerie jusqu^à la porte de la chambre de M. le cardinal, où il étoit seul avec M. le chancelier, que nous avions suivi, et M. des Noyers.

D'abord M. le cardinal me dit qu'il m^avoit envoyé quérir pour me fs^ire dire une chose qu'il savoit déjà bien, parce que la Reine l'avoit dite auRoi et à lui,

36o ['^^7J MÉMoiaEs

iQais qu'il ëtpit nécessaire que je le lui confirmasse. Je lui répondis que je lui dirois tout ce que je saToisi à quoi il me répondit en souriant qu'il T^'VQÎt bieii cru; et que cela étaat, il me donnoit sa parole que je ne retournerois pas à la Bastille. M. Je chancelier me fit lever la main, et faire le serment ordinaire. Ensuite Mé le cardiaal m'interrogea sur toutes les choses qoe M. 46 La Poterie m'ayoit déjà ri^hattue$ plusieurs f<HS; et cpinme il vit que je faisois les mêmes réponses, et que sa présence ne me. faisoit poiat changer, il me fit connoltre que si je youlois dire ce qu'il souhaitoit, il mettrmt ma fortune en état de donner de la jalousie à mes pareils ; qu'il ^voit bien que la Reine avoit correspoiidauce en Flandre et eu Espace ; qu'elle y écri voit couvent , et que c'étoit moi qui la servois en toutes ces intelligences ^ que je n'avois qu'à en demeurer d'accord, et que ma fortune étoit faite; que je ne devoir rien craindre, puisque la Raine lavoit avoué elle-même, et qu'elle avoit dit que c'étoit de moi qu'elle se servoit. Je lui répondis <{ue je ne savois pas si la Reine écrivoit en Espagne et >en Flandre; mais que si elle y écri voit, elle se servoit d'un autre que de moi, et que je ne m'étois jamais mêlé que de faire ma chaîne. Sur quoi il me demanda si j'avois connoissacuee qu'elle se servît de quelque autre; ee qui me fit croire qu'il n'étoit si isûr de son &it qu^ le disoit. Cela me fortifia, et je Itii soutijos touj^mrsque je ne savots lien de toutes ces choses, et que je ae m'étois jamais aperçu que la Reine eût des correspondances en Espagne ni ailleurs. Après odbi il se mit un peu en colère, et me dit que puîsicpiie je ne youlois pas avouer une vérité qvC'û savoit bien, je pou-

D£ P. Dfi UL PORTE. [1637] 36l

vois bi^ cf oire qu'il avoit le pouvoir de me faire faire mon procès , et qu^ ceh aUoit bieiai vite quand il s'agisspit de riatërét de TEtat et du siervice du Roi ; que je pie piquois mal à propos de générosité , et de servir fidèlem^i^t ma maîtresse , qui ue faiisoit rien pour n^oi. k A propos, ajouta-t-il, on n'a trouvé que (( cinq cents livres dans votre cabinet : efil>-ce là votre a bien? » Je lui dis que c'en étoit une grande partie. A quoi il répliqua, en regardant M. le chancelier : a Voilà bien de quoi être si opiniâtre à nier une ckose a que la Reinç a avouée ! » D'où je pris «occasion de lui dire que c'étoit une marque certaine que je ne la scrvois pas dans les choses que Son Excellence croyoit; et que si cela étoit, la Reine m'auroit fait plus de Uen qu'elle ne m'en avoit fait; mais que quoiqu'elle ne m'en fît point, je ne laissois pas d'être obligé de la servir fidèlement dans ma cbarge. U me dit que cela étoit vrai 5 mais que je de vois fidélité au Roi avant la Reine, parce qu'étant né Français je devois obéir au Roi, qui me commandoit de dire la vérité, qu'il me £aisoit demander par ses ministres et ses officiers, en une chose qui regardoit son service et le bien de l'Etat 5 que j'y étois obligé en conscience ; et que si je ne le faisois pas, je ne m'en trouverois pas bien. Je lui dis que je ne croyois pas être obligé en conscience d'accuser la Reine d'écrire en Espagne, n'en sachant rien, et n'en ayant jamais eu de connoissanqe. « Mais, a me dit-il en colère, elle l'avoue, et dit que «c'est « par vous qu'elle entretient ses corre^ondances, (( non-seulement avec le roi d'Espagne et le cardinal (c infant, mais avec le ^nc de Lorraine, r;aird[iidu- « chesse et madame de Chevreuse. — Si la Reine

K dit cela , lui répondis-je, il faut qu'elle veuille sau- « ver ceux qui la servent en ces intelligences, en di- <i sant que c'est moi. » Il me demanda si je savois qu'elle se servît de quelqu'un*, et après lui avoir dit que non, il me demanda pour qui ëtoit cette lettre de la Reine que Ton m'avoit trouvée. A quoi je répondis la même chose qu'à M. de La Poterie, a Vous êtes on « menteur, me dit-il, vous la vouliez donner à Thi- « baudière : vous voulûtes la lui donner dans la cour m du Louvre , il vous pria de la lui garder jusqu'au « Lendemain , de peur de la perdre ; et après cela vous 4( voulez que je vous croie. Puisqu'en une chose de <t nulle conséquence vous ne dites pas la vérité, je ^ ne vous dois pas croire en d'autres. Eh bien ! que « dites-vous à cela ? » Je fus fort surpris, et ce coup m'assomma , car il étoit vrai ; et Thibaudière ayant eu peur que je ne l'accusasse , s'étoit accusé lui-même, pour avoir meilleur marché de la peine qu'il croyoit encourir : car je ne veux pas croire que l'amitié que M. de Chavigny avoit pour lui l'eût pu obliger à demander cette lettre à la Reine ^ afin que, se confiant à lui, elle eût pu mander des choses de conséquence, sachant que je devois être arrêté , et que pour cela il m'eût laissé la lettre à garder, ce qui seroit une perfidie détestable. M. le cardinal n'ajoutant point de foi à ce que je lui pus dire là-dessus, j'avouai enfin la chose, parce que je ne pouvois plus la lui cacher; sur quoi il me gronda fort, et me demanda pourquoi j avois fait finesse de cela. Je lui dis ingénument que j'avois eu peur de ruiner la fortune de ce gentilhomme pour une chose de rien : à quoi il me répliqua que jétois bien considérant. Il s'arrêta ensuite, et songea

DE p. DE LA. PORTE. [itiSj] 363

assez long-temps sans rien dire ; et après il me dit : « Je « ne saurois plus vous croire : il faut que vous écriviez u à la Reine , et que vous lui mandiez qu'elle ne sait 4t ce qu'elle veut dire quand elle dit qu'elle a des cora respondances avec les étrangers et les ennemis de « l'Etat, et que c'est de vous qu'elle se sert pour ses « intrigues. » Je lui dis que je n'osois pas écrire à la Reine et à ma maîtresse de la manière dont il me l'ordonnoit, et que ce seroit trop de liberté à moi. A quoi il répliqua en raillant : « £h bien ! nous le verrons « aussi ïespectueux que fidèle. Vous aurez du temps « pour y penser; il faut cependant retourner à la Basce tille. » Je le fis souvenir qu'il m'avoit promis que si je disois la vérité je n'y retournerois pas. <^ U est « vrai, me dit-il; mais vous ne l'avez pas dite, et vous « y retournerez. » M. le chancelier prenoit quelquefois la parole , et M. des Noyers écrivoit mes réponses. Il s'avisa aussi de me demander si madame de La Flotte ne savoit rien de toutes ces intrigues. Je lui répondis que comme je ne savois rien, je ne savois pas si les autres sa voient quelque chose. M. le cardinal lui dit : « Il n'y a plu? rien à espérer par la voie de douceur , « après l'affaire de Thibaudière. » M. des Noyers me voulut faire signer mes dépositions, ce que je ne voulus point faire avant de les lire -, et comme il faisoit difficulté de me les laisser lire, M. le cardinal lui dit que j'avois raison. De sorte qu'après les avoir lues je les signai, et l'on me renvoya comme j'étois venu.

Mon interrogatoire et mon voyage durèrent cinq heures : j'étois parti à huit heures , et il étoit plus d'une heure quand je fus de retour à la Bastille , où

je trouvai que M. de Herce s'étoit couché dans mon lit, croyant que je ne reviendrois point.

Le lendemain il Tint à la Bastille un exempt des gardes du corps du Roi me faire commandement, de la part de Sa Majesté, d'écrire à la Reine sur ce que M. le cardinal m'avoit dit. On me mena dans la chambre du gouverneur, on me donna du papier et de l'encre, et j'écrivis à la Reine à peu près en ces termes :

<( Madame,

« M. le cardinal me dit hier que Sa Majesté avoit dit au Roi qu'elle avoit des intelligences avec le roi d'Espagne, le cardinal infant, l'archiduchesse, le duc de Lorraine et madame de Chevreuse , et que c'étoit par moi que Votre Majesté entretenoit ses correspondances, fai tant de confiance en la bonté de Votre Majesté et en sa justice, que je ne saurois croire qu'elle me voulût accuser d'une chose dont elle sait bien que je suis innocent : toutefois s'il y va du service de Votre Majesté de dire toutçs ces choses, quoique je n'en sache rien, je les dirai, pourvu que Votre Majesté me fasse savoir ce qu'il lui plaît que je dise 5 mais si cela n'est point, je la supplie trèshumblement de détromper le Roi et Son Eminence de l'opinion qu'ils ont que j'ai servi Votre Majesté en toutes les choses qu'ils disent. »

Je donnai ma lettre tout ouverte à l'exempt. Quel- (|Ués jours après M. le chancelier m^eàvoya quérir la nuit', de la même manière que j'avois été chez M. le cardinal. On me m«àa chez lui \ et étant seul avec

moi dans çon cabinet, il m'interrogea tout de non* veau sur les mêmes choses, me disant que je vou* lois me perdre à plaisir; qu^on savoit tout, et que si je ne disois la vëritë , on alloit travailler à tiion procès ; qu'il m'a voit envoyé quérir pour me Je dire lui-même. Je lui répondis toujours de la même façon. Il m'in-' terrogea encore sur les lettres que la ReiÀe ëcrivoit au Val-de-Grâce , et sur les gens qui l'y alloient voir^ mais Dieu nie fit toujours la grâce de ne point varier -dans mes réponses, et de ne me point couper.

Après cela il tira une lettre de sa poche qui n'étoit point cachetée, et me dit de la lire; ce que je 0s. Il me demanda ensuite si je connoissois cette écriture: je lui dis qu'elle étoit de la Reine< Coipme olle ne m'est pas demeurée, je ne puis la rapporter mot à mot; mais elle portoit à peu près ces termes :

« La Porte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, sur laquelle je n'ai rien à vous dire, sinon que je veux que vous diriez la vérité sur toutes les choses dont vous serez interrogé. Si vous le faites, j'aurai soin de vous, et il ne vous sera fait aucun mal; mais si vous ne la dites points je vous abandonnerai.

a Signé Anne. »

M. le chancelier me dit : « Eh bien ! êtes-vous « content ? Voilà votre scrupule levé : la Reine vous « mande de dire la vérité, vous pouvez dire tout ce « que vous voudrez, cette lettre vous met à cou-r « vert. )) Sur quoi je m'écriai : « Quoi ! monseigneur, « pai;çe que la Reine me mande de dire la vérité, «. vous voulez que je l'accuse des choses dont je ne « la sais point coupable ! ,Te veux bien que vous sa-

366 ['637] MÉMoiBEs

« chiez qu'il n'y a point de peur de la mort , ni d'en- (( vie de faire ma fortune , qui puisse me faire faire « cette lâcheté. » Il me répliqua en souriant que j'étois bien délicat, que la Reine avoit dit que c'étoit moi qui la servois en toutes ses intrigues, et que puisqu'elle m'avoit accusé moi innocent, comme je disois l'être, je pouvois bien aussi dire tout ce que je savois d'elle •, à quoi je répondis qu'elle étoit ma maîtresse^ et qu'elle pôilvoit dire tout ce qu'il lui plaisoit. a Mais à propos, me dit-il, vous lui avez n mandé que quoique les choses dont on l'accuse ne « fussent pas vraies , si elle vous commandoit de les « dire vous les diriez : elle vous le mande , et vous « ne lui tenez pas parole; » Je lui répondis que si la Reine me maudoit positivement les choses qu'elle vouloit que je disse , je les dirois ^ mais me laissant libre, et me commandant de dire la vérité, je l'avois dite, et que je n'en savois point d'autre que celle qui étoit dans mes interrogatoires. .

Je lui demandai si la Reine les avoit vus : je lui dis que s'il les lui faisoit voir, elle connoîtroit bien que j'avois dit la vérité. <( Mais, me dit-il, vous vous « êtes engagé à dire tout ce que la Reine vous com- « manderoit-, ne sàvez-vous pas qu'il y va de là vie « d'être dans dès intrigues contre le service du Roi « et de l'Etat? — Je ne crois point, lui répondis-je, a qtie la Reine soit dans des intrigues de cette nature; a mais quand il me faudroit mourir , ce seroit le plus <v grand honneur qui pourroit arriver à un homme a de ma sorte que de perdre la vie pour le service rt d'une princesse persécutée. » Il fit naine de se fâcher sur ce mot, et il m'ordonna d'écrire encore à

D<5 p. DE LA PORTE. [l637] 867

la Reine , et que je lui mandasse que je n'ajoutois point de foi à ce qu'elle m'avoit écrit. Je m'en excusai d'abord, mais il me fallut obéir ^ j'écrivis donc en cette sorte ;

« Madame,

« J'ai reçu la lettre qu'il à plu à Votre Majesté de m'ëcrire, par laquelle elle mè mande de dire la vérité sur toutes les choses dont je serai iriterrogé : je l'ai fait; et s'il plaît à Votre itlajesté de se faire apporter tous mes interrogatoires, elle verra bien que je l'ai dite. M. le chancelier continue toujours de dire que Votre Majesté a des intelligences avec les ennemis de l'Etat, et que c'étoit par moi qu'elle s'y conduisoit et entretenoit: Votre Majesté en sait la vérité , et que je suis innocent de ce dont on m'accuse; c'est pourquoi je la supplie très-humblement de détrompet l'esprit du Roi. S'il plaît à Votre Majesté que je dise toutes les choses qu'on veut que je sache , qu'eUe me fasse la grâce de me mander mot à mot tout ce qu'elle voudra que je dise, parce que ne sachant rien , je pourrois mancjuei' au service qu'elle désireroit de moi. w

Après ma lettre écrite oh me renvoya à la Bastille. Mais pendant que toutes ces choses se passoient, la Reine étoit dans la plus grande affliction qu'elle eût jamais eue ; et ne sachant que faire ni à quoi se résoudre, elle eut recours à madame d'Hautefort, à qui elle écrivit par l'entremise de mademoiselle de Chemerault, une de ses filles d'honneur, à présent madame de La Bâsinière , et sa lettre lui fut apportée

368 [i637] néMoiREs ^

par M. de Coislin, parent de M. le cardinal, et gendre de M. le chancelier : ce qm est admirable , qae cette princesse dans son besoin fut obligée d'avoir recours aux proches de ses plus grands ennemis, et qu^eUe y trouvât de fat fidëlitë. Par ces voies, elle fit savoir ses. peines et ses inquiétudes à madame d'Haih tefort, qui étoient de savoir comment on me traitoit, ce qu'on me demandoit, et ce que je répondois; car tout rouloit là-dessus. L'ëvéque de Beauvais et le père Caussin, confesseur du Roi, m'ont dit ^pnis qu'en ce temps^là ils ëtoient tous en prises pour m'obtenir de Dieu la grâce de me taire, lesquelles, Dieu merci, furent efficaces. Madame d'Hautefort se mit aussitôt à chercher des moyens pour servir cette pauvre princesse, nonobstant toutes les difficultés qui se présentèrent en grand nombre ; car le Roi Taimoit, il lui avoit fait un peu de bien, et elle ne pou- Voit souffi-ir l'ombre même de l'ingratitude^ outre qu'elle ëtoit d'une condition et d'un âge qui ne lui permettoient pas de courir, de se déguiser, et de se servir de moyens secrets pour faire réussir ses de^ seins : de sorte qu'il falloit qu'elle courût risque de perdre absolument sa fortune. Mais la passion qu'allé avoit pour la Reine ëtoit si violente, qu'elle la fit passer par dessus toutes ces considérations ; et sa générosité s'accordôit si bien avec le pitoyable état où étoît la Reine, qu'elle se fût exposée à des périls eftcore plus grands pour l'en délivrer.

Elle se souvint que le commandeur de Jars ëtoit à la Bastille, et que comme il avoit toujours été serviteur de la Reine , il la pourroit bien servir en cette rencontre ; mais elle ne voyoit point d'apparence de

DE P. DB LA PORTE. [l637] 869

Taller chercher directement , parce que c^étoit tout perdre ; mais comme son esprit agissoit continuellement, elle s'avisa que madame de Villarceaux, qui 4âtoit nièce de M. de Châteauneuf , seroit assurément des amies du commandeur de Jars : elle Talla trouver , lui fit connoître l'extrémité où la Reine étoit réduite, et comme madame de Chehierault lui avoit mandé de sa part que le salut de la Reine dépendoit absoluïnent de me faire savoir ce que j'avois à répotidre aux interrogations qu'on me faisoit. ^

Tout cela consistoit en ce que la Reine avoit avoué au Rt)i <ju'elle avoit écrit une lettre au marquis de Mitabel , ambassadeur d'Espagne à Bruxelles , et que c'était moi qui l'avois donnée à M. Ogier, secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre qui étoit à Paris, pour la faire tenir. Or cette lettre avoit été interceptée je ne sais comment ; et la Éeine , qui savoit bien qui Ta- Toit trahie, n'a jamais voulu le dire. Je niois tout absolument dans mes interrogatoires^ et comme la Reine avoit avoué cela,ÉMte contradiction donnoit de grands soupçons qi^P^ avoit encore beaucoup d'autres choses à découvrir : l'unique moyen de détruire tous ces soupçons étoit de me faire savoir cet aveu de la Reine, afin que je fisse de même.

Madame de Villarceaux fut ravie de pouvoir contribuer à rendre ce service à la Reine : elle s'offrit de faire ce qu'elle pourroit, et dit à madame d'Hautefort qu'elle voyoit souvent le commandeur de Jars à là grille du corps-de-garde , et qu'Ole l'aboucheroit avec lui quand il lui plairoit; mais qu'il ne falloit pas qu'elle fût connue. Elle eut assez de zèle pour consentir à se déguiser, et prendre l'habit d'une femme T. 59. ^4

de chambre de madame de Yillarceaux , et de la suivre en cet équipage à la Bastille , où toutes d^ux entretinrent le commandeur du service dont la Reine avoit besoin. Le commandeur en fit d'abord beaur coup de difficulté, se défiant de madame d'Hautefort^ qu'il ne croyoit pas son amie , parce que voulant entrer un jour dans le cabinet de la Reine , où Sa Majesté étoit seule avec madame de Chevreuse et elle, par ordre de la Reine elle lui en ferma la porte ; ce qu'il croyoit qu'elle avoit Eût de son propre mouvement. Il avoit encore d'autres défiances mal fondées; mais les dangers qu'il avoit courus lui étoient une raison plus forte de se défier de tout le monde. Cependant l'occasion de secourir la Reine , dès qu'il fot instruit de ses intentions et de l'état de ses affaires, remporta sur tout cela; et il se mit aussitôt à ^ chercher les moyens.

Il gagna le valet d'un prisonnier nommé l'abbé de Trois, lequel valet avoit dé l'esprit, et se nommoit Bois-d'Ârcy . Ce garçon pensa ^|aqu'il y avoit à faire, et il ne trouva point de moyen^pPlui parût plus court que de gagner les prisonniers qui étoient dans ma tour au-dessus de moi , et ceux qui étoient au haut de ladite tour. Le hasard voulut que sur Taffût d'un canon Bois-d'Arcy trouvât une des grandes pierres qui pavent cette terrasse rompue par un coin, droit sur le hant de cette tour où j'étois.

Il prit le temps que la sentinelle , qui se promène continuellement sur cette terrasse, étoit à l'autre bout j il leva le mprceau de pierre , et en même temps il entendit parler des croquans de Bordeaux qui étoient là pour quelque sédition. Il leur parla, ayant toiyoïus

Tœil sur la sentineUe, et ils lai prcHnirent de lé servir y car tous les prisonniers ont des charités les uns pour les autres qui ne sont pas imaginables , et que je n'aurois jamais cru , si je ne les aivois expérimentées et pratiquées moi-même. Ces croquans firent un trou au haut de la voûte, que Bois-d'Arcy avoit recouverte de son morceau de pierre ; ils en firent un autre à leur plancher , et parlèrent aux prisonniers qui étoîent sous eux, dont un étoit le baron de Tenance, et fautre un nommé Réveillon, qui avoit été domestique du maréchal de Marillac, lesquels s'offrirent de bon cœfur à faire ce qu'on voudroit : ils firent aussi ultt trou à leur plancher sous lequel étoit mon cachot , lequel trou ils couvrirent du pied de leur table; et quand ils entendoient ouvrir mes portes à mon soldat pour aller vider la terrine sur le degré , et qu'ainsi je demeUrois seul, ils me descendôient avec un filet les lettres que les croquans recevoient de Bois-d^Arcy , à qui le commandeur de Jars les donnoit.

