INTRODUCTION
Non loin de la ville d'Anctam , dans la Poméranie suédoise, se trouvait le vieux château de Pinnau, appartenant depuis cinq siècles à la famille des barons de Stedingk.
Le premier de ce nom qui vint s'y établir fut le chevalier de Stedingk , originaire de Westphalie.
Il quitta, par suite d'un événement tragique, le sol natal auquel était attaché le nom de ses pères.
La femme du chevalier se présenta un jour à l'église pour faire ses dévotions. Le prêtre officiant en cette occasion en voulait au mari, qui, quoique riche , n'avait donné pour toute offrande à l'éghse
qu'une seule petite monnaie en argent , et , pour s'en venger, imagina de mettre cette même pièce dans la bouche de la dame , au lieu de la sainte hostie. L'eflroi qu'elle en éprouva lui fit perdre connaissance. Le chevalier, apprenant la cause de son évanouissement, tira son épée, la plongea dans le sein du prêtre , au pied même des autels , et quitta à jamais le pays afin de se soustraire à la punition de son crime. Il vint se réfugier en Poméranie, où il acheta des terres, et où ses descen« dants se fixèrent.
Lors du commencement de la guerre de sept ans , ce château était occupé par le baron Christophe Adam de Stedingk , père du baron de Stedingk , dont nous donnons ici les Mémoires : il avait épousé la fille du fameux maréchal Schwerin, et fait la campagne de 17&2 comme aide de camp de ce dernier. Il s'établit depuis dans les terres que son père lui céda en Poméranie et eut quatre enfants, deux fils et deux filles. L'atné, le baron de Stedingk , naquit h Pinnau le 26 octobre 17&6. Dans ces temps, il était d'usage d'envoyer un collet rouge à chaque garçon qui naissait , comme une^ marque de son engagement dans l'armée prussienne ; le petit Stedingk reçut aussi le sien.
DU GOBITB DE STKDUIOK. 11
Le maréchal Schwerin le tint sur les fonts de baptême, i Fasse le ciel, » dit-il en relevant dans ses bras , « que cet enfant devienne un jour ce que je » suis ; quMl serve sa patrie en brave , et en ob- » tienne un jour le bâton de maréchal ! »
Ces vœux ont été accomplis, par la manière glorieuse dont le maréchal Stedingk a marché sur les traces de son aleuL
Quand la guerre éclata entre la Suède et la Prusse, en 1757, son père, qui était sujet du premier de ces pays , reçut ordre de se rendre au quartier général suédois, ce qui déplut beaucoup au grand Frédéric. Ce dernier lui avait écrit une lettre fort pressante pour rengager à prendre service chez lui. « Je suis« » disait-il , c attaqué de toutes » parts , et j'ai besoin de rassembler autour de moi » mes anciens amis. » M« de Stedingk répondit en lui exprimant ses regrets, < qu'ayant quatre en- » fants , il était obligé , avant tout , de songer à » leur avenir, et qu'étant sujet de la Suède , cette » circonstance l'empêchait de suivre le penchant de » son coeur. » Il accompagna donc l'armée suédoise dans sa marche jusqu'auprès de Berlin; mais après qu'elle fut repoussée par les Prussiens, ceuxci occupèrent toute la Poméranie, et la famille
IS MÉIIOIEBS FOSTHUMBS
Stedingk fut obligée de se réfugier à Stralsund.. Les deux fils furent envoyés à Wolgast
Quand les Prussiens entrèrent dans cette dernière ville , le commandant envoya chercher les deux jeunes Stedingk, et, s*adressant & Talné, alors âgé de dix ans, il lui dit : < que son père avait » mérité d'être puni comme traître à la patrie* » Cette menace , loin de Tintimider , provoqua son indignation enfantine, et il réfuta Taccusation avec toute la chaleur de Tamour filial.
Pendant les années suivantes, où la guerre continua , les Prussiens ne cessèrent de ravager la Poméranie. Chaque hiver ils revenaient bloquer la ville de Stralsund, et les Poméraniens s'enfermaient alors dans la forteresse. Le baron Stedingk était déjà enseigne à douze ans, et pouvait & peine tenir le drapeau. Plus d'une fois, étant sur la tranchée, il entendit siffler les balles prussiennes, et il se familiarisait ainsi de bonne heure avec les dangers.
