MÉMOIRES POSTUUMES
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Haga, le 20 mai 1789.
Votre officier, que je vous renvoie, mon cher Stedingk, vous apporte mes réponses officielles, par lesquelles vous voyez que j'ai accordé tout ce que vous demandiez. Je suis bien aise que le régiment que je vous ai offert vous convienne ; mais je serais bien fâché de vous tirer du conmiandement que vous avez, et dont vous vous acquittez si bien. — Je vous avertis que le comte Meyerfelt a eu ordre de commencer la campagne , et probablement vous aurez reçu Tordre de commencer en même temps de votre côté. Si je ne
me trompe, vous avez huit mille hommes auprès de vous; les Russes ne sont pas plus forts. Le prince Potemkin, qui a été fait généralissime, tire toutes les forces de l'empire contre les Turcs, et vient d'obliger l'impératrice de faire rebrousser chemin à toutes les troupes de l'intérieur, qui étaient destinées contre nous. Notre flotte sera prête à sortir à peu près au même temps que Tannée passée. Le grand ouvrage de l'intérieur est achevé ici. L'acte ^e sûreté est publié, et le corps du sénat entièrement dissous , quoique les individus soient conservés. La pauvre France éprouve toutes les commotions de la guerre civile. L'événement du 27 avril a été violent et sanglant. Les provinces n'ont pas été plus tranquilles ; enfin elle conmience de gaieté de cœur, à peu près où nous sommes prêts à finir. Adieu, le porteur presse, et je ne vous écris que pour vous assurer de mon parfait contentement et de mon amitié.
ItV ^i^:moibes Posthumes
LKITHE DK M. DR STEDINT.K AU ROI.
Ce 15 juin 1789.
Sire ,
J'ai eu une petite affaire à Porolsami avec les Russes , dont je joins ici mon rapport à M. le comte de Meyerfelt. Elle aurait pu être brillante si mon plan n'avait pas été dérangé , elle n'a été qtie hardie ; pendant que j'attaquais les Russes chez eux d'un côté , ils m'attaquaient d'un autre à Sulkava, où ils ont été repoussés. MM. d'Ehrenroth, de Huty et de Doebeln se sont fort distingués le jour de Siemoniemi, M. Doebeln est un excellent officier , je voudrais que Votre Majesté en eût beau-
tiJ GOiMTB DK StEDINGK. 175
coup de pareils , mais malheureusement le nombre n'en est pas grand. Je sais que Votre Majesté chérit sa nation et qu'elle voit tout ce qui la regarde avec indulgence et du bon côté ; mais je lui proteste, sur mon honneur, que Tordre et la discipline sont perdus dans son armée, et qu'il faudra du temps pour les rétablir. Tous les hommes. Sire, sont poltrons de leur nature; il n'y a que l'honneur pour l'officier et la discipline pour le soldat qui puissent leur faire braver la mort. Je supplie Votre Majesté de faire Ehrenroth colonel et Sticht major ; ils ont été sauvés tous les deux comme par miracle. Le premier eut des papiers qu'il portait dans une poche *, moulus par une balle qui entra du côté des boutonnières et Sortit par le côté. Le dernier fut sauvé d'un coup mortel par une carabine qu'il portait sur le dos et qui fut fracassée d'une manière qu'il en reçut une forte contusion. Doebeln eut un cheval tué sous lui ; pour lui je supplie Votre Majesté, pour son propre intérêt, de l'attacher d'une manière avantageuse à son service , et de me le laisser ici. M. de Cedergren , capitaine du
* Sur la mamelle gauche.
176 MÉMOIRES POSTnUMKS
génie, le lieutenant Adiercrcutz , et un jeune Stiernvall venu de mon régiment en France, se sont fort bien montrés. En tout ce n'est pas de la bravoure des officiers que j'ai à me plaindre, ce n'est que du manque de résolution et de fermeté avec le soldat dans les cas difficiles. La grâce que je demande pour MM. d'Ehrenroth et Sticht leur donnera le commandement sur beaucoup d'autres qui ne les valent pas. Votre Majesté ne voudraitelle pas permettre que je fasse distribuer une gratification de trois à quatre riksdalers aux soldats blessés, qui le sont la plupart dangereusement, et accorder un grade aux officiers blessés , je crois que cet encouragement ferait le meilleur effet. Je ne dois négliger aucun moyen pour tirer parti de ma petite troupe. Les Russes se renforcent beaucoup de mon côté , soit qu'il leur vienne du secours, soit qu'ilsdétachentdu côtédeFrédricksamn, vu que la grande armée ne peut point agir encore. Je crois qu'ils auraient envie de m'écraser avant l'ouverture de la campagne, ce qui n'est point impossible s'ils s'y prennent bien. Je n'ai dans un terrain de vingt-cinq lieues que deux mille hommes de troupes réglées, mal pourvues d'officiers et de bas officiers. Le reste qui monte à mille
hommes sont des conscrits qui ne viennent que d'être assemblés et de nouvelles levées. Ce qui me gêne le plus et qui pourra faire mon malheur est la grande supériorité que les ennemis acquièrent sur le lac Saimen. Ils ont une escadre de dix vaisseaux toute prête , et une autre sur les chantiers. Je n'ai que six chaloupes à Pumala sur le* chantier, dont le canon et l'attirail sont encore à Svéaborg. Les chevaux du pays sont crevés à force de transport et rien ne m' arrive ; j'en ai la fièvre d'impatience, et le ciel m'est témoin que je fais tout ce que je puis, et que je vais au delà de mes forces, mais je ne puis pas faire l'impossible. Pour l'amour de Dieu, Sire, que cette diète finisse, sans quoi il en ira de cette campagne comme de l'autre , avec cette différence que les ennemis sont plus forts. Des mécontents recommencent déjà à lever la tête, et sans argent que peut-on faire? Je n'ai plus le sou.
Je reçois à l'instant le rapport que les ennemis font mine d'attaquer à Randasalmi avec six mille hommes, à ce que l'on dit; je n'ai là que dixhuit cents à leur opposer , encore sont-ils partagés en deux endroits à quatre lieues l'un de l'autre; j'y vole, heureux si je puis sceller de
mon sang mon tendre attachement pour Votre' Majesté.
Je suis , etc.
CuRT V. Stedingk.
DU COMTE DE STEDlN<iK. 179
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Borgo, 17 juin 1789.
Mille compliments pour vos officiers et pour leur bravoure. Pour vous-même , je vous embrasse de tout mon cœur. Je ne vous écris que trois lignes ; je ferai partir dans une heure un second courrier qui vous portera des lettres officielles. Vous connaissez dès longtemps mon amitié pour vous, et votre glorieuse journée de Porosalmi ne peut que la redoubler ; je vous envoie un bataillon de Helsingois avec du canon et des obus. C'est avec un sensible plaisir que je vous ai nommé chevalier grand' croix de l'Épée. Vous êtes le pre-
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mier de l'année de terre qui recevez ce grade , mon frère* fut le premier de tous qui le reçut. Puissiez-vous le porter longtemps pour la satisfaction de vos amis et la gloire de la patrie ! J'y joins un brevet de pension de mille écus, mais dont je vous prie de me garder le secret encore quelque temps. Je voudrais vous donner davantage , mais le Béarnais est pauvre , quoiqu'il ait un bon cœur. La croix et le brevet vous seront apportés par le second courrier. Je fais donner une gratification aux soldats et aux ofliciers. Adieu.
" Grand amiral.
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Borgo , de la même date.