La première lettre que je reçus par cette voie du commandeur portoit qu'il étoit venu une personne xle mes amies lui parler^ qui désiroit savoir ce qu'on m'avoit demandé dans mes interrogatoires , et aussi pour me dire quelque chose qu'il me manderoit aussitôt qu'il sauroit que ses lettres me seroient rendues; que je prisse confiance en lui, qui étoit prisonnier, fort de mes amis, et serviteur de ma maîtresse ; qu'il me donnoit avis de ne me fier à personne, et que tous ceux de cette maison me fussent suspects.

En: cela je lui obéissois trop, car lui-même me l'étoit. Je ne connoissois point son écriture , et ne savois qui m'écrivoit; car il n'ayoit osé mettre son nom ,

^7^ [l^^7] l^ÉMOIKES

craignant que sa lettre ne me fut pas si fidèlement rendue. U falloit faire réponse, mais je n^avois ni papier ni encre ^ d'ailleurs je craignois que ce fût une finesse pour me surprendre : c'est pourquoi j'en demeurai là.

Deux jours après, aussitôt que le déjeûner fut venu, et que mon soldat fut sorti pour sa fonction ordinaire, je yis descendre un autre billet qui me pressoit fort d'écrire , et me donnoit quelques lumières qui m'assuroient que ces billets me venoient de bonne part : ainsi j'y pris quelque confiance; et lorsque la nuit fut venue et que mon soldat fut endormi , je me levai, et me mettant entre la lumière de la chandelle et son visage , j'écrasai dû charbon , un peu de cendre de paille brûlée , et les détrempai avec un reste d'huile de la salade du souper, et en fis une espèce d'encre; ensuite, avec un brin de paille taillée eh pointe^ j'écrivis sur un dessus de lettre qu'on m'avoit laissée dans ma poche , et je mandai qu'on m'avoit tant demanda de choses, que je ne les pouvois pas écrire en l'état pu j'étois ; mais que je n'avois rien dit qui pût nuire à personne, parce que je ne.savois rien.

Les prisonniers qui étoient au-dessus de moi me parlèrent ayant entendu sortir mon soldat, et me de»* cendirent un fijet avec une petite pierre, que j'ôtai^ et y attachai ma belle lettre , qu'ils tirèrent à eux. Elle donna dé l'assurance au commandeur , qui vit par là que je recevois ses billets; ce qui l'engagea à m'en écrire de plus clairs, et à se faire connoître à moi; il me fit donner papier , plumes et encre par un prisonnier qui , prenant son temps pour aller voir les croquans pendant q^e ma porte étoit ouverte, et que

. DE P. DE LÀ PORTÉ. [l637] 373

le soldat faisoit sa charge de po/te-cAawé^ me donna adroitement cette encre et ce papier, que je cachai dans mon lit. Après cela j'écrivis tout à mpn aise, et notre commerce continua. Madame d'Hautefort vint quelquefois voir le commandeur pour savoir des nbuveUes et lui en dire ; si bien que je fus pleinement instruit de ce que la Reine avoit avoué, et de ce qu'il fadloit que j'avouasse .

La cour n'étant point satisfaite de mes lettres ni dé mes réponses , m'envoya M. de Lafiemas , maître des requêtes et grand gibecier de France, lequel nie rapporta encore la même lettre de la Reine que Mw le chancelier m'avoit fait voir. Ce galant homme n'oublia rien pour me persuader de dire tout ce que je savois , et que Son Eminence désiroit. Je lui dis d'abord , pour lui épargner son éloquence , qu'il ne falloit pas qu'il espérât que je lui disse ce que je ne savoi(s pas, et ce que M. le cardinal et M. le chancelier ne m'avoient pu faire dire. Il me dit qu'il voyoit bien que je voulois me perdre ; mais que si je voulois le croire, je serois le plus heureux homme du monde; que non-seulement je sortirois de la Bastille, mais que je retournerois à la cour, et qu'assurément le Roi feroit quelque chose de considérable pour moi;^ que je devois faire comme M . Patrocle, qui ay ^nt avoué tout ce qu'il savoit, et demandé pardon au Roi, avoit aussitôt été rétabli dans sa charge. Je lui demandai aussitôt si M. Patrocle étoit en peine. Il ne me répondit rien ; mais un peu après il m'interrogea pourquoi je lui avois demandé si M. Patrocle étoit en peine. « Parce que voiis nie l'avez dit, lui répondis-je^ « car je ne vous l'aurôis pas demandé autrement, m Et

374' [ï637] liÉMoiREs

après il me demanda quelle connoissance j'avois ayec Uu; ^'U ne ae mâloit pomt des intrigues delà Reine. A quoi je lui i?ëpondis par manière de raillerie : « £h c( quoi! monsieur, tous dites que c'est moi, et que <c la Reine Ta dit au Roi ! H £mt donc que la Reine • (( ait bien des intrigues, puisqu'il faut tant de gens <( pour les conduire. » Il ne me répondit ri^i làdessus, mais il me questionna sur cent bagatdies, afin de m'embrouiUer. Je lui dis qœ je connoissois M. Patrocle pour être ëcuyer ordinaire de la Reine-, que je ne lui ayois jamais yu faire au^e chose que sa chaîne, et que je ne lui en avois parle que sur ce qu'il m'en avoit dit. Il ne voulut point que son ^effier ëcririt ce que je disois -, mais je lui dis que s'il ne l'écriToit , je ne signerois pas l'interrogatoire. Nous eâmes làniessus un grand démélë , car je vis bien qu'U Toidoit m'embrouiller et me surprendre*

Enfin il fit écrire mes réponses, et se mit à m'embrasser-, puis il ajouta que je me défioîs de lui , mais qu'il étoit plus mon seryiteur que je ne pensoif, que dès le commencement de ma prison Son Eminence lui avoit Youlu donner la commissito de m'interroger,- B^is que lui étant recommandé par mes amis, il s'en ^toit excuféj^ que M. de La Poterie s'en étoit fait de fête , et qu!il ep .étoit bien aise ; mais que n^ayant pa rien tirer de moi, le Roi avoit voulu absolument qu'il me vînt trouver, et qu'il n'y étoit venu qu'à dessein de me servir. U me nomma tous mes amis et tous mes ennemis de la cour , tant il s'étoit informé de mes affaires : « Avouez, avouez, me disoit-il, et (( vous ferez la plus belle action du monde; vous (c serez cause de la réconciliation du Roi et de h

«Reine. Dites seulement un mot, continaoit-il en <c m*embrassant et me baisant , et j'accommoderai Taf- « faite ; en sorte que tout ce qui s'est passé tournera « à votre avantage et à votre honneur. »

Comme îi vit que toutes ces belles paroles ne m'é^ branloient pas , il changea tout d'un coup de ton , et me dit que puisque je me voulois perdre, il tti'allôit apprendre bien d'autres nouvelles que je Yie savois pas. En même temps il tira un papier de son sàc, et en me le montrant: « Voilà, dit-il, un arrêt par le- <c quel vous êtes condamné à la question ordinaire et « extraordinaire 5 voyez où vous en êtes , et où vous « jette votre opiniâtreté. » Il me fit descendre dans la chambre de la question avec le sergent La Brière, et là ils m'en firent voir tous les instrumens, me la présentèrent , et me firent un grand sermon sur les ais, les coins, les cordages, exagérant le plus qu'ils pouvoient les douleurs que cela causoit, <et comme cette question aplatissoit les genoux ^ ce qui véritable^ ment m'auroit étonné si je n'eusse été résolu à quelque chose de pis, et Isi je n'eusse tenu la paix dans mes mains en disant à propos ce que j'avois ordre de dire. Je lui dis que le Roi étoitle maître de tna vie, cjii'il pouvoit me l'ôter, et qu*à plus forte raison il pouvoit me Êiire aplatir les genoux ^ mais que je savois qu'il étoit juste, et que je ne pouvois croire qu'il consentît qu'on me traitât de la sorte sans l'avoir mérité.

Je fus tout prêt d'avouer ce que j'avois ordre dé dire par une instruction secrète ; mais j'eus peur qu'il ne crût que c'étoit la peur qui me le faisoit dire , et que cela ne lui donnât envie de me faire donner la question qu'il m'avoit présentée , afin d'en savoir da-

vantage : outre que d'aller avouer tout d'un coup une chose après Tavoir long-temps niée, cela lui auroît donné des soupçons des avis qu'on m'avoit donnes. Cest pourquoi je lui dis seulement que j'avois quelque chose à dire ; mais que je ne le dirois jamais si la Reine ne me le commandoit. H ne manqua pas de me dire que la Reine me Tavoit commandé par sa lettre. << Mais, lui disrje, cette lettre m'est suspecte^ « on a peut- être forcé la Reine à me Fëcrire 5 eUe « m'est doi^née par M. le chancelier, et tout ouverte : « c'est pourquoi je n'y saurois ajouter foi. — Que « voulez-»vous dofïic? me dit-il. — Je voudrois, lui « repartis-je , que la Reine m'envoyât un des siens « qui fût homme de bien , qui me vint dire de sa part <c s'il lui plaisoit que je disse ce que je savois. — Cela ^ est bien aisé , me dit-il ; et qui voulez-vous qui ^ vieni^e de sa part ? » Je me souvins heureusement qae le contrôleur général de la maison de la Reine, nommé La Rivière, étoit fort de ses amis ; ainsi je loi dis que j^ ne cOnnoissois personne dans la maison de la Reine à qui je me fiasse tant qu'au contrôleur gëqéral La Rivière. Il en fut* si ravi, qu'il ne put se tenir de m'embrasser encore une fois, et de me dire que j'ayois raison^ qu'il le connôissoit, et qu'il étoit fort homn^e d'honneur; que je ne pouvois pas miem faire , et que j'étois bien inspiré.

M. de Laffemas écrivit prompteraent à la cour qu'il avoit si bien fait, que j'étois prêt de tout dire, pourvu que La Rivière , contrôleur général de la maison de la Reine, vînt de sa part m'assurer que je pouvois dire tout ce que je savois. Aussitôt le Roi et Son Eminence envoyèrent quérir La Rivière, à qui ils

commandèrent dé me venir trouver de la part de la Reine, et de me dire que Sa Majesté me commandoit absolument de dire tout ce que je savois , et que je n'omisse aucilhe chose ; qu'elle m'auroit une grande obligation si j'avouois tout, et qu'elle avoit tout avoué; qu'après elle se réconcilieroit avec le Roi, qu'elle seroit en repos, et que je serois cause du plus grand bien qui lui pût jamais arriver.

Les choses étant ainsi disposées , M. le chancelier m'envoya queirir un soir à la manière ordinaire. D'abord, après avoir pris mon serment, il me donna une réponse que la Reine faisoit à ma dernière lettre, dont la teneur étoit qu'elle avoit reçu ma lettre, et qu'elle n'avoit autre chose à me dire sinon qu'eUe youloit que je disse la vérité. Je dis à M. le chancelier que je l'ayois dite , et que je n'en savois point d'autre. <c Mais, me dit-il, vous avez dit à M. de Laf- « femas que vous diriez tout ce que vous savez de <( ces aSaires-ci, pourvu qu'il vînt un homme de la tt part de la Reine vous en apporter la permission. — « U est vrai, lui répondis-je; car je ne me fie point a aux lettres que la Reine m'écrit. » Aussitôt il appela un de ses gens, et lui dit qu'il fît entrer La Rivière. Dès qu'il fut entré, M. le chancelier me demanda si je le connoissois : après lui avoir dit qu'oui, il me demanda pour qui je le ^connoissois. « Pour « un fort honnête homme et très-honilhe de bien, « lui répondis-je. — Eh bien! me répliqua-t-il, allez « entendre ce que la Reine vous mande par lui. »

Nous allâmes au coin du cabinet, où, pendant que M. le chancelier parloit à un de ses gens, La Rivière me dit que la Reine lui avoit commandé de me venir

37b ['6^7] MÉMOIRES

trouver, voyant que je ne voidois rien dire de toutes le^ !cbo9e$ qu'elle m'avoit commandées par ses lettres; qu'elle en étoit bien en colère contre moi-, qa'eQe vouloit absolument que je disse tout ^e'qne je savois, que je ne scellasse aucune chose , et que je lui rendrois le plus grand service qu'elle eût jamais reçu de personne; qu'elle avoit avoué toutes ses intrigues, que le Roi savoit tout, qu'H n'étoit jdus temps de faire finesse, et qu'il ne falloit plus songer <{u'à trouver grâce auprès du Roi ; qu'il me l'offrôit , pourvu que j'avouasse tout ce que je savois ; que si je iaisois autrement, la Reine m'abandonneroit , et que j'étois perdu sans ressource.

Je feignis de le croire, et je retournai à M. le diancelier, à qui je dis que j'étois satisfait, et que j'étois prêt à dire tout ce que je savois, puisque la Rdine le vouloit; mais que ssuis cela je ne Taurois jamais dit, qi^oi qu'il en pût arriver.

Il écrivit ma déposition, qui fut que la Reine m'avoit donné une lettre pour le marquis de Mirabel*, qu0 je ne savois pas ce qrfelle côntenoit ; que je Pavois dominée à M. Agier , secrétaire de rambassadeor d'Angleterre ; et que c'étoit tout ce que je savois. (( Mais il y a bien d'autres choses, me dit-il. » Puis il commença à repasser sur toutes les choses do^t j'avois été interrogé tant de fois, sur les correspondances de Flandre, d'Espagne, d'Angleterre, de Loitaine, et des religieuses du Val-de- Grâce. Sur tout cela je lui dis que je ne savois rien, et que si j'avois su quelque chose je l'aurois dit comme le reste, puisque la Reine me commandoit de dire tout ce que jç savois. Nous eûmes là-dessus une longue contesta-

tion^ il me menaça encore de la question , et de me faâre iaSte mon procès. A quoi je r^oi^dis qu'il f0roit tOQrtpe qu'il voudroit, mais que je n'étois |)as assez UQ^hanjb pour accuser la Reine d'une chose que je ne savoîspas être véritable ',«t que quand on in'arrackeroitles membres du corps les uns après les au47es, je ne dirois jamais rien contre ma conscience , et que je me repeatois d'en avoir tant dit, puisqu'il ne s'en contentoit pas.

La chose en demeura là. U me fit signer ma d^o*sition , me renvoya à la B^tille , après avoir pri^ La Rivière de dire k la Reine que j'avois dit tout <^e qu'elle avoit voulu, et tout ce que je «avois. Cela cadroit justement à ce que la Reine avoit avo^ ^ ce qui £at cause que depuis on ne me demanda |dus rien.

rappris en3uite que lors de cet aveu que k Heine n'avoit pu s'empêcher de faire quand on lui avoit montré sa léUre ^ qui parloit du Roi en termes fort désobligeant , elle fut contrainte de démander pardon par écrit, et de promettre de ne plus écrire. €efutlà tout son dxâtiment; car comme je n'avois rien dit, on ne trouva pas cela assez fort pour la renvoyer en Espagne . M. Le Gras, secrétaire de se^ commandemens, lui ayant apporté ce pardon dressé par écrit à signer, elle y résista long-temps ; mais après qu'il lui eut fait entendre qu'il y avoit ordrg de la mettre dans un château avec des gardes, en cas qu'elle ne le voulût signer, elle y conselitit^ mais comme cela fut secret, et qu'on ne sot pas sitôt la réconciliation qui s'ensuivit, il courut un bruit sur ce refus de signer qu'on alloit arrêter la &eine prisonnière , et ce bruit vint jusque dans mon qachot renouveler toutes mes appréhensions.

38o [16^7] MÉMOIRES

Justement dans ce tempsJà j^entendis le tambour des gardes qui passoit à la porte Saint-Antoine : je demandai ce que c'ëtoit, et Ton me dit que la cour venoit à Saint-Maur-des-Fossës ^ ce qui redoubla ma frayeur, parce que je croyois que la cour n'alloit à Saint-Maur que pour mettre la Reine à Vincennes; que si on Tarrétoit ce ne seroit pas pour peu de temps, ou que si elle en sortoit ce ne seroit que pour aller en Espagne , ce qu'on auroit de la peine à faire si je ne parlois ; et comme j'étois toujours ferme dans la résolution de ne rien dire qui lui piit nuire , il ëtoit à craindre qu'ils ne me fissent mourir, et ne fabriquassent un testament de mort par lequel j'accuserois la Reine de tout ce qu'il plaisoit à ses ennemis ; qu'il ëtoit fort 2(isë de contrefaire ma signature , et que je ne reviens droispas de l'autre monde pour les accuser de fausseté.

Mais cette crainte se dissipa tout-à-£ait, quand tiré du cachot après y avoir ëtë retenu six semaines, et jouissant des libertës de la Bastille , j'appris la vérité de toutes choses par madame d'Hautefort et mademoiselle de Chemerault, qui me vinrent voir à la grille.

Elles me dirent que la rëconciliation de Leurs Majestës s'ëtant faite à Chantilly ({uelques jours après la signature, du pardon, le Roi en ëtoit parti pour venir à Paris voir mademoiselle de La Fayette, qui s'ëtoit retirëe aux Filles de Sainte-Marie de la porte Saint- Antoine, et passant par là pour aller à Saint-Maor, me donna l'apprëhension dont je viens de parler. Un jour ou deux après, la Reine vint à Paris, et passa par la porte Saint-Antoine pour aller trouver le Roi à Saint-M^ur :.de quoi ayant ëtë averti , je nioi|tai sur les tours pour la voir passer. Aussitôt qu'elle m'aperçut,

DE P. DE LA PORTE. [l637] 38l

elle descendit du devant de son carrosse, et se mit à la portière pour me faire signe de la main, et ine témoigner autant qu'elle pouvôit , par des signes de tête , qu'elle étoit contente de moi et de ma conduite. Il n'y eut pas un prisonnier à qui je ne fisse autant d'envie que je lui avois fait de pitié , et qui n'eût voulu souffrir plus que je n'avois souffert pour mériter ce témoignage, quoique léger, de la reconnoissance d'une grande reine : tant il est vrai que les Français se satisfont aisément d'un peu de fumée.

De Saint-Maur Leurs Majestés revinrent à Paris , où elles couchèrent ensemble, et dès la première nuit la Reine devint grosse du Roi notre maître ^ si bien ({u'avec raison on le pouvoit appeler le fils de mon, silence , aussi bien que des prières de la Reine et des vœux de toute la France.

Au sortir de mon cachot, on me mit avec M. le comte d'Ach on, gentilhomme très-sage, plein d'honneur, et neveu du père de Chanteloube, prêtre de l'Oratoire , qui étoit avec la reine mère Marie de Médicis en Flandre, et qui fut du conseil de faire prendre madame d'Aiguillon pour sauver la vie de M. de Montmorency. Ce fut le comte d'Achon qui conduisit cette entreprise avec M. de Besançon l'aîné, qui s'étant sauvé du Fort-l'Evêque, où il étoit prisonnier, par le moyen d'une machine qu'il avoit inventée, se retira en Flandre avec la Reine mère. Leur dessein étoit d'enlever madame d'Aiguillon lorsqu'elle se promeneroit sur une haquenée dans le parc de Vincennes, et de la mener en Flandre , pour donner la peur à M. le cardinal que la Reine mère n'usât de r^résailles sur cette dame s'il fàisoit mourir M. de

à^M [iS'ij} MÉMOIRES

Montmorency. Il y eut quelque faut: frère qui découvrit la chose. Un soldat fut pendu, M. le comte d'Achon et un valet de chambre de la Reine mère furent mis à la Bastille^ mais celui-ci »'en sauva, et le pauvre comte d'Achon fut mis dans un cachot, sans autre lumière que celle d'une lampe. U y demeon sept ans; et y étant entré sans barbe, il en sortit avec des cheveux blancs : mais il n*en eut pas encore été quitte pour cela, sans madame d'Aiguilloa, qui ne voulut pas qu'on 6tât là vie à un gentilhomme pour Tamour d'elle. Cependant ses parens s¥toient siaisis de son bien, ne croyant pas qu'il revint jamais de là; û bien qu'il étoit accablé de toutes sortes de malheurs : de quoi m'entretenant avec lui, il me vint en pensée que madame de Rambouillet, depais madame de Montausier , étoit fort aimée de madame d'Aiguillon, et qu'en offrant quelque chose à un pauvre gentilhomme qui étoit à eUe, il pourroit engager sa maîtresse à solliciter madame d'Aiguillon de pousser sa générosité jusqu'au bout. M. d'Achon promit mille pistolet : le gentilhomme s'employa ; j'en parlai aussi à madame de Rambouillet dans l'intervalle de mt sortie de la Bastille et de mon voyagé de Saumur; et elle fit si bien auprès de madame d^ Aiguillon, qu'elle fit la chose de la meilleure grâce du monde*, car eUe prit son temps de le faire sortir lors du ma^ riage de M. de Saint-Sauveur, parent de M. le cardinal, avec mademoiselle de Jalaine, parente de M. le maréchal de Brezé^ et de la Bastille elle le fit venir du même pas à ces noces: de sorte que , par la première lettre que je reçus de lui en arrivant à Saumur, il me manda que de l'enfer il avoit passé tout d'un

DE P. DE LA PORTE. [lÔS^] 383

coup ea paradis-, et madame d'Aiguillon, noil con*tenjbe de cela, prit ses intérêts en main , et lui aida à solliciter ses procès, qu'il gagna tous, et leît rentrer dans la possession de son bien.

