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CHAPITRE PREMIER L'ancien régime

Pour bien comprendre la formation des partis 3t comment le canton de Neuchàtel est resté attaché aux institutions monarchiques, même après son incorporation comme canton dans la Confédération, il est nécessaire de jeter un coup dœil sur la situation de ce petit pays comparativement à ceux qui Tentouraient.

Au sommet de Tédifice, nous rencontrons un prince ayant pouvoir absolu et percevant tous les revenus sans obligation pour lui den employer la moindre partie pour les services publics.. Ce prince, qui courait les aventures à la cour de Louis XIV, n'avait pas le temps de s'occuper de ses sujets, aussi déléguait-il ses pouvoirs à un gouverneur, qui avec le Conseil d'Etat administrait le pays, si toutefois c'est administrer un pays, que d'avoir pour mission de luifaire rapporter le plus possible d'argent pour le souverain et de bonnes positions pour les familles nobles. Tel a été le régime des princes français.

Ce régime commença à rencontrer quelque opposition au commencement du dix-huitième siècle, lors de la mort de la duchesse de Nemours, qui laissa la souveraineté vacante. Le Conseil d'Etat, qui pendant Tinterrègne exerçait tous les droits de U souveraineté, mit alors en œuvre les

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plans formés dès longtemps et dont le chancelier MontmoUin avait été l'auteur. Il s'agissait de se défaire tout à fait des princes français, et pour cela il fallait choisir un prince qui pût imposer au puissant Louis XIV et préserver le pays des malheurs dont le voisinage de la France pouvait le menacer. Il fallait qu'il fût protestant, assez éloigné pour que le gouvernement siégeant à Neuchàtel ne se ti*ouvât pas gêné par sa présence et que le Conseil d'Etat pût agir à son aise. — Deux princes en Europe remplissaient ces différentes conditions : c'étaient le roi d'Angleterre et le roi de Prusse. Ce dernier fut choisi. Une fois le but déterminé, les moyens ne manquèrent pas pour l'atteindre : les intrigues, les brochures, les promesses, les subventions même furent mis en œuvre, et le 3 novembre 1707 la souveraineté de Neuchfttel etValangin fut adjugée au roi de Prusse.

Il faut être juste : si cette combinaison n'a pas procuré au pays un siècle de bonheur, comme les royalistes se sont plu à le dire, elle a eu au moins des avantages incontestables et a permis aux différentes corporations répandues sur le territoire de la principauté, d'acquérir des droits qui auraient fait envie aux peuples avoisinants, les uns placés sous le despotisme français, les autres sous la pression des oligarchies cantonales qui gouvernaient la Suisse.

C'est à l'époque du changement de règne, que fut formée la grande association des corps et communautés de l'Etat, laquelle voulait sauvegarder les véritables intérêts du pays au milieu des intrigues de toute sorte qui l'agitaient. Elle mit une barrière au despotisme que le Conseil d'Etat se préparait à exercer et fonda les garanties qui firent de l'inauguration de la domination prussienne à Neuchàtel, le régime le plus libéral qu'il y eût à cette époque entre les Alpes et le Jura*

Nous, les républicains Neuchàtelois, nous avons été longtemps des adversaires de la domination des rois de

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Prusse comme princes de Neuchfttel ; cepeiftant nous devons, pour être justes, reconnaître que s'ils ont laissé dans nos populations des souvenirs qui les rendaient chers, cela est dû à la conduite sage qu'ils surent tenir, entre leur Conseil d'Etat dune part et Tassociation des corps et communautés d'autre part.

