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DISCOURS SUR LES CONVENTIONS NATIONALES

ICI' Sl'H LA NÉCESSITÉ l/cNE ACCEPTATION LIBRE DE LA CONSTITUTION PAR LA NATION ET PAR LE ROI

Prononcé dans la séance du 20 août 1791. (Voir les Mémoires, 11, 7 7.)

Messieurs1,

( »n vous propose de déterminer l'époque et les conditions de l'exercice d'un nouveau pouvoir constituant, t- Il me semble que M. le rapporteur vient de vous indiquer, par ses observations, quelques-uns des inconvénients de son projet ilt décret. — Il a insisté avec raison sur le danger d'une grande fermentation des esprits, lorsqu'on annonce, pour une époque précise, des changements dans la Constitution.

Et cependant, tel est, en substance, le plan qu'il vous propose ; celui que je vais vous soumettre en diffère essentiellement, en ce que je pense que la Constitution que vous

1 . La discussion sur l'institution des Conventions nationales, c'està-dire d'assemblées destinées essentiellement à modifier la Constitution, s'ouvrit le 29 août et remplit deux séances. Malouet fut le premier orateur qui monta à la tribune après le rapporteur Chapelier. L'Assemblée s'étant prononcée, au commencement de la séance du 30, contre le principe de la périodicité des Conventions, Malouet, dont Popinion se trouvait ainsi admise en partie, reproduisit son projet de décret, et fut alors combattu par Chapelier. (Voir le Moniteur des- 31 août et 1er septembre 1791, nos 243 et 254.)

venez d'arrêter ne peut être que provisoire , jusqu'à ce qu'elle ait été soumise à un examen réfléchi, à une acceptation libre, tant de la part du roi que de la part de la nation. — Ce sont donc les motifs et les conditions de cet examen définitif que je viens vous proposer. — Je ne prétends pas renouveler ici la tentative que j'ai déjà faite inutilement, de m'expliquer devant vous sur les points principaux de la Constitution ; la dernière tâche qui me reste à remplir est de vous parler librement des moyens de la réformer. — Qu'il me soit enfin permis de vous dire tout ce que je crois utile et vrai. -4- Vous voulez sans doute que cette Constitution soit exécutée, qu'il en résulte le rétablissement de l'ordre, que nous jouissions de la liberté, de la paix intérieure? Tel e aussi l'objet de mes vœux; cherchons-en donc les moyens.

Fixer une époque éloignée pour la réforme d'une consti tution, c'est supposer que, pendant l'intervalle de temps qui s'écoulera jusqu'à cette époque, il ne s'y développera aucun vice essentiel qui en altérera la solidité.

Si à cette supposition on substituait celle des grands inconvénients constatés, des vices essentiels reconnus, il serait absurde de dire qu'il faut attendre vingt-cinq ans de désordre et d'anarchie pour y remédier.

Les conventions périodiques ne sont donc admissibles que dans le cas où l'on ne prévoit pas la nécessité d'un changement assez important pour en accélérer l'époque. Cette hypothèse ne convient qu'à une constitution éprouvée par le temps et formée successivement par le résultat des mœurs , des usages, des habitudes d'un peuple ; car, il faut le dire en passant, il n'exista jamais de constitution absolument neuve qui eût quelque succès, que celle de Lycurgue ; et elle était fondée sur les mœurs. Tous les autres gouvernements dont

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dous avons eu connaissance se sont formés par des actes successifs dont l'amélioration et le complément, à une certaine époque, est devenue une constitution ; ainsi lesCapitulaires, sous Charlemagne, la (îrande Charte en Angleterre, la Huile d'Or dans l'Empire germanique, ont été la constitution de ces Etats, en fixant des droits et des usages antérieurs, garantis par l'expérience et par le consentement ou les réclamations des peuples.

