C'est-à-dire du 13 mai 1790 au 29 janvier
mes opinions pendant les années 1790 et 1791, je n'aime à raconter que ce qui peut éclairer des faits douteux ou ignorés.
L'histoire des Impartiaux méritait une exception , parce qu'elle tient à des circonstances intéressantes et parce qu'elle montre la situation des différents partis et la marche de la révolution. Personne ne peut contester aujourd'hui que, pour résister au torrent démocratique qui a tout renversé, il n'y avait d'autre moyen que de combiner une force armée réunie sous le nom de l'autorité royale, ce que M. de Montlosier, homme de beaucoup d'esprit et de courage, a vainement conseillé, le roi n'ayant jamais voulu y consentir; ou de rallier à une enseigne monarchique tous les patriotes raisonnables, en leur garantissant des bases dont ils pussent être satisfaits; et c'est ce que M. de Clermont-Tonnerre et moi avions entrepris. C'est même ce que nous aurions infailliblement réalisé, si les deux partis extrêmes ne s'étaient réunis contre nous avec un acharnement et des efforts incroyables; si bien que nous eûmes, dans le même temps et presque dans le même jour, à soutenir les attaques de MM. d'Esprémenil et Barnave. Maudits par les aristocrates, lapidés par la populace, MM. de Clermont-Tonnerre, Mallet du Pan et moi restâmes seuls en évidence; tous les autres, découragés, se dispersèrent ou se réduisirent au silence.
Je vais rendre compte maintenant de la dernière tentative importante qui ait été faite pour empêcher l'écroulement total de la monarchie. Son plus grand ennemi apparent, l'homme dont le nom se trouve mêlé dans tous les excès, dans toutes les factions, et qui n'est ni le plus grand coupable, ni l'homme pur de la révolution, Mirabeau, à
force de talent et d'intrigues, en était devenu le héros. Pendant plus d'un an, il n'eut pas, à beaucoup près, l'influence que semblaient devoir lui assurer ses moyens oratoires : la célébrité de ses vices avait eu plus de crédit que celle de ses talents; mais il conquit à la fin la majorité de l'Assemblée par un mélange inouï de bons et de mauvais principes, en se rapprochant fréquemment des idées politiques les plus saines, et en s'en écartant assez souvent pour se rattacher toujours au parti populaire, Son intérêt, son ambition et la justesse de ses vues ne lui permettaient pas de s'aveugler sur l'abîme qui se creusait sous nos pas. Son patriotisme n'allait pas,1 comme celui de beaucoup d'autres, jusqu'à l'absurde : il aimait la liberté, il la voulait; mais il était aussi persuadé que moi que nous faisions fausse route. Un homme plus habile en négociations que M. Necker n'eût pas eu de peine à lui persuader qu'il lui convenait, qu'il lui serait utile de se rapprocher du roi et de le servir. Il avait la certitude que Louis XVI avait sincèrement adopté, et favorisait de tous ses vœux les principes et les projets de notre société monarchique. Mirabeau se proposa de la ressusciter plus en grand et de mettre un terme aux crimes et aux folies de la révolution.
Je n'avais conservé avec lui aucune espèce de rapports ; je n'en avais pas davantage avec les ministres, que je ne voyais plus que de loin en loin. Je n'avais pas voulu m'unir à leurs ennemis ; mais monjimprobation de toutes leurs mesures était si connue, que j'évitais avec eux toute explication; j'ignorais donc tout ce qui se passait, mais j'en soupçonnais quelque chose.
Ma place à l'Assemblée était près du bureau des secrétaires, entre MM. de Virieu et Clermont-Tonnerre. Trois
jours avant que Mirabeau quittât le fauteuil *, pendant la séance du matin, je m'étais opposé à un décret sur les finances, et je demandais la parole; Mirabeau me dit, assez haut pour être entendu par plusieurs personnes : « Laissez passer, nous y reviendrons. » — Je lui répondis : « Sera-ce la répétition de l'affaire de M. de Castries? » Il cria alors plus fort : «Non, non; je vous le promets, » et il se mit à écrire. L'affaire que je lui rappelais suffirait seule pour constater la véhémence, l'inconsidération de son caractère, et mérite à ce titre que j'en! fasse ici mention. On sait qu'à la suite du duel qui eut lieu entre M. Charles de Lameth et M. le due de Castries, l'hôtel de Castries fut insulté et pillé par la populace; on essaya même d'y mettre le feu. Cette violence atroce, dénoncée à l'Assemblée, trouva des apologistes2. Je m'élançai à la tribune pour leur répondre; Mirabeau y vint en même temps; mais j'avais déjà pris place, et j'attendais que le tumulte s'apaisât pour parler. Mirabeau me dit : «Je viens ici pour parler dans le même sens que vous; je suis indigné ; vous n'ignorez pas que j'ai plus de faveur que vous dans l'Assemblée : cédez-moi votre place. » Avant de
i. Séance du H février -1791 .