La noblesse, qui fournissait exclusivement les membres du Conseil d'Etat, voulait dominer en vertu du droit absolu que le souverain lui avait délégué. La démocratie» représentée par l'association des corps et communautés, résistait C'était, pendant cette période comme aujourd'hui, la lutte entre le privilège et l'égalité. Il semblerait que des princes despotes chez eux, ne connaissant aucun frein à l'exécution de leurs volontés, ne dussent jamais vouloir céder la moindre parcelle de leurs droits, fussent-ils abusivement exercés par leurs mandataires. Il n'en fut rien. Entre Taristocratie qui les représentait et la démocratie qui faisait opposition, les rois de Prusse surent plusieurs fois tenir une juste balance et donner raison aux remontrances que les corps et communautés s'étaient réservé le droit de leur porter. La grande faveur dont les princes de Prusse ont joui dans le pays de Neuchàtel, jusqu'à nos jours, tient en grande partie à la manière dont ils écoutèrent les remontrances des bourgeoisies et à l'équité de leur conduite pendant la période de 1707 à 1806.

C'est ici le moment d'examiner quelles étaient les institutions du pays à cette époque et comment elles fonctionnaient. — L'avènement de la maison de Prusse à la souveraineté de Neuchàtel, n'avait amené après lui aucune institution nouvelle. Il n'avait pas même rétabli les anciennes audiences du pays, dont le souverain Tribunal n'était qu'un résumé. Comme sous les princes français, le souverain représenté par son gouverneur et par le C(»iseil d'Etat était tout : pouvoir politique ; pouvoir législatif, dont il ne faisait guère usage : pouvoir administra-

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tif; pouvoir judiciaire; suprématie tutélaire sur les communes. Tout était entre les mains du prince, et par le prince entre les mains de quelques familles nobles de Neuchâtel.

Le pays était divisé en vingt et quelques juridictions, dans chacune desquelles un représentant du prince exerçait le pouvoir administratif par son autorité sur les communes, le pouvoir judiciaire en présidant la cour de Justice. Celle-ci était composée de douze ou de vingt-quatre justiciers, élus sur présentation de la ou des communes par le Conseil d'Etat. Cette institution, qui devait bien dégénérer plus tard, était une véritable garantie. Les justiciers, quoique nommés par le Conseil d'Etal, étaient presque partout restés indépendants. Faisant partie du peuple, ils en comprenaient les besoins et les aspirations. Bien que présidés par le représentant du prince, qui était presque toujours un noble de Neuchâtel, ils savaient lui résister, et loin d'être les serviles complaisants du maire ou du châtelain, comme j*ai pu le voir sons la seconde domination prussienne, ils contrôlaient ses actes et y faisaient souvent opposition.

A cette époque, le pays n'intervenait ni directement ni indirectement dans la confection des lois et des affaires de son organisation intérieure; le Conseil d'Etat se chargeait de tout et il aurait exercé le despotisme le plus absolu si la grande association dont j'ai déjà parlé plus haut ne s'était formée pour s'opposer à ses envahissements.

Voici comment se composait cette association :

La bourgeoisie de Neuchâtel avait de nombreux privilèges ; c'était une petite république au cœur de la principauté, et même répandue dans la- principauté, par l'autorité qu'elle conservait sur les bourgeois domiciliés hors de chez elle. Cette corporation était administrée par des conseils se recrutant eux-mêmes, et par conséquent réduisant à un petit nombre les familles où les magistrats étaient choisis. Cette petite oligarchie bourgeoise et l'oli-

garchie noble qui gouvernait au château, se jalousaient extraordinairement. — Après Tavénement de la maison de Prusse, l'éloignement du prince iBit craindre à la bourgeoisie de Neuchâtel, que le Conseil d'Etat n'exerçât sur elle une pression trop forte et ne diminuât les privilèges considérables qu'elle possédait. Seule, elle n'aurait pu résister contre le pouvoir du Conseil d'Etat ; elle se créa des alliés.

La bourgeoisie de Valangin, sa rivale en injfluence, qui comprenait l'ancienne seigneurie de Valangin, c'est-à-dire comme étendue la moitié du pays, avait par le fait de la séparation politique sous les seigneurs, conservé une appréhension contre tout ce qui venait du château de Neuchâtel. Elle était organisée très-démocratiquement. Les habitants des hautes vallées du Jura neuchâtelois, comme tous les habitants des montagnes, avaient des idées d'indépendance et de liberté et donnaient le ton dans cette corporation. Comme eux aussi craignaient le despotisme de la noblesse, ils ne furent pas les moins zélés pour former la ligue de résistance devenue nécessaire par Téloignement du prince.