La constitution même des États-Unis , fondée sur des usages, des mœurs, des établissements antérieurs à la déclaration de leur indépendance, cette constitution, qui n'a eifacé que le nom du prince, pour y substituer celui du peuple ; qui n'a rien détruit, mais tout amélioré ; qui a tenu compte de tous les intérêts, de toutes les prétentions ; qui a réuni tous les vœux en appelant toutes les réclamations ; cette constitution se prête sans doute à l'examen successif des conventions nationales. Pour abroger ou changer de telles lois, il est sage d'attendre qu'une longue expérience eu montre l'insuffisance.

Mais lorsqu'une constitution, au lieu d'être la réunion des anciens statuts, la fixation légale et solennelle des anciens usage», en établit complètement la proscription, il faut deux choses pour donner à cette loi nouvelle un caractère permanent ; il faut que l'expérience en justifie le succès, et que le consentement universel ait pu se manifester librement.

Aucune de ces deux conditions ne se trouve encore dans Votre nouvelle loi : on peut bien en attendre la liberté, la prospérité publique ; mais il est permis de craindre qu'elle n'en offre pas une garantie suffisante ; et lorsqu'on considère combien d'anxiétés, de troubles et d'entraves environnent cette loi nouvelle, il me semble qu'il serait bien imprudent

de se priver longtemps des moyens d'en seconder l'intention.

Remarquez , je vous prie , dans quelle circonstance on vous propose d'imposer silence aux vœux et aux réclamations de la nation sur les nouvelles lois : c'est lorsque vous ne connaissez encore que l'opinion de ceux qui trouvent qu'elles favorisent leurs intérêts et leurs passions ; lorsque toutes les opinions contraires sont subjuguées par la terreur ou par la force ; lorsque la France ne s'est encore expliquée que par l'organe de ses clubs ; car tout ce qui existe aujourd'hui de fonctionnaires publics est sorti de ces sociétés ou leur est asservi. Et qu'on ne dise pas que la Constitution, fondée sur les principes immuables de la liberté, de la justice , doit avoir l'assentiment de tous les bons citoyens : qu'importe la pureté de votre théorie, si les modes de gouvernement auxquels elle est unie perpétuent parmi nous les désordres sous lesquels nous gémissons ?

Avez- vous donc pris quelques mesures pour que cette multitude de sociétés tyranniques qui corrompent et subjuguent l'opinion publique1, qui influent sur toutes les élections, qui dominent toutes les autorités, nous restituent la liberté et la paix qu'elles nous ont ravies? Avez-vous pris quelques mesures pour que cette multitude d'hommes armés dont la France est couverte, soit invinciblement contenue dans les limites que la loi lui prescrit?

Si donc la Constitution ne tend pas à réprimer l'abus des moyens extraordinaires dont on s'est servi pour l'établir,

i. La tyrannie et l'insolence de certains clubs, les prétentions de tous suffisent, si elles ne sont pas réprimées, pour produire la guerre civile. [Note de l'auteur.)

comment peut-on nous proposer un long espace de temps à parcourir, avant qu'il soit permis de la réformer?

Il me serait facile, en examinant toutes vos institutions, de vous montrer comment elles vont s'altérer et se corrompre, si au lieu de les confier aux épouses et aux mères, vous ne vous hâtez de les soustraire à ce fanatisme bruyant qui les célèbre, pour les livrer à une raison sévère qui les corrige, qui seule peut résister au temps et commander aux événements.

Vous voulez des conventions nationales, c'est-à-dire des révolutions périodiques, des commotions éternelles; car, dans l'intervalle de ces conventions, que ferons-nous des vices et des désordres naissants d'une mauvaise loi constitutive? Est-ce la patience ou l'insurrection qu'on nous conseille, après nous avoir commandé tour à tour l'obéissance passive et la résistance à l'oppression ?

Cependant, quel autre juge que moi-même avez-vous établi de cette oppression à laquelle il m'est permis de résister ? Quel autre juge que vous-mêmes avez-vous établi de cette obéissance passive que vous exigez?

Ainsi pressés, dans toutes les circonstances de notre vie politique, entre deux principes, entre deux impulsions opposées, nous serions sans consolation dans notre obéissance, sans modérateur et sans frein dans notre résistance.

Croyez-vous qu'il puisse exister une constitution, un ordre social conciliable avec de tels incidents, si vous en séparez, pendant un espace de temps déterminé, le pouvoir réformateur?

