‹ Mémoires;Chapitre 70 sur 137 · LES PALÉTUVIERS · texte numérisé non relu

LES PALÉTUVIERS

(Tome Ie1', page 104.)

Nous compléterons cet aperçu du premier aspect des côtes de la Guyane par une description empruntée aux Mémoires sur les colonies.

« ... Jamais spectacle plus imposant n'a frappé mes regards. Pour en avoir une idée, il faut se rappeler la position, la qualité et le gisement des terres basses qui bordent cette côte depuis la rivière de l'Orénoque jusqu'à celle des Amazones. Un phénomène que je n'ai vu noté dans aucun mémoire est particulier à ces parages.-

« Le courant des Amazones et des autres fleuves qui se déchargent dans cette mer dépose incessamment sur ses rivages, et partout où les marées se font sentir, une multitude de graines, qui germent dans la vase marine et produisent, en moins de dix années, des arbres de haute futaie, appelés palétuviers; la côte et les rivières en sont bordées jusqu'à la distance où peut monter l'eau salée; des racines énormes et profondes attachent ces arbres à leur base, et chaque marée les baigne de six, huit ou dix pieds d'eau, suivant l'élévation ou le niveau du terrain ; on aperçoit donc pendant le tlot d'immenses et superbes forêts au milieu des eaux, et' pendant le jusant elles sont inaccessibles par la vase molle qui les produit et les entoure.

« Sur la côte, ce spectacle varie presque toutes les années. Lorsque les courants portent des sables sur le rivage, et que 'les flots les amoncellent sur les vases couvertes de palétuviers, cet arbre meurt rapidement et la forêt disparaît; on en aperçoit au loin les débris voitures par les eaux: mais ces révolutions sont moins fréquentes dans les rivières, où l'apport des sables de montagnes est" poussé au large par le courant.

l.KS PALETUVIER». 363

« Sur les quatre cents lieues de cotes comprises entre l'Orénoque et l'Amazone, il n'y a d'une terre à l'autre de différence sensible que le rapprochement ou l'éloignement des montagnes au bord de la mer; mais dans tout cet espace, et dans les lieux mêmes où les terres basses sont entrecoupées de hauteurs, comme dans la Guyane française, on trouve en quelque sorte uniformité d'accidents. Partout se présente sur le rivage 1 1 ii rideau de palétuviers, alternativement détruit et renouvelé par la vase ou par le sable. Derrière ce rideau, à quatre ou cinq cents pas, sont des savanes noyées par les eaux pluviales qui n'ont point d'écoulement; ces savanes se prolongent toujours latéralement au rivage, dans une profondeur plus ou moins considérable. Après les savanes, en avançant dans les terres, si elles s'élèvent, on trouve des forêts de bois dur, propre aux constructions, et dont le sol argileux ne l'est point à la culture : si, au contraire, il y a continuité de terres basses, les pinotières ou arbres mous qui les couvrent en désignent la fertilité lorsqu'elles sont desséchables par la proximité d'une rivière.

« Entrons maintenant dans l'une de ces rivières, nous la verrons bordée de palétuviers jusqu'à six ou sept lieues de son embouchure; mais si les montagnes se rapprochent du bord de la mer, comme à Cayenne et dans quelques autres parties de la Guyane française, alors les savanes noyées et les pinotières présentent un accès plus facile. A Surinam, où les montagnes sont à plusieurs lieues du bord de la mer, le Hollandais en y abordant n'a dû voir qu'une plage immense (ouverte d'eau et de bois pendant la marée, et de boue pendant le jusant. C'est là que j'admire le courage, l'industrie de cet Européen qui, le premier, s'est dit : Faisons ici une colonie l. »

METTEREAI

(Tome !«•, page 109. )

Mettereau, comme Mentelle, s'était embarqué pour Guyane, lors de l'expédition du Kourou; il en était d'ailleurs un peu originaire : il descendait de ce capitaine Cépeyrou, qui, au dix-septième siècle, commandait un camp fortifié sur l'emplacement où devait être plus tard la ville de Cayenne.