A la suite de ces deux corporations, venaient les bourgeoisies de Boudry et du Landeron, peu importantes en elles-mêmes, mais dont l'admission dans l'association avait l'avantage d'y faire comprendre toutes les communes du pays, lesquelles s'étaient groupées sous la direction de l'une ou Tautre des bourgeoisies. Cette association comprenait ainsi toute la population du canton, organisée d'une manière parfaitement régulière et aussi démocratiquement que possible ; car à cette époque chaque citoyen, à de très-rares exceptions près, habitait sa commune d'origine et y prenait part à la discussion de tous les intérêts généraux du pays comme à celle des intérêts locaux.

Il faut ajouter comme faisant aussi partie de l'association, la Compagnie des pasteurs ; elle y était entrée pour

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empêcher ravénement d'un prince catholique ; elle s'en retira lorsque ce but fut atteint. Beaucoup-trop préoccupée de sa propre domination, elle aimait mieux s'entendre avec la noblesse pour partager le pouvoir, que lutter contre elle avec une association toute démocratique.

Quelque autorité qu'eût le Conseil d'Etat, il est facile de comprendre que les envahissements ne pouvaient être bien dangereux en face d'un modérateur aussi puissant que l'association des corps et communautés. Les événements qui agitèrent à plusieurs reprises le pays pendant le dix-huitième siècle, prouvèrent combien la situation eût été tendue sans ce contre-poids.

Les bourgeoisies n'avaient qu'un droit de remontrance; mais lorsque ce droit est exercé au moyen de corporations appuyées par l'unanimité du pays, ce droit devient un véritable veto contre les mesures du pouvoir. Il y en eut plusieurs exemples, entre autres en 1768, lorsque le gouvernement voulut mettre les recettes à ferme. Les troubles violents de cette époque furent terminés par une intervention armée de la ville et république de Berne ; mais les droits des bourgeoisies furent confirmés et de nouveau reconnus. La bourgeoisie de Valangin, en particulier, dans le but de s'opposer à l'envahissement de la noblesse, obtint que les chefs dejuridiction de son ressort fussent toujours pris parmi ses bourgeois. Je dirai plus tard, comment cette concession lui fut escamotée.

Faut-il s'étonner qu'à une époque où les idées d'indépendance et de liberté des peuples n'occupaient encore que les encyclopédistes, où les princes et les oligarchies se bornaient à concéder quelques privilèges de lieux ou quelques droits particuliers, faut-il s'étonner, dis-je, que les Neuchâtelois fussent satisfaits du régime des princes prussiens? Il faut dire que si les rois de Prusse étaient chéris dans le pays, le gouvernement de la noblesse qui les représentait était cordialement détesté. Toutes les luttes de cette époque avaient lieu entre le Conseil d'Etat

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envahissant et les bourgeoisies résistant. L'arbitre était le roi, qui, ayant eu la sagesse de donner plusieurs fois raison aux remontrances des bourgeoisies, n'en avait acquis que plus de droit à l'affection des Neuchâtelois.

Si l'on compare cette situation avec celle des peuples voisins, soit français, soit suisses, on comprendra que les Neuchâtelois n'avaient rien à leur envier. Les oligarchies qui dominaient à Berne, Fribourg, Soleure et Lucerne, ne donnaient guère le goût d'un pareil régime, où quelques familles étaient tout et exploitaient le peuple; ce sentiment domina surtout après les événements de 1768, où les bourgeoisies eurent la douleur de voir leurs combourgeois de Berne envoyer des troupes pour rétablir l'autorité du Conseil d'Etat.

