‹ Mémoires;Chapitre 17 sur 137 · II · texte numérisé non relu

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deaux \ que je voyais beaucoup et avec lesquels j'étais eu parfaite harmonie. Mes amis, MM. de Lally, Mallet du Pan, Montlosier partageaient mon discrédit parmi les émigrés H auprès des princes français, auxquels je rendais toutefois des hommages sincères, en leur parlant raison quand ils me le permettaient. Mais un des hommes les plus distingués de l'ancienne cour et qui était ministre de Louis XVIII, connaissant bien le fond de mon cœur et mon véritable attachement pour la monarchie, M. le maréchal de Castries2, entretenait avec moi une correspondance suivie et ne se lassait pas de provoquer le développement de mes pensées, qui n'étaient pas toujours les siennes, qu'il discutait avec loyauté, et qu'il finit par adopter complètement. Quand il en fut là, il proposa à Louis XVIII de me nommer son commissaire à Londres, conjointement avec Mgr l'archevêque d'Aix, pour traiter en France des moyens de conciliation ; et, sans aucune autre communication préalable, les pouvoirs du roi nous furent adressés. Lorsque nous les communiquâmes à lord Grenville, il jugea fort sainement qu'ils n'auraient aucun effet et qu'ils seraient bientôt désavoués. Voici ce qui en arriva; mais il faut reprendre les choses de plus haut.

Je ne voyais point de fin possible à la Révolution par la guerre extérieure, que je n'avais jamais approuvée telle qu'on l'avait conçue et exécutée. Outre les avantages soutenus des armées républicaines contre celles de la coalition, il était évident qu'un peuple qui de gré ou de force a changé son gouvernement, chassé la maison régnante, ne

i . MM. de Boisgelin, de Fontanges et Champion de Gicé.

2. Après avoir commandé la cavalerie dans l'armée des princes, le maréchal de Castries était devenu le ministre principal du comte de Provence. — On trouvera à l'Appendice la note qui le concerne.

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sollicite ni n'accepte de verges qui doivent le châtier; H i[iie lorsque, par un concours de circonstances et d'innovations heureuses ou habiles dans la tactique et dans la discipline militaire, les armées de ce peuple sont devenues supérieures aux autres, elles restent longtemps supérieures. Gela posé, nous n'avions de ressources, nous émigrés, attachés à l'ancienne monarchie, que dans le mauvais gouvernement de la Convention, et ensuite du Directoire. La tyrannie, l'oppression intérieure, étaient nos seuls auxiliaires ; il ne fallait donc pas laisser craindre, dans un changement de gouvernement, une autre tyrannie, une autre oppression. Ainsi, toutes les prétentionsde l'ancienne aristocratie, toutes les menaces, tous les projets de vengeance et les goûts pasdonnés pour l'ancien régime, étaient autant d'absurdités qui nous interdisaient tout espoir de retour. Nous étions trop pénétrés, mes amis et moi, de toutes ces inconséquences pour ne pas les combattre hautement1. J'étais particulière-

1. C'est dans ce but que nous publiâmes à cette époque plusieurs lettres, et notamment celle sur la Violence et la Modération, par M. de Montlosier. (Note de l'auteur.) Des effets de la violence et de la modération dans les affaires de France, à M. Malouet, par M. de Montlolosier, ancien député des États-Généraux et membre de l'Assemblée nationale constituante; Londres, d796, 72 p. in-8°.

L'extrait suivant des Notes qui accompagnent ces lettres en fait connaître le but et l'esprit :