Voici , mon cher Stedingk , avec ce second courrier que j'expédie , une lettre en Suédois pour vous, que je vous prie de faire lire à vos officiers et aux soldats pour leur témoigner ma satisfaction. Vous avez sauvé le Savolax par votre valeur et votre bonne conduite. Quelle satisfaction pour celui qui , par sa place , son intérêt personnel et sa gloire , doit s'intéresser si vivement au succès des affaires, d'y joindre encore l'intérêt particulier qu'il a toujours pris à vous ! Les Helsingois sont en marche avec du canon pour vous renforcer.
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Nous allons aussi nous mettre en mouvement de notre côté, et, pour peu que vous puissiez résister jusqu'à la fin de la semaine , je vous promets de vous délivrer. Mandez-moi ce que vous souhaitez pour vos officiers, j'y mettrai mon bon. Aminoff, mon aide de camp, va partir pour servir sous vos ordres, son attachement suppléera à son expérience. Je frémis de l'idée que vous me faites entrevoir de votre perte; mais conmie malheureusement il faut tout prévoir à la guerre, j'ai pensé à beaucoup de monde et j'ai été bien embarrassé ; mais je vous manderai dans peu le parti que j'aurai pris. J'espère toujours qu'il sera superflu et que j'aurai le plaisir de vous embrasser encore une fois, et de vous dire de bouche combien je vous aime.
P. S. Dites au vieux Gripenberg que tout lui est pardonné. Quand on se bat bien et qu'on se repent de ses fautes , il serait injuste et barbare à moi de m'en souvenir.
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Le camp de Korois, U.l*' juillet 1789.
J'ai reçu deux jours de suite vos courriers, mon cher Stedingk, et je vous les renvoie ensemble. L'impossibilité de vous faire tenir mes lettres, m'a empêché de vous écrire. La rentrée de l'ennemi dans le Savolax, avec des forces supérieures, auxquelles le corps avancé de Morian ne pouvait faire tête, puisqu'il n'avait pas reçu les renforts promis, est un grand malheur , sans doute, mais qui ne doit pas nous abattre. Vous avez défendu cette province avec courage et intelligence ; vous
18 i MÉMOIRES POSTHUMES
avez tout récemment battu des forces supérieures; vous vous êtes retiré en ordre , et vous avez sauvé votre corps entier. C'était tout ce qu'on pouvait demander de vous, lorsque l'armée qui devait vous renforcer et vous soutenir n'était pas en état d'agir , par une suite des dissensions qui ont mieux servi nos ennemis que leurs armées. Votre réputation n'en peut souffrir, et ma confiance pour vous n'en diminuera pas. Il s'agit maintenant de conserver ce qui nous reste, et voici ce que je crois devoir vous recommander : 1** de ne point séparer vos forces ; 2* de harceler l'ennemi et de l'occuper, pour qu'il me laisse encore agir librement jusqu'à ce que je puisse devenir maître du poste de Hoegfors, et, s'il avance du côté de Heinola ou de Vilmanstrand , de tâcher de le suivre, pour inquiéter ses derrières. Nous avons passé le 25 la rivière avec l'armée, et, le 28, j'ai attaqué un corps de près de cinq mille hommes, qui venait de Davidstad, et , quoique nous n'en eussions que quinze cents , il a été battu , mis en déroute , et poursuivi jusque dans son camp. Si j'avais eu plus de cavalerie, la victoire eût été complète. Ils se sont retranchés à Kaipias. Le capitaine Lofiman , qui vous en fera le détail , me trouva , au moment de la fin de l'ac-
DU COMTR DE STEDIKGK. 185
tion , sur le champ de bataille. Nous nous sommes emparés hier de Viala , et nous marchons avec le reste de l'armée. Dès que je serai maître de Hoegfors , je marcherai à votre secours. C'est sur l'immense artillerie que je mène avec moi que je compte le plus ; c'est elle qui m'a fait remporter la victoire à Uddismalm.Ceux qui vous apporteront cette lettre vous diront, d'ailleurs, la situation des affaires. Les troupes ici se conduisent à merveille et avec un courage très-distingué. On vous envoie de l'argent , et Armfelt vous aura déjà envoyé des officiers. Adieu , mon cher Stedingk ; ne vous laissez pas abattre, et souvenez-vous que la réputation se relève souvent par la mauvaise fortune , quand on a le courage de la braver. Remerciez de ma part les officiers de leur bonne conduite , et donnez-moi un mémoire de ce que vous souhaitez pour eux , ainsi qu'une relation de votre dernière affaire, pour la faire imprimer à Stockholm. Cette ville est pour vous ; car , pourvu qu'on se batte, on y est content. Portez-vous bien; n'ayez pas la fausse modestie de ne pas porter l'ordre que je vous ai donné, et souvenezvous de ce grand capitaine, qui disait tranquillement : « Je battis hier les ennemis, et
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aujourd'hui je suis battu. » Je vous envoie un chiffre, dont cependant je ne me servirai pas avant que vous ne m'ayez mandé que vous Tavez reçu.
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
LIkaU, te 11 Juillet 1789.
Le comte de Meyerfelt vient de se rendre maître de rile de Sutula , après une furieuse canonnade. Il ne lui reste qu'à prendre Kymmenegàrd et Hoegfors , et voilà le nœud ; mais il faut en faire deux pour que cela tienne , comme dit Thibaut dans la comédie. £n attendant, je suis bien aise de vous savoir hors d'affaire. Je regarde comme inutile de protéger le Savolax , déjà saccagé par les Russes ; il faut avancer si Ton veut des avantages , et c'est en attaquant qu'on s'acheminera vers la paix, que
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je ne ferai cependant que de concert avec mes alliés. Il est donc nécessaire de ne pas séparer vos forces dans l'espoir de défendre une province déjà dévastée , dont les maux ne peuvent être réparés que par la paix, mais de seconder nos opérations de ce côté-ci. Si M. de Schultz est encore dans vos contrées, il faudra marcher contre lui , l'attaquer et le battre. S'il s'est retiré , vous devez marcher sur Saint-Michel, comme vous me le proposez, sans même attendre vos chaloupes. £n laissant occupé le poste de Jorois, qui couvre la Carélie , vous mettrez les magasins de cette province en sûreté. En marchant sur Savitaipal , Davidstad , ou Vilmanstrand , vous ne risquez pas d'être coupé. Vous avez votre retraite sûre par Heinola, et vous pouvez, en poussant l'ennemi , qui est entre vous et le général Kaulbars, vous joindre à sa division. Mais vous pouvez compter que l'ennemi n'osera pas vous attendre. Si Pumala n'eût pas été évacué, je me serais avancé sur Davidstad après le gain de la journée de Uddismalm ; mais , voyant l'ennemi si fort, et vous si éloigné, je n'osais pas quitter le bord de la rivière, et j'ai marché sur Frédrikshanm , pour aider le comte de Meyerfelt à reprendre Pyttis et Kymmenegàrd , ce qui a réussi
en partie. J'attends ici un renfort de six mille hommes , qui sont partis de Stockholm hier. Ce sont de- très-bonnes troupes ; une superbe infanterie et des troupes allemandes les suivront immédiatement. Avec ce secours, je me trouverai plus fort que l'ennemi; en attendant, il faut faire le Fabius cunctator^ rôle qui, conmie vous le savez , m'impatiente ))eaucoup, et que je quitterai dès que j'en verrai le moment. Si , au lieu de marcher sur Christina et Savitaipal , vous préférez d'atta>quer Pumala, pour prendre ensuite le chemin de Vilmanstrand , vous le pouvez; mais, outre que je crois l'autre chemin plus court , vous concentreriez plus mes forces en vous approchant du baron de Kaulbars, dont vous serez secondé. Je vous prie de m'envoyer la liste de ceux pour qui vous demandez des croix et des grades. Je vous répète que je suis très-économe de croix militaires, et, pour vous donner un exemple et une règle auxquels vous voudrez bien vous conformer , je vous dirai qu'à Uddismalm , où je commandais en personne , et qui fut ma première action de guerre , où les troupes essuyèrent un feu d'enfer pendant cinq heures, je n'ai donné qu'une croix et un grade par corps , et une croix de plus aux chas-
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seurs, qui s'étaient beaucoup distingués; cette croix même fut donnée à un Brunow , célèbre par le procès d'Abo , où il fut inculpé. Vous voyez par là, mon cher Stedingk, qu'il ne faut pas régler votre promotion à la française , où Ton prodigue les croix ; je ne les accorde qu'aux officiers qui se sont vraiment distingués, et aux chefe des corps qui ont donné. Pour les grades, c'est autre chose; comme c'est une affaire réelle et non d'opinion , on peut être plus libéral , mais il faut se souvenir que la guerre n'est pas finie , et qu'elle peut donner lieu à beaucoup de récompenses. Je ne puis vous procurer vos obusiers qu'après votre jonetion ou approche du corps du général Kaulbars. Dans la dislocation de vos arrangements à Saint-llichel, je fis retourner le train d'artillerie qui vous était destiné à Heinola; j'ai eu une partie id, et le baron de Kaulbars a le reste. M. d'Eseen vous écrira à ce sujet, et M. de Klingspor sur les subsistances. J'expédie l'ordre à M. de Garpdan d'envoyer les troupes qu'il a à son frère en Carélie. Faites bicQ des compliments au lieutenant-colonel Gripenberg. Voilà un bien brave homme , et qui s'est distingué d'une manière bien honorable. J'ai reçu un livre publié par la comtesse de la Motte,
BU COMTE DB STBDINM. l9i
qui est la chose la plus terrible et la plus scandaleuse contre cette pauvre reine de France, qui vient de perdre le dauphin. Adieu , mon pher Stedingk ; je vous souhaite bien du succès.