Mais ce n'est pas dans cette hypothèse seulement, celle des vices de la Constitution, que les conventions périodiques sont d'un grand danger ; elles ne sont pas moins redouta-

bles, en supposant que ce que vous avez fait est bon, et que le bonheur du peuple y est attaché.

L'inconvénient inévitable de tout gouvernement populaire est de mettre dans un mouvement continuel les affections, les inimitiés et toutes les passions de la masse des citoyens qui y participent, médiatement par les élections, ou immédiatement par leurs emplois.

Je veux que la combinaison de ce gouvernement soit la plus parfaite possible, quelle soit assez habilement calculée1 pour que toutes les forces motrices se balancent et se contiennent sans s'opprimer, de manière qu'il résulte de cet équilibre constant le meilleur ordre public : au moins est-il évident que les éléments de cet ordre peuvent devenir en un instant ceux du désordre et des factions; et cet instant arrivera lorsque les novateurs et les factieux auront la perspective d'une convention dans laquelle ils pourront faire prévaloir leurs intérêts et leurs systèmes ; c'est alors au plus fort, au plus adroit que sera dévolu le pouvoir de détruire pour recréer. Il se trouvera toujours à leurs ordres des troupes de prosélytes et de zélateurs qui démontreront au peuple que son intérêt et son bonheur consistent dans de nouveaux changements ; ainsi, dans une constitution telle que la vôtre, qui met tout à neuf et ne laisse rien subsister de ce qui était ancien, les conventions périodiques sont des ajournements de révolution, et l'intervalle de ces conventions pourrait être une anarchie continue.

Voulez- vous, devez-vous laisser courir de tels risques à la nation? — Mais je dis plus : quand ce serait votre volonté,

1. Habilement calculée. On se souviendra longtemps de l'habileté de nos calculs, (Note de l'auteur.)

croyez-vous qu'elle fût exécutée? Examinez froidement comment vous êtes arrivés vous-mêmes au dernier terme du pouvoir que vous exercez maintenant. Les circonstances et 1rs événements vous ont conduits de la convocation en Etats- (iéiiéraux à la constitution en Assemblée nationale. Un de vos orateurs vous a ensuite déclarés corps constituant, et cette dénomination, qui n'a jamais été proclamée par un décret, est le seul titre qui ait opéré, au milieu de vous, la réunion de tous les pouvoirs ; cependant, vous vous étiez soumis, en il. venant les mandataires du peuple, à l'observation de vos mandats : vous avez cru devoir les abroger.

Or, pensez- vous que vos successeurs ne sauront pas aussi s'aider des circonstances et des événements, et qu'il leur sera difficile de s'affranchir de tous les liens qu'ils ne se seront point imposés?

Lorsqu'il a été question de suspendre l'exercice de l'autorite royale, on vous a dit dans cette tribune : « Nous aurions dû (ommencer par là ; mais nous ne connaissions pas notre force. » Ainsi il ne s'agit, pour vos successeurs, que de mesurer leur force pour essayer de nouvelles entreprises; et, certes, ce danger m'effraye bien autant que celui des .(inventions nationales; car, dans la fermentation où sont encore tous les esprits, d'après le caractère de ceux qui se montrent et le grand nombre de ceux qui se réduisent au silence, je crains autant les essais de la nouvelle législature qu'une convention nationale.

Tel est, messieurs, il ne faut pas vous le dissimuler, le danger de faire marcher de front une révolution violente et une constitution libre. L'une ne s'opère que dans le tumulte des passions ou des armes, l'autre ne peut s'établir que par des transactions amiables entre les intérêts anciens et les in-

térêts nouveaux '. On ne compte point les voix, on ne discute pas les opinions pour faire une révolution, soit que ce soit le peuple ou le prince qui change et détruise tout ce qui existait auparavant. Une révolution est une tempête, durant laquelle il faut serrer ses voiles ou être submergé. Mais après la tempête, ceux qui en ont été battus comme ceux qui n'en ont pas souffert, jouissent en commun de la sérénité du ciel et de l'état brillant du soleil ; tout est pur et paisible sous l'horizon. Ainsi, après une révolution, il faut que la constitution, si elle est bonne, rallie tous les citoyens ; et il faut que tous les citoyens, dans la plus parfaite sécurité, puissent la trouver bonne ou mauvaise ; car il n'est pas d'autre manière d'établir une constitution raisonnable et d'échapper au despotisme ou à l'anarchie.

