Mémoires politiques
Une tempête dam un verre d'eau ! Un spirituel éori** vain du parti royaliste a cru se moquer finement de ses adversaires en qualifiant ainsi, dans sa Petite Chronique neuchâteloise^ Pun des éTénements qui ont malheureusement souvent troublé et divisé le parti républicain dans notre pays. — Verre d'eau, tant qu'il vous plaira, Monsieur Gallot ; nous n'avons, nous républicains, jamais eu la prétention d'exagérer l'étendue du champ clos dans lequel nous avons combattu. Ce verre d'eau a été toutefois assez. vaste et assez profond, cette tempête a été assez violente, pour qu'il y ait eu du courage et du dévouement à affronter ses vagues et pour qu'elle ait &it, de part et d'autre, un nombre assez considérable de naufragés.
L'homme qui a personnifié pendant de longues années toute la bourgeoisie de Neuchàtel et qui croyait sincèrement que son existence était liée à l'équilibre européen, est d'ailleurs mal venu à se rire de l'importance que nous avons donnée à nos luttes de parti.
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J'ai été mêlé depuis 1831 à toutes nos agitations politiques. Il est peu ou point de fait important, dans la lutte qui a commencé à cette époque, oti je n'aie eu une part plus ou moins grande. Doué d'une heureuse mémoire, j'entreprends de retracer les événements qui me sont familiers. Je n'ai ni le talent, ni l'impartialité nécessaires pour écrire une histoire ; je me bornerai à raconter ce qui m'est personnellement connu, et je n'aurai devant moi aucun document officiel. Je suis persuadé que malgré cela je ne m'écarterai pas de la vérité.
Les partis politiques, à supposer qu'ils n'aient pas changé lorsque ces mémoires seront publiés, ne devront pas trop baser leurs jugements sur les appréciations que je ferai des hommes de l'un et de l'autre camp. Il y a eu, parmi ceux qui ont fait et soutenu la révolution, des dévouements nombreux et désintéressés ; mais il y a eu aussi des ambitions et des vues cupides que je crois utile de mentionner, afin de mettre en garde contre les mauvais sentiments que recouvre souvent le zèle des hommes ardents. Le fait s'est sans doute aussi bien produit chez nos adversaires que chez nous ; mais, comme j'ai été à portée de sonder les vues personnelles des hommes qui servaient le parti républicain tandis que je n'ai pu en faire de même pour ceux qui servaient le parti royaliste, ce serait bien mal comprendre ces mémoires, que de conclure que les royalistes valaient mieux que leurs adversaires, attendu que je n'ai pu les observer d'aussi près, ni les dévoiler aussi complètement.
J'ai vu mes meilleurs amis politiques disparaître successivement de la lutte. Les époques agitées font surgir des hommes que les difficultés excitent et poussent en
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avant, mais dont le caractère et les aptitudes ne sauraient se plier aux nécessités des phases tranquilles qui doivent en définitive être la vie normale des Etats. Se retirer au bon moment est tout aussi difficile que d'arriver. Mieux vaut tomber que déchoir. J'ai eu le bonheur, pour mon honneur politique, d'être mis à temps de côté, et malgré la position pénible dans laquelle je me suis trouvé après ma sortie du Conseil d'Etat, cela valait mieux que d'être un sujet de gène pour les hommes qui croient devoir aller en avant.
CSe n'est que depuis que je suis sorti du Conseil d'Etat que j ai appris à connaître les affaires fédérales. Aussi en parlerai-je fort peu. Elles ont d'ailleurs perdu depuis 1847 et 1848 l'intérêt qui attirait tous les esprits à cette époque. J'en ai assez vu pour me faire une idée exacte de la nianière dont elles sont conduites et pour voir de loin les ficelles qui font agir toute la machine. Comme ces affaires ont une importance relativement beaucoup plus considérable que celles qui se traitent dans les cantons, elles ont par ce seul fait captivé les esprits. Toutefois, je n'ai pu personnellement y mettre ni l'intérêt ni l'action qui m'animaient dans nos affaires cantonales. Cela vient en grande partie, je dois le reconnaître, de ce qu'en raison de mon arrivée tardive et de mon peu de capacités relatives, je n'ai pas su ou pu y jouer un rôle.