19i MÉMOIRES POSTHUMRS
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINOK
LikaU, le 15 Juillet 1780
Nos troupes sontd*une consistance et d'un courage merveilleux. Je lésai vues à Uddismalm conduire leurs camarades blessés aux chirurgiens, retourner après cela tranquillement au feu, qui dura cinq heures sans discontinuer. Nous n'avons pas besoin de serre-files, ni de personnes pour les faire avancer. A l'attaque de Likala les gardes ont manœuvré comme au Ladiegardsgerdet à Stockholm. Ils ont gravi une montagne en ligne, faisant feu de deux rangs et alignés comme à l'exercice. Le régiment de Kronoberg, qui les soutenait, a
fait de même : enfin il faut l'avouer , ils se sont comportés comme des gens accoutumés au feu.
Notre cavalerie, malgré qu'elle soit un peu lourde, est cependant d'une bravoure exemplaire. Je m'attends maintenant que vous marcherez sur l'ennemi par le chemin de St. -Michel et Christina. Dès que M. de Kaulbars saura que vous vous approchez , il vous prêtera la main pour aller à Davidstad, et Yilmanstrand. Je souhaite que vous y mettiez la plus grande célérité. Quelques notions que vous puissiez en avoir, j'ai bien de la peine à me figurer que MM. de Reuterfelt et de Schultz aient plus de trois mille hommes à Randasalmi. Je commence à être tellement fait à l'amplification que les Russes ont le talent d'employer pour agrandir leurs forces, que je ne crois plus à la moitié de ce qu'on en dit. Nous en avons été dupes ici , mais nous ne le serons plus. Vous verrez par l'imprimé ci-joint, l'horrible confusion où va tomber la France. Voilà l'effet des conseils d'un ministre démocrate , citoyen d'une petite république, et qui croit que l'empire français peut être gouverné par les mêmes principes que la ville de Genève : principes qui cependant l'ont bouleversée elle-même. Le vieux Laudon, couvert des lauriers, qu'il arracha de
la tête triomphante du grand Frédéric, vient d'être trois fois battu par les Turcs. Il a tout d'un coup abandonné la Croatie , et s'est jeté par une marche forcée en Esclavonie. Le maréchal Haddick n'a guère été plus heureux à une reconnaissance où il a eu un cheval tué sous lui , et a pensé être pris. On assure encore qu'un autre général de l'empereur a eu un échec si considérable , qu'il a été défendu , sous peine de la vie , d'en parler. Le Grand Seigneur, dit-on , ira à l'armée ; la neutralité du Danemark est sûre , et notre flotte , forte de vingt et un vaisseaux de ligne et de douze grosses frégates, est sortie avec un bon vent le 6 de ce mois, sous les ordres de mon frère. Comment se porte Morian? Faites-lui bien mes compliments, donnez-moi bientôt de bonnes nouvelles, et ne doutez pas de mes sentiments pour vous.
LETTRE DE M. DE STiiDINGK AU ItOl.
Parkumaoki, ce 28 juillet 17K9.
Les troupes de Votre Majesté que j'ai l'honneur de commander, ont emporté hier une victoire complète sur celles du baron Schuitz , postées à Puoiko-bro et Parkumaeki. Je me mis en mouvement avant-hier au soir. Le major Gahn, avec ma grosse artillerie suivit le grand chemin de Randasalmi à Puoiko-bro. Un capitaine avec deux cents hommes eut ordre de passer un gué qui m'était connu sur la droite des ennemis, et y faire une fausse attaque : moi-même je marchais avec envi-
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ron deux mille hommes, par des chemins détournés et presque impraticables, par le village de Hildula ; tournant la gauche des ennemis et portant avec moi ( au pied de la lettre ) quatre petites pièces dé campagne ; je fis en même temps attaquer Laita Silda par les chaloupes canonnières. Ma marche fut lente et pénible ; je passais des chemins où cent honmies auraient pu m* arrêter , mais grâce à la Providence et au baron Schultz, je n'y trouvai de résistance qu'à un quart de lieue d'ici, et l'ennemi fut tourné complètement. Près de ce village étaient campés un bataillon de grenadiers et trois compagnies de chasseurs. Près de Puoiko-bro étaient le baron de Schultz et le lieutenant colonel Toll avec deux compagnies de chasseurs, de manière que toutes les forces des ennemis montaient à onze ou douze cents hommes. Les Cosaques qui avaient observé ma marche , trompés par l'allongement nécessaire de ma colonne, avaient rapporté que je marchais avec trois mille hommes par les bois. Cette nouvelle fit perdre la tête au baron de Schultz ; il donna ordre de se défendre chacun dans son poste jusqu'à l'extrémité ; et ces ordres furent bientôt exécutés ; l'ennemi occupa ce village et le village attenant, qui sont situés
sur des hauteurs , et nous trouvâmes une résistance si opiniâtre, que le régiment d'Oster-Bottn plia malgré tous mes efforts et ceux des officiers. Le lieutenant colonel Nummers et plusieurs officiers de ce régiment étaient tombés dangereusement malades à Joroîs. Le major, comte Oxentjerna , et quelques autres officiers furent blessés au commencement de l'affaire. Je crus un instant Taffaire perdue; mais resta de vaincre ou de périr, et secondé par mes braves officiers , notre opiniâtreté remporta sur celle des ennemis , qui prirent la fuite , nous abandonnant leur camp , leurs canons, une prodigieuse quantité d'équipages, enfin tout ce qu'ils avaient. Si j'avais eu un peu plus de cavalerie, il n'en serait pas échappé un homme, j'avais déjà fait plusieurs charges sur l'ennemi et même sur le village , de manière qu'ils étaient sur les dents. En attendant , le major Gahn avance contre Puoikolemo à trois quarts de lieue d'ici. L'ennemi qui se voyait attaqué en front et à dos, prit le parti d'évacuer Puoiko et de se retirer sur ce village , mais il était pris, et le major Gahn fit rétablir le pont de Puoiko, et poursuivit vivement. Le baron de Schultz prit la fuite et se jeta dans un marais, d'où cependant il a trouvé moyen de s'é-
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chapper à Taide des paysans et des Cosaques. Le lieutenant-colonel russe Fo//se défendit longtemps, quoiqu'il n'y avait pas de possibilité d'échapper , et ne se rendit que lorsqu'il ne lui restait plus un homme de son artillerie. Plein d'admiration pour sa valeur et pour sa conduite, je l'ai traité, lui et ses officiers, avec la plus grande distinction, et je leur ai fait rendre tous leurs effets. Votre Majesté, j'en suis sûr, pardonnera au désordre qui règne dans ma lettre. Je n'en puis plus. 11 faut , Sire , que je vous aime autant que je le fais, pour pouvoir soutenir les fatigues et les peines de toutes espèces que j'endure. Quant aux dangers , depuis la journée d'hier, où je n'ai pas eu une égratignure, je me crois invulnérable.