Je suppose donc que tous les changements que vous avez faits dans toutes les parties de l'organisation politique conviennent à la majorité de la nation, et qu'elle soit entièrement convaincue que son bonheur et sa liberté en dépendent: la Constitution, par ce seul fait, triomphe de toutes les difficultés; sa stabilité n'est plus équivoque, et les moyens d'amélioration sont faciles, sans recourir aux conventions ; mais, pour que ce fait soit constaté, il ne faut pas qu'il y ait un seul homme dans le royaume qui puisse courir le risque de sa vie, de sa liberté en s'expliquant franchement sur la Constitution ; sans cette entière sécurité, il n'y a point de vœu certain, éclairé, universel; il n'y a qu'un pouvoir prédominant, prêt à changer à chaque instant de caractère, de

{. Transaction! On a ri et murmuré; on n'en veut point. — Mais, messieurs, Gengis-Kan, maître de l'Asie, transigea avec les vaincus ; il leur laissa leurs mœurs, leur religion, leurs propriétés. {Note de l'auteur.)

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direction et de moyens, propre à favoriser la tyrannie comme la liberté; et inutilement vous assignez des règles, des formes et des époques à l'exercice de ce pouvoir : ni l'expédient d'une convention, ni aucun autre n'en sera le régulateur, jusqu'à ce que vous ayez séparé la Constitution tt tout ce qui lui appartient, des mouvements de la révolution.

Mais si malheureusement on vous persuade le contraire, si tout concourt à imprimer à la Constitution le caractère de la révolution, ou vous avez à craindre longtemps encore la violence de ses mouvements, ou la Constitution périra dans l'affaissement qui succède à de longues agitations , bien avant que vous soyez parvenus à l'époque qu'on vous propose de iixer pour une réformation .

Ainsi, messieurs, soit que vous considériez la Constitution comme excellente ou comme imparfaite, il suffit qu'elle présente un système absolument neuf de législation et de gouvernement pour que vous soyez obligés de la soumettre à une autre épreuve que celle des conventions nationales. Je vous ai démontré que, dans les deux hypothèses, cet expédient était dangereux ou impraticable. Lorsqu'au lieu de recueillir, de fixer, d'épurer les anciennes institutions, on a tout changé, tout détruit, appeler à certaines époques des hommes autorisés à changer encore, c'est préparer de nouveaux troubles, c'est fonder une génération éternelle de systèmes et de destructions.

Passant ensuite aux circonstances qui nous environnent, et qui laissent encore sur la même ligne et sous les mêmes couleurs la révolution et la Constitution, je vous ai fait voir que la stabilité de l'une était incompatible avec l'impétuosité de l'autre, et qu'alors la perspective d'une convention prolon-

gérait les désordres. Cette considération est trop importante pour ne pas la développer, d'autant qu'elle nous conduit aux seules voies raisonnables qui puissent ramener la paix et le règne des lois dans cet empire.

Tant que les erreurs et les vérités qui régissent les hommes conservent une grande autorité sur les esprits, l'ordre ancien se maintient et le gouvernement conserve son énergie ; lorsque ses appuis s'ébranlent dans l'opinion publique , il se prépare une révolution. Il n'apparlient qu'aux hommes sages et d'un grand caractère de la prévenir et de la diriger, mais surtout de se séparer des hommes corrompus, des méchants et des fous qui se hâtent d'y prendre part. Tant que cette ligne de démarcation n'est pas tracée, la révolution n'est pas consommée, l'État est toujours en péril. Les flots de la licence se roulent, comme ceux de l'Océan, sur une vaste étendue, et la constitution qui s'élève sur cette mer orageuse, y flotte comme un esquif sans boussole et sans voiles.

