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DÉPOSITION DE MALOUET

(Voir le» Mémoire*, 1, 344.)

M. Pierre-Victor Malouet, âgé de 49 ans, intendant de la marine et député à l'Assemblée nationale, demeurant à Paris, place de la Ville-l'Évôque, paroisse de la Madeleine ;

Dépose ainsi qu'il suit :

Le jour de l'arrivée du régiment de Flandre à Versailles, et lorsqu'il défilait dans l'avenue, je me promenais avec MM. Lally-Tollendal et Mounier; nous rencontrâmes MM. Duport, Barnave et Laborde, qui regardaient passer ce régiment; nous nous arrêtâmes un instant, pendant lequel je fus accosté par un autre député. Je ne suis point assez sûr de ce qui fut dit dans cette courte conversation pour en rendre compte aujourd'hui ; mais je me souviens de l'impression vive qu'elle fit sur MM. Lally et Mounier, et je suis persuadé qu'ils s'en souviendront mieux que moi. Nous étions alors accablés des plus noirs pressentiments, et il nous revenait de toutes parts qu'il existait une conjuration contre le roi et contre les députés qu'on connaissait attachés aux principes constitutifs de la monarchie. Nous étions

quinze ou vingt députés vivant dans une société intime. De it nombre étaient MM. de Marnézia, Henri de Longuève, résèque de Langres, Lally, Mounier, Yirieu, Redon, Des- . Iiamps, Madier, Dufraisse, Faydel, Maison-Neuve, LaChèze, l'arquait, l'abbé Mathias, Durjet et autres dont je ne me rappelle pas les noms. Je recevais chaque jour, ainsi que MM. Lally et Mounier, des lettres anonymes et des listes de proscription où nous étions inscrits. Nous avons envoyé plusieurs de ces lettres au Comité de l'Hôtel de Ville de Paris, dt je me rappelle en avoir communiqué à divers députés dans l'Assemblée, du nombre desquels est M. Camus. Ces lettres annonçaient toutes une mort prompte et violente à tout député qui défendrait l'autorité royale. Dans le même temps, M. Redon vint me trouver à Montreuil, où je logeais, et me parla avec effroi du danger que courait le roi. Pour réunir ici tous les faits relatifs à notre situation per- >ui melle, je rappellerai la dénonciation faite à l'Assemblée nationale par M. Cocberel, qu'il avait été arrêté à Sèvres dans sa voiture par des hommes armés qui lui demandèrent ne s'appelait pas Malouet ou Yirieu, en lui disant qu'ils cherchaient ces deux députés pour les tuer. Très-instruits des motifs de la persécution et de la diffamation à laquelle nous étions livrés comme partisans de l'autorité royale, que nous n'avons jamais défendue que dans ses rapports avec la Constitution et avec la liberté publique, nous avons essayé phis d'une fois d'exciter l'animadversion de l'Assemblée contre les libellistes et les niotionnaires incendiaires qui entretenaient des attroupements habituels au Palais-Royal; mais nos représentations et nos efforts, devenus suspects, "lit été constamment repoussés. Je sortais de l'Assemblée à 3 heures après midi, le 5 octobre, lorsque j'ai rencontre

dans la cour un premier détachement de femmes, qui paraissait commandé par un homme de mauvaise mine, en habit noir déchiré, ayant une épée à la main, et demandant à entrer dans la salle. Plus loin, je rencontrai une autre troupe de femmes et d'hommes, armés de piques et de fusils, qui m'arrêtèrent en me demandant si j'étais député : je leur répondis que oui, et ils me laissèrent passer en disant qu'ils venaient demander du pain à l'Assemblée nationale. Je me rendis à Mon treuil, où je logeais, et ayant appris qu'il y avait eu des coups de fusil tirés à Versailles, je retournai à l'Assemblée à 7 heures du soir ; je trouvai les tribunes et les bancs des députés occupés par un très-grand nombre de femmes et d'hommes dont j'avais rencontré les premiers détachements : M. l'évêque de Langres présidait en l'absence de M. Mounier, qui était chez le roi ; l'Assemblée nationale présentait en cette circonstance le spectacle le plus déplorable ; le président et les députés du clergé étaient insultés et menacés par plusieurs étrangers. La barre était remplie d'une troupe de ces forcenés, et l'un d'eux portait en étendard une espèce de tambour de basque : je proposai de lever la séance et de nous rendre chez le roi ; sur quoi il s'éleva un bruit confus et menaçant de la part des étrangers. Une femme qui était assise à côté de moi me demanda de quoi je m'avisais ; j'appelai un huissier pour la faire sortir, mais je ne pouvais être entendu. M. de Mirabeau se plaignit alors de l'audace de ces étrangers, et il y eut un moment de silence, bientôt interrompu par de nouveaux cris de femmes, qui demandaient obstinément qu'on taxât le pain à deux sous la livre : je sortis pour aller chercher l'officier de garde, et ne pouvant point le distinguer dans un grand nombre d'hommes armés qui étaient à l'entrée de la salle, j'allai me

