‹ Mémoires politiquesChapitre 86 sur 106 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

La dofttièare intrigue.

Le gouvernement de Neuchàtel lai-mème devait se trouver assez mal à l'aise. D'un eàié la Suisse ne pouvait renoncer à une contrée enclavée dans ses frontières naturelles et nécessaires à sa défense, et de l'autre, la Constitution monarchique de Neuchàtel était un obstacle au développement des institutions fédérales. Ces embarras que le gouvernement éprouvait, je le sais, expliquent pourquoi il s'était toujours énergiquement opposé à toute espèce de révision sérieuse du Pacte. Aussi aurait-il dû traiter un peu moins comme des bandits et des brigands ceux qui en 1831 avaient voulu faire cesser l'ambiguïté de leur état politique.

Les di£&cultés paraissaient tellement graves, que l'aristocratie de Neuchàtel souleva la question de savoir s'il ne conviendrait pas de demander au roi l'émancipation du pays, dont la situation allait devenir intenable. Je ne fais pas ici une supposition : un conseiller d'Etat démissionnaire en 1831, M. Guillaume-Auguste d'Ivernois, me disait peu de mois après notre révolution : La position du pays n*était plus tenàble; nous songions sérieusement à la faire cesser. Vous avez amené le changement par en bas, noiM Vaurions amené par en haut. Je sais Clément qu'un autre conseiller d'Etat démissionnaire en 1831, M. Gourvoisier, châtelain du Yal-de-Travers, disait fréquemment à ses intimes : Aa position politique n'est pas solide^ il faudra la changer. C'étaient de naïfs aveux d'une faute que le

gouvernement avait commise en 1831 en ne prenant pas lui-même l'initiative d'une mesure qu'il pouvait provoquer sans se déjuger et qu'en 1847 et 1848 il ne pouvait plus accepter sans déclarer qu'il avait eu tort pendant seize années.

Je ne sais ce qui se passait dans les réunions où la question a pu être discutée, encore moins quelles ont été les raisons intimes qui ont empêché les hommes d'Etat qui conduisaient le pays d'entrer dans cette voie; mais je me permets de supposer que la honte d'avouer ses torts a dû être le grand motif pour lequel le gouvernement a cherché par un autre moyen que j'indiquerai plus loin k se tirer de la fausse position dans laquelle il se trouvait. En eflfet, les mêmes hommes qui avaient arrêté la révolution en 1831 et persécuté ses auteurs étaient encore aux affaires et composaient exclusivement le Conseil d'Etat. Us ne pouvaient pas venir dire au pays : Nous vous avons dit en 1831 que la position de la principauté était parfaitement compatible avec la qualité de canton suisse; nous avions tort : elle n'est plus tenable. Nous avons acclamé ^e roi de Prusse à son passage comme le meilleur des princes; nous avons juré de lui être éternellement fidèles; sa domination fait notre bonheur, c'est vrai, mais tout a changé: nous allons le prier de renoncer à ses droits. Vous voyez ces hommes qui ont voulu modifier par la force les institutions du pays et que nous avons punis comme des malfaiteurs, auxquels nous avons donné les qualifications de voleurs, brigands, incendiaires ; ces autres qui nous ont constamment désapprouvés dans notre politique parce qu'elle était fatale au pays; eh bien, les uns et les autres avaient raison, et nous avions tort. — Il était impossible que ridée de changer la position politique vînt aux membres du gouvernement et de l'aristocratie de Neuchâtel; il était impossible qu'elle fût mise à exécution- Pour leur honneur, il valait mieux qu'ils fussent renversés par une révolution que de faire un pareil aveu. Quelle

qu^eût été la forme qu'on eût donnée à ]a mesure, quels qu'eussent été tes tiommes qu'on eût mis en avant pour cela, c'était une condamnation de la politique suivie pendant seize ans. L'émancipation du pays ne pouvait pas venir de cette source.

Cependant la position devait être réglée, et personne ne sait dans le parti républicain quelles étaient les idées du gouvernement sur la manière dont elle pouvait l'être. Ce que nous avons'pu voir, c'est le moyen de régler cette position que le gouvernement a mis en avant. Après la dissolution du Sonderbund, il n'existait plus en Suisse aucune espèce de conflit entre cantons; il n'y avait donc plus aucun motif plausible à une intervention des puissances européennes; cependant celles-ci n'avaient pas vu avec plaisir la dissolution du Sonderbund, et depuis cette affaire, les représentants des grandes puissances, l'Angleterre exceptée, ne rentraient pas à Berne et semblaient en vouloir à la Confédération d'avoir trompé leurs espérances. Le chargé d'affaires de la Prusse, le baron de Sydow, était à Neuchâtel, sous l'influence du Conseil d'Etat. C'est sans doute des combinaisons faites entre eux que naquit l'idée d'un congrès européen pour régler la position de la Suisse et sa Constitution intérieure. Durant tout l'hiver qui suivit la dissolution du Sonderbund, les négociations pour la tenue de ce congrès furent poursuivies. Son siège avait d'abord été proposé à Bâle ; mais sous l'influence de la Prusse, il fiit définitivement fixé à Neuchâtel, où Sydow se trouvait déjà.

Cette combinaison fut le dernier triomphe de la politique d'intrigue du gouvernement de Neuchâtel, et il faut avouer que si la révolution de février n'était venue bouleverser ce plan, c'aurait été un coup de maître. Il est peu probable que les puissances eussent voulu contraindre la Confédération à remettre sur pied les gouvernements que la guerre avait renversés; cependant une pression des grandes puis-

sftnces ne pouvait avoir que des conséquences fâcheuse» pour la liberté et l'indépendance de la Sui8s&

Quelle position aurait-on faite à la principauté de Neuchâtel dans ce remaniement des rapports entre les cantons? C'est difficile à dire. Il est cependant à croire qu'on n'eût pas maintenu uue situation politique qui ne pouvait amener que des conflits. Quoi qu'il en soit^ raristocratie de Neuchàtel se préparait à accueiUir grandement les diplomates sur lesquels elle comptait pour se tirer d'embarras. Chaque semaine c'étaient des fêtes, des concerts, dont on faisait grand bruit afin d'attirer la bienveillance de ces hôtes qu'on allait recevoir.

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