Telle est, messieurs, notre position. Quelque triste que soit cette vérité, elle vous presse de son évidence. Voyez tous les principes de morale et de liberté que vous avez posés, accueillis avec des cris de joie et des serments redoublés, mais violés avec une audace et des fureurs inouïes.

C'est au moment où, pour me servir des expressions usitées, la plus sainte, la plus libre des constitutions se proclame, que les attentats les plus horribles contre la liberté, la propriété, que dis-je? contre l'humanité et la conscience, se multiplient et se prolongent.

Comment ce contraste ne vous effraye-t-il pas? Je vais vous le dire.

Trompés vous-mêmes sur le mécanisme d'une société

politique, vous m avejs cherché la régénération, sans égard à sa dissolution ; et prenant alors les effets pour les causes, vous avez considéré comme obstacle le mécontentement des uns , et comme moyen l'exaltation des filtres. En ne croyant donc vous roidir que contre les obstacles et favoriser les moyens, vous renversez journellement vos principes et vous apprenez au peuple à les braver ; vous détruisez constamment d'une main ce que vous édifiez de l'autre. C'est ainsi que, prêts à vous séparer, vous laissez votre Constitution >ans appui entre ces obstacles et ces moyens, qui ne sont autres que les mouvements convulsifs de la révolution ; et pour augmenter aujourd'hui l'activité de ce tourbillon, on vous propose de placer dans sa sphère un nouveau pouvoir constituant : c'est élever un édifice en en sapant les fondements.

Je le répète donc avec assurance, et je ne crains pas qu'il y lit en Europe un bon esprit qui me démente : il n'y a de constitution libre et durable, il n'y en a de possible, hors • tilt! du despotisme, que celle qui termine paisiblement une révolution, et qu'on propose, qu'on accepte, qu'on exécute par des formes pures, calmes et totalement dissemblables de celles de la révolution. Tout ce que l'on fait, tout ce que l'on veut avec passion, avant d'être arrivé à ce point de repos, soit qu'on commande au peuple ou qu'on lui obéisse, soit qu'on veuille le tromper ou le servir, c'est du délire.

.Messieurs, le temps nous presse : je resserre mes idées, je m'interdis tous les développements. Je vous ai montré le mal, je vais en indiquer le remède ; et si je suis interrompu par des murmures, si vous rejetez mes conseils, je crains bien qu'ils ne soient justifiés par les événements.

J'ai dit que je n'entendais point vous faire réformer, dans ce moment-ci, votre Constitution.

C'est de l'état actuel des choses, de la nécessité des circonstances et de vos propres principes que je vais faire sortir mes propositions; et pour les rendre plus sensibles, je les résume d'abord en une seule, savoir, que la Constitution ne peut avoir aucun succès permanent, si elle n'est librement et paisiblement acceptée par une grande majorité de la nation et par le roi ; qu'elle ne peut être utilement et paisiblement réformée qu'après un examen libre et réfléchi, et une nouvelle émission du vœu national.

Cette proposition ne pourrait m'etre contestée qu'autant qu'on soutiendrait, contre toute évidence, que ce que je demande est déjà fait; et je ne produis cette objection que parce que je sais bien qu'on appelle vœu national tout ce que nous connaissons d'adresses, d'adhésions, de serments, de menaces, d'agitations et de violences.

Mais toutes mes observations tendent à vous prouver qu'il n'y a point de vœu national certain, éclairé, universel pendant le cours d'une révolution, parce qu'il n'y a de liberté et de sûreté que pour ceux qui en sont les agents ou qui s'en montrent les zélateurs. Or , il est dans la nature qu'une grande portion de la société craigne les révolutions et s'abstienne d'y prendre une part ostensible , tandis qu'il n'y a point de citoyen éclairé qui ne soit très-intéressé à examiner et à juger librement la constitution de son pays.

Ma proposition reste donc inattaquable ; d'où il suit :

Qu'en présentant votre Constitution au roi et à la nation, vous devez mettre le roi et tous les Français en état de la juger sans inquiétude et sans danger.