2. C'est le \ 2 novembre 1790 que Charles de Lameth avait été blessé au bras gauche par le duc de Castries, fils du maréchal. Le lendemain eut lieu le pillage de l'hôtel de Castries et, dans la séance du soir, l'orageuse discussion dont il est ici parlé. — Le débat s'était engagé à la suite des applaudissements qui avaient accueilli une députation du bataillon de Bonne-Nouvelle, demandant ^engeance de l'adversaire de Charles de Lameth, et contre lesquels le député Roy avait protesté par cette exclamation : « Il n'y a que des scélérats qui puissent ainsi applaudir. » {Moniteur du 15 novembre 1790, 319.) Les circonstances du duel sont rappelées dans une note de M. Feuillet de Conches, placée à la suite d'une lettre de Mme Elisabeth [Louis XVI, Marie- Antoinette, Qlc,
t. Ier, CCXXVIII.)
MORT DE MIRABEAU. o
a lui céder, je capitulais avec lui ; je lui faisais répéter qu'il demanderait justice contre les séditieux, et il me le promettait.
Pendant ce dialogue, le côté droit, qui n'apercevait qu'une prétention de Mirabeau de parler avant moi et une dispute entre lui et moi, crut devoir me défendre. Il s'éleva un cri d'indignation contre lui, et l'on entendit ces mots : « A bas ! à bas le scélérat!» Mirabeau entre en fureur; oubliant toutes ses promesses, il apostrophe le côté droit, l'accuse lui-même de sédition, glisse légèrement sur celle de l'hôtel de Castries, et conclut à passer à l'ordre du jour, ce qui fut décrété. J'étais resté à la tribune. Quand Mirabeau eut fini, je lui dis : « Ce que vous venez de faire est odieux : vous avez manqué à votre parole.— Vous avez raison, me répondit-il; j'en suis honteux; mais prenez-vous-en à vos messieurs : vous les avez entendus1. »
Depuis cette scène , il s'était prononcé plusieurs fois pour la prérogative royale , et notamment dans la discussion du droit de paix et de guerre; enfin son apostrophe remarquable : Silence aux trente voix2! annonçait assez qu'il y avait amendement dans sa conduite et ses opinions. Mais j'étais loin de croire que les choses fussent aussi avancées, lorsqu'à la suite de la petite explication dont je viens de parler, j'entendis le président dire à un huissier : « Remettez ce billet à M. Malouet. » Voici ce que contenait ce billet :
1. Mirabeau, qui était déjà en relations avec la cour, crut devoir expliquer sa conduite dans cette séance par une note du 17 novembre. (\oy. Correspondance publiée par M. de Bacourt, II, 336.)
2. Ce fut dans la séance du 28 lévrier 1791 que, repoussant avec éloquence tout projet de loi sur l'émigration, et violemment interrompu par le parti des Lameth, Mirabeau leur lança cette apostrophe célèbre.
« Il y a longtemps que je suis de votre avis, plus que vous « ne le pensez; je veux enfin vous le prouver. Avez-vous « quelque objection contre une conférence que je vouspro- « pose chez un de vos amis, M. de Montmorin1, pour demain « au soir à dix heures? » Je répondis avec un crayon : « Je « m'y trouverai. » Mes deux voisins, MM. de Clermont-Tonnerre et "Virieu, qui m'avaient vu remettre le billet, le lurent en même temps que moi, et beaucoup d'autres députés s'aperçurent de cette correspondance entre M. de Mirabeau et moi ; mais mes deux amis furent seuls dans la confidence du rendez-vous. Je me rendis chez M. de Montmorin , à qui je montrai ma lettre de créance ; il m'en montra une du roi, qui le chargeait de communiquer à l'abbé de Montesquiou et à moi le plan de Mirabeau et de lui envoyer notre avis avant de faire aucune démarche. Le mémoire fut tiré d'une cassette, où il était sous clef avec toutes les lettres du roi et celles de Mirabeau. Il y en avait trente au moins, et dans la même chemise était un bon du roi de deux millions au profit de M. de Mirabeau , qui devait lui être remis après l'exécution de son plan. — « Si vous aviez aussi bien accueilli , dis-je à M. de Montmorin, mes premières propositions, nous aurions pu éviter de grands malheurs. — Cela n'est pas sûr, me répondit-il; il y avait l'an passé trop.de préventions contre Mirabeau , il avait encore trop peu de crédit pour que le roi eût pu retirer beaucoup d'avantages de ses services en débutant. Il n'en est pas moins vrai que
1. Dans une lettre du comte de Montmorin au comte de Mirabeau, en date du 9 février 1791, on lit : « Je crois que vous feriez bien de fixer avec Malouet le jour du rendez-vous; il peut être utile que nous nous entendions, et je pense surtout qu'il faut commencer à travailler dans l'Assemblée. » (Corresp. publiée par M. de Bacourt, III, 54.)
j'ai toujourg regretté que sa. première visite à M. Necker ait si mal tourné , et c'est bien votre faute ; vous connaissiez la répugnance que nous avions l'un et l'autre à traiter avec lui : puisque vous vous étiez chargé de porter les premières paroles, vous deviez ne pas nous exposer à un tête-à-tête qui ne pouvait qu'être embarrassant. »
Je convins de mon tort, de ma fausse délicatesse ; et je lui demandai comment et depuis quand la négociation s'était renouée. Le bon de deux millions diminuait ma confiance dans le plan de son auteur. Je voulais savoir si c'était lui qui les avait demandés ; j'avais besoin de me prémunir pour la conférence du lendemain contre l'impression que me fait toujours un acte de cette nature. S'il n'y avait qu'une affaire d'argent dans la conversion de Mirabeau , je ne concevais pas la possibilité de soutenir sa popularité. On remarquait déjà sa dépense, sa maison de la Chaussée-d'Antin l . Comment pourrait-il échapper aux soupçons , aux recherches, aux dénonciations des Jacobins ?