Je suis , etc.
• CuRT v. Stedingk.
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Au camp de Varala, le 25 juillet 1789.
Le major Enchjelm est arrivé hier , mon cher Stedingk , et m'a apporté les bonnes et glorieuses nouvelles dont vous l'aviez chargé pour moi : ce n'est donc plus le malheureux Stedingk qu'on doit vous appeler, c'est le victorieux, et cela à d'autant plus juste titre, que vous êtes les premier, après le comte de Stenbock , qui enrichissez mon arsenal de trophées. Vous avez sauvé le Savolax, et vous avez imprimé à mes ennemis la terreur qu'ils avaient portée dans nos provinces. Vous nommer major-général , après un exploit si bril-
lant, c'est moins vous récompenser que vous mettre à même d'acquérir une nouvelle gloire. Si je n'ai pu répondre à vos deux lettres, c'est que j'ai été occupé ces jours-ci , et bien désagréablement. Depuis le succès brillant de mes affaires , et venant encore de reprendre Hoegfors , les fautes ou les malheurs étranges du général K.... auraient pensé me perdre avec toute l'armée, sans la faute des ennemis et la promptitude de nos manœuvres. Je n'ai ni le temps , ni le cœur de vous en faire le détail, mais je vous l'enverrai. J'attends un renfort de Suède sous les ordres de Taube , et qui sera porté à 17,000 hommes d'infanterie, ainsi je ne m'inquiète pas infiniment de l'embarras survenu , puisque je vais par Hoegfors pénétrer sans difficulté dans le pays ennemi, et je regarde même cette position comme avantageuse dans ce moment, puisqu'elle occupe l'ennemi et vous laisse les bras libres.
Vous avez été trop bon et trop galant, peut-être, de rendre aux officiers russes leurs équipages que vous auriez pu partager à vos troupes. Les Russes n'en usent pas ainsi. Ils brûlent de gaieté de cœur les maisons des particuliers , ils tirent sur mes trompettes , et ils dévastent inutilement les pays
par où ils passent. Au reste , l'impératrice me refusant jusqu'au titre de roi, comme elle vient de le faire par le manifeste de M. de Mouskin , il nie semble qu'il faut bannir ces galanteries des guerres de chevalier , et des Anglais contre les Français. Après cette sortie, je dirai pourtant que peut-être, à votre place , j'aurais fait comme vous. Si la galanterie n'eût pas été méritée de leur part, elle eût été digne de moi. Examinez bien les papiers du général Schultz; peut-être y trouverez vous beaucoup d'éclaircissements et de vérités , et même sur l'affaire de Hastfer. En attendant de l'argent de Stockholm , je vous en enverrai de ma caisse particulière, dès qu'elle m'arrivera de Kymmenegàrd, où je l'avais fait transporter avec mes voitures. Adieu, mon cher Stedingk. Nous avons fait chanter le Te Deum poui^ votre victoire , et elle va être célébrée dans toute la Suède.
20*2 MKM01RF4> POSTHCMI'S
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Kymmeiicgurd , lo 29 juillet 1780.
J'ai reçu votre lettre du 24 juillet. A la manière dont vous y allez, je ne saurai bientôt quelles récompenses vous donner. Vous battrez les Russes plus facilement que vous ne leur apprendrez à vivre. Envoyez-moi une seconde liste pour vos officiers; j'ai perdu la première. Tous les renforts sont partis de Stockholm; il n'y a que le vent contraire qui les retarde. Je vous envoie de l'argent avec ce même courrier. Nous avons, l'ennemi et moi , chacun un bout du pont de Verele. Il faudra voir combien cela durera. Je vous en-
voie des jetons d'argent que j'ai fait frapper pour les distribuer aux soldats et aux bas officiers qui ont fait quelque acte de valeur. Veuillez y mettre beaucoup de sobriété, pour y attacher plus de prix. Lorsque, dorénavant, vous m'enverrez des courriers pour annoncer vos victoires , ayez soin , en même temps, de me mander si ces officiers se sont distingués eux-mêmes et s'ils ont mérité la croix. J'ai été incertain là-dessus à l'égard de celui que j'ai reçu. Je vous envoie copie de la relation officielle du général Michelson , de l'affaire de Kyro. Elle fait honneur à nos troupes. Cette relation n'a pas été surprise et je l'ai reçue par la voie ordinaire.
Les choses en France vont de mal en pis. Les gardes françaises et même les gardes du corps , ont fait une déclaration dans le goût de celle que fit l'armée finoise l'année dernière. On a cassé des gardes du corps. Le roi fait marcher toutes les troupes allemandes vers Paris et Versailles. Le maréchal de Broglie a été déclaré généralissime ; avec tout cela on ne sait pas quel parti le roi prendra. Tantôt il'suit les avis des princes ou de la reine , et tantôt ceux de M. de Necker. Le pis, dans ces occasions désespérées, est de ne
soi MÉMOIRES POSTHUMES
pas prendre de parti du tout, et c'est ce qui paraît que le roi de France fera. Tout cela me fait de la peine. Quoiqu'on m'ait abandonné , moi le plus ancien allié de la France , à la merci de mes ennemis , je ne puis quitter l'habitude de mMntéresser à ce pays et à son roi. Un sentiment entretenu pendant quarante-trois ans ne s'efface pas si vite. Adieu , mon cher Stedingk. Croyez que quelques désagréments qu'il y ait dans votre situation , il est plus heureux de combattre et d'acquérir de la gloire en Savolax que d'être à Paris dans ce moment.
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Kymmenegard , le 3 août 1789.
J'ai donné des ordres pour vos munitions et pour tout ce que vous avez demandé au comte d'Ehrensvaerd. Ici tout est tranguille. J'attends à tout moment mon renfort de Suède. La France se bouleverse déplus en plus. M. deNecker exilé, M. de Breteuil , principal ministre et président -du conseil des finances, le maréchal de Broglie , ministre de la guerre , le duc de Lavauguyon , ministre des affaires étrangères , et un nouveau contrôleur général dant j'ai oublié le nom obscur. Avec tout cela , une émeute affreuse à Paris , le
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feu aux quatre coins de la ville , l'arsenal pillé et les annes entre les mains du peuple , le tocsin de Notre-Dame sonne sur les troupes dii roi , les Allemands campent au Champ de Mars , livrant bataille dans la ville où il y a eu beaucoup de monde tué: voilà ce que nous apprenons aujourd'hui par la poste. Je ne sais ce qui s'est passé aux états généraux à Versailles ; c'était le moment du départ du courrier. Je crains bien qu'il n'y ait eu des scènes sanglantes , car les gardes françaises et même les gardes du corps sont démocrates.