Il y avoit encore avec lui , dans la même chambre , M. de Chavaille , lieutenant général d'Uzerche en Li* mosin, qui étoit là pour un démêlé qu'il ayoit en avec IV^. de Y entadpur , gouverneur de la province , auquel il n'avoit pas voulu obéir.

Nous passions le temps tous trois à différentes choses : M. d'Achon étudioit les mathématiques, et se divertissoit quelquefois à dresser des chiens au manège (ce qu'il faisoit admirablement) ^ M. de Cha* vaille composoit un livre, et j'apprenois à dessiner, avec la perspective, que M. Du Fargis me montroit. Ce gentilhomme avoit été pris avec M. Du^ Coudrayr Montpensier lorsque Monsieur revint de Bruxelles , et que M. de Puylaurens fut arrêté au Louvre , et mené à Yincennes.

Outre ces messieurs et ceux dont j'ai parlé cinlès-

sus, la BastiUe étoit remplie de quantité de personnes

' de qualité. M. le maréchal de Bassompierre y avoit

été mis pour les affaires de la Reine mère, dans le

' même temps qu'elle fut arrêtée. Gomme j'ai dit, son

p âge lui avoit fait perdre la mémoire ; en sorte qu'il

■ racontoit à tous momens aux mêmes personnes l'hîs^

^ toire de ses amours. Mais il n'en étoit pas pour cela

^ moins galant; car il courtisoit fort une mademoiselle

* de ***, aussi prisonnière, jusque-là que le bruit: en

i courut à la ville et à la cour. Tantôt l'un disoit qu'il

^ l'avoit épousée, et l'autre qu'elje étoit grosse (ce qui

lui faisoit tort) ; dont ayant été averti par ses amis , il

voulut donner le change au maréchal de Vitry, qui n'entendit pas raillerie là-des3us , et la fit sortir de sa chambre toutes les fois qu'elle y vint.

M. le maréchal de Vitry fut mis à là Bastille depuis moi , à cause des plaintes des Provençaux , qui Taccusoient de quelques violences. Cependant, quelque violente que fût son humeur, il supporta sa prison avec une constance merveillease. Comme il ne potivoit voir de feu sans en être incommodé , jusque là que ses joues se fendoient et en ^aignoient, il envoyoit tous les matins chauffer sa chemise dans ilotre chambre , qui étoit au-dessus de la sienne ; et son laquais lui ayant rapporté que j'étois là j il me manda qa'î] étoit en grande peine pour des papiers de couséquence qui étoient chez lui, et qu'il avoit peur que l'on vit^ que je lui ferois grand plaisir si par mes correspondances je pouvois faire tenir une lettre de lui à ses gens à la ville, pour les avertir de mettre ses papiers en lieu de sûreté, ce que je fis : sa lettre fut tenue , et ses papiers mis à couvert. La chose lui toucha tellement au cœur, que quand nous fûmes tous deux en liberté il me mena chez lui , et commanda devant moi à ses enfans d'avoir un souvenir étemel du service que je lui aVois rendu.

M. le comte de Cramail étoit à la Bastille longtemps avant moi, et y avoit été mis pour avoir averti le Roi, quand Sa Majesté fut en Lorraine, que sa personne n'étoit pas en sûreté, parce que Tannée des Lorrains étoit plus forte que la sienne ^ ce qui fût rapporté par M. de Chavigny à Son Eminence, cpii le punit de la prison pour avoir donné de l'appréhension au Roi , quoiqu'elle fût juste et raisonnable;

DE p. DE LA PORTE. [lÔS^] 385

c'ëtoit un fort honnête homme et très-sage, qui avoit si bien acquis l'estime de la Reirie, que j ai ouï dire à Sa Majesté, long-temps auparavant, que si elle avoit des enfans dont elle fût la maîtresse, il en seroit le gouverneur.

Le commandeur de Jars y ëtoit aussi avant moi , pour avoir eu part à l'intrigue de M. de Châteàuneuf. Il avoit d'abord été envoyé à Troyes, avec ordre k M. de Laffemas de lui faire son procès : il se défendit bien contre lui, jusque là qu'ayant été mené par ses gardes à l'église le jour d'une grande fête , et l'ayant vu communier, il sauta aussitôt à lui, le prit au collet, et le pressa d'avouer devant Dieu, qu'il tenoit en sa bouche, qu'il avoit aposté tous les témoins qu'il lui avoit confrontés : de quoi M. de Laffemas demeura très-surpris, et ne lui dit autre chose, sinon qu'il étoit trop violent, et qu'il se perdrait; ce qui pensa arriver, car il fut condamné à avoir la tête tranchée, mené sur l'échafaud les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup, lorsqu'on vint crier grâce! ce qui fit paroître que tout ce qu'on avoit fait n'étoit que pour le faire parler : mais il demeura toujours ferme, et on l'emmena de là à la Bastille, où je le trouvai en arrivant fort à propos pour la Reine et pour moi, comme il paroît par ce que j'ai dit ci-dessus.

M. de Gouillé, gentilhomme très-bien fait, qui avoit été nourri page de M. de Nemours, y fut mis par adresse de la *** , célèbre demoiselle qu'il entretenoit -, et comme son inconstance ne lui plaisoit point, il la maltraitoit quelquefois, et effarouchoit tous ses autres galans par sa bravoure, de sorte que pour s'en défaire elle écrivit à M. le cardinal qu'elle T. 5g. a5

lui avoit ouï dire qu'il nç mourroit jamais que de sa main.

M. Vautier, médecin de la reine mère Marie de Médicis, qui a été ensuite premier médecin du Roi, avoit été mis à la Bastille dans le temps que sa maitresse fut arrêtée à Compiègne , parce qu'il fut soupçonné de lui avoir donné des conseils qui ne pbdsoient pas à la cour. Il supportoit sa prison avec beaucoup de chagrin , quoique pour le charmer il fit venir Pierre Eigoiine , grand mathématicien. , qui ki enseignoit l'astronomie • Cependant se promenant sur la terrasse , on lui entendoit dire dans son ennui ces paroles de David : Usquequb, Domine^ usquequo?

J'omets ici une infinité d'autres personnes qui étoient à la Bastille pour divers sujets.

Comme j'avois gagné dans mon cachot une fièvre lente qui m'avoit bien affbibli , le plaisir de la société, le grand air que je respirai sur le haut des tours, et la tranquiUité où je me trouvai après une si grande secousse, rétablirent en peu de temps ma santé. La vue de la Reine , et le témoignage de reconnoissance qu'elle m'avoit donné du haut des tours , me fit concevoir des espérances d'une meilleure fortune, dont la première marque fut ma sortie de la Bastille, où je demeurai neuf mois jour pour jour, comme dans le ventre de ma mère -, avec cette différence qu'elle ne fut point incommodée de cette grossesse ., dont j'eus seul toutes les tranchées et les douleurs. Ce ne furent pourtant point celles-là qui la firent accoucher de moi , mais une autre grossesse ; car la Reine étant à mi-terme, et ayant senti remuer son enfant, elle demanda ma liberté par l'entremise de M; de Chavigny;

DE P. DE LA PORTE. [l638] 387

ce qu'on lui accorda , à la charge que j'irois en exil à Saumur, et que je n'en sortirois point sans ordre du

Roi.

[i638] Le 1% mai de Tannée i638, M. Le Gras, secrétaire des commandemens de la Reiàe, avec un commis de M. de Chavigny, vint me faire signer la promesse que je faisois au Roi d'a}]er à Saumur à cette condition. Je signai, et lendemain je sortis de la Bastille, après avoir pris congé de tous les prisonniers.

Ainsi le premier coup de pied du Roi me fit ouvrir toutes les portes de la Bastille, et m'envoya à plus de quatre-vingts lieues de là. Aussitôt que je fus sorti de prison, on me mena chez M. de Chavigny, que la Reine avoit employé pour obtenir ma liberté, lequel me reçut le plus honnêtement du monde, et témoigna qu'il avoit de la joie de ce que j'avois eu assez de fermeté pour défendre la Reine; ce qui me fit croire qu'il étoit serviteur de Sa Majesté autant que le pouvoit être un homme à la place où il étoit. Il me dit que je ne pouvois demeurer que deux jours à Paris -, mais après lui avoir représenté que ma prison avoit dérangé toutes mes affaires, et que m'en allant pour long-temps j'avois besoin de quelques jours de séjour pour y donner ordre, il m'accorda huit jours, à la charge que je ne verrois personne de la cour, et que je n'irois que la nuit à mes affaires. Je le remerciai autant que je pus; et après avoir pris congé de lui, j'allai rendre grâce à Dieu et à la Vierge à Notre-Dame.

J'allai ensuite chez madame de La Flotte pour rendre mes devoirs à madame d'Hautefort.C'étoit là qu'il feUoit faire des remercimens et des protestations

388 [i638] MÉMOIRES

de reconnoissance ^ mais elle m'arrêta tout court, et je crois qu'elle eut>raison, car outre que je les faisois mal, c'est à mon gré une méchante monnoie pour payer de véritables obligations : bonne ou mauvaise cependant, c'étoit tout ce que je pouvois donner à la générosité si extraordinaire d'une personne qui avwt pris tant de peine à m'assister^ car outre les choses qui regardoient le service de la Reine, elle m'avoit rendu tous les bons offices qu'elle avoit pu, et eut bien plus de soin de mes affaires qu'elle n'en a toujours eu des siennes. Ce n'étoit pas une générosité commune qui attend les occasions, elle les cherchoit continuellement; et ce qui est admirable, c'est qu'elle a toujours été et qu'elle est encore à présent de la même force. Je fis aussi mon compliment à madame de La Flotte, qui me dit qu'elle avoit ordre de la Reine de me voir, et de me dire qu'elle me donneroit sa vie durant six cents écus de pension.

Avant de partir, M. le cardinal me fit demander par madame la marquise de Mons si je voulois me donner à lui, ce que je ne crus pas à propos de faire; et j'ai appris depuis de M. l'abbé de Beaumont, son maître de chambre, qu'après l'interrogatoire qu'il m'avoit fait subir chez lui, il avoit fait appeler tous ceux de sa maison, et leur avoit dit qu'il souhaiteroit pour beaucoup être assuré d'avoir parmi eux une personne aussi fidèle que moi.

Après avoir donné ordre à mes petites affaires , je m'en allai à Sàumur , où je ne m'établis pas d'abord pour un long séjour; car on m'avoit toujours fait espérer que je retournerois à la cour aussitôt que la Reine seroit accouchée : mais les affaires changèrent

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de face , et la Reine eut assez de peine à se conserver elle-même, et à se défendre de ses ennemis, qui n'ëtoient pas moins puissans qu'avant qu'eUe eût des enfans..

Je trouvai à Saumur M. de La Berehère , premier président du parlement de Dijon, qui y ëtoit, il y avoit huit ou dix mois, par ordre du Roi pour satisfaire feu M. le prince, qui n'avoit su compatir avec le crédit, le mérite et l'affection pour le service du Roi qu'avoit au souverain degré cet excellent homme. . Nous fîmes ensemble une étroite amitié , et nous nous promimes réciproquement que le premier qui seroit en pouvoir auroit soin de son compagnon. Je fus assez heureux pour être le premier rappelé; et après l'avoir fait revenir, nonobstant les oppositions de M. le prince, et qu'il fût abandonné de tous ses parens, qui craignoient de se faire un tel ennemi, je fus le seul à presser la Reine de le faire rentrer dans sa charge : à quoi ne pouvant réussir, il arriva que la première présidence de Grenoble étant venue à vaquer, M. le prince fut le premier à la demander pour lui afin de s'en défaire. Nous passâmes cinq années ensemble à Saumur, où nous avions souvent la compagnie de M. l'abbé de Foix , qui avoit été mis à la Bastille, et de là renvoyé à son abbaye du Leroux, pour avoir été à la Reine mère.

Nous voyions aussi quelquefois M. de Servien, qui venoit souvent d'Angers, où il étoit exilé, se promener, et faire sa cour au maréchal de Brezé. ~

Quand j'eus appris que la Reine étoit accouchée , et qu'elle n'en avoit pas plus de pouvoir, je commençai à m'établir pour longues années, et j'écrivis

igo [lti3B] MÉMOIRES

à madame d'Hautefort que je la suppliois d'employer soo crédit pour m'obtenir la permission de me promener aux environs de Saumur ; ce qu'elle obtint avec bien de la peine par Fentremise de M. de Chavigny , à condition que je n'en abuserois pas, et que nos promenades ne pas^eroient piâs sept à huit lieues à la ronde.

La première sortie que je fis fut pour aller à Richelieu avec M. de La Berchère. En y allant nous passâmes par Champigny , où nous vîmes les ruines de cette belle et ancienne maison , qu'on avoit démolie pour bâtir Richelieu. Après avoir vu la Sainte-Chapelle, qui seule étoit restée de tout le bâtiment, nous continuâmes notre voyage^ et de Richelieu nous fûmes voir les possédées à Loudun.

Depuis ce temps - là j alongeai ma chaîne peu à peu 5 mais j'appris une fâcheuse nouvelle qui l'appesantit extrêmement, c'est que madame d'Hautefort étoit reléguée au Mans. Je n'en ai jamais bien su positivement la cause , ni elle non plus ; car de croire que ce fût pour m'avoir donné des avis pendant que j'étois à la Bastille, cela avoit été trop secret pour qu'on en découvrît quelque chose -, et d'ailleurs si cela eût été, on auroit assurément doublé ma peine. Ce qui me fait croire que la chose arriva parce que Son Erainence voyant que madame d'Hautefort n'étoit pas de ses amis , et qu'elle avoit une grande passion pour la Reine, îl voulut mettre à sa place dans l'esprit du Roi une personne entièrement dépendante de lui; et pour cet effet il jeta les yeux sur M. de Cinq- Mars, fils de M. d'Efliat son parent, qui l'étoit aussi de M', des Noyers : mais il fut trompé, car M. de Cinq

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Mars le voulut supplanter lui-même, et Taccâbler en lui suscitant une grande guerre par des négociations qu'il fit en Espagne , et qui causèrent sa perte. La Reine, pour avoir eu connoissance de ses desseins, en fut très-mïal auprès du Roi , jusque là qu'on fut près de lui ôter ses enfans.

Dès que j'eus appris que madame d'Hautefort étoit au Maps , j'allai lui rendre mes devoirs sous le nom de L'Hermitage, de peur qu'on ne mandât à la cour que j'y âvois été ^ ce qui lui atfroit pu nuire , et à moi aussi. Il ne se p^ssa point d'année que je n'eusse l'honneur de la voir, et de faire de petits voyages avec elle : de son côté elle en fit un à Saumur, où elle avoit mandé à mademoiselle de Chemerault de se trouver. Je leur aVois retenu un logement pour les loger ensemble, et cette affaire devoit être fort secrète; mais cette demoiselle, qui gardoit toujours des mesures avec la cour, où elle faisoit tout son possible pour retourner, ne faisoit rien aussi qui lui pût nuire. Elle donna avis qu'elle venoit à Saumur avec madame d'Hautefort, et le publia avant de partir de Poitiers-, en sorte que quand madame d'Hautefort arriva à l'hôtellerie il n'y avoit pas uû valet ni une servante qui ne sût leur arrivée. Cela me surprit et me donna, du soupçon, car j'étois assuré que cela ne venoit point de madame d'Hautefort; et comme je savois que mademoiselle de Chemerault avoit trop d'esprit pour avoir rien dit sans y penser, je crus qu'elle avoit fait courir ce bruit exprès : et ce qui me le confirma fut que j'aperçus en même temps M. de Noirmoutier qui arrivoit à Thôtellerie voisine de celle où elles dévoient loger, lequel me dit aussitôt que madc-

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moiselle de Chemerault lui avoit mande que madame d'Hautefort et elle dévoient venir à Saumur. Il me déclara le sujet de son voyage , qui étoit une extrême passion pour madame d'Hautefort , à laquelle il venoit offrir son service , et que mademoiselle de Chemerault lui avoit promis de le servir 5 qu'il croyoit l'occasion d'aulant plus favorable , qu'on n'en sauroit rien. Mais lorsque je lui eus dit que M. de Villars ëtoit avec elle, il en pensa mourir de douleur, et il chercha tous les moyens d'écarter M. de Villars, et de parler à madame d'Hautefort et à sa confidente sans qu'il le sût; ce que lui ayant fait connoître être impossible , jamais homme ne fut plus affligé. Il étoit résolu d'aller chez un orfèvre faire faire un cachet du Roi , puis de fabriquer une lettre de cachet portant ordre à M. de Villars de se rendre en diligence à Paris , et de la lui envoyer par un homme aposté ; mais il en fut dissuadé par un gentilhomme nommé Du Rossai , qui étoit à lui. Madame d'Hautefort fut extrêmement surprise lorsque je lui dis cela, et crut bien d'abord que c'étoit mademoiselle de Chemerault qui lui avoit fait cette pièce : de quoi elle fut fort en colère contre eÛe; mais avec tout cela elle ne se put défendre de le voir, ce qui n'avança pas ses affaires; et quoiqu'il voulût s'aller jeter dans la rivière ou en faire le semblant, on étoit fort résolu de le laisser boire, sans lui en faire raison. Il fit tout ce que l'amour peut suggérer quand il est extrême , et que le sujet est sans défauts *, mais il avoit affaire à une personne qui n'étoit pas aisée à toucher, et pour laquelle les têtes couronnées avoient souvent fait des vœux qui n'avoient jamais été exaucés. Elle le congédia plusieurs fois; mais comme

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elle vit qu'il ne se rebutoit pas, elle partit de gran^ matin, et s'en retourna au Mans. Il courut après ; on ferma les portières du carrosse , et enfin on le traita de manière qu'il fut obligé de s'en retourner à Saumur, où il fut encore quelques jours •avec mademoiselle de Chemerault ; et comme madame d'Hautefort s'étoit séparée d'elle assez froidement, elle voulut me faire voir, par le traitement qu'elle faisoit à M. de Noirmoutier, ({u'elle n'étoit point tant son amie, et qu'elle en étoît même importunée. Elle lui tiroit la langue par derrière en se moquant de lui, ce qu'elle pouvoit aussi bien faire à madame d'Hautefort qu'à lui: car cette bonne demoiselle étoit fort adroite à servir les deux partis, comme il paroîtra par ce que je vais dire.

[1689] L'année d'après, madame d'Hautefort me manda que je l'allasse attendre à Tours, et me pria de l'accompagner à Poitiers-, ce qui fut fait. Nous y fûme^ huit jours, et M. de Villemontée , intendant de justice, nous y traita splendidement. Pendant tout ce temps-là j'appris à Poitiers que mademoiselle de Chemerault avoit intelligence à la cour, et que même elle en recevoit des bienfaits ^ ce qui paroissoit par la dépense qu'elle faisoit, à quoi elle n'eût pu fournir de son revenu particulier. Je l'observai dans les entretiens^ et comme je me défiois d'elle, il ne me fut pas difficile de connoître que les soupçons que j'avois eus n'étoient pas mal fondés. J'avertis madame d'Hautefort de ce que j'avois vu et entendu 5 mais comme elle est bonne , et qu'elle a la conscience délicate, elle ne put croire qu'elle fût capable de faire une si lâche action -, et comme de jour en jour je

m'affermissois dans la croyance qu elle trompoit soii amie, je ne pouvois m'empécher d'avertir madame d'Hautefort de prendre garde à elle, et sa génërosité naturelle Tempéchoit toujours d'ajouter foi à ce qae je lui disois, ne pouvant s'imaginer qu'une personne ({u'elle aimoit pût commettre un criÀie dont elle ne pouvoit pas seulement souffrir la pensée : aussi , pour avoir jugé par elle-même, elle se trouva trompée, et n'en put jamais être persuadée qu'après la mort de Son Eininence, dans le cabinet duquel il se trouva dix-sept lettres où, par le moyen de madame de La Malaye , elle rendoit un compte fort exact à Son Eininence de tout ce que madame d'Hautefort lui avoit confié, tant de ce qui la concernoit en particulier que de ce qui regardoit la Reine, laquelle envoya ces lettres à madame d'Hautefort au Mans, et qui depuis ont été vues de toute la France , et imprimées pendant les désordres de Paris.

[1642] M. le cardinal étant mort le % décembre 1642, le Roi tomba malade quelque temps après, d'une maladie si violente qu'on crut qu'il n^en échapperoit point : on nous avertissoit de tout ce qui se passoit, et qu'il étoit nécessaire que madame d'Hautefort se trouvât auprès de la Reine aussitôt que le Roi seroit mort ; c'est pourquoi nous crûmes qu'il ne falloit pas attendre cette nouvelle pour partir. Nons vînmes incognito à Paris ^ nous y arrivâmes exprès fort tard , de peur de rencontrer des gens de connoissance ^ ce qui nous donna bien de la peine , car tant de gens s'étoient rendus à Paris à cause du changement de règne qu'on croyoit fort proche , que nous fûmes jusques à onze heures du soir sans pouvoir

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trouver où nous loger *. nous trouvâmes enfin une maison garnie sur les fossés près Thôtel de Condé, où nous vîmes le lendemain matin force apparence d'un mauvais lieu. Nous y apprîmes en même temps que le Roi se portoit mieux , qu'il s'étoit fait faire le poil, et qu'il jpuoit de la guitare ; si bien que nous reprîmes aussitôt le chemin de Blois, et de là à Saumur, d'où madame d'Hautefort s'en retourna au Mans.