M. de Montmorin répondit à toutes mes questions à peu près en ces termes : « C'est encore votre faute si vous êtes si tard et si mal instruit. Vous nous avez abandonnés avec humeur, et vous avez dans votre modération une telle inflexibilité qu'étant bien sûr de vous trouver toujours au moment du besoin , je n'ai pas couru après vous. Cependant, le billet que vous avez reçu ce matin était convenu ; c'est-à-
1. «Il se trouvait, dit Dumont, dans une abondance qu'il n'a- « vait jamais connue, et il n'en usait pas avec discrétion... Il avait « acheté une partie de la bibliothèque de Buffon, collection peu con- « sirlérable, mais recherchée et précieuse. La table était splendide et « la compagnie nombreuse. Dès le matin, la maison était remplie ; « c'était un lever continuel, depuis sept heures jusqu'au moment où il « se rendait à l'Assemblée. » (Souvenirs, 860.)
dire que c'est moi qui devais vous l'écrire. Il y avait une telle antipathie entre M. Necker et M. de Mirabeau, que ce n'est qu'après la retraite du premier1 que le second a songé sérieusement à s'approcher du roi. Son ami, le comte de la Marck2, qui est aussi fort attaché à la reine, m'en fit la première proposition, et pour cette fois, je n'ai pas dit non. Nous nous abouchâmes dès le jour même chez l'ami commun : il me rappela tout ce qu'il m'avait dit il y a quinze mois, et me parla dans le même sens. Il ne fut point question d'argent ni d'aucune condition à son avantage ; il me demanda seulement que, d'après une lettre qu'il écrirait au roi et que je me chargeais de remettre à Sa Majesté, il en reçût un témoignage de confiance dans le désir et les moyens qu'il avait de le servir. 11 m'expliqua ses vues, que vous verrez développées dans son mémoire, et me dit que son travail n'était pas prêt , mais qu'il m'en remettrait le lendemain un aperçu. Je le reçus, en effet, à minuit, et le portai au roi à sept heures du matin après l'avoir lu. Le roi fut charmé du compte que je lui rendis et delà feuille que je lui remis. Ce fut de son propre mouvement que Sa Majesté écrivit dans l'instant même le bon de deux millions, dont il fut convenu cependant que je resterais dépositaire jusqu'à ce
1. C'est le 4 septembre 1790 que Necker envoya sa démission. Par un nouvel empiétement sur l'autorité royale, l'Assemblée s'empara de la direction du trésor public, mesure révolutionnaire qu'avait proposée Gaultier de Biauzat.
2. Auguste-Marie-Raymond d'Arenberg, second fils du duc d'Arenbierg et de Louise-Marguerite de la Marck. Connu jusqu'en 1790 sous le nom de comte de la Marck, il porta depuis cette époque le titre de prince d'Arenberg. Il mourut le 26 septembre 1833, léguant à son ami, M. de Bacourt, cette correspondance dont la publication a fourni de si précieux documents à l'histoire de la Révolution.
que nos affaires eussent pris une meilleure tournure. Le roi y joignit un billet qui m'était adressé et que voici : « Je n'ai « aucune objection contre les bases que vous m'avez com- « muniquées ; vous savez bien que je voudrais fort qu'on les « eût adoptées et qu'on se fût arrêté là. Il est fort à regretter « que M. de Mirabeau ait été entraîné par les circonstances « bien au delà. Dites-lui que je lui saurai beaucoup de gré « de tout ce qu'il fera pour réparer le mal, et que je me « confierai à ses dispositions. Il ne peut ignorer que je ne « veux que le bien de mes sujets et que je n'ai jamais été « l'ennemi d'une liberté raisonnable...»
« Mirabeau fut très-content de cette déclaration du roi. Je ne lui montrai pas le bon de deux millions ; je lui dis seulement qu'il pouvait s'attendre à des marques éclatantes de la reconnaissance de Sa Majesté ; et sans qu'il ait été question d'argent entre lui et moi, je lui fais remettre dix mille francs par mois. » M. de Montmorin ne me disait pas tout; nous soupçonnions que le décret sur le droit de paix et de guerre, sur la liste civile, et quelques autres avaient été payés : il en convint ; et sans me spécifier les sommes ni tous ceux qui les avaient reçues, je ne pus pas douter qu'il y eût une partie de la liste civile placée à fonds perdus; c'est dans le début qu'il fallait rassurer et gagner la confiance des patriotes honnêtes, et ne pas craindre de payer ceux que la corruption de leur cœur et l'apparence de quelque talent pouvaient rendre dangereux.