Voilà ce qu'on fait dans la délicieuse France; voilà le fruit de la faiblesse et de l'irrésolution. Adieu, portez-vous bien! J'espère bientôt vous consoler par de bonnes nouvelles. En attendant , tenez le général Schultz cerné , et ne vous laissez pas effrayer par les cent mille rapports qu'on vous fera. Lorsque mes renforts seront arrivés , j'aurai 20,000 hommes de bonne et nouvelle infanterie.
DU COMTK DE STEDINGK. ÛQH
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
Kymmenogarcl , le 7 aofti 1789.
N'ayant pas de nouvelles à vous mander d'ici , je puis au moins vous donner celles que je viens de recevoir de la victoire de mon frère sur la flotte russe, sortie de Cronstadt, qu'il a remportée, le 26 juillet, à 12 lieues sud-ouest de l'île d'Oland. Il me mande qu'ayant signalé la flotte, le 25 juillet au matin , il l'avait vue se ranger en bataille , mais que le vent et le gros temps l'empêchèrent de l'attaquer. Il la vit toute la nuit jusqu'au lendemain 26 à une heure et demie , le duc
engagea la bataille avec son arrière-garde qui se trouvait à la hauteur de Tennemi , et après six heures de combat , et que quatre vaisseaux russes furent désemparés , le désofdre se mit dans leur flotte , et elle prit la fuite. Mon frère la poursuit à toutes voiles. C'est en la poursuivant qu'il m'écrit, et finit par me faire espérer de plus grandes nouvelles. Sa lettre est datée « du vaisseau amiral Gustave III, chassant la flotte russe entre là Courlande et l'Oland. » Cette nouvelle est arrivée à Stockholm six heures après celle de votre victoire de Parkumaeki. J'apprends par un courrier de Hangoe , l'arrivée des galères et du premier transport de mes renforts de Suède. Puissiez-vous vous maintenir encore quinze jours, et tout prendra une face nouvelle. Vous ne sauriez croire l'effet que vos succès ont produit ici sur l'armée. Vous ferez chanter le Te Deum chez vous, comme je le ferai demain ici.
Je viens de réjouir le général suédois : Je vais affliger le colonel français attaché à la reine et à la France; rien de plus affreux que ce qui s'y est passé du 12 au 15 juillet: les Invalides forcés , le canon et les armes employés contre la Bastille: cette forteresse prise
DU COAlTfi DE STKDINGK. 209
d'assaut, le gouverneur, M. de Launey, traîné par la populace à la place de Grève , décapité , sa tête portée en triomphe autour de la ville, le même traitement fait au prévôt des marchands , la formation d'une milice bourgeoise de 48,000 hommes, les gardes françaises et suisses réunis avec le peuple ; M. de Lafayette proclamé commandant général de la milice parisienne , les cocardes bleues et rouges arborées au lieu des blanches, les États déclarant les ministres du roi et les agents civils et militaires de l'autorité responsables à la nation ; le roi , enfin , seul , accompagné de Monsieur et du comte d'Artois, allant à pied, sans suite , au milieu de l'assemblée des États, faire presque amende honorable , et demander leurs secours pour apaiser les troubles ; voilà ce qui s'est passé , et voilà comment la faiblesse, l'incertitude et une imprudente violence vont renverser le trône de Louis XVI. Des lettres de Hollande disent que Necker est rappelé. Je suis encore si affecté de ces nouvelles , que je crains que ma lettre ne s'en ressente. Adieu , mon cher Stedingk. J'attends avec crainte et impatience de vos nouvelles; mais si vous avez des revers , souvenez-vous qu'après votre retraite de Saint-Mi-
SIO MÉlfOIlES POSTHUMES
chel, vous avez battu les Russes à Parkumaeki , et que dans peu je vous dégagerai, pour la seconde fois, ce que j*espère pourtant n'avoir pas besoin de faire.
LETTRE DE M. STfiDlNOK AU ftOI.
Aholax.ce 18 août 1780.
Sire,
J'avais donné ordre depuis huit jours au colonel Gripenberg d'attaquer Pumala. Je croyais le moment favorable, puisque l'ennemi a eu l'imprudence de faire venir toutes ses galères ici. L'entreprise a manqué, mais elle est honorable et glorieuse. Nous avons fait des prisonniers, et enlevé deux obus de métal de huit livres aux ennemis , avec tout leur attirail et munitions. J'envoie les deux relations de monsieur de Gripenberg en original, à Votre Majesté. La perte des
212 M^MOIEES POSTHUMES
ennemis doit être considérable, mais leurs ressources le sont aussi. Nous avons déjà détruit au delà de quatre mille hommes des troupes ennemies dans cette campagne, tués, blessés et prisonniers, et nous les voyons toujours remplacés par un nombre plus considérable. C'est la tête de l'hydre. Ce n'est pas de même avec nous, nous nous affaiblissons tous les jours , même par nos succès.
Je suis, etc.
CuRT v. Stbdingk.
Kymmenegard , le 35 août 1789.
Je ne dois pas vous laisser ignorer ce qui s'est passé ici. La flottille russe attaqua la mienne sous les ordres du comte d'Ehrensvaerd, hier, à dix heures du matin , et la bataille dura jusqu'à neuf heures du soir sans discontinuer. J'étais alternativement dans ma chaloupe, et sur un rocher qui couvrait notre aile droite. A sept heures l'escadre russe, venant d'Aspoe, et plus forte du double que la nôtre, était battue ; trois vaisseaux pris sous mes yeux, et le reste fuyant dans la plus grande confusion, — Les ^étroits qu'on avait
iik MÉMOllBS POSTHUMES
fermés avec des bateaux coulés, devaient empêcher l'autre escadre ennemie d'avancer sur nous, mais vers ce temps elle eut l'adresse ou le bonheur de passer les endroits fermés. Nous n'avons plus de munitions, deux de nos vaisseaux ont donné sur des fonds, et il a fallu abandonner nos prises. La nuit a séparé les combattants. Ne pouvant ainsi avancer de ce côté, je vais porter à votre secours toutes les forces qui m'arrivent de Suède, Ainsi tenez-vous ferme. Le 14 septembre je serai chez vous avec plus de dix mille hommes d'infanterie; je fais tous les arrangements nécessaires pour cela. Je vous demande le secret. Vous en sentez l'importance.
Que dites-vQus des troubles affreux de Paris et de la France? Ce sont les proscriptions de Sylla. Voilà le baron de Besenval, le duc de Lavauguyon, et le prince de Lambesc entre les mains du peuple, et le vieux maréchal de Noailles massacré dans son château.
DU COMTB DB STBDINOK. 216
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
l4)Tisa, la 19 septembre 1789.
Je VOUS ai écrit avant-hier, raoft-eher Steàingk, il ne s'est rien passé depuis. Le prince de Nassau s'est avancé hier avec sa flottille, jusqu'à Kungshamn. La grande flotte russe est devant Porkala, et le baron d'Armfelt a débarqué aujourd'hui à Strômsby avec 8,000 hommes. Ma flottille sera prête à sortir mercredi. Je ne crains guère celle du prince de Nassau. La tempête affreuse qu'il fait, et qui, selon l'expérience dans ces parages, durera quelques jours, le rend inactif, quels que soient ses projets. Cependant ce mouvement me
2t6 MlSMOlBbS POSTHOMES
fait croire que le détachement qu'on disait envoyé contre vous, ou n'est pas aussi considérable qu'on le supposait , ou n'existe pas du tout, et que c'est un faux bruit que l'ennemi a fait répandre pour nous dégarnir ici. En tout cas, veillez à n'être pas surpris , et défendez le pays le plus que vous pourrez , en attendant que dans peu je puisse tenter une diversion.
