‹ Mémoires;Chapitre 72 sur 137 · Numéro du 15 septembre · texte numérisé non relu

Numéro du 15 septembre

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« quelques lueurs de sagesse dans le gouvernement de cette • malheureuse colonie. Malouet fut chargé d'y aller inaugu- « rer, avec une politique loyalement résolve au bien, les « assemblées provinciales, par lesquelles Turgot et Necker « taisaient à la même époque renaître en France les états « provinciaux. » (Page 430.)

Les détails que donne Malouet sur les circonstances qui le firent envoyer à la Guyane suffiraient pour montrer que les idées de Turgot et de Necker n'étaient pour rien dans cette affaire, et que sa mission n'avait nullement pour objet d'aller inaugurer des états provinciaux à Cayenne, qui possédait déjà depuis Louis XIYun conseil supérieur, comme toutes les colonies.

L'assemblée extraordinaire que réunit Malouet se composait des membres du conseil supérieur1 et des principaux propriétaires de la Guyane. Dans un préambule à la collection de ses Mémoires sur les colonies, après avoir constaté qu'une partie de ses dépêches de Cayenne, adressées au ministère de la marine, furent brûlées en 1793, il ajoute : « Ainsi, je ne puis « rien produire sur les motifs que j'avais présentés pour dé- « terminer la convocation d'une assemblée coloniale, les ré- « ponses de M. de Sartine, les ordres du roi envoyés en con- « séquence. »

C'est donc Malouet qui, après son arrivée à Cayenne, reconnut l'utilité de cette assemblée et proposa au Gouvernement de la réunir. Les motifs qu'il dut faire valoir à l'appui de sa proposition sont indiqués dans le compte rendu officiel de son administration pendant l'année 1777. Voici comment débute ce document : « Arrivé ici au mois de novembre « 1770, je fus épouvanté au premier aspect de cette colonie. « L'air misérable de la ville m'annonçait celui de la cam- « pagne, et la tournure des habitants me donnait la plus « lâcheuse idée de l'espèce et du produit de leurs travaux. Le « commerce réduit aux choses de première nécessité, Tindus- « trie dépourvue des ustensiles et des bras qui lui sont néces-

1. Le Conseil supérieur avait été institué à la Guyane par un édit du mois de juin 1701. Précédemment, il fallait recourir à la Martinique pour les jugements en dernier ressort.

« saires, l'émulation éteinte par le défaut d'exemples et de « succès, les préjugés de l'ignorance et de l'amour-propre, « qui se complaît dans les habitudes les plus perverses, tel esl « le spectacle qu'offre cette société de malades aux yeux « d'un homme sain qui vient les visiter. »

M. Jules Duval, qui a lui-même si bien dépeint l'état présent de la Guyane, ne méconnaîtra pas l'exactitude du tableau tracé au siècle dernier par Malouet. Pour remédier à la situation de cette société de malades , il fallait détruire dans leur racine les abus qui avaient produit le mal et réformer des habitudes d'incurie traditionnelles. Il fallait donc réunir les hommes que l'on pouvait supposer les plus intéressés au bien de la colonie, pour leur montrer les abus, leur faire sentir la nécessité des réformes, et essayer de leur faire adopter un plan d'amélioration pratique. C'est ce que Malouet explique nettement dans le môme compte rendu.

« Je considérai, dit-il, ce que j'avais à faire pour me rendre « utile, et les gens avec lesquels j'avais à traiter. Sur le pre- « mier point, je me vis co-administrateur d'une colonie mal « établie et dont le régime, les usages sont anciens. En m'y « soumettant sans innovation, j'étais sûr de mal faire, car je « savais l'institution mauvaise et tous ses détails vicieux. Mais « l'éloignement que j'ai pour les projets et les nouveautés « dont le bon effet n'est pas démontré, ne me permettait pas « d'autre plan que celui d'attaquer chaque abus dans sa source « et à mesure qu'il se présenterait à moi... Il m'était néces- « saire de saisir tous les vices d'institution et d'administration, « car ce sont là les causes de mort de tout corps politique. Par « la même raison, je devais attaquer les colons dans leurs « erreurs, dans leurs préjugés, dans leurs pratiques, ou les « mettre en état de les justifier, afin que le voile fût déchiré et « que l'on vît avec évidence les fautes anciennes, les obstacles « présents et tous les moyens de réparation. Plus je prévoyais « de difficultés, plus j'avais besoin de témoins pour constater « les faits. Et comme je ne devais point sur tout cela pro- « céder par autorité, mais par raisonnement, par démonstra- « tion, il était nécessaire que mes actions et mes paroles « fussent publiques; car je serais rentré dans la classe des

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v< faiseurs de mémoires et des gens à système si j'avais écrit t ou suggéré un plan sans contradicteurs... »

Le rôle de l'intendant est clairement exposé : il sollicitait la contradiction de ses propres idées ; il voulait éclairer, au moyen d'un éclat public, ses administrés; et il trouva, dans le Gouvernement de Louis XVI, l'esprit de progrès nécessaire pour apprécier ses vues et approuver ses propositions.