Je dis tout cela à M. de Montmorin, en rabattant beaucoup de ses espérances et des miennes sur les secours actuels de Mirabeau. Il me fit cependant quelques observations justes sur la différence de celui-ci et de ses moyens à tous les autres. « Premièrement, me dit-il, ce que nous lui avons
donné, il ne l'a pas exigé. La bassesse et les inconvénients du marché que vous supposez n'existent pas. On s'aperçoit, dites-vous, de sa dépense : mais il vient d'hériter de son père, dont la fortune embarrassée est cependant considérable ; et ses anciennes habitudes de jeu, de dettes, de gaspillage, réunies à ses nouveaux moyens d'héritage, viennent à notre secours et répondent tant bien que mal à tous les soupçons. En second lieu, indépendamment de ce que vous connaissez de ses principes monarchiques, il s'est réservé dans plusieurs de ses discours des moyens de retour à un gouvernement raisonnable ; et vous verrez en l'entendant lui-même qu'il n'est -nullement embarrassé de prendre aujourd'hui l'attitude qui nous convient. Examinez donc son plan. Vous avez vingt-quatre heures pour faire vos observations; il ne me l'a remis que depuis dix jours et le roi l'a gardé huit . Nous ne pouvons rien commencer avant la fin de sa présidence. N'allez pas maintenant faire le difficile et prendre vis-à-vis de notre homme les airs de M. Necker. Ce n'est pas le moment du découragement, et parce que vous n'avez pu soutenir votre société Monarchique, il ne faut pas croire que tout soit perdu. » M. de Montmorin ajouta à cela tout ce que le roi lui avait dit d'obligeant sur mon compte, et combien Sa Majesté désirait que je revinsse à ma première opinion sur M. de Mirabeau et sur le parti à tirer de ses moyens.
Je répondis à M. de Montmorin de manière à le satisfaire sur mes dispositions. Je n'avais pas cessé de lui être attaché et de rendre justice à la pureté de ses intentions. C'était autant par discrétion que par humeur que j'avais rendu mes visites moins fréquentes. Les reproches sur le passé eussent été inutiles et déplacés. Mes espérances sur l'avenir se mêlaient à beaucoup de défiance et d'inquiétude;
mais je n'en étais point au découragement, et j'ai toujours pensé qu'il fallait se saisir de toutes les planches à l'aide desquelles on pourrait échapper à un naufrage complet. J'emportai le plan, et je le lus avec beaucoup d'intérêt. C'était un mémoire très-bien raisonné et très-bien écrit sur l'état actuel de l'Assemblée et de la révolution, et sur les moyens de contre-révolution ; car c'en était une qu'il voulait faire, mais telle qu'elle eût convenu à tous les partisans honnêtes de la liberté.
Ce qui me frappa le plus dans la première partie du mémoire', c'est la sévérité avec laquelle l'auteur traitait tous les partis, sauf le nôtre, qu'il accusait seulement de maladresse. La cour, le clergé, la noblesse, le parti populaire, avaient chacun leur part d'anathèmes. Les intrigues, les faux principes, les crimes et les criminels, sans désignation spéciale, tout était peint des plus fortes couleurs. Sa rude éloquence s'était exercée sur cet entassement monstrueux de sottises, de crimes et de désordres, dont il faisait un effrayant tableau. Il présentables causes et la génération des événements à peu près comme je les ai indiquées, parlant de factions sans désigner les factieux, et insistant surtout sur la sottise, la vanité, l'ignorance de toutes les classes de la nation et de ses représentants, qui ne lui auraient pas rendu autant d'honneurs après sa mort, s'ils avaient su comment il les traitait en général et en particulier.
On sera curieux sans doute de savoir comment il se jus-
1. Co Mémoire ne paraît pas avoir trouvé place dans la publication de M. deBacourt; la note quarante-septième, intitulée : Aperçu de la situation delà France et des moyens de concilier la liberté publique avec l'autorité royale, et remise par Mirabeau le 23 décembre 1790, ne contient pas les passages qui sont ici rapportés.
tifiait d'avoir pris tant de part à tout ce qu'il blâmait, et comment il pouvait s'absoudre de toutes les motions incendiaires dont il était l'auteur.
Il faisait valoir, comme on doit s'y attendre, son début vis-à-vis de moi et les différentes déclarations royalistes dont il avait parsemé ses philippiques. Il imputait le reste à la nécessité de se défendre personnellement contre les projets de la cour et de l'aristocratie, qui ne cessaient de le désigner comme leur ennemi, et comme leur victime, s'ils pouvaient parvenir à l'immoler ; enfin, il ajoutait un autre motif, que la probité condamne, mais que les politiques de tous les temps n'ont pas toujours dédaigné : quand il avait jugé son crédit suffisamment fondé et le désordre général irrémédiable autrement qu'en détruisant tout ce qu'on avait fait, il lui parut expédient d'accélérer ce renversement en augmentant encore le désordre et le mécontentement qui devait en résulter. C'est ainsi qu'il proposa le serment constitutionnel des prêtres, dans l'espérance d'une résistance générale à cette nouvelle mesure. Mais que faire, disait-il, et que penser d'une nation qui laisse outrager son roi, sa religion, persécuter ses prêtres, renverser ses autels, sans s'émouvoir? Il jugeait le peuple français très-digne du despotisme ; mais il voulait le rendre digne de la liberté, seul moyen de lui assurer un gouvernement stable et prospère. C'est ainsi qu'il arrivait à la seconde partie de son mémoire, à la contre-révolution.
