CHAPITRE XVI L'ABBÉ RAYNAL
Apres la mort de Mirabeau, le parti populaire, qui n'avait jamais voulu le reconnaître pour chef, mais qui n'en était pas moins soumis à son influence, se trouva partagé entre plusieurs petites dominations, au-dessus desquelles la Commune de Paris commençait à s'élever et fondait cette puissance monstrueuse dont les suites ont été si déplorables. Ceux de nos députés qui avaient le plus de crédit sur cette Commune et sur la portion la plus redoutable du peuple, étaient Pétion et Robespierre ; le reste suivait, bon gré mal gré, dans différentes directions^ l'impulsion de la démocratie. La majorité de l'Assemblée était sans boussole et sans guide. Le club des Jacobins dictait toutes les mesures ; et quand on ne les convertissait pas en décrets, il se passait de notre sanction, et sa correspondance dans les départements y suppléait. Presque tous les députés patriotes étaient frappés de terreur. La minorité seule, constante dans son opposition, avait une contenance courageuse ; mais ce courage ne promettait rien et ne pouvait rien d'utile.
Ce fut alors que le marquis de Bouille ! releva les espé-
i. François-Claude-Amour, marquis de Bouille, né le 19 novembre 173!). Lieutenant général, il se rendit célèbre pendant la guerre de l'Indépendance par la prise de la Dominique, de Tabago et de Saint-
rances du roi ; et, sans avoir connaissance du plan de Mirabeau, qui ne lui avait point été communiqué, il en conçut un à peu près pareil, et entra, dans cette intention, en correspondance avec M. de la Fayette, qui eut le tort de se défier de lui et de ne pas le seconder. Il m'écrivit trois lettres de Metz, d'après lesquelles je ne doutais pas qu'il n'eût été mis dans la confidence de Mirabeau, et qu'il ne s'occupât de l'exécution de son plan dans le pays où il commandait. Une circonstance bien extraordinaire m'en avait convaincu, et ce ne fut qu'en revoyant M. de Bouille en Angleterre, que j'ai appris de lui qu'il ignorait parfaitement tout ce qui se concertait à Paris ; que ni le roi ni M. de Montmorin ne lui en avaient rien écrit, mais qu'ils lui avaient fait savoir seulement, par un envoyé ', que Mirabeau s'occupait des moyens de servir le roi. Le lendemain de notre conférence, Mirabeau écrivit dans son lit à M. de Montmorin : « Demandez à M. Malouet une feuille qu'il a publiée dans le mois de janvier, sous le titre de Réunion des citoyens et qui rentre tout à fait dans nos vues. Faites-en répandre de nouvelles copies. » Quelques jours plus tard, avant la mort de Mirabeau, je reçus à peu près la même invitation de M. de Bouille et presque dans les mêmes termes. Voici cette feuille, qui fut réimprimée, mais
Christophe; depuis 1787, commandant de la province des Trois-Évêchés, il y ajouta en 1790 celles de l'Alsace, de la Lorraine et de la Franche-Comté. On verra dans la suite de ces Mémoires les rapports que les événements de Saint-Domingue établirent entre Malouet et le marquis de Bouille, à Londres, pendant l'émigration. (Voy. ses Mémoires, chap. x et xi, et l'Essai sur la vie du marquis de Bouille, par son petit-fils, M.René de Bouille. Paris, 1853.)
1 . Cet envoyé était le comte de la Marck, qui partit de Paris à cet effet le 8 février 1791. (Correspondance publiée par M. de Bacourt, I, 237 ; III, 47, et les Mémoires de Bouille, 197.)
qui ne pouvait rien produire sans le grand moteur dont nous allions être privés.