[1643] Quelque temps après nous eûmes des avis certains que le Roi étoit mort le 1 4 niai i643 ^ et aussitôt la Reine envoya Du Taie à madanre d'Hautefort , avec ordre de me venir quérir. J'allai trouver madame d'Hautefort au Mans, et j'y rencontrai Gaboury , qui étoit encore venu pour la hâter de partir.

Nous nous en allâmes tous à Paris, où d'abord la Reine nous fit la meilleure réception du monde ; et ^ comme je ne m'étois pas présenté à elle dès le soir de notre arrivée, elle m'en fit reproche, et me de^ manda pourquoi je n'étois pas allé la voir en arrivant. Je m'en excusai sur ce que je n'étois pas habillé dé deuil.

Après que je lui eus fait mon compliment, elle dit tout haut devant messieurs les évéques de Beauvais et de Nantes, M. le président de Bailleùl et plusieurs autres : « Voilà ce pauvre garçon qui a tant souffert it pour moi , et à qui je dois tout ce que je suis à pré- « sent. » Ce qu'elle redit plusieurs fois , et qu'elle n'auroit jamais de repos qu'elle ne m'eût mis en état d'être satisfait d'elle.

Deux ou trois jours après elle commença, en me disant qu'elle avoit affaire auprès du Roi d'une personne qui fût absolument à elle;; qu'elle avoit jeté les

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yeux sur moi , et qu'elle croyoit que je ne lui manquerois jamais. Après que je l'en eus assurée , elle me dit qu'elle me donnoit cent mille livres pour acheter de Beringhen la charge de premier valet de chambre du Roi. Après l'avoir remerciée, elle me dit que je n'en demeurerois pas là -, que je ne me misse point en peine, et que je la laissasse faire. Je ne doute point qu'elle ne m'eût tenu parole si elle n'en eût été empêchée. Elle me témoigna être fort embarrassée de tant de gens qui lui demandoient, mais qu'elle vouloit préférer ceux qui l'avoient servie aux autres; à quoi je lui répondis que, dans toutes les affaires où elle seroit importunée , il n'y avoit point d'autre moyen pour s'en soulager que de faire justice à tout le monde. Elle me dit qu'elle y étoit bien résolue, et qu'elle feroit grande différence entre les gens de la solitude et ceux de la multitude : cependant la multitude l'emporta dans la suite.

fl y avoit plusieurs brigues à la cour pour le gouvernement, celle du cardinal Mazarin, et celle de messieurs de Beaufortet de Beauvais, entre lesquelles on ne savoit celle qui prévaudroit^ ce qui m'engagea de dire à la Reine que comme j'étois à elle d'une manière que je voulois bien que tout le monde sût, je la suppliois très-humblement de me dire laquelle de ces brigues elle vouloit protéger, parce que je ne savois quel parti prendre, et que je n'en voulois point d'autre que le sien. Elle me répondit qu'elle avoit jeté les yeux sur le cardinal Mazarin , dont ensuite elle me dit tous les biens imaginables -, ce qui me fit connoître que le choix en étoit fait. Ainsi je la suppliai de me donner sa connoissauce , ce qu'elle reçut

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fort bien 5 et dès le soir même Son Eminence étant avec elle en particulier dans son grand cabinet, Sa Majesté en sortit pour me dire que j'y entrasse , et que je lui disse mon nom.

Comme elle venoit de l'entretenir de tous les services que je lui avois rendus, il m'embrassa à plusieurs reprises, et me dit qu'il savoit l'estime que la Reine faisoit de moi; qu'il avoit appris mes services, et que n'ayant point d'autre dessein que de servir Sa Majesté, il seroit ami de tous ses serviteurs, et le mien particulièrement; ce qu'il tâcha de me persuader par de belles promesses. Il me pria de le voir tous les matins , à quoi je ne manquai guère ; et si j'y manquois quelquefois , il m'en faisoit le soir des plaintes chez la Reine, et me disoit que quand même il ne seroit pas éveillé il vouloit que j'entrasse dans sa chambre, et donna ordre à l'abbé Auvray, son maître de chambre, de m'en laisser l'entrée libre à quelque prix que ce fût; ce qui dura quelque temps avec une grande familiarité .

Depuis s'étant plaint à moi que la Reine ne se faisoit pas assez respecter de ses domestiques, et particulièrement dé ses femmes, il me dit qu'il falloit que je le disse à Sa Majesté, et que je la portasse ^ vivre d'une autre façon. Je crus d'abord qu'il vouloit éprouver par là si j'avois assez de crédit pour servir ou pour desservir; je lui répondis que la Reine étoit bonne, et qu'elle avoit toujours vécu fort familièrement avec ses domestiques ; que c'étoit cette bonté qui faisoit qu'on la servoit avec tant de passion sans intérêt, et qu'elle n'avoit point eu jusqu'à présent d'autre raonnoie pour payer ses serviteurs. Il me dit

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qu'il ne £alloit pas abuser de cette bonté , ce dont je demeurai d'accord. Nous nous séparâmes avec des sentimens bien contraires ; car il me prit pour une bonne bête , et moi je ne le pris ni pour Fun ni pour l'autre : toutefois nous fûmes encore en bonne intelligence, car il n'étoit pas encore dans une assiette assez bien affermie pour ne pas craindre d'augmenter le nombre de ses ennemis.

Dans cet intervalle je fus en état de rendre service à mes amis : je fis revenir M. de La Berchère, comme je lui avois promis ; je fis donner à Gaboury la charge que j'avois chez la Reine -, j'obtins pour M. le comte de Montignac , frère de madame d'Hautefort , la charge de capitaine lieutenant des gendarmes de Monsieur; et je fis donner une place de femme de chambre de la Reine, vacante par la mort de madame de Lingende,'à madame de La Moussardière , qui étoit à madame d'Hautefort, laquelle me laissa demander toutes ces choses, parce qu'elle ne vouloit pas avoir obligation à Son Eminence. Elle ne lui demandoii rien^ ce qui faisoit que ses proches ne s'en trouvoient pas mieux.

A quelque temps de là M. le cardinal eut ombrage de mademoiselle d'Ânce , femme de chambre de la Reine , laquelle entroit au prie-dieu de Sa Majesté, et avoit' grand' part en sa familiarité. U ne me la nomma pas ., mais il me fit un second chapitre des femmes de la Reine en général , me disant qu'il falloit que je disse à la Reine qu'elle n'eût plus de familiarité avec ses femmes, et que cela lui faisoit tort-, que je ne me misse pas en peine , et qu'il me maintiendroit bien. Je l'entendis fort bien, et lui dis que je lui avois

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promis d'être son serviteur^ mais que je suppliois* Son Eminence de se servir de moi dans les choses auxquelles j'étois propre ^ qu'il étoit dans une place où il trouyeroit assez de gens disposés à lé servir en toutes choses ; que pour tout ce que pourroit faire un homme de bien et un homme d'honneur, je le ferois avec un grand zèle ; que pour celles qu'il désiroit actuellement de moi je les ferois si mal et de si mauvaise grâce, qu'il n'en retireroit jam^s l'avantage qu'il sauhaitoit. Il me prit les mains, et médit qu'il m'enestimoit davantage ; mais avec tout cela ce fut le commencement de l'aversion qu'il eut depuis pour moi , laquelle s'accrut à mesure qu'il s'établit dans l'esprit de la Reine , duquel devenu maître , il ne se soucia plus de personne.

Il s'en déclara un jour à l'abbé de Beaumont, précepteur du Roi , depuis évêque de Rhodez et archevêque de Paris , lequel lui donnoit un avis comme son serviteur , qui étoit que tout le monde se plaignoit de lui à cause de sa façon de donner ^ qu'il promettoit la même chose à cent personnes, et que ne la pouvant donner qu'à une seule, il en désobligeoit quatre -vingt- dix -neuf; et que même il n'obligeoit pas la centième à qui il la donnoit, à cause de la longueur du temps qu'il la faisoit attendre, ou à cause de ce qu'il exigeoit de ceux à qui il donnoit. Il répondit à M. de Beaumont : a Que les Français s'ac- « coutument s'ils veulent à ma façon d'agir, car je ne « me veux pas accoutumer à la leur. Quand j'aurai « le Roi et la Reine pour moi , ils seront tous mes k amis; et si je tombois dans leur disgrâce, je n'au- « rois plus que faire d'eux , parce que je ne demeu-

« reroîs pas en France ; et si j'y demeurois, ceux que « j'aurois le plus obligés seroient mes plus grands tt ennemis. »

Tous les serviteurs de la Reine s'aperçurent bientôt que leurs affaires n'iroient pas bien sous la conduite de ce nouveau ministre*, et entre autres madame d'Hautefort, qui avoit perdu sa fortune pour avoir trop aimé la Reine , fut la première à connoitrc cette vérité du psaume : Ne mettez point votre confiance dans les grands de la terre. Car d'abord que nous fûmes arrivés de nos exils , un soir ayant voulu entrer au prie-dieu de la Reine comme elle faisoit autrefois, madame d'Ance lui dit de la part de Sa Majesté qu'elle sortît , et que la Reine ne vouloit personne avec elle à cette heure -là. Madame d'Haùtefort me le dit aussitôt, et qu'elle eût voulu être encore au Mans -, cependant ]a Reine la traitoit bien encore, à cela près.

M. le cardinal cependant, pour se faire des créatures à lui seul, et pour empêcher que personne ne s'attachât à la Reine, fit ce qu'il put pour détruire peu à peu dans l'esprit de Sa Majesté tous ceux et celles qui l'avoient le mieux servie : de leur côté ils tâchoientde continuer leurs services, et de remontrer à Sa Majesté qu'elle perdoit tous ses serviteurs en préférant un étranger à tant d'honnêtes gens, et que les conférences particulières qu'elle avoit avec lui serviroient de prétexte à ses ennemis pour donner atteinte à sa réputation. Un jour, comme madame d'Haùtefort lui disoit que M. le cardinal étoit encore bien jeune pour qu'il ne se fît point de mauvais discours d'elle et de lui, Sa Majesté lui répondit qu'il n'aimoitpas

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les femmes ^ qu'il étoit d'un pays à avoir des inclinations d'une autre nature.

Lia grande passion cpi'ayoit madame d'Hantefort pour la conseryation de la réputation de la Reine n'aTançoit pas ses affaires en lui disapt tout ce qu'elle savoit^ et moi, qui ne pouvois me dé&ire de cet atta* cheraent et de cette fidélité que j'avois toujours eus pour elle , je n^en faisois pas mieux les miennes , car au commencement de la régence la Reine m'ayant commandé de l'avertir de tout ce que je savois, qu'elle se fioit en moi , et que je ne craignisse rien, je crus qu'elle entendoit par là que je lui dirois bonnement tout ce qu'on diroit d'elle, pouv s'en instruire et se corriger -, mais comI^a son dessein n'étôit autre sinon que je révélerois qeux qui Uâmoient sa conduite , et 4}ue j'aurois une complaisance aveugle, nous ne ilous entendîmes point : de sorte que }e ne la servois pas selon son intention, mais bien selon la mienne, qui ëtoit de la servir véritablement.

Un jour après que fe conseil fut fini, j'entrai dans le cabinet des livres au Louvre, oii il se tenoit, et je trouvai la Reine presque seule , car il n'y avoit avec elle que M. de Guitaut^ capitaine de ses gardes , et mademoiselle de SifTredi, l'une de ses femmes de chambre. Dès que Sa Majesté me vit, eUe m'appela à son ordinaire, et me demanda ce qu'on disoit. Suivant le commandement qu'elle m'avoit fait, je lui parlai librement, et peut-4tre un peu trop : je lui ré^ pondis que j'étois fort triste , et que je ne savois ee que je lui devois dire ^ qu'en ne lui disant rien je a'obéissois pas à ses ordres , et qu'en lui rs^pportant le» bruits communs je me mettois au hasard de lui T. 59. î6

4oi [1^4^] MÉMOIRES

déplaire. Elle me repartit qu'elle vouloit absolument que je lui disse toutes ces. choàes/ettquielle mêle çommandoit. Je lui disi donc -que; tout; le ^mondexparloit d'elle et de Son Eminénce d'une manière qui la de voit taire songer à ; elle ; que sa vertu l'avéit mise oùelleétoit-, que sa bonne: réputation Favoit défendue de ses ennemis-,, qu'elle! avoit su consoler toute la France de la mort du feu^Rbi ^qu'elle avoit vu ellemême tout.Paris.aller^au devant d'elle jusqu'à Saint- Germain,- avecrdes acclamations qui lui faisoient bien voir avec quelle satisfaction elle étoit reçue pour régente, avant même que le parlement l'eût déclarée; que si une fois elle ne répondoit pas à ce qu'on attendoit d'elle, et qu'elle donnât sujet à ses énnemis'de la décrier, elle verroit bientôt un grand changehient non-seulement dans les esprits, mais dans les affaires. Elle me demanda qui m'avoit dit cela. Je lui dis : « Tout « le monde , » et que cela étoit si commun qu'on ne parloit d'autre chose. Elle devint rouge, et se mit fort en colère, disant que c'étoit M. le prince qui la décrioit, et faisoit courir ces bruits; que c'étoit un méchant homme. Je lui répliquai que puisqu'elle avoit des ennemis, elle devoit bien prendre garde de leur donner sujet de parler ; à quoi elle repartit que quand on ne faisoit point de mal on ne devoit rien craindre. Je lui répondis que ce n'étoit pas assez , et qu'il falloit garder les apparences, parce que le public ne s'arrête pas à ce qui est, mais à ce qu^pn dit. Après avoir bien battu la vitre avec son éventail, elle s'apaisa un peu;' et je pris sujet de lui dire qu'elle avoit un exemple bien récent pour sa conduite, savoir ce lui de la reine mère Marie de Médicis et du mare-

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chai d'Ancre , et que les fautes qu'elle avoit faites la dévoient instruire pour les éviter. « Quelles fautes? « me dit-elle. — D'avoir fait mal parler d'elle et de a cet Italien , lui répondis-je , d'avoir abandonne dans « sa prospérité ceux qui l'avoient servie dans sa pref- « mière disgrâce, ce qui avoit été cause qu'à la se- (( conde elle avoit été abandonnée de tout le monde, « ou assistée fort foiblement; qu'elle n'avoit point eu <i soin dans sa prospérité de s'assurer de bonnes plà- « ces, ou ports de mer, ou frontières , -ni fait prbvi- « sion d'argent, et qu'enfin elle étoit morte de faim: » Elle me dit qu'elle y donnoit bon ordre, et qu'elle ne craignoit pas de manquer , parce qu'elle ne se départiroit jamais du service du Roi. Je lui dis alors que puisqu'elle se chagrinoit, je ne l'avertirois plus de rien. Elle me répliqua que ce n'étoit pas contre moi, et qu'elle vouloit que je continuasse à lui faire savoir toutes choses. Là-dessus il entra quelqu'un qui finit le dialogue.

Je ne fos pas le seul qui donnai cet avis à la Reine, et qui lui rapportai l'exemple de la feue Reine mère. M. Cottignon, père de mon épouse, que j'introduisis un jour dans la chambre de Sa Majesté , suivant la franchise de son naturel lui dit la chose devant le monde , et avec bien moins de réserve ^ ce qui arriva sur ce que la Reine lui ayant dit que si la défunte Rein^ l'avoit voulu croire, elle auroit évité tous' les malheurs qui l'avoient accablée, M. Cottignon lui répliqua librement : « Il est vrai, madame, mais vous a êtes toutes faites comme cela.: si vous vouliez vous « jeter par la fenêtre, il ne seroit pas permis de vous a retenir par votre robe; il faut vous laisser noyer./»;

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Comme je voypis que tous ces discours fâchoient la Reine , j'essayai de la détromper par une autre voie, et plus libr^, et moins dangereuse : j'écrivis une lettre où je marquai généralement tous les bruits qu'on faisoit courir d'elle , ce qu'elle devoit faire pour les détruire , et les choses qpe je prëvpyois devoir arriver si elle n'y donnoit ordre. L'ayant fait copier d'une aptre main, je la mis dans son lit, où elle k trouva en se couchant. Elle se mit fort en colère après l'avoir lue ^ ce qu'elle me fit paroitre le lendemain matiii en me la montrant , sans pourtant me permettre de la lire. Mais cette voie ne réussit pas mieux que les autres.

U y avoit encore quelque espérance que les choses pourrx)ient changer p^r le retour de madame de Gbevreuse ; mais M. le cardinal craignant son esprit, prévint celui de la Reine contre elle , et Teqgagea de viyre avec elle d'une manière plus réservée que par le passé : c'est pourquoi Sa Majesté étoit résolue de m'envoyer au devant d'elle pour lui dire qu'elle changeât d'humeur, parce qu'elle-même en avoit chaqgé; mais M. l|e cardinal ne me croyant pas asse% dans ses intérêts pour li|i inspirer les sentimens qu'il vouloit, choisit Montaigu à ma place pour faire cette commission. A son arrivée , madame de Chevreuse se trouva aussi étonnée que les autres, car elle ne trouva aucoB reste de cette grande amitié du temps passé ; ce qui lui fit premlre le parti des importans , dont M. de Beaufort, autrefois de ses amis, étoit le chef.

Je ne rapporterai point toutes les intrigues que firent les différons partis pour se détruire les uns les autres ^ je me contenterai de dire que celui de M. de

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Beamfbrt succon^ba, et qu'il fut pris pfiarce, dît-ôn, que M. le cardinal eut soupçon qu'il arort des^ desseins un peu violent contre sa personne. Voici comttieut il fut arrêté :

«Tétoi^ dan:s le cabinet de la ftieine , où ëtoient Sa Majesté, Son Eminence, madame et mademoiselle de Chèvreuse, madame d'Hautefort, M. de Beatifôt^t et M. dé Gûîtaùt. La Rei»ef et M. le cardinal sôi^tit^éftt pour aller dans une petite chaimbre qu'elle avôît prîsë dulogement du Roi, qu'où appéloit Isf chambre griàe : aussâtôt M. de Guitâut s'approcha de M. dé BeaùféW: qui parloit à ces dames , et lui dit tout bas qu'il àVôîé ordre de la Réîne de s'assttrer de sa persoûniè. al. dé Beaufort redit tout haut à èes dames ce <|uë M. dé Gtdtflut hii aVoit dît, et sortit en même temps. Il éôiicha cette nuit dans? le Louvre , et le lendemain fot mené k Vinceuiies.

Ce fut là une grande marque de pouvoir dé Sôtï Emihence , qiïi jeta dans le désespoir tous ceu^i qui n'étoifent pas de son parti , et tous les véritables se^iteurs de la Reine. IV^is pevi après il arriva des chdséâ nbn-seulément difficiles à croire', mais même à Èftià^ giner.

Dèrs le leiïdèmâin' madame dé Chevreusé ètit ordre d^'aller à Dampierré -, mais la Reitte éfàigûant qu'à cause de la proximité de ce lieu plusieurs personnes ne l'allassent voir, m'envoya lui porter un ^ôôttdt ordre d'aller à Tours.

Là violence qu'on fit à la Reine pour vérkîï à ces extrémités , et la Kberté que chacun se donnbit de censurer ses actions, lui causèrent tant d'affliction, qu'elle en eut la jaunisse^ de quoi cette princesse

4o6 [l^4^J MÉMOIREI»

n'étoit point tant à plaindre que de ce qu'elle entretenoit elle-même la cause de son mal. Ses serviteurs, qui la voyoient courir à sa perte, eurent recours à madame d'Hautefort, parce qu'il n'y avoit personne à la cour qui dût être mieux dans son esprit qu^eUe , tant par ses services que par sa vertu. Madame de Senecey fut de ce nombre, et beaucoup d'autres qui ëtoient bien aises qu'elle cassât la glace, et dît librement toutes choses à la Reine.

Elle , qui n'en disoit que trop, pour le peu que cela servoit, se piquant de générosité, voulut servir la Reine en dépit d'elle ^ ce qui peu à peu la fit appréhender à la Reine , qui ensuite la prit en telle aversion , qu'elle ne la pouvoit plus souffrir ^ et comme madame d'Hautefort n'avoit point de défauts par où elle pût donner prise sur elle. Sa Majesté prit occasion 'de se moquer d'elle de ce qu'elle s'amusoit à ramasser tous lés écrits du temps, et voulut par ce moyen la tourner en ridicule devant tout le monde. Madame d'Hautefort s'aperceyant.que la froideur de la Reine augmentoit, se retint autant que la passion qu'elle avoit pour son service le .pouvoit permettre; mais comme Sa Majesté vit qu'elle ne lui disoit plus rien du cardinal, elle crut qu'elle en parloit à tout le monde, et qu'il n'y avoit plus d'entretien à la cour qui ne fût à ses dépens. En voici une preuve bien certaine. ,

[i644] Un soir, pendant l'hiver de 1644» Gaboury et moi nous nous chauffions dans son cabinet, où madame d'Hautefort arrivant se chauffa aussi, et après avoir bien chauffé sa jupe se la fourra entre les jambes; ce qui nous fit rire. La Reine entra en même temps, qui

DK P. DE LÀ PORTE. [l644] 4^7

nous voyant rire, crut que c'étoit d'elle,' puisque nous avions cessé de rire à son arrivée.