Son plan était :
La dissolution de l'Assemblée actuelle, demandée par les départements ;
Un choix de députés désignés parmi les hommes les plus sages de la capitale et des provinces ;
La constitution à recommencer ;
L'Assemblée nationale divisée en deux chambres ;
Le tiers des biens du clergé sacrifié à l'acquittement de la dette nationale ;
L'abolition des privilèges onéreux au peuple ;
Le droit d'ajournement, de dissolution des États et de veto absolu, attribué au roi ;
Les clubs détruits; les départements, les municipalités et les gardes nationales sous l'autorité immédiate du roi, exerçant souverainement et dans toute sa latitude le pouvoir exécutif ;
Les projets de lois proposés indifféremment par le Gouvernement ou par l'Assemblée nationale ;
La responsabilité des ministres ; l'abolition des lettres de cachet ;
L'admission exclusive des propriétaires aux Assemblées nationales, sans indemnité.
Voici quels étaient ses moyens :
Nous étions au moment de déterminer la circonscription des départements, des districts et des cantons ; d'après sa proposition, cette opération devait se faire par des commissaires nommés par le roi.
Ces commissaires étaient le grand ressort de sa machine. Leur choix se ferait, avec toute la prudence et la sagacité nécessaires, par cinq ou six personnes qui auraient la confiance du roi ; on leur donnerait les instructions les plus détaillées sur ce qu'ils avaient à faire dans les départements.
On se procurerait une liste sûre de tous les hommes sages et éclairés dans chaque département et de ceux sur lesquels les nouveaux choix de députés seraient dirigés.
On établirait dans tous les départements une espèce de commission de sûreté, quant au mandat et au salaire, composée d'hommes en état de publier une suite de lettres ou de mémoires sur l'état actuel des affaires, les fautes de l'Assemblée, les moyens de réparation.
On changerait à tout prix et graduellement l'esprit et le ton de deux ou trois journaux patriotes des plus accrédités.
Tout ceci serait précédé d'une motion de Mirabeau sur l'état de la nation, demandant qu'il fût fait une enquête sur tous les désordres à réparer, et qu'on s'occupât immédiatement du classement et de l'exécution des décrets constitutionnels non sujets à révision. Cette phrase à double entente était le pont qu'il établissait pour arriver à une révision générale. Il provoquerait la réunion de tous les amis de la liberté, de tous les bons citoyens; il indiquerait pour point de ralliement l'esprit et la lettre des cahiers des communes, et signalerait comme factieux tous ceux qui continueraient à soumettre les décrets et projets de décrets de l'Assemblée à la discussion des sociétés populaires, dont il demandait la dissolution.
Douze députés, choisis dans la majorité et la minorité, devaient se charger de communiquer ces propositions à leurs amis, de leur confier l'adhésion du roi, de leur annoncer qu'elles seraient appuyées par plusieurs membres marquants de la majorité, et de leur assurer ainsi la pluralité des suffrages. Mais, dans tous les cas, la dissolution de l'Assemblée devait être poursuivie et demandée par les départements; car il revenait à plusieurs reprises sur le dégoût que lui causait le spectacle de la composition de cette Assemblée, si peu digne d'être constituante, et dont il n'at-
MORT DE MIRABEAU. io
tendait définitivement aucun bien, lors même qu'il y obtiendrait momentanément la majorité, ce dont il ne doutait pas.
Ce mémoire me plut beaucoup, sans surpasser mon attente; je reconnaissais dans ce que je venais de lire ce que j'avais vu ou présumé des opinions de M. de Mirabeau. Je n'expliquais pas aussi favorablement sa conduite et je doutais beaucoup de ses moyens, sans rien apercevoir de mieux dans mes propres combinaisons. C'était bien là ce qu'il fallait tenter; mais la démoralisation d'un grand peuple armé, l'indiscipline des troupes, l'influence de la plus vile canaille dans cette multitude de sociétés populaires, la division de notre Assemblée, l'entêtement des uns, la timidité d'un grand nombre, la corruption de plusieurs, tout cela m'inspirait de l'effroi ; et tel fut le texte de mes observations à la conférence du lendemain. Elle dura depuis dix heures du soir jusqu'à deux heures du matin. Mirabeau était harassé. Il avait déjà le germe de la maladie dont il est mort; ses yeux enflammés et couverts de sang sortaient de leur orbite l ; il était «horrible; mais jamais je ne lui ai vu plus d'énergie, plus d'éloquence : «11 n'est plus temps, me dit-il, de calculer les inconvénients. Si vous en trouvez à ce que je propose, faites mieux, mais faites vite; car nous ne pouvons vivre longtemps. En attendant, nous périrons de consomption ou de mort violente. Plus vous insistez sur le mal qui existe,
1 . Mirabeau devait mourir deux mois après. Dans sa lettre du 10 février, Montmorin lui parle de l'état déplorable de sa santé : « Je donne rendez-vous à Malouet pour ce soir à neuf heures et demie ; si cela ne vous convenait pas, vous le lui diriez. Je souhaite que votre œil soit en meilleur état, et que l'Assemblée ne vous ait pas trop fatigué. » {Corresp., 111,54.)
plus la réparation en est urgente. M'en contestez-vous les moyens? Nommez celui qui, avec la même volonté que moi, est dans une meilleure position pour agir. Toute la partie saine du peuple, et même une portion de la canaille, est à moi. Qu'on me soupçonne, qu'on m'accuse d'être vendu à la cour, peu m'importe! Personne ne croira que je lui ai vendu la liberté de mon pays, que je lui prépare des fers. Je leur dirai, oui, je leur dirai: Vous m'avez vu dans vos rangs luttant contre la tyrannie, et c'est elle que je combats encore; mais l'autorité légale, la monarchie constitutionnelle, l'autorité tutélaire du monarque, je me suis toujours réservé le droit et l'obligation de les défendre.
