‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · IG'2 MÉMOIRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

IG'2 MÉMOIRES POSTHUMES

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Stockholm , avril 1789.

J'ai reçu vos deux lettres, mon cher Stedingk, dont Tune m'est venue par le capitaine Yadman, et l'autre par Sandels, qui est arrivé avec le baron de Hastfer. Vous savez, sans doute, les grands événements qui se sont passés ici , et les extrémités où je me suis vu réduit. L'union qui règne contre moi et les trois ordres, rend tout ce que j'ai été obligé de faire légal, et j'espère que vers le 15 ou le 20 la diète sera terminée. Ce qui regarde la guerre l'est déjà. On envoie aujourd'hui une grande somme, et dans quinze jours les

fonds seront tellement établis que Tafgent ne manquera plus. Je suis fort de votre avis, de ne rien tenter avant que d'ouvrir la campagne entièrement, depuis que la diète a pris une tournure décidée, et que les États réunis ont résolu de me soutenir en tout, pour forcer l'ennemi à la paix. Je crois qu'en attendant il suffit d'être sur vos gardes, mais qu'il est superflu d'escarmoucher sans rien faire d'essentiel. Mais je ne doute pas que l'on ne vous attaque, si on le peut^ et si les affaires de Pologne ne font pas trop de diversion. Veillez, en attendant, sur vos troupes, et si vous apercevez du mauvais esprit chez les officiers de quelque corps, tâchez de les disperser, et de mettre d'autres officiers à leur place, les temps des ménagements sont passés; il faut marcher droit à la besogne , et écarter les malveillants. Je ne sais encore quand je pourrai rejoindre l'armée; mais dès que la diète sera finie, je me hâterai de m'y rendre. Je ne puis vous envoyer des lettres de chevalier, Essen, qui est secrétaire de l'ordre, étant à la campagne. Envoyez-moi les noms de ceux qui sont nommés et reçus, et je vous ferai expédier leurs patentes. Adieu, mon cher Stedingk. Je suis si accablé d'affaires que mon style

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se ressent du travail dont je suis surchargé ; mais mon amitié et ma reconnaissance pour mes bons serviteurs ne s'en ressentira jamais.

P. S. Voyez si le régiment Wachtmeister, qui vient de vaquer, vous accommode. Je n'en disposerai qu'après votre réponse, il n'y a rien à débourser pour vous.

DU GOMTB DB STBDINGK. 165

LETTRE DU ROI A M. DE STRDINGK

Haga,Iel4 mai 1780.

Morian veut absolument que je vous écrive pour vous assurer qu'il n'a pas été du parti de Topposition contre moi. Je lui ai dit que je croyais cela très-inutile, et que vous connaissiez déjà ses sentiments; mais enfin pour le satisfaire, je vous écris et vous le recommande, car, outre sa fidélité, il a le désir de vous aider à battre les Russes, aussi bien qu'il m'a souvent gagné aux échecs; il a été un de ceux qui ont bien voulu avoir encore la bonté de vivre avec moi. Vous vous rappelez les temps où cela était regardé

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comme une grande faveur ; aujourd'hui c'est tout différent. Voilà comme les jours se suivent et ne se ressemWent pas. En vérité, j'ai honte de toutes les folies que je vous écris, surtout quand vous vous attendez à des ordres importants ; mais je vous les réserve par le courrier, et je ne veux en ce moment que vous rappeler Haga et ces lieux tranquilles où nous nous promenions gaiement autrefois. Je me crois délivré des Danois, et dès que je serai sûr d'eux par de bons parchemins , je me rendrai bien vite dans vos régions chercher l'hiver et les Russes. Battez-vous bien et tenez-vous gai; ce sont les meilleurs conseils que je puisse vous donner. Je suis bien sûr que vous suivrez le premier point ; l'autre est plus difficile dans ce meilleur des mondes possibles. Adieu, bonsoir, car il est minuit,

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saini-Michel , ce 6 mai 1780.

