‹ Mémoires politiquesChapitre 87 sur 106 · CHAPITRE XCL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCL

Las Comités.

Pendanl ce temps, le parti libéral ne restait pas inactif. Dans les petites localités où on ne peut se réunir qu'en nombre restreint, les tracasseries du gouvernement, sans abattre le courage des gens, empêchaient les manifestations de Topinion publique ; il en était autrement dans les grandes localités des Montagnes, où les libéraux formaient des groupes nombreux auxquels la police n'avait pas ton* jours la force de se frotter. Depuis les événements du Sonderbund les agents du gouvernement étaient impuissants à maintenir l'ordre à la Ghaux-de-Fonds et ils avaient souvent recours aux hommes influents du parti libéral pour calmer la foule. Au Locle il s*était formé un r^ddez-vous quotidien dans la grande salle aujourd'hui incendiée de Thôtel Landry. Là, des centaines de citoyens s'excitaient mutuellement par des discours sur la situation de la Confédération et sur celle de Neuchâtel en particulier.

C'est du sein de cette réunion du Locle qu'est née l'heurease idée de constituer enfin le parti libéral, afln que les citoyens de toutes les parties du canton qui professaient les mêmes vues eussent des rapports entre eux et se soutinssent mutuellement. Nous étions encore tellement dans les errements do 1831 et dans l'isolement les uns des autres, que nous ignorions complètement au Val-de-Travers le changement qui s'était opéré dans la tenue si ce n'est dans l'opinion politique des deux grandes localités industrielles. Je fus donc très-agréablement sur-

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pris lorsque, le 30 décembre 1847, à dix heures du soir, Marcelin Jeanrenaud introduisit auprès de mon lit où j*étais retenu par la grippe, deux messieurs des Montagnes qui venaient m'entretenir de politique. C'étaient Ali Jeannot et Auguste Leuba. Ils m'annoncèrent que les libéraux du Locle avaient nommé un comité, que ceux de la Chaux-de- Fonds en devaient faire autant, et que des délégués parcouraient ieVal-de-Travers et le Vignoble dans le but d'engager les libéraux de toutes les localités à imiter cet exemple. Une réunion devait avoir lieu le lendemain à Fleurier. Enfin le parti se constituait et on put entrevoir dès ce moment qu'on allait devenir quelque chose. Il est clair qu'il ne pouvait être encore question de secouer le joug de la domination prussienne ; mais c'était un grand pas, que cette entente entre tous les hommes professant les mêmes opinions, en faoe des éventualités dont le congrès nous menaçait.

Il va sans dire que j'entrai tout de suite dans les vues des deux délégués. Je promis qu'un comité serait constitué dans les deux communes do Môtiers et Boveresse où j'avais quelque influence sur les libéraux. L'indisposition qui me retenait m'avait empêché de me rendre à la réunion de Fleurier, qui fut assez nombreuse; mais en général on l'avait composée des patriotes de 1881, et les citoyens de celte époque étaient encore sous l'influence de leur défaite qui avait cependant seize années d'âge; en outre, ils commençaient en général à devenir vieux et par conséquent moins actifs. Aussi pas un de ceux qui assistèrent à cette réunion ne flt-il une démarche pour constituer des comités à l'instar de ceux des Montagnes, en sorte que lorsqu'une réunion de délégués des différents comités fut convoquée à la Chaux de-Fonds vers la fin de janvier, il n'y avait -encore rien de fait au Val-de-Travers.

Les patriotes des Montagnes s'étaient mis en correspondance avec Louis-Edouard Montandon à Travers; averti de cette réunion à la Chaux-de-Fonds. il s'y rendit seul.

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Il me fit toutefois avertir par Louis Barrelet, boucher^ mais sa commission ne me parvint que la veille, à dix heures du soir. Toute tardive que fût cette communication, elle suffit pour me rappeler la promesse que j'avais 'faite de constituer des comités dans le Valde-Travers. En effet, je convoquai sept ou huit personnes de Môtiers et Boveresse pour le samedi 12 février phez le doyen du parti libéral, Théodore Calame, auquel nous avions pardonné son vote au Corps législatif de 1882. Nous l'avions réélu deux ans auparavant, et nous nous rangions volontiers à ses avis, par déférence. Quoique nous fussions parfaitement dans notre droit en nous réunissant ainsi, que les délégués du Loçle nous eussent assuré qu'ils agissaient ouvertement et que lorganisation de leur comité n'était point un mystère, nous ne pouvions nous défendre d'une certaine crainte et nous nous rendions à cette réunion avec des précautions itifinies en nous promettant tous un inviolable secret.