« Prenez bien garde, ajouta-t-il, que je suis le seul dans cette horde patriotique qui puisse parler ainsi sans faire volte-face. Je n'ai jamais adopté leur roman, ni leur métaphysique, ni leurs crimes inutiles. »
Sa voix tonnante, comme à la tribune, ses gestes animés, l'abondance et la justesse de ses idées m'électrisèrent aussi. Je secouai toutes mes préventions , tous mes doutes , et me voilà partageant son émotion, louant ses projets, son courage, exaltant ses moyens; mais ma péroraison le mit en colère : « Vous réparerez mieux que personne, lui dis-je, le mal que vous avez fait. — Non, me répondit -il en relevant la tête, je n'ai pas fait le mal volontairement : j'ai subi le joug des circonstances où je me suis trouvé malgré moi. Le grand mal qui a été fait est l'œuvre de tous, sauf les crimes, qui appartiennent à quelques-uns. Yous, modérés, qui ne l'avez pas été assez pour m'apprécier ; vous, ministres, qui n'avez pas fait un pas qui ne soit une faute ; et vous, sotte Assemblée, qui ne savez ce que vous dites ni ce que vous faites, voilà les auteurs du mal. Si vous voulez savoir en-
suite ceux auxquels j'impute le plus de sottises, de fausses vues et de mauvaises actions, ce sont MM »
Cette intéressante conversation se serait prolongée jusqu'au jour, si nous ne l'avions vu épuisé de fatigue, couvert de sueur, avec une fièvre assez forte et ne pouvant plus parler.
Nous fîmes cependant, avant de nous séparer, le recensement de nos forces. Je pouvais répondre de cinquante députés qui votaient avec moi ; il en comptait le double bien à lui dans le parti populaire. Le roi devait parler aux chefs de la noblesse et du clergé , et leur demander, non d'appuyer la motion, ils' l'auraient fait échouer, mais de voter pour; et dans ce qu'on appelait le centre de l'Assemblée, il y avait toujours un nombre considérable de [députés prêts à adopter un décret sensé, pourvu qu'il fût proposé par un membre influent de la majorité. Ainsi nous nous quittâmes avec quelque espoir de succès, et la prochaine séance fut ajournée à huitaine, parce que M. de Mirabeau avait besoin de quelques jours au moins de repos : il en avait tellement besoin que dès le lendemain il fut alité et ne s'est plus relevé.
Sa mort fut, comme sa vie, un malheur public1. Le roi en fut profondément affligé. M. de Montmorin, qui était encore plus que moi dans toute l'illusion de l'espérance, tomba dans l'abattement, et les patriotes, qui se défiaient de lui,
\. Mirabeau mourut le 2 avril 1791, à huit heures et demie du matin. Le 27 mars, il s'était mis au lit, à la suite de son grand discours sur les mines. Par affection pour son ami le comte de la Marck, dont la fortune était intéressée au système des concessions, il avait voulu prendre la parole. « Votre cause est gagnée et moi je suis mort, » lui dit-il en rentrant de l'Assemblée. (Corresp., III, 93.)
qui le craignaient beaucoup plus qu'ils ne l'aimaient, s'empressèrent d'honorer sa mémoire et ses obsèques avec une exagération qui ne détruisit pas le soupçon d'empoisonnement. J'ai su tout ce qu'on a dit à cet égard et ce qui passe encore comme certain. Je n'accuse ni n'absous ceux qu'on a nommés comme auteurs de l'empoisonnement; je dirai seulement que, dans l'état où j'ai vu M. de Mirabeau lors de la conférence dont je viens de parler, il me paraissait atteint de tous les symptômes d'une maladie inflammatoire et putride. La fatigue de sa tête, celle de sa vie licencieuse, son travail habituel, qui n'était interrompu que par des orgies, suffisaient pour le tuer sans le secours du poison, et aucun de ses ennemis ne pouvait savoir à cette époque ce qui se préparait.
Fort peu de gens, même aujourd'hui, connaissent les détails que je viens d'écrire, et je ne vois que deux personnes vivantes qui aient sur les rapports de Mirabeau avec les ministres, sur son rôle dans l'Assemblée et sur sa fin, les mêmes certitudes que moi : le comte de la Marck et 'abbé de Montesquiou.