Lorsque l'expédition du Kourou s'organisait dans les bureaux du duc de Praslin, Bruletout de Préfontaine, breveté pour en faire partie comme lieutenant-colonel, engagea Mettereau, jeune alors, à demander le titre de capitaine général des Indiens. Dans les plans de la future colonie, les Indiens étaient destinés à construire les habitations des colons; partis de France avec la perspective de trouver à la Guyane des terres seigneuriales, ces colons avaient besoin de vassaux, de paysans, de miliciens, et aussi d'ouvriers maçons et charpentiers; c'étaient les Indiens qui se trouvaient naturellement chargés, en expectative, de remplir ces divers rôles. Le chevalier Turgot, revêtu lui-même du titre de Gouverneur de la France équinoxiale, ne trouva rien d'excessif dans celui de capitaine général des Indiens, et il en délivra le brevet au jeune Mettereau. Il y avait sans doute en cela une vue politique: autrefois les compagnons du capitaine Cépeyrou avaient contracté des unions avec les filles des indigènes; Mettereau, comme descendant de Cépeyrou, pouvait personnifier le souvenir de ces alliances aux yeux des Indiens, et peut-être prendre sur eux une influence utile à la nouvelle colonie.

Au Kourou, Mettereau s'occupa de justifier son titre de capitaine général, et de réunir les Indiens de la rivière, pour les employer aux travaux. Le chevalier de Yillers, ancien officier dans la garnison de Cayenne, et qui possédait parfaitement la langue des Galibis, le fit reconnaître à la tête d'un grand

nombre; d'entre eux pour leur chef. Ils parurent satisfaits de ma nomination, dit avec ingénuité Mettereau dans sa relation, et il niil à profit cette satisfaction des Indiens, en les employant à préparer le terrain et à couper des arbres. Les carbets établis pour les colons, sur les plans de Mentelle, furent construits par les concessionnaires soldats qu'on avait amenés et par les noirs pris sur l'habitation des pères jésuites. Si l'on avait disposé en réalité de celte population d'indigènes empressés qu'avaient rêvée les promoteurs de l'expédition, on aurait pu augmenter à volonté le nombre de ces abris et le proportionner à celui des nouveaux colons qu'une succession de convois amena coup sur coup. Il n'y aurait pas eu entassement d'hommes; et le typhus, qui en fut la suite désastreuse, ne se serait pas déclaré.

Mettereau, ainsi que Mentelle et Préfontaine, put se retirer de cette lamentable entreprise, et revint à Cayenne. Comme Préfontaine, il créa une habitation importante et se livra à la

Blture, dans laquelle il put déployer ses véritables apliies'.

Douze ans plus tard, Mettereau comptait parmi les propriétaires notables de la Guyane, et surtout parmi les plus intelligents et les plus honnêtes. Malouet le distingua, le mit dans l'assemblée coloniale, et le lit ensuite nommer du conseil supérieur. Lorsqu'il entreprit le voyagede Surinam, dans le but d'étudier les travaux de dessèchement et de culture et les procédés industriels des Hollandais, il emmena Mentelle et Mettereau et les chargea de rédiger leurs observations sous forme de réponses à une série de questions; leur rapport, trèsclair, très-développé et rempli de détails sur l'organisation de la colonie hollandaise, répond à l'importance du programme que Malouet leur avait tracé : aussi l'a-t-il inséré dans ses Mémoires sur les colonies; ce travail est au nombre des documents (jue l'on peut consulter avec profit dans les questions décolonisation.

Mettereau a laissé une notice historique sur la Guyane, pu-

1. L'habitation Mettereau était sur les bords du Kourou ; elle est citée dans le journal de Barbé-Marbois.

3fiS APPENDICE.

bliée en 1822. Descendant d'un des premiers Français qui oc eupèrent le sol de Cayenne, acteur dans l'expédition du Kourou, coopérateur de Malouet, il représentait en quelque sorte la tradition de la colonie dans ses phases diverses. Sa notice, imprimée à Cayenne, est peu connue : elle est écrite avec naïveté, mais avec exactitude, et abonde en détails curieux. Elle donne un résumé de l'administration de Malouet, et témoigne du souvenir qu'il avait laissé dans la mémoire des habitants de la colonie.