Nous, républicains Neuchâtelois, nous avons souvent regretté qu'en 1707, le peuple n'ait pas reconquis son indépendance, en secouant toute domination princière et en s'incorporant comme quatorzième canton dans la Confédération. Cette idée, qui devait séduire bien des esprits et que le chancelier de Montmollin avait môme caressée, était pour le peuple plus brillante que solide. A cette époque, il ne pouvait être question de fonder une démocratie pure, et pas davantage une démocratie représentative, qui n'existait nulle part en Suisse. Nous aurions ea le gouvernement de la noblesse qui aurait, comme dans tous les autres cantons, exclusivement formé le Conseil d'Etat en se recrutant elle-même. On aurait peutêtre concédé quelques droits aux bourgeoisies et aux communes. Ces droits eussent été réduits à chaque conflit entre les bourgeois et le gouvernement. Si le conflit avait dégénéré en insurrection comme en 1768, Tours nous eût mis la patte dessus et nous eût fait tenir tranquilles, et insensiblement ou peut-être même très -sensiblement, nous aurions été réduits au point où en étaient â cette époque les sigets des différentes Excellences qui gouvernaient dans la Confédération.

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Il faut réellement ne pas songer à Tétat de la Suisse a répoque dont je parle, pour regretter la manœuvre politique qui nous a placés sous la dépendance de la Prusse. Neuchâtel ne pouvait être pays libce, lorsque les habitants de Berne, Soleure, Lucerne, Fribourg étaient sujets. L'appel à Berlin élait une sauvegarde qui a rendu plus d'un service. Ce qui nous a fait tenir ce langage, c'est ridée de trouver notre ouvrage tout fait et de n avoir point à renverser un gouvernement soutenu par la diplomatie qui dominait en Suisse au point que les gouvernements très-libéraux de Berne, Fribourg et Vaud durent malgré eux envoyer leure troupes pour le remettre sur pied en 1831. Ce que les républicains démocrates ont tenté en 1831 et exécuté en 1848, contre l'autorité du roi, ils auraient dû le faire contre Tautorité de la noblesse. Ils auraient réussi en 1831, cela est vrai ; mais pour les dixsept ans de régime sévère que nous avons supportés jusqu'en 1848, nos pères ont eu un siècle de régime relativement bon. Ne nous en plaignons pas, car ce régime a maintenu dans nos populations le sentiment de leur valeur, les idées de lil)erté individuelle et une certaine indépendance de caractère qui ne se retrouvent pas au même degré dans la plupart des républiques suisses. Il est vrai que la population associait à ces idées un amour pour le roi de Prusse qui, dans quelques parties, allait jusqu'au fétichisme. Il a ifallu peu d'années du second régime prussien pour le faire disparaître. La tentative de 1831, en soulevant une contradiction entre ceux que Texemple des cantons suisses avait séduits et ceux qui croyaient revenir au régime du siècle passé, a plus fait pour maintenir cet attachement que tous les bons souvenirs possibles.

Il est resté du premier régime prussien des traces profondes dans le caractère du Neuchâtelois. La plus remarquable est sa disposition à la critique. Ne s'étant jusqu'en 1848jamais gouverné lui-même, n'intervenant dans ses affaires que comme opposition, il en a conservé le rôle

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malgré la part personnelle qu'il prend à la direction des affaires. Cet esprit frondeur et à côté de cela un goût trèsprononcé pour un certain apparat que les républicains ont trop peu soigné, ont contribué à la faveur que quelques noms ont conservée.

Les mouvements dans le sens républicain qui eurent lieu en 1793 servent plutôt à prouver ce que j'ai dit des sentiments des Neuchâtelois que le contraire. En efiet, ces mouvements, qui ne tendaient à rien moins qu'à nous annexer à la grande répu[)lique, ne devaient guère séduire un peuple qui, sil n'avait pas une part directe aux affaires, avait eu assez de force d'organisation pour empêcher tout ce qui pouvait lui être fatal. Nous émanciper à cette époque, au moment où la Prusse était en guerre avec la république française, n'aurait pas été bien dififtcile; mais il n'est venu k personne, que je sache, l'idée de faire de Neuchâtel un canton à l'instar de Berne ou Soleure.

Quelques fêtes dans le genre de l'époque, quelques arbres de liberté plantés et surmontés d'un bonnet rouge, furent toutes les manifestations qui eurent lieu. Le peu d'écho qu'elles rencontrèrent dans la masse de la population prouve bien les vrais sentiments du peuple.

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