Cependant, l'opinion généralement répandue pendant sa présidence, et celle qui motiva pour un grand nombre de députés les honneurs extraordinaires qui lui furent rendus, était que Mirabeau, rassasié de l'anarchie, en reconnaissant les dangers," voulait y mettre un terme. On lui savait gré de ce retour présumé aux principes d'ordre et de raison ; et ce fut surtout en apercevant cette espèce d'unanimité d'espérances et de regrets sur cet homme Célèbre, que je fus convaincu du bien qu'il aurait pu faire. J'assistai donc à son convoi avec tous mes amis ; et, sur le reproche que m'en fit le côté droit, je fis ré-
pondre dans l'Assemblée et insérer dans les journaux la note que voici :
« Je répète, pour ceux qui en sont étonnés, que je regrette M. de Mirabeau. Je connaissais le fond de sa pensée, ses projets, ses moyens, le rôle qui lui était assuré. Je crois qu'il était arrivé au moment où, sans compromettre sa popularité, il pouvait la rendre utile à la chose publique. Je l'ai vu fortement occupé des dangers de l'anarchie qui nous dévore, et parfaitement convaincu que la Constitution, dont il est aujourd'hui le héros, ne pouvait se soutenir, si des mains plus habiles n'en rassuraient les fondements ; je l'ai vu effrayé des désordres et des factions dont nous sommes environnés, méprisant, détestant plusieurs de ceux qui par- I; laçaient avec lui la faveur du peuple; et je ne doute pas que les personnes qui ont recueilli ses dernières paroles n'y aient trouvé l'expression de tous ces sentiments. Je n'ai jamais vu M. de Mirabeau, ni chez lui, ni chez moi; mais plusieurs conférences que j'ai eues avec lui, dans les commencements de la révolution et beaucoup plus récemment, m'ont fait regretter qu'on l'ait abandonné trop longtemps à l'inconsidération que lui avait attirée sa vie privée. Il était facile de deviner en lui un homme public d'une grande importance, non-seulement par l'étendue et la justesse de son esprit, mais aussi par la hardiesse de son caractère, qui lui faisait dédaigner ou braver les obstacles. Il n'était point homme à se vendre lâchement au despotisme : passionné pour la liberté, il ne pouvait soutenir une autre cause. 11
voulait arriver tout à la fois à la fortune et à la gloire ; il sentait le besoin d'échanger sa mauvaise réputation contre une meilleure ; et dès le mois de juin 1789, si les bons citoyens avaient su l'employer, s'il avait pu prendre confiance dans les plans du Gouvernement, j'ai lieu de croire que cet homme extraordinaire aurait eu une tout autre influence sur les destinées de la France.
« Il voulait une constitution libre, mais fortement prononcée dans les principes monarchiques. L'éloignement et le dédain que lui montraient les ministres, les préventions qu'il avait à vaincre dans le sein de l'Assemblée, même dans le parti populaire, l'entraînèrent à tous les excès de ce système; et cependant il revenait, dans toutes les grandes questions, aux opinions et aux principes monarchiques ; dans toutes celles où il redoutait des écarts dangereux, il s'abstenait d'opiner ; quelquefois il arrivait tortueusement par des formes démocratiques à des résultats dont il s'indignait bientôt; car il subissait avec peine la tâche qu'il s'était imposée de plaire à la multitude.
« Et maintenant, voici qu'on le place sans examen au rang des plus grands hommes. Plusieurs de ceux qui lui décernent de tels honneurs seront un jour bien étonnés de la manifestation complète de ses opinions sur les personnes et sur les choses; il est même impossible qu'un grand nombre de députés ne sachent, dès à présent, tout ce que pensait M. de Mirabeau de la majorité, de la minorité de l'Assemblée et de la Constitution. On ne peut avoir oublié en combien d'occasions il a montré à tous alternativement à quelle distance il croyait être de leur but et de leurs moyens. Sa véhémence a laissé échapper plus d'une fois des explosions de mépris, d'indignation ou de pitié qui s'adressaient à tous
les partis, et presque à toutes les opérations qu'il n'avait pas combinées.
« D'un autre côté, nous avons vu pendant deux ans la majorité se refuser à le nommer président de l'Assemblée ; la m tôt on s'indignait de sa versatilité dans les principes, et nous entendions publier dans les feuilles patriotiques : La grande trahison de M. de Mirabeau ' ; tantôt le souvenir de ses mœurs, de ses aventures en imposait au zèle et à la reconnaissance ; et il a fallu essayer bien des fois le fauteuil, épuiser la liste de tous les hommes connus, avant de lui permettre de s'y asseoir. C'est donc de sa présidence, c'est-à-
i. Dans un mémorable discours, Mirabeau avait revendiqué pour la royauté lo droit de paix et de guerre comme un de ses attributs essentiels. Il eut contre lui la majorité, et son principal adversaire, Barnave, fut porté en triomphe. A dater de ce jour, Mirabeau fut dévoué aux harangueurs populaires comme vendu au parti de la cour. C'est à ce succès de son jeune rival et à ces clameurs de la rue que nous devons cette éloquente réplique de la séance du 22 mai 1790 : « Et moi aussi, « il y a peu de jours, on voulait me porter en triomphe, et maintenant « on crie : La grande trahison du comte de Mirabeau. 4e n*avais pas « besoin de cette leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capi- « tôle à la Roche Tarpéienne ; mais l'homme qui combat pour la raison, « pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. »
L'accusation de vénalité qui a si longtemps pesé sur la mémoire de Mirabeau a été discutée dans une étude approfondie, publiée en 1865 par la Bibliothèque Nationale. M. Vermorel, l'auteur de ce travail, fait une appréciation aussi juste qu'élevée du caractère et du génie du grand orateur. Nous sommes d'accord avec lui lorsqu'il rétablit « cette « complète indépendance qui est le caractère principal de la personnalité «de Mirabeau ; » mais nous sommes d'avis différents lorsque, à propos des documents qui établissent d'une manière irréfutable les opinions monarchiques de Mirabeau, M. Vermorel exprime le regret que La Marck, « qui n'était nullement en communauté d'idées avec le grand « révolutionnaire, ait, par la publication de sa correspondance, travesti « son héros en voulant le justifier. » M. Vermorel adresse un semblable reproche à M. Lucas Montigny, qui, « par un zèle malentendu.
dire six semaines avant sa mort, que date la haute considération de M. de Mirabeau. Encore l'avons-nous vu, dans cet intervalle, éprouver quelques échecs dans l'Assemblée. Mais des succès plus importants que ces échecs lui étaient réservés, s'il eût vécu; et c'est à son retour aux principes d'ordre et de justice qu'il aurait dû ces succès, dont malheureusement nous n'avons vu que le début.