On ne sedouterait guère présentement qu'en l'année 1777 il ait existé sur un point du gbbe une Assemblée nationale. Tel tut cependant le titre que prenait cette modeste réunion de colons et que reproduisent les documents officiels de l'époque. Il sciait difficile de déterminer quel ordre d'idées lit naître alors à Cayenne cette dénomination, à coup sûr bien étrangère aux visées politiques que rappelle forcément un titre pareil. Dans une note de ses Mémoires sur les colonies, Malouel constate lui-même la singularité du fait, et après avoir fait partie d'une autre Assemblée nationale, bien différente de théâtre et de rôle, il a soin de ramener les choses à une expression plus exacte en n'accordant à l'assemblée de Cayenne que sa qualilicalion naturelle d'Assemblée coloniale.

Ceci nous conduit à une seconde observation, que motive le travail de M. Jules Duval, dans la Iievue des Deux-Mondes. Voici ce qu'on y trouve à propos de l'assemblée convoquée par Malouet : « Dans ces belles apparences, il y avait beaucoup « de mirage : l'assemblée, réduite à un rôle purement con- « sultatif, n'avait que des vœux à émettre et devait laisser au « représentant de la royauté, éclairé par ses conseils, le soin « de prononcer sur les réformes; mais les peuples habitués au « joug se contentent de si peu, que les habitants de la Guyane se « prirent d'un courage nouveau dons Itur entreprise. » (P. 431.) Il nous scia permis à notre tour de voir un certain mirage dans celle appréciation, peut-êtreinspiréepar ce titre fastueux d'Assemblée nationale pris trop à la lettre. Pour être dans le vrai, il faut prendre justement l'opposé du point de vue où M. Jules Duval s'est placé. En fait, les colons de la Guyane ne subissaient d'autre joug que celui de leurs mauvaises traditions économiques; ils n'émettaient d'autre vœu que celui de n'être pas troublés dans leur apathie. De la part des membres

de leur assemblée, il n'y avait ni entreprise tentée, ni conseils formulés. Il ne s'agissait pas de réformes politiques, pour lesquelles peut suffire l'initiative du pouvoir; mais il s'agissait de réformes agricoles, industrielles, bien autrement difficiles à réaliser, parcequ'elles ne peuvent s'obtenir que de la bonne volonté, du courage et de l'initiative personnelle des intéressés. Il y avait donc un promoteur des réformes, et c'était l'intendant, l'envoyé du Gouvernement; il y avait des opposants à toute réforme, et c'étaient ces colons indolents auxquels s'adressait Malouet. Pour achever de nous édifier à cet égard, reportons-nous encore une fois à son compte rendu.

«Les habitants sont presque tous débiteurs au roi ou au « commerce, accoutumés à recevoir du Gouvernement des « secours qui ont toujours été stériles par l'abus qu'ils en ont « fait; n'ayant jamais été subordonnés à aucun plan d'établis- « sèment et de culture; réduits par ignorance et entêtement « aux pratiques indiennes qu'ils ont adoptées; persuadés par « l'inutilité des tentatives déjà faites qu'il n'y a d'autre bien à « faire ici que l'abolition des dettes et de nouvelles avances; « ne connaissant enfin ni lois ni règlements qui puissent les « lier, parce que la dispersion des établissements, le défaut de « communications, les met tous hors de portée de la vue et « de la voix : voilà ce que j'aperçus dans le plus grand nom-

« bre Comment plaire à de pareilles gens et leur être véri-

« tablement utile ? Il fallait leur persuader de payer leurs det- « tes et de ne plus emprunter que lorsqu'ils seraient en état « de rendre; détruire ou au moins discréditer leurs pratiques « de culture, leur donner des idées justes de l'objet des tra- « vaux, des produits d'une colonie; les accoutumer à une « police exacte, combattre enfin leurs plus chères habitudes. «Je vis que tout cela était nécessaire, et je résolus de le « tenter 1. » Il suffit de lire les documents auxquels sont empruntées les citations qui précèdent pour voir que les représentants de la colonie se refusaient obstinément à toute amélioration. Malouet ajoute : «J'espérais, en les réunissant souvent « chez moi, pouvoir leur inculquer plus facilement mes ser-

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« mous : peine perdue: j'ai eu des convives et point de pro-

v sél\ tes. »

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