Quelques jours après, un gentilhomme servant de la Reine , nommé Du Nedo , de Bretagne , ayant prié madame d'Hautefort de demander quelque chose pour lui à Sa Majesté, elle se chargea volontiers de son placet,:tant elle avoit de plaisir' à obliger tous ceux qu'elle pouypit-, si bien que Iç soir, au coucher de la Reine , elle lui présenta ce placet, que Sa. Majesté refusa, disant que .d'autres personnes avoient demandé la même chose. Madame d'Hautefort insista fort pour ce gentilhomme : en sorte que la Reine , qui ne cherchoit qu'un prétexte, la querella, et la chose alla si loin que le lendemain au matin elle eut ordre de se retirer, au grand étonnement de toute la cour et de toute la France \ et quand la Reine l'a vue depuis, après son mariage. avec M. de Schomberg, c'a toujours été d'une manière fort froide.

On crut d'abord que je serôis aussi chassé, parce que Ton voy oit que là Reine me faisoit froid, et ne me parloit plus à son ordinaire. Je laissai passer huit ou dix jours sans dire mot, attendant toujours qu'elle me parlât^ mais comme je vis qu'elle continuoit son froid sans me rien dire, je pris mon temps pour lui demander si j'avois été assez malheureux pour lui avoir déplu, et que si cela étoit je ne savois pas en quoi-, qu'il y avoit long- temps que je m'examinois, et que je ne me trouvois coupable de rien. Elle me répondit que je ne devois pas trouver étrange qu'elle me fît froid, puisque j'étois plus à madame d'Hautefort qu'à elle. Je ne pus m'empêcher de crier contre cela; et comme je voulois dire mes raisons, elle m'in-

4o8. [l 644] MÉMOIRES

terrompit en me disant que depuis que madtuae d'I^u^tefort'étoit hors de la cour, il semblôit que j'étêiii mort, et que j'ëtois si triste, qu'il ëtoit bien aisé de voir que ses intérêts mce tX)uchoient plus que les siens. Je lui dis qu'il ët^it yrai que j*étoid triste , que j'aVois bien sujet de Tétre, et que la disgrâce de madame d'Hautefort m'avoit si sensiblement touche que je ne m'en pouvois remettre. | On le voit bieti , me ditH^e. « — Oui^ madame, lui répondisse, j'en suis toucha; a mais c'est plus pour votre intérêt que pour le Mén. « Si Votre Majesté savoit le tort que lui fait cette a disgrâce , elle iie regarderoit point comme ses ^t* n viteui^s ceux qui n'en sont pas touchés. Oui , mà^ K dame , ajoutai-je , il faut que Votre Majesté sache a que toute la terre la blâme d'avoir éloigné d'elle <i une personne d'un tel mérite , et qui vous a si biéti a servie^ et cela, sans autre sujet que d^avoir ttôp (( de passion pour Votre Majestés — Qui le éâit mietix « que moi? Tu sais bien, me répliqua-l^llé , qu'il y « a long«-temps qu'elle se moque dé moi , et qu'èlfe « en fait des contes à tout lô monde ; et tu e& asi^ « bien avec elle pour qu'elle ne t'ait pas celé ce « qu'elle a dit à tant d'autre , et tu ne m'en as fSiÈ a averti. » Je lui protestai que je ne lin avois jamais entendu dire aucune chose dont elle se pût offenser; et que si je lui avois dit tout ee que je lui avois entendu dire , elle auroit été obligée de lui vouloir pitis de bien qu'elle ne lui vouloit de mal. Elle me dit qâe cela étoit fort bon si elle ne Tavoit pas vu elle-même se moquer, et lui rire au nez de tout ce qu'elle disoit. (( Tu sais bien , ajouta-t^lle *, et si tu voulois tt avouer la vérité, tu demeurer ois d'accord que der-

im p. DE*LÀ I*ORTE. [l644] 4^9

K iiièt4^ikiisttt, quand je Vous trouvai elle, Gaboury <i et toi dans mon cabinet^ vous riiez de moi ; car lorsut que j'entrai je vous trouvai tout interdits. )î Je he pus m'empécher de lui dire qu'il ëtoit bien étrange qu'elle eût cette opinion, ôt qu'il n*y avoit qu'elle en France qui pût croire que Sa Majesté pût doilnet des sujets de risée et de Moquerie 5 et que s'il y àvoit des gens assez impertinens pour cela, je n'étoié pas homme à le souffrir, bien loin d'être du nombre. <(t II « est vrai , madaïUe , ajoutai-je^ que je suis serviteur d de madame d'Hautefort, et Votre Majesté elle^ ft même m'a dit plusieurs fois que je lui avois obli^ « gation« -^ Mais , me répliqUa-t^-ellé , si elle vous a a procuré du bien, c'est moi qui voUà l'ai fait, — Il a est Vrai , madame , lui répondis-je , tout le moiide *i le sait 5 et s'il falloit prendre parti , Votre Majesté ne « me vertoit pas balancer^ et je ne crains pas qu'elle (I ait jamais sujet de m'accuser d'ingratitude; -^ Mais €c pourtant, me dit-elle, des gens à qui je ne me fiois « pas tant qu'à toi m'ont avertie de bien des choses « que tu savois aussi bien qu'eiix*-^ Est-il possible, « lui repartis-je, que Votre Majesté crôié tout ce « que l'on dit? Ne ^ait-elle pas bien qu'trne partie dm « monde fait sa cour aux dépens de l'autre ? Et dès a qu'on voit une personne mal à la bour, tous les ki officieux lui donnent à dos, non pas ][)at cdmpklt^ n sance et pour l'amour de vous, mais pour l'amouir « d'eux'^mémes* Je supplie très-^humblcment Votfé a Majesté de croire que je ne cède point à ces gens^là « ni en fidéUté ni en iatflfbction *, mais avec tout cela « je ne sadrois être son serviteur qu'autant que mon tt honneur et ma conscience me le permettent, et je

4lO [l(>44] MEMOIRES

« ne crois pas qu'elle voulût que je me damnasse en

« la servant. — Jésus nenni, me répondit-elle. — :Que

« Votre Majesté s'assure donc, lui répliquai-je, que

« je la &ervirai bien , non pas à la façon de ces geifô-là,

« qui vous en ont tant dit; et je m'assure , si Votre

« Majesté me veut dire la vérité, que lorsqu'ils lui

K ont fait tous ces contes ils l'ont priée de ne les

a pas nomnier. » A cela elle se prit à sourire un peu;

ce qui.me fit croire que j'avois deviné. «Enfin , ma-

« daJne, lui dis-je, si Votre Majesté veut que je la

w serve en ruinant des gens pour faire ma fortune , j'y

« renonce de bon cœur, et j'aime mieux qu'elle me

ce renvoie à la Bastille d'où elle m'a tiré, que d'être à

«i la cour à cette condition. Qu'elle ne croie pas pour

« tout cela que je refuse de la servir, et de lui donner

c( des avis quand l'occasion s'en présentera ; mais s'il

« se trouve des gens qui disent ou fassent des choses

« contre votre service, je ne vous prierai pas de ne

a me point nommer, car je le leur soutiendrai à eux-

« mêmes. )>

Après cette grande conférence , la Reine me commanda d'aller trouver Son Eminence, et de lui rapporter tout ce que je lui avois dit. Je le fus trouver chez lui à Paris, où, après que je lui eus dit à peu près les mêmes choses qu'à la Reine , il me témoigna être satisfait de moi ; mais que madame d'Hautefort avoit eu tort de manquer de complaisance pour la Reine, et qu'elle avoit l'esprit altier : à quoi je répondis qu'elle étoit gasconne, et qu'il de voit excuser cela, puisqu'au fond elle étoit la meilleure personne du monde, a Je ne me suis point niélé de cela, me « dit-il ; mais aussi je ne me suis point mêlé de la

Dï. P. DK hk PORTE. [1644] 4^^

K défendre^ car elle n'a jamais voulu être de nos « amies. » Là-dessus il entra du monde qui m'obligea à la retraite , et depuis ce temps-là ses affaires allèrent toujours de bien en mieux, et les nôtres de mal en pis.

A quelque temps de là, pendant l'été dé l'année 16445 I21 cour étant à Fontainebleau, il me donna un trait de sa politique. Se promenant dans le jardin de La Vallière, il m'appela, et me demanda ce que faisoit madame d'Hautefort. Je lui dis que je croy ois qu'elle prioit Di^u, et que je ne lui voyois point d'autre recours. Il me dit qu'il n'y avoit rien de désespéré, et que son accommodement dépendoit de sa conduite. C'étoit sa façon d'agir-, car il n'a jamais poussé personne à bout, qu'en même temps il ne lui ait donné des espérances pour l'empêcher de 86 porter aux extrémités contre lui.

[1645] L'an 1645, après que le Roi fut tiré des mains des femmes, que le gouverneur, le sous-gouverneur, les premiers valets de chambre entrèrent dans les fonctions de leurs charges, je fus le premier qui couchai dans la chambre de Sa Majesté ; ce qui l'étonna d'abord, ne voyant plus de femmes auprès de lui : mais ce qui lui fit le plus de peine étoit que je ne pouvoislui fournir des contes de Peau d'Ane, avec lesquels les^ femmes avoient coutume de Tendormir.

Je le dis un jour à la Reine, et que si Sa Majesté l'avoit agréable , je lui lirois quelque bon livre; que s'il s'endormoit, à la bonne heure ^ mais que s'il ne s'endormoit pas, il pouvoit retenir quelque chose de la lecture. Elle me demanda quel livre : je lui dis que ^ je croy ois qu'on ne pouvoit lui en lire un meil-

4l^ [<64^] MÉMOIRES

leur c|ue FUistôire de France^ que je lui ferois remarquât les rois vicieutt pour lui donner de rarvérsion du vice , et les vertueux pour lui donnet de l'ëmulàtion, et l'eiivie de les imiter. La Reine le trouva fort bon ; el je dois ce témoignage à la vérité , qtie d'elle-même elle s'est toujours portée au bien quand son esprit û'a point été prévenu. M. de Beauinoiit nie donna l'histoire faite par Mézeray , que je lîsois tôu^ les soirs d'un toii dé coiite \ en sorte qiie le Roi y pténoit plaisir, et prottiettoit bien de resseffibler aux plus généreux de ses ancêtres, se mettant fort en colère lorsqu'on lui disoit ({û'il seroit nu secmà Louis-le-iFàinéaht ; catt bien souvent je lui l!$isois la guerre sur ses défauts, ain^i que la Réiné më l'âtôît coinniandé.

Un joui* à Ruél ayant remarqué qu^éii tous ^$ jetiï il faisoit le personUaige de valet , je me mis dans son fauteuil, et tue couvrît; ce qu'il trouva si mauvais qu'il alla s'en plaiudte à la Reifle, ce que je sofited^

tôis. Aussitôt eUe me fit appeler, et me demanda en souriant pourquoi je m'àsseyois dans la chambre dû Roi, et me couvrois en sa présence. Je lui dis que puisque lé Roi faisoit mon métier, il étoit raisonnable que je fisse le sien, et que je ne perdrois rien au chàhge ; qu'il faisoit toujours le valet datis ses drvertisseméns, ei que c'étoit un mauvais préfjtigé. lÀ Rèiue, qu'on tt'âtvoit pas encore prévenue là-dessûs, lui en fit uue rude réprimaude.

Quant à la lecture de l'histoire , elle ne prltrt point k M. le cardinal; caf Un soir à Fontainebleau le Roi étant côUché, ëi mot déshabillé en robe de cteUnbw, lui lisant l'histoire de Hugues Capet, Son E^inênce^

DB P. DE LA PORTÇ. [l645] ^li

pour éviter le inonde qui Fattendoit , vint passer dans la chambre du Roi pour de là descendre dans le jar-^ din de la Yalliëre , et aller à la conciergerie où il lo-^ geoit. Il vint dans le balustre , où il vit le Roi qui fit semblant de dormir dès qu'il Faperçut, et me demanda quel livre je lisqis : je lui dis ingénument que je lisois l'Histoire de France , à cause de la peine que le Roi avoit à s'endormir, si on ne lui fs^isoit quelque conte. Il partit fort brusquement, sans approuver ea que je faisois^ et n'osant le bl|lm€^, il voulut me laisser à deyiner le sujet de son brusque départ. Il dit à son coucher, à ses familiers, que je faisois le gouverneur du Roi, et que je lui apprenois rhistoiyé. Le lendemain , un de mes amis qui en avoit ouï parler me dit en passant auprès de moi ! « Chez Son Eminence vous a ne fûtes p^s bon courtisan hier au soir. — je vous (c entends bien, lui dis-je^ maiç je ne saurpis fairi^ « autrement : tant que je vivrai j'irai droit, et je ferai a mon devoir tant que je pourrai-, pour l'événement (K je ne m'en mets pas en peine , car il dépend de a Dieu. »

Il étoit aisé dès ce temps-là de connoitre l'intention de M. le surintendant de l'éducation du Roi, car il étoit couché avec ce titre sur l'état de la maison du Roi^ mais malgré cela je ne laissai pas de 4ir^ à la Reine, à quelque temps de là, voyant le peu de soin qu'on prenoit d'ei^ faire un honnête homme, qu'autrefois elle m'avoit fait l'honneur de me dire , lorsqu-eU^ s'emportoit contre les défauts du feu Roi, que si jar^ mais Dieu lui faisoit la grâce d'avoir des enfans, elle les feroit bien élever d'une autre manière qu'il ne l'avoit été *, et que Sa Majesté en ayant présentement,

4l4 [1645] MÉMOIRES

elle y devoit songer sérieusement , et qu'elle auroit toujours meilleur marché d'un honnête homme que d'un autre. Elle me dit pour cette fois ^qu'elle n'y oublieroit riçn. Je me retirai en disant en moi-même : H Dieu le veuille ! » ^

Comme le Roi croissoit, le soin qu'on prenoit de son éducation croissoit aussi, et l'on mettoit des espions auprès de sa personne , non pas à la vérité de crainte qu'on ne l'entretînt de mauvaises choses , mais bien de peur qu'on ne lui inspirât de bons sentimens; car en ce temps-là le plus grand crime dont on pût se rendre coupable étoit de faire, entendre au Roi qu'il n'étoit justement le maître qu'autant qu'il s'en rendroit digne. Les bons livres étoient aussi suspects dans son cabinet que les gens de bien -et ce beau Catéchisme royal de M. Godeau n'y fut pas plus tôt, qu'il disparut, sans qu'on pût savoir ce qu'il étoit devenu.

M. de Beaumont, précepteur de Sa Majesté, prenoit' cependant grand soin de l'instruire, et je puis dire avec vérité qu'à toutes les leçons où j'étois présent j'étois témoin qu'il n'omettoit rien de ce qui dépendoit de sa charge ; mais ceux qui étoient auprès de sa personne, ou toujours à sa suite, au lieu de lui faire pratiquer les préceptes qu'il avoit reçus, s'amusoient à jouer, ou à épier ceux qui l'entretenoient, ou à solliciter leurs affaires. Je ne prétends pas comprendre en ce nombre M. Du Mont, un de ses sousgouverneurs, car il y faisoit tout ce qu'un sage gentilhomme y pouvoit faire 5 mais il y étoit de la main du Roi, ce qui lui étoit un péché originel si considérable, qu'on iie lui savoit aucun gré de tous ses

DK P. DE LA PORTE. [l645] 4'^

soiïis; et, i)i«n éloigné d'en être récompensé, il" ne pouvoit être payé de ses appointemens , que les autres recevoient sans peine.

On ne donna point d'enfans d'honneur au Rm, comme les autres rois en avoient toujours eu dans leur enfance : la raison apparente étoit que les enfans ne disent que des bagatelles, et que des gens en âge de discrétion le rendroient raisonnable dès son bas âge, ce qui fut approuvé de tout le monde; mais ceux qui voyoient un peu plus clair que le commun entendirent bien le secret de l'affaire. Des enfans sans discrétion, et desquels on n'eût pu se plaindre, eussent pu dire au Roi qu'il étoit le maître , et qu'il falloit qu'il le fût, outre cela ils n'auroient pas rendu compte dé tout ce qui se seroit passé entre lé Roi et eux , comme faisoient ces gens sages et discrets dont le but étoit de faire les affaires sans se soucier que la France eût un grand roi, pourvu que leur fortune ne fût point petite. Nonobstant tous les soins de ces sur- Teillatis, je ne laissois pas de frapper de petits coups si à propos, dans les heures où je n'étois observé de personne , tpie le Roi avoit conçu la plus forte aversion contre le cardinal, et qu'il ne le pouvoit souffrir, ni lui, ni les siens.

' Lorsque le Roi se couche, le premier valet de chambre donne, par ordre de Sa Majesté, un bou- * geoir avec deux bougies allumées à celui qu'il plaît au Roi qui demeure à son coucher ; et le Roi me défendoit toujours de le donner à M. de Mancini, qui fut tué depuis au combat du faubourg Saint-Ântoiné, tant il avoit de peine à souffrir auprès de lui ceux qui appartenoient à Son Eminence .

4l6 [1645] HÉMOIRES

Un jour à Compiègne le Roi voyant passer Son Eminence avec beaucoup de suite sur la terrasse du château , il ne put s'empêcher de dire assez haut pour que Le Plessis, gentilhomme de h manche , Tentendit : (c Voilà le Grand-Turc qui passe. )> Le Flesais le dit à Son Eminence, et Son Eminence à 1^ Keine, qoi le pressa autant qu'elle put de lui dire q\ii lui avoit dit cela \ mais il ne le voulut jamais nommer, (m Uvt^ tôt il disoit que c'ëtoit un rousseau, tantôt tin homme blond. Enfin la Reine se fâcha tout-à^fait , mais il tint ferme jusqu'à la fin , et ne nomma jamais celui qui avoit donne le nom de Grand-Turc au cardinal; aussi crois^je qu'il avoit eu cette pensée de lui-même.

Il est vrai qu'il ëtoit déjà fort secret, et je puis dire Y avoir contribué; car je lui ai dit plusieurs fois, pour l'y préparer, qu'il falloit qu'il fiât secret^ et que si jamais il venoit à dire ce qu'on lui auroit dit, il pouvoit s'assurer qu'il ne ^auroit jamais rien que le» nouvelles de la gazette.

Vcflci encore une marque de l'aversion que k Rai avoit pour le cardinal. Etant à Saint-<icermainpandaQt les troubles de Paris [1649] , comme Sa Majesté étoîtî sa chaise d'affaires, dans un petit cabinet am vieux Château , M. de Chamarante , un de mes camarades, que le cardinal avoit mis en cette charge, ejoitca dans le cabinet, et dit au Roi que Son f^minence, sortuit de chez la Reine, étoit entré dans sa ehambre paur être à son coucher; ce qui étoit une. chosQ extnwa^ dinaire. Le Roi ne répondit aucun mot. Chamarante fut fort étonné de ce sileace; et comme il m'y avoit auprès de Sa Majesté que M. Du Mont son gput«^ neur, un garçon de la chambre et moi, il noua re^aidi

t)fi >. Dfc tAJPbUTE. [1649] 417

tous les ùm àprèâ les autres. La crainte que j'eus^ t|ù'il Bé m'eii crut la bause ib'obligea de dire au Roi Ique s^il ue Êiisoit rien, il devoit s'aller eoixcher^ puisque Son Eminencâ rattendmt. Il ne tnë rëpondit non jplus qu'à Chamanante , et deiheura jusqu'à ce que Son Ëminence s'ennuyât, et s'en alla par le petit degrë qui descend au corridor. Comme il s'^en alloit , les épe-^ )rons et les ëpées de tous ceux de sa suite firent graitid= bruit dans ce petit degré; ce qui obligea le ÎBioî de parler, et de nous dire^ iBh regardant si Ghamaranié y ëtoit encore : a II fait gi^and bruit où il passe ; Je ctôh it qu'il y a plus de cinq cents personnes à sa suite. 1» Hous fîmes tout ce que nous pûmes pour lui persuader que ce bruit venoit de la concaVitë du diej^rë.