remettre à ma place. Bientôt après, le tumulte croissant, ne pouvant me faire entendre, et ne voyant prendre aucun parti raisonnable, je me retirai chez moi à 10 heures et demie du soir ; à il heures et demie, des hommes armés frappèrent à ma porte; j'ouvris la fenêtre et leur demandai ce qu'ils voulaient : il me dirent qu'ils avaient faim , qu'ils précédaient l'armée qui était en marche ; je leur demandai ce que venait faire l'armée à Versailles : ils me répondirent qu'elle venait chercher le roi pour le conduire à Paris. Je leur fis donner du pain et du vin, et bientôt après j'entendis les tambours de la division qui passait par Montreuii; j'appris alors que M. de la Fayette était à la tête de l'armée, et cette nouvelle me rassura, persuadé que sa présence préviendrait les désordres : j'envoyai au Château à 6 heures du matin pour savoir ce qui s'y passait, et je m'y rendis aussitôt que je fus instruit des attentats de la nuit. Je m'arrêtai chez M. de Montmorin, où je trouvai M. l'évêque de Lan grès qui m'apprit le massacre des gardes du corps et les dangers qu'il avait courus lui-même en sortant de l'Assemblée; j'allai de là dans les appartements, en traversant la cour de marbre, qui était remplie de gens armés et de femmes qui paraissaient fort animées ; le roi était sur son balcon avec la famille royale , les ministres et plusieurs gardes du corps ; je m'arrêtai un instant pour entendre ce que l'on disait. Au moment où plusieurs gardes du corps jetaient leurs bandoulières par la fenêtre, une femme qui était à côté de moi me dit alors : « Il faut leur faire grâce, n'est-il pas vrai, monsieur? — Non, répondit un ouvrier qui était devant cette femme ; ils font les câlins à présent, et si nous manquons l'occasion de nous défaire de toute cette race, nous ne la retrouverons plus. » J'observe que cet homme paraissait

être un boulanger, de la taille de cinq pieds six pouces environ, large de carrure, âgé de trente-cinq à quarante ans, ayant une mauvaise physionomie. Je gagnai les appartements par le grand escalier; je rencontrai M. le duc d'Orléans dans l'QEil-de-Bœuf ; il me demanda si on allait s'assembler: je lui répondis que je n'en savais rien, mais qu'il me paraissait très-nécessaire de s'assembler tout de suite au Château plutôt qu'ailleurs, et de se tenir près du roi ; j'allai à divers députés en dire autant et nous convînmes de nous réunir dans le salon d'Hercule : nous nous y trouvâmes trente ou quarante. M. le garde des sceaux y vint, et me dit qu'on était allé chercher le président : après avoir attendu près d'une heure, nous apprîmes que la séance était ouverte aux Menus- Plaisirs; lorsque j'y arrivai, on avait déjà délibéré de ne pas se déplacer, et la discussion avait lieu sur l'ordre du jour, qui était, si je ne me trompe, les municipalités. J'étais trop vivement affecté de tout ce que j'avais vu : le spectacle de la famille royale éplorée ; les têtes des gardes du corps massacrés que j'avais vues passer ; les injures et les menaces qui m'avaient été personnellement adressées, en traversant la place d'Armes, par plusieurs hommes armés de piques, qui me nommaient en jurant ; toutes ces horreurs m'avaient trop ému pour que je pusse prendre part à une discussion sur les municipalités; j'allai me promener dans l'avenue, où les milices qui retournaient à Paris déchargeaient leurs armes, faisaient un feu roulant; ces démonstrations de joie prolongeaient encore les impressions de terreur qu'avaient produites les scènes affreuses de cette journée, et le spectacle d'un jeune enfant couvert de sang, qui portait au bout d'une pique la tête d'un garde du roi.

J'allai le soir chez M. Mounier, et nous nous réunîmes une

vingtaine de députés chez M. Bergasse, pour aviser au parti ,i |» rendre dans de telles circonstances: les violences commises dans la salle nationale ; le sang répandu dans le palais el bous les yeux du roi, ne nous permettaient plus de regarder nos délibérations comme libres ; nous examinâmes ce que l'honneur et le devoir nous commandaient, et ce que l'empire des circonstances nous interdisait. Nous ne fûmes que neuf d'avis de dénoncer à l'Assemblée tous ces attentats et d'en poursuivre la vengeance ; des considérations relalivrs à la sûreté, du roi nous arrêtèrent, mais j'ai souvent gémi de ce honteux silence : enfin je le rompis dans la séance du 21 novembre dernier, celle où je fus moi-même dénoncé, après avoir demandé compte au Comité des recherches des informations sur les crimes commis les 5 et 6 octobre '.

I. Noir encore, dans la Procédure criminelle instruite au Chûtelet, le* dépositions des députés Tailhardat delà Maison-Neuve et Dufraisse du Chej .

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