Sire,

Le manque total d'argent me coupe bras et jambes; M. de Meyerfelt me mande la même chose. UofTicier n'est point payé chez moi depuis six mois, et le soldat depuis cinq ; il est au pain et à l'eau pour toute nourriture , car on ne peut donner de la viande ici au soldat que les jours de fêtes, et la seule manière possible de l'entretenir, est de lui donner du pain et de l'argent. Aucun soldat de l'univers, si ce n'est le soldat russe, n'endurerait tant de maux avec patience ; mais si ven-

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tre affamé n'a point d'oreilles, il a encore moins de cœur. Je ne puis pas même tirer le soldat de ses quartiers, où il trouve à vivoter avec le paysan, et le faire camper, de crainte de le faire périr faute de nourriture ; l'ennemi connaît notre position, et malgré son infériorité nous brave. Je n'exagère point, Sire, je ne vois point noir. Mon attachement pour Votre Majesté me donne le courage et la force de lutter contre tant d'obstacles. Une bonne cargaison d'espèces peut les faire disparaître d'un instant à l'autre. Cette espérance, et la conscience que je fais tout ce que je puis, me rend gai et content ; mais comment est-il possible. Sire, que Votre' Majesté me permette de lui faire cette question, que les fonds pour la campagne à faire ne soient point encore assurés et dans ses cpffres, après qu'Elle a vaincu à la Diète , et qu'Elle est le maître absolu de l'État? Le roi de Prusse a un trésor, le roi d'Angleterre du crédit. Un seul particulier en Angleterre et en Hollande peut avancer les fonds nécessaires pour les frais de cette campagne ; ils sont compris, à ce qu'on m'a dit, dans la dette nationale que les États ont garantie, et nous n'avons pas le sou. Cela me passe, et restera une énigme pour moi, tant que

Votre Majesté ne me fera pas la grâce de me l'expliquer.

Je crains bien que Votre Majesté ne soit pas aussi bien servie qu'Elle sert bien l'État et la patrie.

J'ai maintenant ici assez de bras et d'estomacs, et Dieu veuille que je puisse les nourrir, mais peu de têtes. Le régiment de Biorneborg a un colonel septuagénaire, et un major bon enfant, mais sans expérience; le régiment de Savolax quelques bons majors et un lieutenant-colonel, qui fait la guerre à son corps défendant, et qui voit toujours noir. La raison en est que tout son bien est engagé au service, et qu'il craint la misère pour sa veuve et ses enfants, s'il venait à périr. Je voudrais que Votre Majesté dégageât son armée de cette crainte, qui est si naturelle, en établissant que tous ceux qui périraient à la guerre soient remboursés par leurs successeurs, d'une somme équivalente à celle qu'ils ont donnée pour le grade qu'ils obcupaient lors de leur décès. Le régiment d'Osterbotten , qui n'est arrivé qu'avant-bier à Heinola, et que je n'ai pas vu encore, n'a, pour cinq compagnies, qu'un lieutenant-colonel, M. de Numraers, que je crois bon officier sur parole, en

attendant que je puisse m*en convaincre. Ehrenroth, parmi les officiers supérieurs, est le meilleur sujet que j'aie, mais il n'a pas rexpérience et l'acquit nécessaires pour conduire toute la machine. Si parmi ces balles, qui ont chacune leur adresse, il y en avait une pour moi, il n'y aurait personne ici pour mener la besogne.

J'ai manqué d'être pris l'autre jour à une reconnaissance entre Sulkava et Randasalmi , de la manière la plus ridicule et la plus bête. Trompé par mes cartes, qui sont fausses presque toutes , quoiqu'elles aient coûté beaucoup d'argent à Votre Majesté, et par mes guides , je me trouvais au beau milieu des quartiers ennemis avec quatre dragons, monsieur de Doebeln, d'Adlercreutz, et mon valet de chambre , qui portait mon portefeuille ; la nuit et le hasard nous sauvèrent. Cette aventure, dont l'ennemi fut instruit le lendemain, a fait donner beaucoup de coups de bâton aux Russes qui avaient été en patrouille cette nuit-là.

Mais quoique je désire que Votre Majesté puisse envoyer ici quelques officiers supérieurs pour me succéder en cas de besoin, j'espère bien de la revoir encore heureuse , tranquille , et coniblée de

gloire , et cet espoir fait ma consolation et mon bonheur.

Je suis, etc.

CuRT V. Stedingk.

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