Quelques jours après, au même lieu et à la même iieure , lé Roi revenant de ce cabinet pour s'allelr coucher, et ayant vu^un gentilhomme de M. le carydinal, nomme Boisfermë, dans ce passage, il nous dit, i M. dé Nyert, premier yalel de chambre, et à jmoi : c( M. le cardinal est encore chez maman^ car a j'ai vu âoisiCermë dans le passage ; l'attendri ton* K jours comme cela? ^ Nyert lui dit qu^oui -, qu'il y etÈ a voit encore un dans le degrë, et deux dans le corridor, «c lîy )en a donc dWjambëeseRèhjtmbëes,)» )népondit-iI avec une mine qui marquoit son avernon*

Qùdiljue le cardinal e&t grand soin qu'on ne dit rien au Rt qui lui pût niuire auprès de kn, je ne laissois pas, le plus adroitement que fi; jpouvois, à' en-* trebnir son esprit danfrles dispositions où je le voyois à regard de Son Ëminence •; et quoique je ne fusse jplus bito av^c loi, il me sotiffroit nëànmoins, ne craignant pas que je lui pusse faire tort, parce que le Rdî T. 59. .n']

/ffft [1^49] MÉMÔTRCS

ëtoit fort jenne, et par cette même raison il ne prenoit aucun soin de contenter Sa Majesté en quoi que ce fût, et le laissoit manquer non-seulement des choses qui regardoieht son divertissement, mais encore des nécessaires.

La coutume est que Ton donne au Roi tous les ans douze paires de draps et deux robes de chambre, une d'été et l'autre d'hiver : néanmoins je lui ai vu servir six paires de draps trois ans entiers , et une robe de chambre de velours vert doublée de petit gris servir hiver et été pendant le même temps, en sorte que la dernière ^nnée elle ne lui venoit qu'à la moitié des jambes; et pour les draps, ils étoient si usés que je l!ai trouvé plusieurs fois les jambes passées au travers, à cru sur le matelas; et toutes les autres choses alloient de la même sorte , pendant que les partisans étoient dans la plus grande opulence, et dans une abondance étonnante.

Un jour, le Roi voulant s'aller baigner à Conflans, je donnai lei^ ordres accoutumés pour cela. On fit venir un carrosse pour nous conduire avec les bardes de la chambre et de la garde-robe ; et comme j'y voulus monter, je m'aperçus que tout le cuir des portières qoi couvroient les jambes étoit emporté , et tout le reste du carrosse tellement usé , qu'il eut bien de la peine à faire ce voyage. Je montai chez le Roi, qui étudioitdans son cabinet; je lui dis l'état de ses carrosses, et qtie l'on se moqueroit de nous si on nous y voyoit aller: il le voulut voir, et en rougit de colère. Le soir, i 1 s'en plaignit à là Reine , à Son Eminence et à M. de M aisonSu alors surintendant des finances ; en sorte qu'il eiit cinq carrosses neufs.

Je né finirois point si je voulois. rapporter tontes les mesquineries qui se pratiquoient dans les choses qui rcîgardoient son service^ car les esprits de ceux qui dévoient avoir soin de Sa Majesté étoient si occupés à leurs plaisirs ou à leurs affaires, qu'ils se trouvoient importunés lorsqu'on les avertissoit de leur devoir.

M. de Beaumont disant un jour à Son Eminence que le Roi ne s'appliquoit point à l'étude , qu'il devoit y employer son autorité, et lui en faire des réprimandes ,^parce qu'il étoit à craindre qu'u^ jour il ce fît de même dans les grandes affaires , il lui répondit : « Ne vous mettez pas en peine, reposez-vous-en « sur moi; il n'en saura que trop, car quand il vient « au conseil il me fait cent questions sur la chose « dont il s'agit. »

Ce qui nuisoit encore beaucoup à l'instruction du Roi, c'est que ses véritables serviteurs ne lui laissant rien passer, cela, lui faisoit une peine extrême; ce qui n'est que trop ordinaire à tous les enfans : de sorte qu'il demeuroit chez lui le moins qu'il pouvoit, et qu'il étoit toujours chez la Reine , où tout le monde l'applaudissoit, et où il n'éprouvoit jamais de contradiction.

La Reine étoit fort aise qu'il se plût chez elle ; mais elle ne s'apercevoit pas que ç'étoit plutôt pour les raisons que je viens de dire que par affection, quoiqu'il en ait toujours eu beaucoup pour la Reine, et beaucoup plus même que les enfans de cette condition n'ont accoutumé d'en avoir pour leur mère, . Je dis un jour à la Reine qu'elle le gâtoit; que chez lui on ne lui souffroit rien, et que chez elle tout lui

4aO [^^49] MÉMOIRES

ëtoit permis; que je la suppliois très* humblement exÈCore une fois de se souvenir qu'elle avcât dît autre* fois que si Dieu lui fiiisoit la grâce d'ayoir des enfans ^ elle les feroit bien mieux élever que n^avoit été le feu iiou A cela elle me demanda si M. de Villeroy ne s'en acquittoit pas bien. Je lui dis que je eroyois que tout le monde faisoit son devoir, mais qu'elle y atoit le principal intérêt* Elle me commafida d^ lui dire si ceux qui ëtoient auprès de lui pour son éducation lie s'en acquittoient pus bien , et qu^en mon particulier je lui disse tout ce que je croyois à propos, comme si c'étoit mon fils. Je lui dis que je m'attirerois la haine de la plupart de ceux qui létoient auprès du Roi; à quoi elle ne me donna d'autre remède, sinon que je leur disse qu'elle me l'avoit commandé. Il n'y en avoit pourtant pas un qui s'offensât de ce que je disois au Roi ; car ils savoient bien tous que cdui qui «1 faisoit Jle plus n'en faisoit pas mieux sa cour. D arriva même plusieurs fois qu'étant seul avec iÀ. de Villeray, voyant le Roi faire des badineriez, après avoir bien attendu que le gouverneur fît a chari;^, voyant qu'il ne disoit mot, je disois font ee que je pouvois à cet enfant-roi pour le faire pea^ Ser à ce qu'il étoit ^et à ce qu'il deVoit faire ; et aprts qtiè j'avois bien prôné, le gouverneur disoit : « La n PoPlê vous dit vrai ^ sire , La Porte voim dit vrai. » C'étoit lit toutes ses instructions; et jamais de loiméme, ni en général ni en particulier, il ne lui disl^it rien qui lui pût déplaire , ayant tuiQ telle complaisnice que le Roi même s'en apercevoit qudque- Ibis, et s'en moquoit: particulièremetit lorsque Sa Majarté l'appeloit , et lui disoit « M. le maréchal,» il

répondoit: «Oui, siré, » avant de savoir ce qo'on lui Touloit, tant il avoit peur de lui refuser quelquechose. Et avec tout cela il tn'a dit plusieurs fois qu'on n'avoit jamais vu un gouYerneor devenir Êivori de son maître, parce qu^il ëtoit obligé de le contredire sour vent.

Cette complaisance pensa coûter nite fois la vie an Roi à Fontainebleau ; car après s'être déshabillé pour^ se coucher , il se mit à faire cent sauts et cent culbutes sur son lit avant de se «lettre dedans ^ mais enfin il en fit une si grande, qu'il alla de l'autre côté du lit à la renverse se donner de la tête contre l'estrade , dont lé coup retentit si fort que je ne savois qu'en croii». Je courus aussitôt au Roi, et l'ayant reporté sur soo lit, ilse trouva que ce n'étoit rien qu'une légère blessure^ le tapis de pied qui étoit sur des ais pliants ayaqt paré le coup; en sorte que Sa Majesté eut moins de mal de sa blessure que M. le gouverneur de la peur,, doni U fut tellement saisi qu'il demeura un qmit-^ d'heure sans pouvoir remuer de sa place. H se âereit fort aisément exempté cette peine , s'il eut emplcbé les culbutes cmnme il devoit. '

La complaisance de la Eeine pensa Satire aussi une autne chose qui ne valoit pas mieu^. Le Koi ayant fait faire un fort dans le jardin du PakisrRoyal, s'éefaauiFa tant à l'attaquer, qu'il étoit tout trempé de sueur. On lui vint dire que la Reine s'alloit mettre au bain : il courut vite pour s'y mettre avec elle •, et m'ayant com-^ mandé de le déshabiller pour cet effet, je ne le voulus pas : il l'alla dire à la Reine, qui n'osa le refuser. Je dis à Sa Majesté cpie c'étqit pour le faire mourir que dé le mettre dans le bain en l'état où il étoit. Comme

jç vis qu'elle ^ne me rëpondoit autre cho^, sinon qu'il le vouloit, je lui dis ique je l'en avertissois, et que s'il en arrivoit accident elle ne s'en prît point à moi. Quand elle vit que je me dëchargeois de l'événement sur elle , elle dit qu'il falloit donc le demander à Vautier son premier médecin. Je l'envoyai promptement chercher ; et étant arrivé à temps, il dit à la Reine qu'il ne répondoit pas de la vie du Roi s'il se mettoit dans le bain dans l'état où il ëtoit.

Le soir, je pris sujet là-dessus pour lui faire un cha-^ pitre sur la complaisance que l'on a pour les grands^ je l'avois déjà grondé pour quelque chose qu'il avoit fait^ ce qui l'engagea à me demander si je grondois mes enfans comme je le grondois. Je lui répondis que si j'avois des enfans qui fissent les choses qu'il faisoit, non-seulement je les gronderois, mais que je les châtîerois sévèrement, etqu'iln'étoitpas permis à des gens de notre condition d'être des sots, si nous ne voulions mourir de faim -, mais que les rois, quelque sots qu'ils fussent, étoient assurés de ne manquer de rien-, ce qui faisoit qu'ils ne s'appliqUoient point, et ne se corrigeoient de rien. Le soir donc, étant en particulier avec lui, je lui demandai s'il trouvoit mauvais ce que je lui avois dit : il me répondit que non. Je lui dis qu'il àvoit raison, parce que je ne le dîsois pas pour moi, mais pour lui, et que ceux qui avoierit de la complaisance pour tous ses défauts ne le faisoient pas pour lui, mais pour eux -, qu'ils se cherchoient, et non pas lui 5 que leur but étoit de se faire aimer de Sa Majesté pour faire leur fortune , et que le mien étoit de contribuer autant que je pourrois à le rendre honnête homme ; que s'il le trouvoit mauvais , je ne lui

DE P. DE LA PORTE. [l649] 4*'^

dirois jaAiais rien^ mais que si un jour il étoit cç que je souhaitois qu'il fût, il m en sauroit gré, et qu'eautrement il n'y auroit pas grande satisfaction d'être .auprès de lui.

Quelque chose que je lui aie dite, il.n'en a jamais témoigné d'aversion pour moi : bien loin de là, lorsqu'il vouloit dormir, il vouloit que je misse la tête sur ^on chevet auprès de la sienne, ets'il s'éveilloitlanuit il se le voit, et venoit se coucher avec moi; en sorte que plusieurs fois je l'ai reporté tout. endormi dans son lit : il étoit fort docile, et se rendoit toujours à. la raison. Dès son enfance il a fait voir qu'il avoit de l'esprit, voyant et entendant toutes choses, mais parlant peu, s'il n'étoit avec des personnes familières, il a toujours aimé à railler, mais avec esprit. Quoique dans un âge tendre, il a témoigné avoir du couj^age; car je l'ai vu fort jeune au siège de Bellegardeet à celui d'Etampes , où on lui tiroit force coups de canon , sans que cela lui donnât de la crainte; et ceux qui l'ont vu dans les dernières occasions disent qu'il est intrépide. Il étoit naturellement bon et humain, et dès ce temps-là il y avoit toutes les.appare^ces du monde qu'il seroit un grand prince ; mais on ne cultivoit pas avec assez de soin ses bonnes dispositions, on ne lui inspiroit pas. assez les sentimens de maître. Cela parut .un jour à Compiègiie, que M* le prince, qui étoit pour lors tout puissant à la cour, entrant dans le cabinet de Sa Majesté qui étudioit, pour aller de là chez Son Eminence pai: dessus la terrasse, le Roi se lève pour le recevoir ; et ils furent quelque temps tous deux auprès du feu, oùleRoi se tenoit toujours découvert, ce qui ne.nie i^isoit pas. Je m'approchai donç.deson pré-

4tl4 ['^49] MÉMOlRlâï»

cepteur, et lui dis qu'il le falloit faire couvrir; à quoi il ne me répondit rien. Ten dk autant au sous^nverneur, qui n'eut pas plus de hardiesse. Ainsi je m'approchai de Sa Majesté , et lui dis tout bas par derrière de se couvrir; ce que M. le prince ayant aperçu, lai dît aussitôt : € Sire , La Porte a raison , il &ut que; k Votre Majesté se couvre; et c'est assez nous faire « d'honneur quand elle nous salue. )i En effet, M. le prince avoit de très-bons sentimens sur Tëducation du Koi, comme il le fit parottre à M. l'abbë de Beau-^ mont et à moi un jour que nous le fumes voir ensemble au retour d'une campagne dé Flandre , où il avoit remporté une grande victoire ; car sitôt qu'il nous vit il nous mena auprès d'une fenêtre, et nous demanda en secret s'il y avoit apparence que le Roi fût honnête homme *, à quoi lui ayant répondu qu'il en donnoit toutes les espérances qu'on pouvoit souhaiter : fc Vous me ravissez , nous dit-il ; car il n'y a a pas de plaisir d'obéir à un sot. »

Je ne parlerai point ici des troubles de Paris , parce qu'ils ne sont pas de mon sujet, outre que je n'y eus de part qu'en partageant la misère publique: je dirai seulement que lorsqu'on eut fait ëvader le Roi de Paris, la veille des Rois de Tannée i649) je voulus faire sortir de Paris ma femme qm étoit grosse, avec mon fils, ne les y croyant pas en sûreté pendant le siège. Teus toutes les peines imaginables à y réussir , parce que le peuple en armes empéchoit qui que ce fût d'en sortir. J'en sortis cependant avec une escorte qui me mena jusqu'au milieu du Cours. Je les menai à Nanteuil, château de M. le duc de ^homberg, où ayant établi ma ÊuniHe, je fuis retrou-

DE P. DE LA PORTE. [l()5^] 4^^

ver la cour à Saint-Grermaiti. Ces troubles s'apaisèrent bientôt; mais s^étant ensuite renouvelés par la prison des prince^, M. le cardinal prévoyant ce grand orage qui le menaçoit tout seul , se retira à Sedan , et de là à Bouillon au commencement de Tannée i65i. Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que cet homme, après avoir soulevé contre lui le parlement, qui avoit mis sa tête à prix par plusieurs arrêts , malgré la fureur d'un peuple armé, se tira d'affaires 5 et après avoir gouverné du lieu même de son exiJ , revint en i652, tna]gré Tarmée des princes, joindre la cour à Poitiers.

Cependant j'étois demeuré malade à Paris; mais comme je mè portois mieux, et que le commencement de mon quartier approchoit, rions nous assemblâmes environ cent cinquante officiers de la maison du Roi et de la Reine pour aller à Sully, où étoit là cour.

Quand nous passâmes à Orléans, où Mademoiselle «*étoit jetée, elle me fit entrer avec trois oRîciers, et en fit passer plus de quarante autres dans des bateaiil au-dessous de la ville. Cette princesse me tint deux heures à me conter les raisons qu'elle avoit eues de ^e jeter dans Orléans , et ^'en refuser les portes au Roi , me donnant chaîne de les dire à la Reine; et elle me fit entendre qu'en lui donnant le Roi pour inari c'étoit le moyen de faire une bonne paix.

Je dis tout cela à la Reine, qui se moqua de moi, me disant : « Ce n'est pas pour son nez, quoiqu'il soit « bien grand; » et me l'envoya dire à SonTEminence, qui me dit que le Roi u étoit pas encore à marier, et me fit en cette rencontre fort bon visage , ce qui m'é-^ tonna ; mais après y avoir bien pensé , je conçus que

4^6 [l65a] MÉMOIRES

cela ne venoit pas d'amitië, mais du mauvais état de ses affaires.

De Sully nous allâmes à Gien, où bientôt après nous apprîmes que M. le prince étoit arrivé de Guyemie, lui cinquième, incognito^ en larmëe que commandoient messieurs de Beaufort et de Nemours , lesquels n'ëtoient pas en bonne intelligence. M., de Turénne commandoit Tarmëe du Roi, dont M. d'Hocquincourt menoit Tavant-garde , qui fut défaite; et si M. de Turenne n'eût fait bonne contenance, faisant paroitie toute son armée de froi^t sur le haut d'un coteau, nous aurions couru de grands risques ; mais heureusement M. le prince ne le poussa point, et se contenta de sa première victoire ; dont nous nous trouvâmes bien, car s'il eût chargé M» de Turenne , il y a. toutes ks apparences du monde qu'il l'eût défait, àxause du peu de gens qu'il avoit, et qui étoient fort mécontens, aussi bien que toute la cour, qui n'avoit pas un teston; mais Dieu gouverna cet événement pour la conservation du Roi et de toute la France.

Le combat s'ëtant donné à trois quarts de lieue de Gien, où étoit la cour, pauvre et misérable, à qui toutes les villes fermoient leurs partes, et qui n'avoit aucun secours d'argent, l'alarme y fut grande. Dès le soir la Reine m'envoya quérir, sur l'avis qu'elle avoit eu que les armées étoient en présence , pour me dire que j'envoyasse en diligence quérir les mulets et les chariots, et qu'à la pointe du jour au bout du pont on fît venir tous les équipages qui étoient à cinq lienes de Gien au-delà de la Loire , car les princes étoient maîtres de tout le côté de deçà.

Les ordres furent donnés partout, et dès la pointe

DE P. DE LA POKTk. [l65a] 4^7

du jout tous les carrosses ëtoient au-delà du pont^ pleins de dames et de demoiselles^ mais les équipages filèrent avec tant d'embarras et de précipitation, que sJL M. le priilce eût poussé sa pointe , il prenoit toute la eour dans Gien. A tout moment il vënoit des alarmes de Tarmée que tout étoit perdu : Dieu sait si chacun songeoit à ses affaires! Enfin nous apprîmes que Parmée des princes se retiroit , au grand conten-^ teïnent de tout Je monde; car ce fut le coup de par* tie et la ruine entière des princes, qui depuis ce temps4à ne firent rien qui vaille.

De Gien nous allâmes coucher à Saint-Fargeau, si ëiourdis, qu'on ne savoit ce qu'on faisoit ni ce qu'on devoit faire. Il arriva de Paris un laquab^ de madame de Nyert, femme de chambre de la Reine , qui avoit rencontré près de Montargis l'armée des princes qui ailoit loger à Tabbaye de Ferrières. Je crus que Son Eminence n'en avoit aucune nouvelle, h cause du peu de dépense qu'elle faisoit en espions: c'est pourquoi je dis à Chamarante qu'il lui allât dire cette nouvelle, ne croyant pas ce service assez considérable pour lui aller dire moi-même.' Je fus fort surpris que sur cet avis on assemblât le conseil, où l'on fit venir ce laquais; et sur ce qu'il dit, on prit les résolutions de ce que l'on avoit à faire.

De Saint-Fargeau la cour alla à Auxerre, ii Joigny, a- Sens, à Montereau. Pendant cette marche les ordï'es furent si mal donnés, qu'on se mangeoiiles uns les autres ^ et l'insolence alla au point que le comte de ***, frère de M. de Broglie, pilla la petite écurie du Roi, et eut aussi peu de respect pour la livrée de Sa Majesté que pour ceUe du dernier des Cravates; M. le

4aB [t6£l] MÉMOiftiu

premier lui envoya Givry , écQy^ cki Roi , pmir \ii redemander ses chevaux , dont <m se moqua -, et loiit icela passa chez Son Enrinence pour gedantetie.

De Montereau nous vînmes à Gorbeil, où le Roi toih lut que Monsieur couchât dans sa <^ainbre, qui ëtok $i petite qu'il n'y avoit que le passage d'une personne. Le matin , lorsqu'ils furent éveilles, le Roi sans y pen- ^r cracha sur le lit de MoMieur, qui cracha aui^kdt tout ex{Nrès sur le Ut du Roi, qui un peu en ôolèn lui cracha au nez : Monsieur sauta sur le lit du Roi, et pissa dessus ^ le Roi en fit autant 4ur le lit de Mmir âeur : comme ils n'avoient plus de qttoi cracher ni pisser , il$ sis mirent h tirer les draps rtm de l'astit dan^ la place ; et peu après ils se prirent çoar se battre. Pendant ce dëmélé je fiiisois ce que je pouvois poar arrêter le Roi ; mais n'en pouvant venir à bout, jefc avertir M^ de Villeroy, qui vint mettre le» holà. Monsieur s'étoit plutôt £Sich^ que le Roi, mais leRoiibt bien plus difficile à apaiser que Monsieur.

Après <^ette petite guerre tenminée. Monsieur demanda au maréchal de ¥illeroy où l'on alloit : k A « Somt-^^rtnaiR, lui dit^'l. » Il demanda par quel chemin : on le lui dit $ puis il repartit au maréchal : « Pourquoi par €e chemin^tà, M. le lamcéchaiih « vous assure Paris, c'est le plus court. »

Lorsque nous fûmes «arrivés à Saint-Germain, nous apprîmes que les Parisiens avoiei^ rompu tons les ponts, et qu'il n'y avoit pas moyen d'ai^oir comwnicatîon avec Paris pour avoir de l'argent ; de qt»i tout le monde étoit bien dénué.