Nous nous adjoignîmes encore un ou deux citoyens, puis nous convoquâmes pour le samedi suivant 19 février des délégués de toutes les autres communes du vallon. Cette réunion eut lieu avec le même mystère et les mêmes précautions. Toutes les communes y étaient représentées, même la Côte-aux-Fées où nous ignorions qu'il y eût des libéraux. Ce fut un vrai jour de fête pour tous que de retrouver des hommes restés fidèles aux idées de 1831, après seize années de persécutions. Nous savions bien qu'il en restait de quoi former les éléments d'un parti ; nous n'ignorions pas non plus que la politique du gouvernement dans l'affaire des couvents et des Jésuites lui avait aliéné beaucoup de gens surtout parmi la jeunesse; mais nous ne nous doutions pas que les esprits fussent aussi mûrs pour une opposition sérieuse. A ce moment peu d'hommes songeaient à la possibilité d'une révolution : nous voulions nous faire compter dans l'Etat en fondant un parti, en groupant les individus et en les mettant en

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rapport les uns avec les antres. Jusqu'ici le gouvernement avait eu raison des libéraux parce qu'il n'avait eu affitire qu'à des individus isolés. Désormais il aurait contre lui un parti constitué, agissant avec ensemble et obéissant à une impulsion unique. Comme premier moyen à employer, il était évident que ce devait être la création d'un journal. Nous voulions attendre à cet égard ce qui se ferait dans les réunions centrales qui devaient avoir lieu plus tard. Il ne pouvait pas être question de publier une feuille périodique quelconque dans Tintérieur du canton : les allures du gouvernement et une arme comme la loi sur la presse ne permettaient à qui que ce soit de braver les condamnations qui auraient atteint à chaqne instant le malheureux assez osé pour écrire et publier que nous pouvions nous passer d'un prince ou que le Conseil d'Etat n'était pas le modèle des gouvernements. Si les événements nous en eussent laissé le temps, il est probable que le parti libéral aurait acheté la Suisse^ qui était alors très-répandue dans le canton.

Lorsque je dis que nous ne songions aucunement à une révolution, je parle d'une manière générale, car dans cette assemblée, une assez singulière observation fut présentée par L.-Edouard Montandon. Comme toute la discussion roulait sur les moyens de faire opposition au régime gouvernemental et sur les résultats que cet to opposition pouvait amener, il nous dit assez brusquement que nous nous occupions beaucoup trop de renverser et que nous devions examiner aussi ce que nous voulions mettre à la place. Montandon ne m'a jamais paru doué d'une grande perspicacité et cette observation n'était pas de nature à y faire croire, aussi je me chargeai de le rassurer en lui faisant comprendre que prol)al)lementnous aurions bien des années encore à miner le système politique avant de le faire sauter et que pendant ces années nous avions le temps de voir quelle forme nous donnerions au nouveau gouvernement. J'avoue que l'idée de s'occuper au milieu

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de février 1848 de la Constitution que nous donnerions k la république que nous cherchions à fonder, me parut tellement absurde que je me laissai aller à quelque persiflage contre son auteur. Cependant quinze jours après, la révolution était acoomplre. Montandon avait eu raison, mais inconsciemment, car sa supposition n'était le résultat ni de la connaissance des choses ni de la connaissance des hommes, ni dHin raisonoement quelconque : c'était de la double vue.

Avant de se séparer, il fut convenu que chaque comité local se constituerait au moyen de quelques articles réglementaires et s'organiserait en nommant son président et son secrétaire; qu'il se réunirait chaque semaine, que chaque mois il y aurait une assemblée des délégués de tons les comités et que celui de Môtiers serait comité central ou comité directeur et correspondrait avec les autres parties du pays. La prochaine réunion des délégués fut fixée au dimanche 12 mars suivant. EUe ne devait pas se &ire attendre si longtemps.

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