Les moeurs politiques des peuples européens et des Neuchàtelois en particulier, sont loin de les rendre propres au régime démocratique, tel qu'il devrait être compris. — Les magistrats sortis des rangs du peuple et, comme moi, d'une position sociale presque gênée, pour prendre en main les affaires publiques, doivent avoir un
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tact parfait, s'ils ne veulent se rendre ridicules. Sont-ils £ftciles et familiers dans leurs rapports avec leurs administrés, on en prend occasion de les mépriser et de leur refuser tous égards. Yeulent-ils se tenir à distance et se faire respecter, comme le font à lenr aise les aristocrates, on compare leur position nouvelle avec leur passé obscur. On ne supporte pas des magistrats élus ce qu'on trouve nécessaire et même bon chez ceux qui se posent au nom du droit de naissance. Certes, on ne reprochera pas aux hommes que la Révolution a élevés sur le pavois, de s'être posés en aristocrates ; mais tous n'ont pas su conserver une position digne et s'attirer le respect qui doit entourer les élus de la nation. Je ne sais si j'ai su garder entre les deux écueils un milieu convenable; mais j'ai souvent senti la difficulté de cette situation de parvenu, la plus difficile à tenir convenablement dans la société. Au Val-de-Travers, entre autres, où l'esprit frondeur et le dénigrement sont cultivés avec soin comme un produit du pays, je l'ai phis senti qu'ailleurs. J'avais vécu quarante ans dans la contrée; j'étais lié avec la plupart des citoyens qui appartiennent à la classe moyenne; tous m avaient vu dans mon magasin, vendant de la chicorée, ou dans mon jardin, plantant et cultivant de l'absinthe. Ils ne pouvaient s'imaginer que j'aie pu ainsi acquérir tout à coup le droit au respect de tous, si volontiers accordé au premier imberbe qu'il aurait plu à l'aristocratie de Neuchâtel de leur envoyer comme châtelain.
Je n'ai cependant pas eu à me plaindre de cette population, pendant le temps où j'ai fonctionné i Môtiers comme préfet. Â Fleurier, entre autres, on m'a toiyours témoigné des égards qui me paraissaient convenables, et
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même rendu des honneurs dont je me serais passé. Cette situation fausse au milieu d'une population qui me connaissait trop familièrement, a beaucoup contribué à me faire quitter le Val-de-Travers, pour accepter des fonctions à NeucbAtel.
Une autre circonstance qui rend la pratique des institutions démocratiques fort difficile, provient de la position de fortune des citoyens appelés à exercer le pouvoir. La magistrature est-elle confiée à des hommes riches, il arrive ou qu'ils sont prompt ement dégoûtés et se retirent à la première entrave qu'on leur suscite, ou qu'ils ne sont souvent qu'une aristocratie d'argent substituée à une aristocratie de naissance. Si, au contraire, on confie les premières fonctions à des hommes sans fortune, on est obligé de leur allouer un traitement avec lequel ils puissent convenablement élever leur famille , et le peuple qui voyait sans observation de grosses positions données à des personnages riches et titrés, murmure au siyet des honoraires, bien raisonnables cependant, que reçoit un homme du peuple. Mais là n*est pas la plus grave difficulté. Les hommes qui ont fait la révolution et ont abandonné une position sociale solide pour entrer dans les affiiires publiques, n'ont plus été pour la plupart en mesure de reprendre cette position : alors ils se sont accrochés à leurs fonctions, et, pour les conserver, ils ont nécessairement dû perdre leur indépendance et s'évertuer à louvoyer entre les partis, afin de se ménager un moyen de vivre sous tous les régimes.
(le serait bien mal interpréter ma pensée que de supposer que les difficultés rencontrées par la démocratie daas le choix de ses magistrats et le peu de prestige que
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ceux-ci obtiennent, vont me fait conclure en faveur du système aristocratique. Je nesaurais méconnaître combien cette form 3 de gouvernement offre d'avantages. Un homme médiocre, lorsqu'il porte un grand nom et possède une grande fortune, peut, il est vrai, plus facilement tenir sa place et se faire respecter, qu'un homme de talent et même de génie sorti des rangs populaires, et ce n'est pas peu de chose que la reconnaissance de cette autorité chez les personnes chargées de conduire les affaires publiques. Leurs plans sont bien plus facilement acceptés ; ils n'ont pas à se préoccuper des besoins de la vie, ni des moyens d'obtenir une considération qu'on accorde toujours à leur position sociale, et encore mieux à leurs mérites s'ils en ont. Ainsi dégagés de soucis, ils sont plus à portée de rendre des services.