On sut aussitôt qu'il s'ét4nt donné ua «omfast î Etampes, où les ennemie àv<»ent été battes, iw»

DE P. DE LA K)RTB. [iGS^] 4^g

qu'ils s'étoient empares de la ville. Cette nouvelle arriva à la pointe du jour, et on la fit dire d'abord à M. de Villeroy, qui vint heurter si rudement à la chambre de Sa Majesté ^ que je crus que tout Paris étoit à Saint-Germain ; mais quand je lui eus ouvert, et qu'il m*eut dit : «Victoire! » je commençai à faire iQUt mon possible pour paroitre gai^ car véritablement nous ne savions pas trop ce qu'il nous falloit , et lequel Dous seroit le meilleur de battre bu d'être battus* Le tloi se leva; et tou^ trois en bonnets, mules et robes ide ch^unbre^ ncms allâmes porter cette nouvelle à M. le cak'dinal, qui dormok, et qui se leva en même équipage qisie noUs, hormis que sa moustache ëtoit |)lus en désordre ; car, tahs mentir, son dormir n'avoit pas été si tranquille que le nôtre.

Comme c'est la coutume des grands hommes de ne se point réjouir d'abord des prospérités, et de ne se point affliger des infortunes , Son Ëminence ne témoigna point de joie de cet avantage*, et moi, qui l'ohservois , voyant que la chose l'intéressoit plus que moi, je le Voulus imiter en cela, ne le pouvant en beaucoup d'autres choses. Le Roi prit aussitôt congé de la compagnie^ où étoient déjà arrivés tous les mimàtepes pour consulter Son Eminence , et nous allftmes nous recoucher.

A quelques jotirs de là Birague , premier Valet Àe garder-robe du Roi^ pîiia M. de Créqui, premier gentilhomme de la chambre en année, de parler au Roijpoiir un de ses cousins, enseigne dans le régimeht de Picardie^ qui avoit été blessé au combat d'E-tampes, et qui demandoit la place de son lieutenant,

i y avoit été tué. Le Roi trouva cela juste, et promit

43o [l65a] MEMOIRES

de J^onne grâce d'en parier à la Reine et à Son Ëmiiience ; mais ne donnant point de réponse à cinq ou six jours de là, lorsque nous habillions Sa Majesté, M. de Créqui lui demanda s'il avoit eu la bonté de se souvenir de parler de Tafiaire de M. de Biragae. Le Roi ne répondit rien ; c'est pourquoi je lui dis que ceux- qui avoient l'honneur d'être à lui étoient bien malheureux, puisqu'ils ne pouvoient pas même espérer les choses justes. Comme j'étois un genou, en terre, et baissé pour le chausser, il mit sa bouche contre mon oreille , et me dit d'un ton plaintif et fort bas : <( Je lui ai parlé , mais cela n'a servi de rien. » A quoi je ne répondis qu'en haussant les épaules. On peut juger par là du crédit qu'il avoit , quoiqu'il fut majeur.

De Saint-Germain nous retournâmes à Corbeil, et de là le Roi alla au siège d'Etampes. Sa Majesèé se leva de grand matin, sur ce que M. le cardinal kn ^voit dit qu'à cause des grandes chaleurs il Mloit partir de bonne heure; et cependant le vigilant personnage dormit encore deux heures après que le Roi fut levé.

. J'étois allé déjeûner lorsqu'on me vint dire que le Roi xne demandoit. Je m'en allai le trouver; et m'étant enquis de Sa Majesté ce qu'elle désîroit, elle me dit qu'elle m'a voit fait appeler pour me donner cent louis d'or que M. de La Vieuville, alors surintendant des finances, lui envoyoît par son fils le marquis, tant pour ses menus plaisirs que pour en faire des libéralités aux soldats estropiés. Il me dit qu'il les ayoit mis dans ses poches; mais qu'ayant la bottehaute* il auroit peine à les garder. Je lui dis qvi'ils étoient

aussi bien dans ses poches que dans ]es miejines; mais cela ne se trouva pas vrai dans la suite.

Comme Moreau, premier valet de garde-robe, avoit .avance onze pistolès pour des gants qu'il avoit achetés à Saint-Germain pour Sa Majesté et par son ordre, quand il vit que le Roi avoit de l'argent , il me pria de les lui demander , et de lui dire que comme on ne pouvoit avoir accès à Paris pour en faire venir de l'argent, tout le monde avoit besoin de son petit fait 5 ce que je lui promis.

De Corbeii nous allâmes coucher au Menil-Cornuel, où nous apprîmes la blessure du chevalier de La Vieuville. Le Roi soupa, et fut chez Son Eminence jusqu'à ce qu'il voulût se coucher ; quand il fut couché, et que tout le monde se fut retiré, je lui dis ce que Moreau m'avoit chargé de lui dire : à quoi il répondit tristement qu'il n'avoit plus d'argent. Je lui demandai s'il avoit joué chez M. le cardinal, il me répondit que non-, et plus je le pressois pour savoir ce qu'il en avoit fait, et moins il avoit envie de me le dire. Enfin je devinai, et lui dis : « N'est-ce point M. le caret dins^ qui vous a pris votre argent ? » Il me dit: « Oui ; w mais avec un chagrin si grand, qu'il étoit aisé de voir

■ qu'il ne lui avoit pas fait plaisir de lui prendre son

argent, ni moi de lui demander ce qu'il en avoit fait.

Nous allâmes au siège d'Etampes, où le Roi parut

^ fort assuré , quoiqu'on lui tirât force volées de canoU ,

* dont il y en eut deux ou trois qui ne passèrent pas P loin de lui: et comme tout le monde le félicitoit le ^ soir sur sa hardiesse, il me demanda, parce qu'il m'a- ^ voit vu auprès de lui, si je n'avois point eu peur de

* ces coups de canon : à quoi je lui dis que non, et

qu'ordinairement on u'avoit point peur quand on n'avoit point d'argent. Il m'entendit bien , et se prit à sourire*, mais personne n'en deyina la cause.

Le Roi voyoit quantité de soldats malades et e$^ tropiës qui coùroient après lui , dèmaiidant de qnoi soulager leur misère, sans qti'il eût un .seul douzain à leur donner^ de quoi tout le nÎQnde s'ëtonnoit fort

Outre la misère des soldats , celle du peuple étoit épouvantable ; et dans tous les lieui^ où la cour pa«soit les pauvres paysans s'y jetoiént, pensant y être en sûreté, parce que l'armée désoloit la campagne. Ils y amenoiënt leurs bestiaux , qui tnouroiènt de faim aussitôt, n'osant sortir pour les mener paître. Quand leurs bestiaux étoient morts, ils nioùroient euxHuéme^ incontinent après *, car ils n'avoient plus rien que les cbarités de la cour, qui étoient fort médiocres, duh cun se considérant le premier : i\s n'avoient de coih vert, contre lés grandes chaleurs du jour et les fraîcheurs de la iiuit, que le dessous des auvents, de^ charrettes , et des chariots qui étoient dans les mes | quand les mères étoient mortes, les; enfans mouroîent bientôt après ^ et j'ai vu sur le pont de Melun, où nous vînmes quelque temps après , troi» en£ins sur leur mère morte , l'un desquels la tëtoit encore. Toutes ces misères touchoient fort la Reine \ et même ëomme on s'en entretenoit à Saint-^ermaih « elle en Stoupiroit, et disoit que ceux qui en étoient cause a»roient un grand compte à rendre à Dieu , sans songer qu'elle-même ed étoit la pnncipale cause.

Vers la fin de juin, le Roi fit quelcjue séjour à Àleluti , où potiir se divertir il fit faire Un petit fort ait boird de l'eau ) et tons les jout^ il j alloit ikire

DE P. DE LA POBTE. [lÔSa] 4^3

collation^ Il y avoit auprès de Sa Majesté messieurs de Vivonne , de Villequier , de Dam^ille , de Mancini , Du Plessis-Praslin , et plusieurs s^utres officiers d'armée. Le jour de la Saint-Jean de la même année i65a , le Roi ayant dîné chez Son Eminence^ et étant demeuré avec lui jusque vers les sept heures du soir, il m'envoya dire qu'il. se vouloit. baigner : son bain étant prêt, il arriva tout triste , et j'en connus le sujet sans qu'il fât nécessaire qu'il me le dît. La chose ëtoit si terrible , qu'elle me mit dans la plus grande peine où j'aie jamais été ^ et je demeurai cinq jours à balancer si je la dirois à la Reine. Mais considérant qu'il y alloit de mon honneur et de ma conscience de ne pas prévenir par un avertissement de semblables accidens, je la lui dis enfin, dont elle fut d'abord satisfaite , et me dit que je ne lui avois jamais rendu un si grand service : mais* comme je ne lui nommai pas l'auteur de la chose , n'en ayant pas de certitude , cela fut cause de ma perte, comme je le dirai en son lieu(0.

DenMelun nous allâmes passer à Chemine, maison

de M. le président Viole, près de Lagny, où étant

dans le château, j'y vis arriver Son Eminence, qui

s'étant mis à la fenêtre de sa chambre , le dos tourné

g du côté de la cour, pour entretenir quelques per-

(l) « Il y a dans les Mémoires de La Porte ane anecdote sur l'enfance « de Louis xiv qui rendroit la me'moire du cardinal Mazarin exécrable , tt s^il avoit été coupable du crime honteux que La Porte semble lui im- « puter. Il parott que La Porte fut trop scrupuleux et trop mauvais pby- « tficien; il ne savoit pas qu'il y avoit des tempëramens fort avance's. Il ce devoit surtout se taire ; il se perdit pour avoir trop parle , et pour avoir « attribue' k la débauclie un accident fort naturel, a ( Voltaire , Siècle de Louis xiv, )

434 I^I^^^] HÉMOrRES

sonnes qui étoient.avec lui, je le considërai longtemps, et ne pus m'empécher d'admirer la proYÎdénce de Dieu, en oe que cet homme, dont ]a tête venoit d'être mise à prix, se tenoit en cette posture près d'une fenêtre d'un bas étage, en un lieu où passoient tous les ofiiciers des maisons royales, officiers d'arr mëe, soldats, pages, laquais, cochers, charretiers, muletiers, marmitons, porte-faix, et tout oe qnek cour et J'armëe. traînent ii leur suite, sans que cet homme prît la moindre précautioi^pour sa sûreté-, ce qui me fit ccoire que Dieu le cbnservoit pour nos péchés.

L'armée de Paris nous côtoyoit, mais elle n'osa nous empêcher le passage de Lagny ; si bien que nous Yinmei à Saint-Denis , où le Roi logea dans un couvent de filles , et notre armée fit un pont sur la rivière à Epinay pour aller attaquer les ennemis. Cependant je sortis de quartier, et avec beaucoup d'aatnes officiers je m'en revins à Paris : les habitans qm gardoient la porte Saint-Denis nous reçurent avec joie, et nous laissèrent entrer saiis difficulté. Je m'en retouniai, parce que mon fils était à l'extrémité, t Dès le soir, lee ennemis voyai^t.que les noires avoient passé la rivière^ se retirèrent sous Paris; et le lendemaÛLse donna le combat de la porte Saint-Antoine, où fut tué le neveu de Son Eminence, et Le Fouilloux, enseigne des gardes de la Reine. Les ennemis y avoient été défaits, quoique M. le prince y eût fait des merveilles de sa persohiie : il était perda, si Mademoiselle ne lui eût fait ouvrir la porte Saint- Antoine, et n'eût fait tirer le canon de la Bastille sur l'armée du Roi, qui y étoit en personne.

DE P. DE LA PORTE. {iGSa] 43^^

I^'armée des princes pass^ h rivière de S^iàe sur les ponts de Paris, et s'^la camper vÎ6-à^vis de TAr-, senal. Ou peut voir dans Thistoire ce qu-elle devint , et comme les princes, qui voy oient les notables ô'as- .s^mbler à l'hôtel-^-viJie , se nésK^ureat, pôw mettre la terreur dan$ les esprits, et jse rendre maîtres df ^ ville , de faire le jq^^sacr^ , où les sieurs Ja^ |&Fas, niaîtris d^s requéltes, ^); Mirpn, iQaitre des eoniptes^ furent tii|#^ ce qui dppna m^ horreur extrême à toujt le mon^Q ppiir ce parti, et ift^ira le d^^CMI de fevor risiçr U Rpij d'^utapt pltts qu« xn ipftssacre fut suivi du feu que Vçvl fif mettee à l-hôtaMerville; Wtader içpi^elle arJH>ra 1^ paille \ en :S^te qiue per$oafie m'/ér •tQHi?n sûreté, Vi} u'^n ^vpit à sp^ chapè^ia QU ^ur )a Jké^e d^ s^s çhevaiu^-, ee qiiQ tous les ;$ervit€furs du Roi qui étoient dans Paris ne pouvoient supfforter saus beîuieaup de p^^e. Efi,$orte que l'abbé***, qjL^ so^ iQi^Jin^voit &it »Vi6d:tir qui^lques particuliers qu'il seroU hw9 ppijHnçoqtoec^i^r/er iQette p^Ue,. de faire une as^pmblée au Pa^is^^^oy^, leur fit dire de venir avep leur^ «uni^ *, pe «qu'ils jirent : si ^ien qu'^^ peu de tempsvU s'y trpuVa^qpusiiccenitsperôonaes de toute cpnditioii* Oa m^ vi|i)t quérir^ j'y allai. Un de la couipagnie jup^ta .dfia^ la cbiake du prëdicar teur , et exhorta tput 1^ p.pnd9 k &jir^ uue ligue fM^r faûrp ripveiûr U B^pi ? ?|t cbaeuu h sigua,^ et pour s'^op^ poser à la paille , tçbacun prjitJ4^, papier à smx ddap^eau; ^ AiRsi , à toutes Jies rençofî^es du papier et de la f^aille, xî'étoieut dps cpiiEibajts c^iiijtiuue^.

Pendant p^te assei^blëe mêvm , MadempiseUe

^ ay s|nt passé devaujt la p^r^e du !R|i]ai^Royai , .cria à

la pffiUs! mgis tous cepx <}ui ay^içnt le papier tiu-

rent ferme dans leur parti. M. de La Fertë-Imbault vint pour l'empêcher , mais il ne gagna rien 5-bien des gens prirent notre parti, et le feu de paille ne dura guère.

^ Cependant le Roi assembla un parlement à Pontoise, compose de ceux de ce corps qui ëtoient dans ses intérêts , et de quelques maîtres des requêtes en petit nombre -, et là il fiit résolu , pour contenter le peuple de Paris, que Son Eminence sortiroit delà cour et du royaume. Ainsi il s'en retourna à Bouillon, et le cardinal de Retz se servit de cette occasion pour aller à Compiègne, avec tous les curés de Paris, pour quérir le Roi, et le faire revenir en cette ville, où Sa Majesté arriva vers la fiti d'octobre ; et ayant mandé le parlement au Louvre, toutes choses forent pacifiées.

Vers ce temps-là je tombai malade ; en sorte que tout le monde crut que j'étois hors d'état d'en revenir. Le Roi m'envoya visiter tous les jours , et la Reine fit dire à mes proches que ma charge ëtoit assurée à mon fils , pendant que quantité de gens l'étoient allés demander à Son Eminence , qui de Bouillon , où il avoit ramassé quelques troupes , les avoit envoyées à M. le maréchal Du Plessis-Praslin , qui battoit les Espagnols 5 et ensuite Son Eminence vint le joindre en Champagne , voulant faire croire que le secours qu'il avoit envoyé avoit déterminé le gain de la bataille.

Pendant l'absence de Son Eminence il se Êiisoit beaucoup d'allées et de venues secrètes pour son se^ vice par des gens dont il ne s'est guère soucié depuis. Il revint», les Parisiens le reçurent avec joie après la bataille, et tous les princes étant sortis de

DE P. DE LÀ PORTE. [lÔSaJ 4^7

Paris, le Roi y demeura le maître. M. le cardinal fut raffermi dans son autorité , dont une grande marque fut la prison du cardinal de Retz , que je tIs ar-^ réter; et là-dessus j'admirai Tinconstance des Français à regard du cardinal Mâzarin, sur qui ^ après avoir bien crié Toile! ils se tuôient à son retour pour aller au devant de lui ; et deux méimes qui avoient été ses plus grands ennemis furent les plus empressés à se produire , et à lui faire la révérence. Je vis une multitude de gens de qualité faire des bassesses si honteuses en cette rencontre, que je n'aurois pas voulu être ce qu'ils étoient à condition d'en faire autant : tout le monde disoit toiit haut au Roi et à la Reine que toute la France étoit ma^arine , et qu'il n'y avoit personne qui ne tînt à grande gloire de l'être. J'étois dans le cabinet de la Reine lorsque Son Eminence y entra: j'y vis, parmi tant de gens de qualité qui s'étouffoient à qui se jeteroit à ses pieds le premier, j'y vis, dis-je, un religieux qui se prosterna devant lui avec tant d'humilité, que je crus qu'il ne s'en releveroit pointe Deux ou trois jours après que la grande presse fut passée , j'allai voir Son Eminence, qui me reçut assez bien en apparence -, mais je ne laissai pas d'en prendre ' un mauvais augure, parce qu'il en faisoit trop pour un homme avec qui je n'étois pas assez bien pour empêcher un traitement si favorable , comme je m'en aperçus bientôt.

[i653]En effet l'hiver ne futpas plustôfepassé, et les trois premiers mois de l'année 1 653 ( ne devant entrer en quartier que le premier jour d'avril), que le 3o mars au matin, comme je me levois, je vis entrer Gaboury dans ma chambre. Après les civilités. ordinaires, il me

438 [l653] MÉMOIRES

dit de faire retirer mes gens ^ parce (|u'il avoit quelque chùse à me dire t, et après quelques éxcuséà dé ce qu'il n'avoit pu s'empécilier de lù'^ippGttét tiné nonyelle qui me toueheroit ^ il m'aliiiôAda que la Rème lui ayoit commaDdë de me veftir dire dé iié p6int servir mon quartier, et que je priôtee tin de înés compagnons de iservir pour moi. Je hA demàildai si t'étoit pour toujours^ et m c'ëtok Une Véritable disgrâce. Il me répondit cp'oUi, et que la Reine lui avoit commande de me dire que je tié la visse point, ni lé Boi ni Son Eiàinenee -, qa^ je fl^se le malade , et me misse au lit^ et que je ne parlasse à persôntie ; ûe qui me sembla bien extraordinaire , car léd tois li'ont pas accoutume de tenir secrets les ôhâtiûiënd qu'ils font à ceux qui les ént mérites. Ils ddiVènt faire justiée*, et la {dus grande gloii^e qu'il» aièlit est lorsqu'ils la font bien.

La raison qu'avoit la Reine de m'ôrddfiuer de n en parler à personne ^toit la honte de to foiblesse ^ car eQe se doutoit ,hien que lorut le m5lide la blàmeroit d'abandonner sans aucune ràisMi un hôiume qui IV voit servie comme j'avois fait.

Je priai Gaboury de dire à la Reine qu'elle ne troth veroit en moi' que de robéissàût^e ; mài$ que pôuriâe mettre au lit, cela étoit inutile si là chose devoitétre pour tqujours^ qu'elle savoit bien que je savôis^me taire, mais qu'en cette rencontre c'étoit une fliauvaise finesse *, car tout le monde sachant que j'ëtois à Paris ^1 bonne santé , et qu'un autre servoil inon quartier, il ne seroit pas difficile de deviner que c'étoit par ordre. Je fis comme il m'étoit enjoint, excepté de me mettre au lit -, et M. Bontemps ayant accepté k

DE P. DE LA PORTE. [l653] 4^9

prière que je lui fis de servir pour moi, tout le monde s'aperçut bieafôt de ma disgrâce.

Je dis à Gabeùry t[uVprès avoir servi la Reiae si loi^temps, je seroisbien aise dé prendre congë de sa bouché, et de lui faire la révérence. Elle Faccorda , à la charge que je ne lui dirois rien, et qu'eik hiî £siisaat la révérence je me retirerois. Je dis à Gaboury que je baisois ttès-humblement les mains à Sa Ma^ jesté^ que je n'avois désiré lavoir que pour lui dire tout ce que jVvois sur le cœur^ et c'étoit ce qu'elle appréheadoit<

La chose fut aussitôt déclarée ^ et la plus grande partie de mes amis de cèur me vinrent voir, ne pû>uvant s'ims^nér que ma di^âce fut pour long-temps , et croyant que, devant retourner à la cour dans peu, je leur serois fort obligé de ce témoignage de bonne volonté ^ mais quand ils virent que c'étoit une affaire sans retour, ils n'en firent point non plus che^ moi.

On mè laissa ainsi pendant sept à huit mois, pendant lesquels je m'en allai à une maison que j'avois . en Brie , où Nyert, premier valet de garde-robe, vint me voir, pour me dire que c'étoit à lui à monter à la chambre, étant le plus ancien de la garde-robe. Je lui dis que comme je n'avois point commis de crime, et que Leurs Majestés étoient très-justes , je ne croyois pas qu'elles me forçassent à donner ma démission ; que j*étois résolu de ne la point donner , et qu'il ne pouvoit prétendre à ma charge jusqu'à ce que l'on m'eût commandé de donner ma démission. Il v^noit me pressentir, et savoir si j'avois espérance de retourner à la cour. Je lui dis que j'attendi^ois les ordres du Roi, et Gaboury m'a dit depuis que ces ordres ne

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seroient pas venus si promptement, si madame de Nyert ne se fût fort empressée pour cela.