Il faut donc terminer la révolution, c'est-à-dire commencer par anéantir toutes les dispositions, tous les actes contradictoires aux principes de votre Constitution ; car il n'est

aucun homme raisonnable qui prenne confiance en ce qn'elle nous promet de sûreté et de liberté individuelle, de liberté de conscience, de respect pour les propriétés, tant qu'il en verra la violation. Ainsi, vos comités des recherches, les lois sur les émigrants, les serments multipliés et les violences qui les suivent, la persécution des prêtres, les emprisonnements arbitraires, les procédures criminelles contre des accusés sans preuves, le fanatisme et la domination des clubs, tout cela doit disparaître à la présentation de la Constitution, si vous voulez qu'on l'accepte librement* et qu'on l'exécute.

Mais ce n'est pas encore assez pour la tranquillité publique. La licence qui fait tant de ravages, la lie de la nation qui bouillonne violemment1, l'insubordination effrayante des troupes, les troubles religieux, le mécontentement des colonies, qui retentit déjà lugubrement dans les ports, l'inquiétude sur l'état des tinances, qui s'accroît par toutes ces causes : tels sont les motifs qui doivent vous décider à adopter, dès ce moment-ci, des dispositions générales qui rendent le gouvernement aussi imposant, aussi réprimant qu'il l'est peu ; si l'ordre ne se rétablit tout à la fois dans l'armée et dans les ports, dans l'Église et dans l'État, dans les colonies comme dans l'intérieur du royaume, l'Etat ébranlé s'agitera encore longtemps dans les convulsions de l'anarchie.

Ces dispositions, pour être efficaces, doivent être obligatoires pour vos successeurs ; et si vous considérez qu'en réunissant aujourd'hui tous les pouvoirs, en dirigeant l'ad-

\. La lie de la nation. M. le président m'a dit que j'offensais les principes de l'Assemblée par cette expression. On m'a crié qu'il n'y mait point de lie dans la nation; que tout était égal. — J'ose espérer que ces messieurs se trompent. [Note de fauteur.)

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ministration comme la législation , vous n'êtes cependant entourés que de désordres, vous n'êtes encore assis que sur des débris, quelle sera la position de vos successeurs? Si vous ne les contenez par des dispositions plus fortes que leur volonté, si vous ne leur remettez un gouvernement actif et vigoureux, une assemblée qui ne peut être dissoute ! dépassera toutes les limites de ses pouvoirs et aura pour excuse l'embarras des circonstances. Que deviendra alors votre Constitution ? Souvenez-vous, messieurs, de l'histoire de Grecs, et combien -une première révolution non terminét en produisit d'autres, dans l'espace de cinquante ans.

Enfin, messieurs, les puissances étrangères doivent exciter, sinon votre effroi, au moins votre attention. Si la paix se rétablit dans le royaume, si les Français sont libres et leur gouvernement respecté, nous n'avons rien à craindre de nos ennemis, et nous ne pouvons plus avoir au moins pour ennemis des Français ; si, au contraire, l'anarchie continue, l'Europe entière est intéressée à la faire cesser, quoiqu'une détestable politique pût tenter de l'accroître.

Ce sont toutes ces considérations réunies : le danger des conventions nationales, celui des circonstances actuelles, la situation du roi, la nécessité d'un vœu libre et paisible, tant de sa part que de la part de la nation, sur la Constitution, sur les moyens de la réformer, qui m'ont dicté le projet de décret que je vais vous soumettre a.

1 . Qui ne peut être dissoute. On verra ce que c'est qu'une Assemblée unique dominée par une faction, et que le roi ne peut dissoudre (Note de l'auteur.)

2. On trouvera au Moniteur le projet de décret en vingt-sept articles qui accompagna ce discours.

LE CONTROLEUR GÉNÉRAL PE1RENC DE MOl}AS

(Tome I"', page (i. )

Comme plus d'un membre des parlements, du grand Conseil et des intendances, comme les Crozat, devenus marquis du Chatel, et les Samuel Bernard, marquis deBoulainvilliers, François-Marie Peirenc deMoras était le fils d'un de ces puissanis linanciersdont la fortune s'était accrue dans les heureux hasards du système. Son père était cet Abraham Peirenc, célèbre dans les chroniques de la Régence, l'associé et le gendre du fameux vivrier Fargès1. Tel avait été le succès de leur association qu'à la suite de l'ordonnance du visa, leur déclaration fut de vingt millions.