Mais ces hommes ainsi favorisés par la fortune et la naissance, on le comprend facilement, ne peuvent pas apprécier sainement les citoyens qui n'ont pas reçu de la Providence des faveurs aussi grandes. Ils croient difficilement, que la masse qu'ils voient envier leur situation et à laquelle ils commandent, soit composée d'hommes valant moralement autant qu'eux. Ce quHls ne doivent qu'à des circonstances auxquelles ils ont été étrangers, ils l'attribuent volontiers à leurs mérites personnels; les mandats que le peuple leur confie, ils les acceptent comme chose due ; les positions politiques qu'ils acquièrent, ils les soutiennent comme des droits à eux appartenant. Pour eux, le principe d'égalité est une échelle, qu'ils mettent en usage pour parvenir au sommet de l'édifice et qu'ils retirent à eux pour empêcher que d'autres ne viennent les déloger.
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Le temps viendra où les peuples comprendront qu'ils doivent respecter leurs élus. Le prestige des noms, celui de la fortune qui lui a succédé, disparaissent visiblement. Lorsque Ton voit Timmense pas fait vers Tégalité depuis 1789, il est permis d'espérer que le jour n'est pas éloigné, où le vrai mérite sera seul entouré de la considération nécessaire aux hommes qui sont chargés de conduire les aJBaires publiques.
Notre révolution neuchftteloise n'a pas, à son début, prévu les difficultés que je viens de signaler. Beaucoup de gens de toutes les positions sociales avaient senti la nécessité d un changement. Aussi, lors de la réussite de l'entreprise, les dévouements n'ont pas lait défaut ; ce n'est qu'après quelques années, lorsque la position a été bien acquise, que le manque d'hommes s'est fait vivement sentir. Ceux qui avaient une fortune considérable se sont successivement retirés; ceux qui avaient l'intelligence ont préféré l'utiliser à leur profit, plutôt que de la mettre au service du public, dont ils connaissaient l'ingratitude. Les hommes ayant la pratique des affaires, les juristes, par exemple, appartenaient presque exclusivement au parti royaliste, en sorte qu'il n'est resté que ceux qui, après avoir abandonné leur position, n'étaient plus en mesure de la reprendre. — Pour être juste, je dois dire que les luttes à loccasion des chemins de fer, ont aussi contribué à diminuer le nombre des hommes disposés à servir la République.
L'un des obstacles qui s'opposent le plus à pourvoir de personnes capables les postes supérieurs de l'administration, consiste essentiellement dans Tobligation de donner tout son temps aux affaires publiques. La manière de di-
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riger radministration a une trop grande influence sur la politique, pour que Ton puisse séparer ces deux choses. S'il était possible de donner à des administrateurs spéciaux la direction des diflférentes branches des services publics et de confier à un Conseil d'Etat le soin de diriger la politique, celui-ci pourrait laisser à ses membres le temps de continuer à s'occuper de leurs affaires particulières, et ainsi on entrerait et sortirait des affaires avec presque autant de facilité qu'on le fait au Grand Conseil. Alors les hommes intelligents et dignes de figurer à la tète de la République ne nous manqueraient pas.
Quelques cantons ont en partie réalisé ce système, qui n'est pas praticable chez nous, au moins actuellement. L'administration est d'ailleurs toute politique. Si Ton est conservateur, il va de soi que l'on choisit les fonctionnaires parmi les gens riches et même titrés. On favorise ceux dont la position est faite, en s'occupant moins de la masse des administrés ; dans toutes les affaires, on tend à revenir au passé ou au moins à rester dans le statu quo. Les radicaux feront le contraire, et dans un Etat où la politique est toute intérieure, celle-ci consiste dans la tendance de l'administration à marcher ou en avant ou en arrière. J'ai toujours trouvé fort ridicule, cette idée de mettre en avant la révolution permanente sous prétexte de faire de la bonne administration. Il est évident que nous sommes toujours soit en révolution soit en contre-révolution : l'immobilité est impossible.
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