Je demeurai en Brie jusqu'à la mi-septembre , auquel temps étant allé voir un de mes amis à Sussy, M. de Bois-Franc y arriva, et m'apporta Tordre de donner ma démission, avec une lettre de M. de Bartillat, qui me mandoit qu'ayant eu le commandement de m'apporter cet ordre, il avoit évité roccasionde me trouver, et qu'ayant été trouver la Reine à La Fère , eHe lui avoit demandé compte de sa commission. U lui avoit dit qu'il ne m'avoit pas trouvé à Paris^ qu'ensuite, ne s'étant pas mis en peine de cacher cette défaite, il lui avoit déclaré ingénument qu'il n'avoit pu se résoudre à causer ce déplaisir à une personne qu'il savoit l^avoir si bien servie : de quei Sa Majesté a'étant f&chée , elle lui avoit commandé dç remettre cette commission à M. de Bois-Franc, qui s'en acquitta comme je viens de le dire.

Je priai M. de Bois-Franc de ne se peint hâter de rendre réponse à la Reine, et de me donner du temps pour songer à ce que j'avois à faire 5 ce qu'il m'accorda.

J'employai ce tenips à prendre conseil de mes amis si je donnerois ma démission ou non , ne voulant rien faire de ma tête dont je pusse me repentir; et tous me conseillèrent de la donner , m'alléguant l'exemple de M. de Champdenier, qui s'étoit achevé de perdre en refusant la sienne. A la vérité cela me faisoit bien de la peine de n'avoir que cent mille Kvres de ma charge , de laquelle j'avois déjà refusé le double ; ainsi j'en aurois eu encore davantage si j'avois eu la liberté de la vendre à qui j'aurois voulu.

Ce ne fut pas encove cette perte quii me toucha le

DE p. DE LA PORTE. [l653] 44^

plus 5 ce fut de voir comment cette chose , dont la Reine ëtoit si satisfaite d'abord, produisit un effet di contraire à celui que j'en déçois raisonnablement espérer. Je m'examinai long-temps moi-même, sans que la conscience me reprochât la moindre chose là-dessus ^ et après avoir bien balancé , je me résolus d'obéir : et en même temps je pris la liberté d'écrire une lettre à la Reine, que je donnai à M. de Bois-Franc, pour la rendre à Sa Majesté par M. de Bartillat ; ce qui fut fait. La Reine fit grande difficulté de prendre cette lettre, ce qui obligea M. de BartiUat de lui dire qu'il ne croyoit pas que je lui perdisse le respect^ et après avoir regardé autour d'elle si personne ne la voyoit, elle la prit , puis s'étant appuyée sa tête dans sa main , eUe rêva quelque temps. M. le cardinal étant arrivé là-dessus, elle entra avec lui dans son cabinet, et auparavant elle dit à M. de Bartillat de ne pas s'en aller qu'elle ne lui eût fait réponse. Ils conférèrent apparemment sur ma lettre, qui étoit conçue en ces termes :

« Madame,

<c J'ai reçu une lettre de Bartillat, qui porte un ordre dé Votre Majesté que je remette ma charge entre les mains du Roi, ce qui m'a autant surpris qu'affligé \ mais comme ce n'est pas à moi d'entrer en raison avec elle, et qu'il faut obéir aveuglément, je le ferai, et recevrai ce coup de la main de Dieu, qui me châtie bien visiblement pour avoir eu plus de passion pour votre service que pour le sien. Je ne veux point ici redire les services que j'ai rendus à Votre Majesté, ni ce que j'ai souffert pour elle : toute la terre le sait assez, et personne ne peut l'ignorer, puisque Votre

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Majesté eHe-méme a eu la bonté de le publier asse» souvent. Je la supfdie seulement de se souvenir que mes intentions ont été sioèères, €ft que ce que je lui dis à Melun ne regardent que la ^oire de Dieu, le^ lut du Roi, et son.ser^e particulier ^ et que j'aurois mérité le traitement que je reçois aujourd'hui si j'en avois usé autrement Je souhaiterois presque d'être coupable en quelque chose , afin que Votre Maje^ fût exempte du blâme que lui cause le mal qu'elle me fait sans sujet. Enfin, madame, il est juste que je me retire, et que je ne paroisse plus devant Votre Majesté, puisque mon innocence me rend désagréable; mais il est juste aussi, madame^ puisque je^'ai poiot commis d'autre crime que de vous avoir fidèlement servie, que vous ordonniez qu'on me paie ce qui m'est dû , et que vous n'ôtiez pas le pain à deux pauvres enfansqui n'ont point d'autre bien que celui que mes services de trente années leur avoient acquis* Si Votre Majesté leur dénie cette justice, ces âmes innocentes la demanderont à celui qui vous la fera un jour , et qui sait que , nonobstant le mal qu^on me fait, je serai le reste de mes jours , de Votre Majesté , etc. »

La Reine en sortant dit à Bartillat : « Dites à La tt Porte qu'il obéisse ; qu'on lui paiera ce qu'on lui doit « quand on paiera ses compagnons , et qu^on amra soin <c de lui. » Je ne demandois pas une grande grâce, et cependant on l'empêcha de me tenir parole à ce sujet.

J'obéis donc^ et quand je fus de retour à Pari$, je donnai ma démission quand je vis mes cent mille livres comptées. ' ^

JPepuis M. le cardinal tomba malade de ia maladie

DE P. DE LA POKTE. [ltî53] 44"^

do&t il "mourut \ et camloe je le crOyois la principale oause de mon nialfaeur^ M. de Carnavalet, mon anôle» aihi^ nie donna avis qu'il connoissoit le père Sévère^ théatin, son confesseur, et que je lui devois écrire pour faire ressouvenir Son Ëminence de dëcla* rer la vérité qu'il saVoit au sujet de ma disgrâce, pour décharger sa conscience du mal que je croyois qu'il m'avoit fait. J'écrivis à ce père, et je donnai ma lettre à M. de Carnavalet, qui la. lui porta. à Yincenr ned, et le pressa fort de la prendre, lui disant que c'étoit une affaire qui regardoitie salut de Son Ëminence \ mais il ne la voulut point recevoir, disant que lorsque M« le cardinal l'avoit pris pour son* confesseur ^ il lui avoit fait promettre de ne lui jamais parler d'aucune affaire.

Après la mort de Son Ëminence , je priai à diverses fois tous mes anciens amis qui voy oient familièrement la Reine de lui parler de moi quand ils en trouve^ roient l'occasion -, ce qu'ils firent le plus généreusement du monde. Le premier fut le commandeur de Jars, qui n'attendit pas que je lui en parlasse pour le faire, mais ce fut inutilement-, ensuite madame de Motteville poussa la Reine si avant là-dessus, qu'elle l'obligea de lui déclarer pour sa justifications le mal qu'elle croyoit de moi, et lui défendit 2d3solument 4e m'en parler. Madame de Cavoye et madame de Beauvais firent aussi ce qu'elles purent dans les occasions, et toutes m'ont dit que quand elles parloient de moi à la Reine, elle rougissoit jusque dans la racine des cheveux.

[j663] En i663, la Reine étant déjà attaquée de son Ciuicer^ madame de Beauvais, qui craignoit pour

la conscience de Sa Majesté , parla de moi à sqn confesseur, puis me manda de Taller trouver pour loi en parler aussi ; ce que je fis, et le priai de demander à la Reine , sous le sceau de la confession , si j'étois coupable ou non; que si je Fëtois, elle me devoit châtier comme je le mëritois 5 mais que si je ne l'étois pas, elle devoit terminer mon malheur; et quoique je crusse avoir assez mérité par mes services pour prétendre des grâces, que néanmoins en cela je ne demandois que justice. Il me promit, comme il avoit fait à madame de Beauvais, qu'il en parleroit à la Reine; et après avoir appris qu'elle avoit été à confesse à lui, je le fus retrouver, et lui demander réponse; mais il ne m'en voulut point faire , et je le trouvai si embarrassé , que je crus qu'on lui avoit imposé silence.

[1664] En 1664) j'essayai encore un autre moyen, qui fut de me justifier par une lettre contre les calomnies de mes ennemis : la voici en propres termes.

c( Madame,

« Que Votre Majesté me permette s'il lui plaitde lui dire, avec le respect que je lui dois, que sans y penser elle m'ôte l'honneur et la réputation, en disant à tous ceux qui lui parlent de moi que je suis plus coupable qu'ils ne pensent. Votre Majesté peutelle dire cela en conscience? Non, madame, elle ne le peut sans en être bien assurée , et elle ne le peut être que par le rapport d'une personne intéressée, qui ne l'a peut-être pas dit, mais fait dire à une jeune personne qui n'a pu le refuser, et qui à présent a peine à s'en dédire. Votre Majesté connoîtroit bien la vérité ai elle vouloit se donner la peine d'examiner

DE p. DE LA PORTE. [l664] 44^.

la chose à fond; car voici le sujet de ma disgrâce. Je donnai avis à Votre Majesté à Melun, en i65a, que le jour de la Saint-Jean le Roi dînant cVez M. le cardinal , me commanda de lui faire apprêter son bain sur les six heures dans la rivière, ce que je fis 5 et le Roi en y arrivant me parut plus triste et plus chagrin qu'à son ordinaire-, et comme nous le déshabillions , Tattentat manuel qu'on venoit de commettre sur sa personne parut si visiblement , que Bontemps le père et Moreau le virent comme moi. Mais ils furent meilleurs courtisans que mol; mon zèle et ma fidélité me firent passer par dessus toutes les considérations qui me devoiejQt faire taire , et je crus être obligé en conscience d'en avertir Votre Majesté. Je le fis, et elle me témoigna être satisfaite de mon procédé, en me disant que tous les services que je lui avois rendus n'étoient rien en comparaison de celxii-là. Votre Majesté se souviendra, s'il lui plaît, que je lui ai dit que le Roi pam^t fort triste et fort chagrin; ce qui étoit une marque assurée qu'il n'avoit pas consenti à ce qui s'étoit passe , et qu'il n'en aimoit pas l'auteur. Je ne voudrois pas, madame, en accuser qui que ce soit, parce que je craindrois de me tromper; mais ce qui est certain, c'est que sLje n'eusse point donné cet avis à Votre Majesté, je serois encore auprès du Roi, mais j'aurois manqué à la fidélité que Je lui devois.

c( Je dis encore une fois à Votre Majesté que si elle vouloit prendre la pçine d'examiner toutes le^ circonstances de cette affaire, elle connoîtroit ais^ent mon innocence, et pourrpit aisément se décharger la conscience du mal que je souffre il y a douze années. Je sortis de quartier à SaintrDenis ; je fus neuf

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mois sans approcher du Roi , pendant lesquels je fm malade^ rextrémité. Le Roi me faisoit Thonneur d'envoyer de deux jours Tun savoir de mes nouvelle ^ et même il envoya son premier médecin. M. Carnavalet, avec qui je logeois, pourroit témoigner cette vérité, et que toutes les {<âs qu'il alloit au Louvre le Roi lui demandoit comment je me portois. Lorsque je îm guéri, et que j'eus assez de force pour aller au lever de Sa Majesté, je la trouvai encore au lit ^ et, en présence de M. Valot et de Bontemps , le Roi se leva en son séant, et me témoigna de la joie de ma guérîson. Votre Majesté eut la bonté de feire assurer mes beauxfrères que si je mourois^ elle conservéroit ma diarge à mon fils : ceu'étoit pa« lame traiter en coupable, et néanmoins il y avoit d^à quatre ou cinq mois que je vous avois donné cet avis à Melun. Quand est-<;e donc que j'ai commis ee crime? je vlm pas eoodié dans la diambre du Roi depuis ce temps-ià. Peut-il tomber dans la pensée qu'un bomme dont on ne se f4aint point, que Ton traite comme l'homme du monde dont on est le plus satisfait , aUit lui-même découvrir la chose pour en accuser un autre ? Je ne devifis coupable que neuf mois après , quand M. le cardinal revint de Bouillon. Je ne lui avois point ^erit comme les âtrtres, à cause de ma grande maladie : il témoigRa toutefois être satisfait de moi lorsque je pris congé de lui en sortant de quartier è Saint-Denis. Clela ne l'empéeha pas , étant à BouHlon , de promettre ma <;hargé au nommé Talon , pendant qtte Votre Majesté îassoroit à mes enfans ; et lorsqu'il fut ten^i aupirès du Rtri, etqife je fus prêt d'^ïtrer en quartier , il ine fit^passer dans l'esprit de Votw Majesté peut i'»Bteur du «aJ

DE P. DE LÀ PORTE. [l664] 44?

que je n'a vois pas feit, mais que j'avoisir», et que je vous avois dit : on ne m'en eût jamais accuse.

« Je proteste à Votre Majesté que si j'avois été assez malheureux et as$ez méchant pour avoir commis ce crime, je n'en aurois jamais parlé, ni à Votre Majesté ni à personne, puisqu'on ne s'en pkignoit pas^ et si on m>n eût accasé, je ne serois pas demeuré sur le javé de Paris, et je ne me serois pas avisé de me voïdoir justifier ^ car Votre Majesté sait le nombre des personnesqiû ont eula bonté de l'en importuner, sans qaeoda ait pu rien gagner sur son esprit. Je n'ai plus quHme seule chose à dire à Votre Majesté , c'est que le Roi sast la vérité ^ si elle a pour a^éable de lui en parler lorsqu'il fera ses dévolions, je ne crois pas qu'une si belle ame aille contre la vérité en une chose où il y va de sa conscience. Il ne s'agit point de savoir qui est le coupable^^ mais seulement si je le suis ou non. La chose demeurera étemellemeàt secrète, et moi toute ma vie, de Votre Majelsté, le très-humble, etc. (0 »

Pour obliger le Roi de dire la vérité à la Reine sa mère, je lui écrivis cette lettre pour l'en prier :

a Si j'avois à demander justice à un prince qui m'mit pas toutes les qualités que Votre Majesté possède^ je pourrcîs cmindre de ne la pas obtenir ; miais puisque je la demande an plus équitable , au plus génémux de t:ous les rois, plein de confiance je me jette à ses pieds pottf supjdier très-humblement Votre Majesté de vouloir bien détromper la Reine sa mère de l'oiptmon

: (i) f^oyez la note eî-dessuf, page 433* - i

448 [l664] MÉMOIRES

qu'elle a de moi^ car, sans dire quelle est ma faute, elle dit à toutes les personnes, qui lui parlent de moi que je suis coupable d'une faute considérable pour laquelle pn m'a ôtë d'auprès de Votre Majesté, et ainsi elle me couvre de honte , et m'ôte l'hoiineur et l'estime des honnêtes gens. Votre Majesté sait si j'ai foit quelque chose de mal : je ne veux point d'autre juge de ma conduite qu'elle ^ et si elle a toléré ma disgrâce, c'a été dans le temps de son enfance, pendant lequel elle n'agissoit pas encore par ses propres sentimens. A présent qu'elle fait tout par elle-même, et que sa bonté lui &it écouter l'oppressé et le malheureux, j'espère qu'elle me rendra l'honneur, et qu'elle rendra le calme à ma vie languissante depuis treize années, lui protestant que j'en emploierai le reste à demander à Dieu qu'il lui plaise de combler de ses saintes bénédictions toutes les années de Votre Majesté. Ce sont les vœux que fait, sire, de Votre Majesté, etc. »-

Comme madame de Motteville étoit la seule à laquelle la Reine se fût déclarée sur le sujet de ma disgrâce,' et qu'elle lui avoit dit que j'étois coupable du crime dont je l'avois avertie, je crus ne pouvoir mieux choisir qu'elle pour la prier de donner ces lettres à la Reine , et de supplier Sa Majesté de donner au Roi celle qui s'adressoit à lui, afin qu'elle eût un entier éclaircissement de mon innocence.

Madame de Motteville , qui ne se lassoit point de m'obliger, se chargea volontiers de ces lettres^ etnon contente de les donner à la Reine, elle l'obligea de les lire en sa présence, appuya sur les plus fortes rai-

DE. p. DE LA PORTE. [1666J 449

sons, et, sans craindre de déplaire à une princesse qui l'aimoit, n'oublia rien pour lui faire connoître avec tout le respect possible combien elle étoit obligée de chercher deséclaircissemens sur une telle affaire , bien loin de les éviter ; mais la prévention l'emporta sur toutes ses raisons , et mes lettres n'eurent aucun effet. [1666] Enfin après la mort de cette princesse, qui arriva en 1 666, vers la fin de janvier, quoique je n'eusse aucune espérance de rentrer dans ma charge , ni de me faire payer de plusieurs années de mes appointemens qui m'étoient dues , néanmoins je considérai le tort que cette disgrâce faisoit à ma famille , et que le Roi sachant mon innocence, qu'il n'avoit laissée opprimer qu'à cause de son bas âge, il étoit trop juste pour ne la vouloir pas faire connoître , et me rendre au moins ma réputation si je lui en faisois parler. Comme l'affaire étoit délicate, je désespérois d'en venir à bout , n'osant hasarder aucun de mes amis ^ mais il arriva une chose qui la fit réussir lorsque je m'y attendois le moins.

Un de mes ancêtres ayant dérogé à cause de sa pau-» vreté, pour avoir été dépouillé de tous ses biens pendant les vieilles ligues , j'avois obtenu une réhabilitation pendant la régence ^ mais comme il s'étoit fait pendant ce temps quantité d'usurpations de noblesse le Roi , pour réformer cet abus , avoit cassé toutes les lettres accordées pendant les troubles, se réservant néanmoins la faculté de confirmer celles qui avoient été données pour services. Ainsi ce m'étoit une es^ pèce de nécessité d'honneur, et en quelque façon une permission de me produire 5 ce que pourtant jie n'osai faire, et même j'eus bien envie de retenir là généro- T. Sg. 29

45o [1666] MÉMOIRES

site de M. le comte de Montignac, qui s'offrit à moi de parler au Roi de mon affaire , car je craignois fort de fatiguer un tel ami : mais heureusement je pensai qu'il pouToit avoir quelque liaison avec M. Le Tellier, parce qu'il est parent de madame de Louvois; ainsi je crus qu'il seroit à propos qu'il en parlât à M. Le Tellier, et lui donnât un mémoire de mon affaire : ce qu'il fit vers le mois de juillet de la même année 1666.

M. Le Tellier fut bien aise d'avoir cette occasion de m'obliger. Il parla de mon affaire au Roi dans le conseil, et Sa Majesté eut la bonté de lui accorder la grâce que je lui demandois, et même une autre que je n'osois espérer, qui étoit que dorénavant j'aurois l'honneur de le voir-, cô que je n'aurois jamais obtenu de Sa Majesté ni même demandé, si j'eusse été coupable du crime dont on m'accusoit.

Aussitôt que madame la comtesse de Montignac m'eut appris cette nouvelle par une lettre de monsieur son mari, je m'en allai à Fontainebleau où ëtoit alors la cour; et y étant arrivé-, M. le comte de Montignac me présenta à M. Le Tellier, qui me reçut fort agréablement. Et après que je l'eus remercié, il me dit que je pouvois me présenter au Roi , et que les chemins étoient aplanis -, mais que je me gardasse bien d'entrer dans aucun éclaircissement avec Sa Majesté.

Le lendemain ao juillet, comme le Roi sortoitdu conseil, M. le comte de Montignac me présenta à Sa Majesté ^ et après l'avoir remercié des grâces qu'il me faisoit, et qu'il m'eût témoigné avoir pour agréable que j'eusse l'honneur de le voir, j'allai à sa messe et à son dîner, 6t huit jours durant je fus à son lever, où Sa Majesté m'accorda les mêmes entrées que Iot9 que j'étois en possession de ma charge ,

Madame de Montausier me présenta à la Reine, qui me reçut fort bien , et s'informa fort à cette dame et à madame la nourrice de toutes mes aventures : sur quoi elles ne purent p^s la satisfaire pleinement, car personne n'a su , hovs les intéressées, la véritable cause de ma disgrâce.

Voilà tout ce que j'ai pu faire pour détourner de dessus mes enfans les suites ordinaires d'un tel malheur 5 car sans eux je me serois contenté pour moi de la satisfaction intérieure de mon innocence, et de la connoissance que Dieu en a. De plus, mes amis n'en ont jamais douté, et mes enneihis ne se sont jamais mis en peine que je fusse coupable, pourvu qu'ils pussent le faire croire -, et tout ce dont les autres peuvent m'accuser, c'est de n'avoir pu être politique aux dépens de mon honneur et de ma conscience.

On ne doit pas non plus s'étonner de ce que je n'ai pas fait de grands efforts pour rétablir mon fils dans ma charge, comme quelques-uns le craignoient. Je n'y ai pas trouvé jour, et j'ai cru qu'il étoit juste d'abandonner à la Providence le choix de sa condition, puisque j'ai éprouvé toute ma vie que les choses que j'ai souhaitées avec le plus de passion ne m'ont jamais réussi, et qu'au contraire les avantages qui me sont arrivés ont toujours été des choses auxquelles je ne m'attendois pas. Je serois donc bien incorrigible , si je n'instruisois mon fils par mes malheurs de la foiblesse humaine et de la fragilité des espérances de ce monde, et si je lui laissois chercher un véritable appui ailleurs qu'en Dieu.

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