Abraham Peirenc, seigneur de Moras en Brie, après avoir l'ail fortune, eut le mérite plus grand de refaire son éducation. « Ayant acquis des biens considérables, dit un chroniqueur, il « s'est lait conseiller au grand Conseil après avoir fait son droit, « avant d'abord appris le latin qu'il ne savait pas, et a depuis « été maître des requêtes et chef du conseil de madame la du-

1. Moins heureux que son gendre, Fargès mourut à peu près ruiné, si l'on m croit ce passage d'une lettre de Mme de Simiane du 10 avril 1732 : « M. Fargès, laineux homme d'affaires et encore plus laineux MUsissipicn, i vient de perdre son procès contre le roi au sujet de ses comptes. Il pré- « tendait qu'il lui était dû quatre millions, et l'on a trouvé qu'il en devait « cinq. Ses créanciers sont totalement ruinés. » (V. encore Marais, IV, 353.) ii. 1S

cliesse, aïeule « de M. le prince de Condé. » (Barbier, VI, 278, VII, 107.) Tels étaient les titres qu'il joignait à celui de directeur de la Compagnie des Indes. Quand il mourut, le 20 novembre 1732, il laissa une fortune évaluée à six cent mille livres de rente et à deux ou trois millions d'effets mobiliers, et qui comprenait, outre la seigneurie de Moras, les châteaux d'Ariane, les marquisats de Saint-Priest et de Saint-Élienne, la baronnie d'Ambert, vastes domaines en Auvergne, acquis des Ta! lard, des Chalus et des la Rochefoucauld. (Barbier, III, 109 — Marais, IV, 443.) Deux iils et une lille se partagèrent cette immense fortune : François-Marie Peirenc de Moras, le contrôleur général, Louis-Alexandre Peirenc de Saint-Priest, conseiller à la chambre des requêtes, et Anne-Marie, qui devint en 1750 la comtesse de Merle1.

Le jeune Peirenc de Moras, grâce au crédit de ses deux oncles Fargès de Polisy, maître des requêtes, et Louis Peirenc de Saint-Cyr, gentilhomme ordinaire de la maison du roi, était à dix-neuf ans conseiller à la première chambre des requêtes; plus tard, intendant d'Auvergne (1750) et deHainaut (1752), il laissa dans ces deux provinces d'excellents souvenirs. Son mariage avec la iille de Moreau de Séchelles- vint encore aider à sa fortune; et lorsque son beau-père, frappé de paralysie, quitta le contrôle général, il fut appelé à le remplacer avril 1756). — L'administration du nouveau contrôleur géné-

1. La famille d'Abraham Peirenc de Moras se composait encore de deux, réres et de deux sœurs, oncles et tantes du contrôleur général : 1° François Peirenc, dont la fille unique épousa Alexandre de Saint-Quenlin, comte de Blet (de ce mariage deux tilles , mariées, l'une au marquis de Belmont, ieutenant général en 1780, et l'autre au marquis de Vertillac); 2° Louis Peirenc, seigneur de Saint-Cyr en Brie, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, mort en juillet 1738, et qui avait épousé Marie-Jeanne Barberyc de Courtcille (de ce mariage une fdle, mariée en 1735 à J.-B. de Baral, conseiller au parlement du Dauphiné). — Les deux sœurs avaient épousé, l'une Jacques Gaubcrt de Larcy, conseiller à îa cour des aides de Montpellier, dont la descendance existe ; l'autre, Jacques de Valette, dont la fille épousa le marquis de Calvières.

2. La fille aînée de Moreau de Séchelles avait épousé, le 30 décembre 173?, René Hérault, lieutenant de police, grand-père du conventionnel Hérault de Séchelles.

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