« Or, je demande maintenant quels sont les vertus et les services que l'Assemblée a voulu récompenser par le décret qui vient d'honorer sa mémoire.
« Est-ce Mirabeau de 1789 et de 1790 que l'on veut illustrer? L'Assemblée nationale n'a pas jugé, pendant ce long
« avait prétendu faire de Mirabeau un serviteur dévoué du trône et « même de l'autel. » (P. 62.)
Il faut admettre cependant que les deux principaux dépositaires de la pensée de Mirabeau en connaissaient quelque chose. Sur ce point, il est bien juste aussi d'entendre Mirabeau lui-même : le recueil de sa correspondance nous apprend, dès les premières pages, quel prix il attachait à ce qu'elle fût un jour publiée. « Je laisserai dans vos mains « de nobles. éléments d'apologie, » écrivait Mirabeau à son ami, le comte de laMarck, trois jours avant de mourir; « c'est dans ces papiers « que la postérité trouvera la meilleure justification de ma conduite ; « c'est là qu'existe l'honneur de ma mémoire. » Mirabeau revient souvent avec insistance sur la môme pensée, et nous savons qu'à cet égard il est avec La Marck dans une parfaite communauté de sentiments; leur correspondance le démontre à chaque page.
M. Vermorel, qui a rappelé dans cette étude une partie des documents publiés par M. de Bacourt, cite avec loyauté ceux même de ces documents qui démentent son assertion : que Mirabeau acceptait la monarchie comme une nécessité temporaire (p. 36). On voit, en effet, Mirabeau déclarer que, sans le veto royal, il aimerait mieux vivre à Constantinople qu'à Rome (p. 41); que V autorité rotjale est un des domaines du peuple et un des remparts qui doivent le préserver de l'anarchie (p. 59). Enfin, dans la note du 14 octobre 1790, Mirabeau pose en principe et comme base de la Constitution, la royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons.
intervalle, qu'il eût des droits à son estime, et les amis de Tordre les plus épris de la liberté ont de graves reproches à lui faire. Je ne les lui ai pas épargnés pour mon compte, et je pourrai produire un jour la preuve qu'il ne s'en est point offensé.
« Est-ce Mirabeau de 1791 qui est un homme illustre? Il allait peut-être le devenir; il était peut-être au moment de rendre de grands services à l'État. Mais savez-vous comment? C'est en vous avouant ses fautes et en signalant les vôtres ; c'est en conservant de la révolution tout ce qu'elle a de pur, et en vous montrant avec énergie tous ses excès, et le danger imminent de ces excès; c'est en épouvantant le peuple sur son aveuglement et les factieux sur leurs intrigues.
« Il est mort avant que ce grand œuvre fût consommé ; il l'avait à peine indiqué.
« Quels sont donc, encore une fois, les services qu'on a récompensés par ces honneurs extraordinaires? Comme homme public, n'a-t-il pas été plus faible que ses principes? Lorsque ses passions et les circonstances l'ont dominé, il a fait beaucoup de mal, et le bien auquel il a concouru, dans les résultats utiles de la révolution, se serait opéré sans lui; car le despotisme s'écroulait de toute part. Il fallait bien plus d'art et de prévoyance pour conserver des moyens de gouvernement que pour les détruire. Comme homme privé, la vie de Mirabeau ne peut se prêter à son apothéose ; comme homme de génie, ses talents ne pouvaient le conduire à l'illustration qu'autant qu'il en eût fait un plus utile emploi. Hais si c'est à ses dernières intentions que tant d'honneur est accordé, j'accepte l'heureux présage qu'on peut en induire : on sent donc enfin le besoin de l'ordre et de la paix,
puisqu'on traite ainsi M. de Mirabeau, lorsqu'il s'en rend l'apôtre ; puisque l'Assemblée l'honore en raison des vérités dont il avait annoncé le développement. Qu'on lui dresse donc un mausolée, j'y consens; mais qu'on grave sur le marbre cette épitaphe :
« A Mirabeau, épouvanté de l'anarchie et se disposant à « la combattre, s'élevant au-dessus des factions, réparant « ses torts et recueillant ses forces pour rétablir la liberté, « la monarchie et la paix dans le royaume. »
« Je voudrais ensuite, à côté de ce mausolée, élever une colonne et y graver cette autre inscription :
« Français ! ce monument est consacré à votre instruction . « Mirabeau commit de grandes fautes, sans partager votre « ivresse ; ses talents et ses passions vous ont exaltés, sans « lui concilier votre estime, jusqu'au moment où il sonda « l'abîme vers lequel vous êtes entraînés. Il allait vous en « montrer la profondeur, et il est mort : choisissez maintece nant entre ses conseils et ses exemples. »