« Après tant de désastres, lorsque les puissances s'occupent avec tant d'activité à fixer leur situation, peut-être est-il temps de nous occuper de la nôtre. Il est vrai que ce n'est plus ce qui nous convient qu'il faut examiner, c'est ce qui convient à la France. Nous n'avons plus de force pour la vaincre ; nous en avons peut-être pour la sauver. Pour défendre sa révolution et au dedans et au dehors, elle a été

ment signalé comme un Constitutionnel modéré, plus dangereux qu'utile au parti royaliste. Mais les censures, les déclamations , la malveillance même ne m'en imposaient pas , et dans la société, dans mes communications avec les Français, avec les Anglais, ma persévérance à professer les mêmes principes m'annonçait comme un homme qu'il est inutile de tourmenter, et que les préventions, l'inimitié, les calomnies même ne peuvent déconcerter. Je ne recherchais ni n'évitais les plus ardents aristocrates, pas même les plus absurdes, tels que l'évêque d'Arras et le baron de Breteuil, avec lesquels j'avais des conversations qui seraient aujourd'hui sans intérêt, mais qui étaient très-plaisantes alors. Je me rappelle une de ces conversations, dont les témoins,

obligée de faire les plus grands efforts, et elle s'est créé des dangers extrêmes, pour se préserver de ceux dont elle était menacée ; c'est de ces dangers qu'il nous reste à la garantir.

« Y rétablir le règne de la justice, y faire rentrer la confiance et le crédit, consolider sa dette publique, y rappeler tous les capitaux qui en sont sortis, lui procurer en numéraire ce qui est nécessaire pour vivifier la circulation et asseoir la solidité du gouvernement, bonifier la forme actuelle de la représentation nationale, substituer une véritable royauté à un directoire qui en est une insuffisante image, consacrer autant qu'il sera possible toutes les institutions du moment, ne vouloir de mouvement que ce qu'il faudra pour assurer le règne des lois et non pour recommencer celui des convulsions et des crises, tel est le but auquel désormais chacun de nous doit tendre. A ces conditions me paraissent attachés tout à la fois la restauration de la France, une bonne pacification de l'Europe, qui en dépend, et le rétablissement des émigrés, qui importe plus qu'on ne croit à l'une et à l'autre.

« Tant qu'il restera à des cœurs aigris des espérances de vengeance, que peut-on faire avec des espérances de repos? Dans ce cas nous pouvons nous arranger d'avance pour de nouvelles et terribles crises. Leur durée et leurs effets ne peuvent même être calculés par la politique. La France ne peut demeurer dans la situation où elle est. Peu à peu elle se dissout, comme société politique; peu à peu elle se re-

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plus jeunes que moi, me survivront sûrement, et que je peux citer sans inconvénient. Après l'établissement du Directoire, et lorsqu'on crut apercevoir quelque amendement dans les mesures de rigueur contre les émigrés , j'engageais ceux auxquels je m'intéressais, et qui pouvaient espérer, par leurs amis en France, de rentrer dans leurs biens confisqués et non vendus, à faire des démarches pour rentrer en France ; ce qui était fort difficile des deux côtés. Les passe-ports de l'intérieur ne pouvaient s'obtenir que par des fraudes et des faux multipliés. A Londres, on cherchait à rendre suspects m gouvernement tous les émigrés qui demandaient des passe-ports pour rentrer en France, et la secrétairerie d'État ii'< 11 accordait que sur la demande de Mgr l'évêque d'Arras1,

compose dans son année : sa désorganisation sociale profite à son organisation militaire. La France périra pour les chefs actuels qui la gouvernent; elle n'en périra pas moins pour nous, et n'en deviendra que plus redoutable à l'Europe.

« Tacite nous dit que les Germains s'honoraient d'acheter avec leur sang ce que les autres peuples achètent avec leur sueur (Tacite, Mor. ticr.). La France va devenir ce qu'était l'ancienne Germanie : appau- \iil> et ruinée au dedans, elle n'en sera que plus belliqueuse au dehors. Dans cette suite interminable d'efforts et d'épuisements, que deviendra l'Europe"? Beaucoup de peuples y brillent aujourd'hui de vigueur et de prospérité : l'Egypte, la Grèce, la Macédoine, les Romains y brillèrent comme eux : ils ont disparu de la scène du monde.