LETTRE DU ROI A H. DE STEDINGK
Lovisa, le 3 octobre 1789.
Une indisposition qui m'a retenu au lit pendant deux jours , m'a empêché de répondre plus tôt à deux lettres que j'ai reçues de vous. Je vois avec plaisir, mon cher Stedingk , que vous vous maintenez encore dans votre poste. Je suis absolument de votre avis qu'il faut prendre vos quartiers de cantonnement, et même vos quartiers d'hiver, dans le pays ennemi. Je vous ordonne donc de vous en occuper , et de faire cantonner et hiverner vos troupes aussitôt que vous le croirez favorable. Votre aile droite sera renforcée par les brigades
S18 MBMOIEES POSTHUMES
Dalécarlienne et Vermlandaise , dès qu'elles pourront quitter les rives d'Ingo et de Baresund qu'elles défendent contre les Russes , qui voulaient y faire des descentes pour brûler nos vaisseaux de transport. J'espère vous retrouver bientôt en bonne santé et en bonne humeur, et vous assurer de bouche, combien je suis votre affectionné ami.
DU GOMTR DE STBDINGK, 219
LETTRE DE M. I>E STEDINGK AU ROI
Abolax, ce iO octolM'e 1780.
SlRE ,
M. Remskj Korsakoff, pour son coup d'essai a fait un coup de maître. La surprise que je craignais tant , vu la composition des troupes sous mes ordres , a eu lieu hier à deux heures après dîner , par un temps clair et superbe. L'ennemi qui n'avait pas bougé depuis quinze jours, commença par jeter des bombes vers midi , pour faire baisser la tête à nos sentinelles , en quoi il réussit parfaitement. Deux cents hommes étaient de garde aux batteries sur tout le front de Laita Silda , et un ba-
taillon du régiment de Bjorneborg campait à 250 pas des batteries de la gauche ou se fit Tattaque. A la droite deux cents chasseurs étaient baraqués. J'avais été aux batteries un peu avant les deux heures, et trouvant peu d'officiers au bataillon de Bjorneborg , qui par surcroît étaient presque tous des enfants, j'en fus alarmé, et j'allai à toute bride au camp du régiment de Bjorneborg , qui était campé à un demi-quart de lieue de là , pour lui faire prendre les armes , de même qu'au régiment d'Osterbothnie. Les coups de fusil commençaient au même instant, et déjà la batterie de la gauche était emportée , où il y avait trois canons , deux de trois et un de six livres qui enfilaient le port. Cette expédition avait été faite par cinquante chasseurs en deux bateaux, qui abordèrent sur le flanc gauche de la batterie et grimpèrent la hauteur rude et escarpée sur laquelle elle est assise. La garde qui devait en défendre l'approche lâcha le pied, et on ne tira pas un coup de canon de la batterie. Les ennemis tournèrent aussitôt un pont qu'ils avaient construit à la sourdine , et passant dans le plus bel ordre bordèrent toute la hauteur de la gauche , et se servirent contre nous de notre propre canon, Les
batteries de la droite, qui prenaient Fannemi en flanc et en revers au passage du pont , et au bas de la montagne de la gauche jouèrent pendant quelque temps, mais voyant l'ennemi passer en foule , nonobstant leur feu , et étant fort incommodé par le feu supérieur des batteries ennemies, l'oflicier retira le canon et le mit à couvert. Tout paraissait perdu. L'ennemi fit la faute de ne pas profiter assez de ses premiers succès. Les troupes arrivèrent au trot et chargèrent l'ennemi à la débandade avec la baïonnette en poussant de grands cris. Nous reprîmes la hauteur de la gauche et nos batteries. L'ennemi prit la fuite, et nous reprîmes nos canons sous le feu de vingt pièces de canon à bout portant. Les ennemis ont laissé trois cents hommes sur la place, dont quinze officiers. Les ennemis ont eu beaucoup de monde de blessé , à en juger par les gémissements que nous avons entendus toute la nuit, et par le nombre de chariots qui allèrent entre Nyslott et Laita Silda.
Je suis, etc.
CuRT v. Stedingk.
t222 MÉMOIRKS POSTHUMES
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
LoTlsa, le 14 octobre 1780.
Je viens, mon cher Stedingk, de recevoir votre lettre du 10 ; je me hâte de vous renvoyer le courrier et je pars pour vous rencontrer demain. Tai ordonné au bataillon d'Ionkoping de matôher à St-Michel, afin que celui d'Elfsborg puisse vous renforcer. Le pont d'Anjala ayant été rompu par nous, et les Russes s' étant retirés de ce poste , j'ai pu détacher ces troupes du comte de Meyerfelt , mais il ne pourra être à St-Michel que le 29 de ce mois, ayant dix-huit lieues de marche à faire et des chevaux harassés. Je suis bien aise que vous ayez
repoussé l'ennemi , et je souhaite fort que vous mettiez tous vos soins à vous maintenir dans son pays. J'ai lieu de croire que la saison mettra fin aux projets du S' Korsakov , qui , je crois, est frère d'un des anciens favoris de l'impératrice. Gomme les gelées commencent, j'espère qji'il ne pourra rien effectuer davantage. Il est assez extraordinaire que les Russes aient surpris une batterie en plein jour, et qu'ils l'aient attaquée à une heure où tout est en vue. Voilà comme ils firent leur attaque sur Hervekoski. Cependant vous avez eu la gloire de les repousser ; ne vous arrêtez pas en si beau chemin, et soutenez la besogne jusqu'au bout, comme je le ferai de mon côté. Je suis persuadé qu'en soutenant encore une campagne, la paix sera avantageuse comme elle l'eût été sans cette malheureuse bataille du 2&. J'espère avoir bientôt le plaisir de vous voir et de vous assurer de bouche de mon amitié.
±2% MÉHOIBES rOSTHUMES
LETTHE DE SI. DE STEDINGK AU ROI
Pardala, ce 10 décembre 1789.
SlRK,
Il vientde m' arriver un revenant dePétersbourg; ce M. Kobin qui avait été blessé et fait prisonnier à l'affaire de Parkumaeki, a été relâché sur sa parole de ne point servir , pendant cette guerre , contre la Russie ou contre ses alliés. 11 doit cette faveur au comte d'Osterman et au prince de Nassau, qui l'a chargé, de même que la princesse Fée , d'aller me trouver et de me dire bien des belles choses de leur part ; ce prince est en grande faveur à Pétersbourg depuis l'affaire du 24 août.
