‹ Mémoires;Chapitre 49 sur 137 · LE PRINCE FERDINAND DE BRUNSWICK · texte numérisé non relu

LE PRINCE FERDINAND DE BRUNSWICK

Est-ce la connaissance qu'il peut avoir de la médiocrité de sou génie, ou son peu de ressources dans la défensive, ou bien l'opinion prussienne qui attribue tous les avantages possibles à l'attaquant sur celui qui est attaqué ; est-ce entin la hardiesse de son caractère qui a déterminé celle de ses manœuvres? C'est ce qu'il m'a été impossible de démêler avec une sorte de clarté ; mais le principe devient indifférent pour celui qui aurait à le combattre; les effets en sont certains.

Quoique le roi de Prusse, à la guerre, ait pu prouver que ses principes étaient de mettre souvent sa fortune au hasard d'un événement, malgré cela il a trouvé que M. le prince Ferdinand avait passé les bornes ordinaires que dicte la hardiesse, et il lui a dit en parcourant avec lui ses différents théâtres de gloire : «' Tout ce que vous avez fait là est bien hardi; » et d'un ton à l'aire juger qu'il trouvait que ses entreprises étaient plus que hardies, et qu'elles étaienUéméraires.

Quoique ses succès aient été grands, il y a plusieurs circonstances où il n'a pas eu l'air d'apercevoir la totalité de l'objet qu'il embrassait ; on ne pourrait alors justifier les fautes qu'il a laites que par l'intérêt qu'il avait à continuer la guerre, et plusieurs ofiieiers généraux de son armée ne les ont pas expliquées différemment. Si son génie militaire avait eu toute retendue (pie ses succès ont dû faire supposer, il eût saisi plus vite le théâtre de la guerre sur lequel il opérait, et on ne l'eût pas vu manquer dans les premières campagnes des positions essentielles qu'on lui a vu occuper depuis avec succès et dans les mêmes circonstances.

En refusant à M. le prince Ferdinand la sagacité nécessaire pour saisir avec promptitude la nature d'un pays, il est impossible de ne pas lui accorder :

1° Une très-grande justesse de calculs dans ses opérations;

2° Un coup d'œil militaire sur le terrain, qui ne lui fait perdre aucun de ses avantages dans l'action;

3° Un art singulier pour multiplier ses manœuvres.

Or, de la réunion de ces trois talents supérieurs, il doit résulter une présomption bien forte, que si, au lieu d'une armée aussi mal composée que celle qu'il a commandée, il eût eu sous ses ordres des troupes nationales telles que les armées

les

prussiennes, autrichiennes ou françaises, il n'y a pas d'entreprises qu'il n'eût pu former et de succès qu'il n'eût dû espérer. •

Il m'a dit (et l'expérience que nous en avons faite a dû en convaincre) que son objet principal à la guerre était de donner continuellement le change à l'ennemi, en multipliant ses mouvements, et gagnant un de ses flancs ; les succès qui en ont résulté ont dû l'y confirmer; il a cédé lui-même à des mouvements pareils lorsqu'on a opéré sur lui offensivement; d'où l'on doit conclure que c'est à sa hardiesse qu'il doit la plus grande partie de ses succès, et que si on lui eût opposé la même audace dans la manœuvre, on aurait pu prendre d avantages sur lui dont on a été privé par les principes co traires.

Il m'a paru avoir fait une étude particulière du mérite d officiers qu'il employait; ce qu'il m'en a dit est d'accord, et avec la nature des commissions que nous leur avons vu donner pendant la guerre, et avec le jugement que nous avons pu en porter nous-mêmes quand ils ont été vis-à-vis de nous.

Il paraît aussi avoir fait un travail suivi de la connaissance du caractère des généraux qui lui ont été opposés; et cette partie didactique de l'éducation militaire allemande est trop négligée parmi nous ; ce travail devient inutile lorsqu'il n'est pas fait par un génie militaire juste et profond ; mais lorsque ces avantages sont réunis, il décide du sort des campagnes, et la campagne de 4761 en fournit un exemple. Il m'a dit que la connaissance qu'il avait acquise dans les campagnes précédentes du caractère de M. de Broglie, les deux reconnaissances qu'il avait faites coup sur coup sur Fillinghausen et la direction de son armée, lui avaient fait juger d'avance que le principal effort se ferait sur sa gauche ; qu'il l'avait renforcée en conséquence, par la simple présomption que lorsque M. de Broglie avait quelque chose dans la tête, il n'en revenait pas aisément.

On ne peut disputer non plus à M. le prince Ferdinand le mérite éminent d'avoir créé une armée et d'avoir mis de l'ensemble dans une composition qui n'en paraissait pas susceptible, mérite seul d'un prix inestimable ; enlin il a prouvé

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