« Oui, l'Europe a le môme intérêt que nous à sauver la France de sa propre destruction. Malgré leurs nombreuses armées, les puissances européennes n'ont pas plus que nous des moyens de la subjuguer; elles ont avec nous et comme nous des moyens de la sauver : c'est dans ce sons que le sort des émigrés, qui importe à celui de la France, ne peut être indifférent à des négociations. »

1. L.-F.-Marc-Hilaire de Conzié, né en 1732, d'abord évoque de Sainl-Omer et en 17GU évèque d'Arras. Président-né des états d'Artois, il eut, ainsi quo son frère, qui l'avait remplacé sur le siège do Saint-Omer, une grande part à l'administration de cette province pendant les années qui précédèrent la révolution. Mme du Delland, qui

accrédité alors comme ministre des princes français. MM. de la Tour-du-Pin ' et Gilbert de Voisins en demandèrent au ministère anglais, et furent renvoyés à l'évêque d'Arras. Ils ne le connaissaient pas ; ils s'adressèrent à moi. J'allai avec eux trouver l'évêque, et je me gardai bien de reconnaître le droit qu'il s'était attribué de mettre obstacle à la rentrée des émigrés en France. Je lui dis que ces messieurs, qui voulaient quitter Londres, avaient été aussi étonnés que moi d'apprendre dans les bureaux que son consentement était

l'appréciait beaucoup, écrivait, en ne le séparant pas de son frère : « Je soupai samedi avec deux prélats qui se ressemblent comme deux gouttes d'eau, les évêques d'Arras et de Saint-Omer; ce sont gens solides, occupés d'affaires d'administration. Ils sont adorés dans tout l'Artois, ils y font des biens infinis, et c'est, je crois, où se borne leur ambition. » La célèbre marquise peignait en beau tous les habitués de Chanteloup; l'évêque d'Arras n'était cependant pas aussi détaché de toute ambition qu'elle veut bien le dire. Le duc de Lévis, qui a bien connu les personnages dont il nous a laissé le portrait, dit de lui : « Il travailla toute sa vie pour parvenir à être ministre, et il est à croire que si M. de Choiseul, à qui il était tout dévoué, fût rentré en place, ses vœux auraient été exaucés... Au reste, l'évêque d'Arras parvint vers la fin de sa carrière à obtenir l'ombre de ce pouvoir ministériel, objet si ardent de ses souhaits. » {Souvenirs et portraits).

M. de Conzié ne fit point partie des États-Généraux. En 1789 il accompagna le comte d'Artois en Italie, et plus tard fut, à Londres, le principal agent de sa politique. Il ne rentra pas en France, et mourut à Londres en 1805, après avoir manifesté son opposition au nouvel ordre de choses par le refus de se démettre de son siège au moment du concordat.

Le duc de Lévis termine son appréciation du caractère de ce prélat par ce mot sévère : « Il ne fit que du mal à son parti. »

1. Le comte de la Tour-du-Pin Gouveruet, fils de l'ancien ministre de la guerre, et dont il a été parlé plus haut (II, 144). Rentré en France après le 9 thermidor, il avait été bientôt obligé de s'expatrier de nouveau ; après deux années passées en Angleterre, il rentra définitivement en France au 18 brumaire.

■ i. -, essaire pour cela ; que je n'imaginais pas qu'il se chargeai d'une telle responsabilité vis-à-vis des Français e\pat ries et même vis-à-vis du gouvernement anglais, et que j'espérais qu'il démentirait cette imputation, qui le compromettrait si le parlement en avait connaissance.

Mou observation était d'autant plus juste qu'il n'y avait

que le duc de qui, sans l'aveu de ses collègues, eût osé

avoir cette complaisance pour Mgr l'évêque d'Arras. Celuici, sentant bien que sa prétention ne pouvait se soutenir dès qu'elle était contestée, se réduisit à déclamer contre ce (Jécouragement des émigrés, qui n'avaient pas la patience d'attendre la contre-révolution. — « Quelle différence cependant, nous disait-il, de rentrer dans votre pays en proacrits ou d'y rentrer triomphants ! Vous, monsieur de Gilbert1, vous renoncez donc à occuper au Parlement la charge