MExNTELLE

(Tome IC1", page 109.)

Simon Mentelle, ingénieur à Cayenne, était frère du géographe, membre de l'Institut. Il s'était aussi occupé de géographie, et avait étudié l'astronomie avec Lalande. Il coopéra au travail de la carte de France de Cassini. Pendant qu'il y était occupé, le projet d'une colonie au Kourou l'ut décidé, et le Gouvernement le désigna pour faire partie, comme ingénieur, de la première expédition qui atterrit à Cayenne en juillet 1763.

Ce fut lui qui trarca le campement du Kourou sur un plan régulier destiné à être celui de la ville qu'on devait bâtir plus lard. A la tête d'une compagnie d'ouvriers, il conduisit avec activité les premiers travaux, et fit construire plusieurs centaines de carbets et un hôpital pour les émigrants. Cela suffisait pour un premier noyau de colonisation, qui se serait développé graduellement ; mais ces travaux n'étaient pas encore achevés que les navires transportant les colons arrivèrent coup sur coup. Les hommes se trouvèrent entassés; les •amas de vivres exposés en plein air ne tardèrent pas à se corrompre; alors éclata le typhus. Mentelle put y échapper et se réfugier à Cayenne, où il continua ses travaux d'ingénieur, qui contribuèrent à perfectionner les cartes de la Guyane.

En 1766, les Indiens de la rive droite du Maroni ayant de-

LA OCTANE. 309

mandé du secours contre les nègres marrons de Surinam, on leur envoya un détachement de troupes. Mentelle, comprenant l'intérêt scientifique de l'expédition, demanda à en taire partie; mais M. de Fiedmond, qui ne connaissait rien au delà du service militaire, n'admettait point l'utilité d'un ingénieur dan* cette expédition. Cependant, à force de sollicitations, Mentelle obtint d'accompagner le détachement et de taire une campagne qui devint pour lui un voyage d'explorations géographiques. Il remonta l'Oyapoc et ne quitta son canot que lorsqu'il tut arrivé très-près de ses sources, qu'il reconnut voisines d'une des branches du Maroni.

Malgré ses services, il venait en 1776 d'être mis à la retraite. Lorsque Malouet arriva à Cayenne, il eut bientôt apprécié la valeur de Mentelle et il s'empressa de signaler au ministre le mérite et l'importance de ses travaux. Il le lit nommer garde du Dépôt des cartes et plans de la colonie, avec un traitement de deux mille livres; en même temps il le chargea de dresser une carte générale du pays, présentant le cours particulierde chaque rivière, et il lui adjoignit, pource^rand travail, le chevalier de Bessner, qui était le frère du baron de Bessner. Malouet était préoccupé de la nécessité, pour développer la colonisation de la Guyane, de bien en connaître la topographie. Il lit aussi dresser par Mentelle la carte du voyage à Surinam : c'est celle qui a été gravée pour les Mémoires sur (es colonies.

Mais quand Malouet eut quitté Cayenne, Mentelle ne trouva plus dans l'administration locale le même appui. On lui refusa même de faire venir une montre à longitude de Berthoud pour faciliter ses opérations: ce défaut de concours ne lui permit pas de compléter la triangulation de la Guyane.

Indépendamment de ses travaux de géographie, Mentelle lit pendant plus de trente ans des observations sur la météorologie et les marées. Le recueil en a été conservé aux archives de l'Observatoire de Paris. On a remarqué que la méthode dont il se servait pour calculer la force des marées se rapprochait de celle de La Place, qu'il n'avait cependant pas pu connaître, puisque la Mécanique céleste n'avait pas encore été imprimée.

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