DU COBITE DB 8TBD1NGK. 225
Tous les soldats et matelots qui ont assisté à cette affaire ont eu une médaille de la grandeur d'une pièce de 82 schellings, qu'ils portent à la boutonnière avec un ruban rayé jaune et noir. L'impératrice est prodigue de récompenses envers les oflBciers et les troupes qui servent contre Tarmée de Votre Majesté ; les moindres actions sont récompensées comme de grands faits d'armes, de manière que cela donne beaucoup de jalousie à l'armée qui sert contre les Turcs, qui n'est pas si bien traitée, quoique conmiandée par le favori. Il n'est question à Pétersbourg que de grand armements; on veut frapper de grands coups la campagne prochaine en Finlande, pour terminer une guerre qui commence à leur peser. On fait revenir une division de l'armée qui sert contre les Turcs , qu'on regarde comme aux abois ; mais on dit en même temps que la peste , qui fait de grands ravages dans l'armée turque, empêche toute opération ultérieure de ce côté-là tant qu'elle dure. On soupire tout bas après la paix ; mais on ne croit pas Votre Majesté disposée à la faire dans l'espérance d'entraîner la Prusse en cette guerre , ce qu'on redoute fort. L'argent est rare à Pétersbourg et ne s'obtient qu'en payant un agio considérable-
mais les billets de banque circulent en abondance, et, malgré la cherté des vivres et des marchandises, le luxe va son train. Une nouvelle conscription dans tout l'empire doit produire quatre-vingt mille recrues pour le mois de janvier prochain. Il n'a pas été question de la moindre révolution à Pétersbourg. Le peuple y est dans l'ivresse des succès de l'invincible Catherine contre les Turcs. L'impératrice a été indisposée pendant quelque temps, et ne quitte guère son appartement. La grande duchesse attire sur elle les regards du public, et se voit appelée à la succession par les vœux secrets de l'armée et des grands de l'empire. Les troupes qui ont filé vers Pétersbourg ont été mises dans des quartiers d'hiver commodes et fort étendus même jusqu'à dix lieues au delà de Pétersbourg. De ce nombre est un beau régiment de cavalerie qu'ltobin y a vu passer; les gardes qui sont revenus avec l'escadre du prince de Nassau , sont fort amaigris et fort blêmes de leur campagne, composés d'ailleurs d'honmies faibles et dé recrues. Ce bulletin qui n'est pas encore fini vient d'être interrompu de la manière du monde la plus agréable ; un extra-poste m'apporte la lettre de Votre Majesté du 25 novembre. C'est la première que
j'ai reçue depuis son départ du Savolax, et elle m'a fait plaisir comme si c'était la première que j'avais reçue d'elle de ma vie. Je ne sais ce que je dois y admirer le plus, ou la bonté de Votre Majesté, ou la justesse de ses raisonnements, ou le charme de son éloquence.
Sans doute. Sire, il est glorieux de vivre dans l'histoire , et en s' attachant sur les pas de Votre Majesté , on peut espérer de passer à la postérité, comme la bordure d'un beau tableau qu'elle enserre; mais de même que les grands exploits, l'histoire expose les grands revers , et un jour a souvent terni cinquante années de gloire ; il suffit à la mienne que Votre Majesté soit contente de moi. L'éloge de la bouche d'un grand homme fait taire Tenvie et les détracteurs , c'est le quos ego de Neptune.
Je suis occupé en ce moment à passer les troupes en revue. Le temps ne permet pas encore de penser à Pumala.
Je suis, etc.
CoRT v. Stedingk.
228 MKMOIRES POSTnU5II-S
LETTRE DE M. DE STEDIMGK AU ROI
Pardala , ce 18 décembre 1789.
Sire,
M. de Jaegerhorn est gros de projets, il veut que je les appuie auprès de Votre Majesté à laquelle il m'a dit les avoir envoyés dès le mois d'octobre. Je me souviens de Descartes qui ne demandait que de la matière et du vide , pour créer un monde. Le grand art à la guerre consiste à saisir les occasions , il faut toujours être prêt à tout et la lance en arrêt , comme on nous peint les preux chevaliers de jadis dans les carrefours ou sur les pontslevis de leurs châteaux. Votre Majesté connaît trop
bien son armée , l'étendue des quartiers qu'elle occupe, pour croire à la célérité, le secret, la combinaison des moyens , le concours de toutes les parties que demande un projet de la nature de celui de Jaegerhorn.
Je suis revenu malade de St-Michel, où j'ai passé le régiment de lonkoeping en revue ; mais comme je n'ai ni médecin ni remèdes, j'espère guérir bientôt.
Je suis, etc.
CuRT V. Stedingk.
230 MÉMOIBBS POSTHUMES
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Michel, ce 10 février ITOO;
Sire,
M. de Jaegerhorn est arrivé ici le 5 et m'a remis la lettre que Votre Majesté m*a fait la grâce de m' écrire le 20 janvier. Je vous proteste , Sire , que je suis sans rancune envers qui que ce soit. Mon cœur n'est point fait pour haïr. Si j'ai eu des ennemis, Votre Majesté m'a prouvé qu'ils n'ont pas pu me nuire auprès d'elle. C'est une obligation que je leur ai, et qui sert bien Votre Majesté est sûr de ma reconnaissance et de mon amitié.
Il faut tenter la fortune à la guerre, sans s'y
DU COMTE DE STEDINGK. !23l
abandonner , et ne pas se livrer tellement à un projet qu'on ne puisse pas en prendre un autre. Celui de Votre Majesté est sage et bien conçu ; Wilmanstrand est un point central pour les ennemis , il n'y a que des raisons majeures qui Tont pu faire négliger par les généraux de Votre Majesté.
Il ne Ta jamais été par les ennemis; si Ton s'en empare, cela sera beaucoup de gagné; si on le manque il faxit espérer qu'on pourra se soutenir au delà des défilés qui sont bien difficiles à franchir pendant Tété ; mais Votre Majesté est trop clairvoyante pour ne pas voir tout ce qui peut déranger une sur^ prise de cette nature faite de si loin (car il y a huit lieues d'ici *) dans un pays et dans un climat comme celui-ci. J'en demande pardon aux mânes des grands rois que Votre Majesté me cite , mais aucun d'eux n'a rien fait d'aussi hardi , cela n'en est que plus tentant; cependant une chute de neige, un déserteur instruit, une indiscrétion parmi dix ou douze personnes qui sont dans le secret , un froid de 32 degrés, conime nous en avons quelquefois, peuvent tout gâter.
• Vingl-quatre lieues de France.
23^ MÂMOIAES POSTHUMES
La plus grande difficulté qui se trouve aux opérations d'hiver en ce pays-ci, c'est le manque de villages et de maisons, et l'extrême besoin qu^on en a.
Quoi qu'il arrive , la présence de Votre Majesté lèvera des obstacles, et nous fera tenter l'impossible. Tout ce dont je la supplie très-humblement, c'est de ne point regarder la surprise de Wilmanstrand conmie assurée , et de ne pas trc^ compter sur la fortune et sur la faiblesse des ennemis. C'est le propre des grands honmies de croire tout possible ; l'ardeur de Gustave-Adolphe avait besoin d'être tempérée par la glace de son chancelier , et il est aussi agréable de gagner plus qu'on n'a compté , que le contraire est fâcheux.
On dit. Sire, qu'on va rayer du tableau tous les officiers français qui ne rejoignent pas leur corps au mois de mars prochain. Si ce malheur m'arrive, je perdrai 18,000 francs de revenu, et le fruit de vingt années de service. Il n'y a rien , Sire, que je ne consente à perdre pour un maître chéri, mais au moment de perdre mon existence en France, mon cœur gémit; j'étais fier du titre de Français que j'avais acquis , en l'unissant à celui de Suédois; faut-il donc que ce ne soit plus une
même chose! Et vous-même. Sire, n'y a-t-il plus rien dans votre cœur qui plaide pour cette belle France, quoiqu'elle ait à présent le transport au cerveau ; hélas , je l'aime encore assez pour aller me noyer avec elle, si mon devoir et mon attachement pour Votre Majesté ne me retenaient aux lieux où je suis.
Je suis, etc.
CuBT V. Stedingk.
Stockholm , ce 2 mars 1790.