I . Pierre-Paul-Alexandre Gilbert de Voisins était né le 23 avril 1773, du président à mortier de ce nom et d'Anne-Marie de Merle, fille de notre ancien ambassadeur en Portugal, que nous avons eu l'occasion défaire connaître à nos lecteurs. Il était donc petit-neveu par sa mère du contrôleur général de Moras, de qui il avait hérité une partie de son immense fortune. La prédiction de l'évoque d'Arras n'empêcha pasM. Gilbert de Voisins de devenir, pendant l'empire, président et plus lard premier président de la Cour de Paris. Député de l'opposition sous la restauration, il publia la Procédure contre l'Institut et les Constitutions des Jésuites, et mourut en 1843.

Avant de passer en Angleterre, le jeune Gilbert de Voisins avait combattu à l'armée de Condé à côté de son oncle maternel, le comte du Cliilleau ; et. après la mort de celui-ci, il était venu retrouver à Londres son autre oncle le marquis d'Ambert. C'est à peu près dans le même temps que le vicomte d'Osmond, frère de l'évêque de Cora- DPttges, de qui nous avons parlé plus haut , épousait la sœur de Gilbert de Voisins, personne remarquée pour son esprit et pour son mérite dans la société polie de la première moitié de ce siècle. Qui ne se souvient à Paris de l'hôtel d'Osmond, dont l'élégante façade ornait le boulevard, il y a quelque vingt ans? Mais où sont les neiges d'antan!

de M. votre père? Car ce n'est pas d'un émigré apostat qu'on fera jamais un président à mortier. — Eh, mon Dieu! lui dis-je, avant de songer à être président, il faut avoir du pain, et ce n'est pas en restant à Londres que ce jeune homme et sa famille pourront ressaisir quelques débris de leur fortune. Veuillez donc bien, monsieur, déclarer que vous ne mettez aucune opposition à la rentrée en France de M. de Gilbert. » Ce qui fut fait d'assez mauvaise humeur. Vint ensuite la demande de M. de la Tour-du-Pin. « Pour vous, lui dit l'é véque, vous pouvez nous être utile, et fort utile à Paris. Comment cela? répliqua M. de la Tour-du-Pin; j'aurai bien de la peine à m'être utile à moi-même. — Je connais, dit l'évêque, vos liaisons avec l'évêque d'Autun. Vous pouvez lui parler, causer franchement avec lui, lui porter, par exemple, une parole de moi, une proposition. — Et quelle parole, quelle proposition voulez-vous que je lui dise? — Le voici : il faut le ramener à nous ; il faut qu'il nous serve, qu'il engage Bonaparte à traiter avec les princes ; nous le ferons connétable. »

Je pris alors la parole : « Mais pour M. de Talleyrand, que ferez-vous? — Certainement, je le servirai de tout mon cœur; il me connaît; il sait que je suis incapable de lui manquer de parole; M. de la Tour-du-Pin peut lui dire que si nous rentrons en France, véritablement il ne peut pas y rester; mais je lui garantis un sauf-conduit pour aller vivre en tel pays étranger qui lui conviendra le mieux. »

Voilà quels étaient, même en 1 800, car c'est l'époque de cette conversation, l'esprit, les projets, les combinaisons de

(Voir le premier chapitre des Mémoires et notre Appendice : Le comte et la comtesse de Merle.)

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ces messieurs. Ce n'était pas ainsi que le maréchal de Castries s'expliquait avec moi; et j'avais lieu de croire par sa correspondance que les vues, les opinions de Louis XY11I étaient plus sages, plus modérées dès 1796*.

\ . «Je ne peux m'empôcher de remarquer, écrivait Montlosier à Malouet en 1796, que l'homme qui a montré le plus d'élévation dans le caractère et dont le courage n'est pas contesté, M. le maréchal de Castries, est précisément celui dont la sagesse et la modération ne se sont pas démenties dans le cours de la révolution. » (Montlosier, Lettre première à Malouet, citée plus haut, page 227, à la noie.)

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