Je vois par vos lettres et les rapports du comte de Hamilton , que les ennemis se renforcent du côté de Pumala. Je ne crois pas que c'est crainte de notre attaque, mais que c'est de ce côté-là que la campagne doit s'ouvrir, quoic[ue je doute qu'ils pensent à la commencer avant le départ des neiges et des glaces, d'autant plus que, selon les avis de Pétersbourg , les commandements des armées viennent d'être décidés. Le comte de Soltikoff, que vous avez connu à Spa, commandei'a contre nous, ayant sous ses ordres le prince d'Anhalt Bern-
bourg et le général Igelstrom. Le prince de Nassau commande la flottille, ayant avec lui un corps de troupes séparé sous le général Numsen, et tout cela indépendant de M. de Soltikoff. Vous jugez combien un commandement ainsi séparé doit nuire au succès des opérations. De là je présume aussi que Soltikoff agira vers le Savolax et ses cantons , et que le prince de Nassau suivra la côte. Mais les généraux qui doivent commander, sont encore à l'armée du prince Potemkin ; ainsi il leur faudra du temps pour venir, et Tarmada du prince de Nassau ne pourra agir avant la belle saison. Si l'ennemi se renforce de votre côté, c'est donc apparemment pour être plus sûr de Pumala ; ou si les mouvements qu'on dit qu'il a faits , et qui l'ont éloigné de Kymmene sont vrais, il paraît que c'est pour tirer ses troupes plus près de Pétersbourg, afin d'être à portée d'en détacher en Livonie, où les mouvements du roi de Prusse donnent de l'inquiétude. D'ailleurs ils n'auront pas de renfort, le prince Potemkin ayant non-seulement refusé de détacher un seul régiment de son armée , mais demandant encore de nouveaux secours pour lui-même.
Toutes ces considérations , et encore d'autres-
336 MÉHOIEBS P08THU1IBS
que je ne puis vous communiquer en ce moment, m'affermissent dans la résolution de précipiter l'ouverture de la campagne , et de prévenir, par une attaque brusque, le rassemblement des forces ennemies. Je vous exhorte donc à mettre tous vos soins à cet objet; comme il y a eu un peu de contradiction dans les rapports de Savolax et de Borgo, j'envoie le baron Otto de Wrede pour m'éclaircir entièremedt J'espère qu'il me rapportera des connaissances parfaites de tout, après lesquelles je volerai pour vous joindre. Les affaires de l'Empereur s'embrouillent de plus en plus, et celles de la France vont encore plus mal. On a encore fait faire à ce pauvre roi une démarche fausse et honteuse , qui ne le délivrera pas plus de sa prison, et qui achève de lui faire perdre le peu de considération dont il jouissait parmi le petit nombre de partisans qui lui restait, et qui l'a totalement abandonné. Je gémis comme vous sur le sort de cette pauvre France , et je vous assure que mes anciens sentiments ne sont pas éteints ; mais je les conserve au roi de France, à la France, et non pas plus au roi des Français qu'à l'assemblée démagogue du soi-disant peuple français, qui n'est qu'un peuple de cannibales. Pour ce qui
VOUS regarde personnellement dans ce pays, vous n'avez encore rien à craindre de votre absence ; ce qu'on vous a écrit n'est pas vrai. On n'a encore rien statué sur les régiments allemands , et j'écris à mon ambassadeur de veiller à vos intérêts pendant que vous veillez aux miens. Mais quand même ces régiments ne seraient pas supprimés, il faudra vous attendre à un long retard de payement , les finances étant dans le plus affreux désordre. Vous vous plaignez de n'avoir pas eu part de mes desseins , lorsque j'eus le plaisir de vous voir cet automne ; mais le plan n'a été formé qu'après mon retour à Borgo, et il était nécessaire de concentrer la formation des magasins dans un seul endroit, pour que les prix ne fussent pas enchéris par plus de concurrents. Le faible hiver que nous avons eu a sans doute retardé les transports, et c'est l'article des foins qui est le plus embarrassant. Ne peut-on pas nourrir les chevaux en Savolax avec du blé ; comme les Iswoïschiki russes nourrissent les leurs à Pétersbourg ? Vous savez sans doute la mort du sénateur Stockenstroem ; il avait quatre-vingt-douze ans. Les prisonniers de Fredrikshof vont bientôt être jugés ; à -vue de pays , Haestsko paraît le plus coupable , et Hast-
238 MniOUtBS posthumes
fer le plus déshonoré. Le baron de Taube est tonjours fort mal de sa contusion. Je vais m'informer de la vacance que vous me demandez pour votre chirurgien.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Michel, ce 10 mars 1788.
L'arrivée du baron de Wrede était, pour moi, ce qu'est Tapparition d'un saint pour un pauvre ermite dans les déserts , une communication avec tout ce qu'il aime et qu'il révère. Votre Majesté » quoique dans un grand éloignement , juge à merveille des événements de ce canton-ci. L'ennemi n'a pas eu le dessein de nous attaquer du côté de Pumala , et, après y avoir rassemblé beaucoup de troupes et s'y être morfondu quelque temps, étant entassé d'une étrange manière , il en a fait filer
2i0 MÉMOIRES POSTHUMES
une partie au delà du Voxen, ou pour Pétersbourg, ou pour faire la navette, et le reste, qui, d'après mon calcul , ne fait pas deux mille honmies , est à Pumala et aux environs. Dieu veuille que le roi de Prusse, qui est autant intéressé à cette guerre que qui que ce soit , veuille un peu moins aimer ses maîtresses, son repos et son trésor, qu'il se décide à prendre le parti que l'intérêt et l'honneur lui dictent. En tous les cas, le dessein de Votre Majesté de prévenir les ennemis et d'ouvrir la campagne avant le départ des glaces, est conforme à ses véritables intérêts. Le baron de Wrede lui dira ce qui a été fait ici pour remplir les vues de Votre Majesté. Toutes les troupes destinées pour l'expédition seront rendues à Kanyasniami et aux environs, le 21 de ce mois. Nos magasins sont fournis pour environ trois mois ; il y a même un peu de fourrage. J'ai pris un arrangement qui nous procurera des chevaux de trait, sans que nous ayons à les nourrir jusqu'à ce qu'on s'en serve. Nous pouvons même compter un peu sur les magasins des ennemis , si l'entreprise réussit. Le moment de son exécution dépend du temps qu'il fera, c'està-dire du hasard. Jusqu'à présent, il n'y a eu rien de perdu. Il est tombé plus de neige ces derniers
(Juinze jours que pendant tout l'^hiver, ce qui rend l'entreprise impossible pour le moment. Cela peut changer dans huit jours, plus tôt plus tard, mais, ce que je me fais fort d'assurer, c'est que les glaces, qui sont d'une épaisseur extraordinaire cette année , porteront jusque vers la fin d'avril. Nous avons toute glace d'ici là où nous voulons all^. M. de Wrede m'a fait entendre que la présence de Votre Majesté était nécessaire à Stockholm. Elle l'est partout, s'il m'est permis. Sire, de dire mon avis. Je prendrai la liberté de conseiller à Votre Majesté de ne partir de Stockholm que pour pouvoir être rendu ici vers le 20 ou 25 d'avril, de donner ses ordres à celui qu'elle voudra charger de la tentative projetée de se rendre sur les lieux ici, et de saisir le premier moment favorable pour l'exécuter ; si elle réussit il faut qu'au même moment l'armée du Kymenne pénètre dans le pays ennemi , et s'approche de Wilmanstrand en ne laissant qu'un corps d'observation du côtéd'Abborforsspour couvrir le Nyland. Si elle manque, ou l'officier chargé de l'entreprise sur Wilmanstrand pourra se maintenir au delà des défilés aux environs de Savitaipal, et en ce cas il faut encore que l'armée du Kymenne l'appuie et le seconde, ou s'il