En 1763 , lorsque la guerre fut terminée , il fit son premier voyage en Suède , pour solliciter en faveur de ses parents et obtenir quelques dé« dommagements bien mérités, toutes leurs possessions ayant cruellement souffert par les dévastations ennemies. Le grand gouverneur , comte de
DU GOMTB DE 8TBD1N6K. 13
Sparre, malgré le crédit dont il jouissait , ne put rien obtenir pour le jeune solliciteur, dont Tâge , Tair modeste et les malheurs inspiraient pourtant un intérêt général. Il passa un hiver à Stockholm, durant lequel il fut on ne peut mieux accueilli par les premières familles , telles que les Fersen , Sparre , Piper, etc., etc., dont plusieurs individus avaient reçu pendant la guerre une cordiale hospitalité chez ses parents ; il fut aussi introduit dans la société des jeunes princes , les fils d'Adolphe- Frédéric , et il prenait part à leurs jeux comme à leurs petites discussions. Ses premiers souvenirs , relatifs à Gustave III, dataient de cette époque, où il était encore loin de s'attendre au rôle remarquable qu'il devait jouer sous son règne et celui de ses successeurs.
L'aîné des Stedingk était fluet de taille, trèsbien de figure , et indolent de caractère ; l'autre , fort, robuste et actif; l'un parlant peu, l'autre beaucoup. Le jardin était le séjour favori de l'un , l'autre s'essayait déjà sur les flots voisins du Frischehaff.
Le système d'éducation suivi dans la maison était celui des temps d'alors : il n'était point permis aux enfants de s'asseoir en présence de leurs
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parents, pas même à Theure du dîner. Beaucoup de latin , beaucoup de catéchisme , point de vin , point de café, et le fouet régulièrement tous les samedis, si le journal de la semaine contenait la plus petite note défavorable. Je ne sais si cette éducation était bonne, mais Gurt devint feld-maréchat et Victor ^rond amiral.
C'est surtout de TaSné des frères que nous de* vons nous occuper icL
Gurt de Stedingk fut nommé sous-lieutenant à Tâge de 11 ans , et fut présent comme siu*numéraire à plusieurs petites affaires de la guerre de sept ans, à laquelle la Suède avait pris part pour sa province de Poméranie, contre Frédéric le Grand : — à Tàge de 13 ans , il fut nommé sous-lieutenant d'un régiment d'infanterie , portant le nom du prince royal (depuis roi Gustave III) , et se rendit en Suède; mais il eut le bon esprit d'entrer à l'université d'Upsal (où Linné, Celsius et Bergman professaient alors) au lieu de continuer son service militaire. Il vint à Stockholm à l'âge de 21 ans, et fut protégé par le sénateur comte Charles de Sparre^ grand gouverneiu* de la Capitale, et ancien ami de son père. Demeurant chez lui , il fut témoin de la manière dont la politique se trai-
tait alors. Le comte de Sparre était un des chefs du parti nommé les chapeaux , dont la devise était France et commerce^ tandis que celle du parti opposé (celui des bonnets) était agriculture et Russie. L'un et l'autre avaient le même but sordide, celui de la corruption et des subsides. Ceux qu'envoyait la France étaient distribués alors par le sénateur comte de Sparre. Le jeune Stedingk, demeurant dans la maison de ce sénateur , recevait souvent des paquets de lui adressés aux différents membres de la diète, contenant de l'argent ; c'était pour la question du jour, et le plus oumoinsde pesanteur des paquets en décidait ordinairement. Cet ordre des choses inspira à Stedingk un tel dégoût pour les diètes qu'il ne put s'en défaire pendant le reste de ses jours , quoique nullement ennemi des formes constitutionnelles, et d'une liberté sans licence.
Comme le service militaire en Suède n'offrait alors que peu de moyens de perfectionnement et d'avancement, Stedingk demanda et obtint la permission d'entrer au service de France. Il fut nommé sous-lieùtenant au régiment royal suédois, en 1766, et avança dans l'espace de quatre ans au grade de capitaine.
Un événement assez curieux pour mériter d'être annoté ici arriva peu de temps après. Trenk , fameux par ses malheurs, ses aventures et^sa captivité , publiait alors un journal dans la ville de Trêves : — le journal annonça aux première jours du mois d'août 1772 que le roi Gustave III avait fait une révolution par laquelle il s'était emparé du pouvoir absolu après avoir renversé celui du sénat et des états généraux de Suède. Les officiers du régiment royal suédois ayant lu cet article, se réunirent chez le capitaine Stedingk et le chargèrent de la rédaction d'une adresse de félicitation au roi, qui lui fut expédiée par un courrier extraordinaire ; elle était munie de toutes les signatures , et entre autres de celle de Stedingk. Cette adresse arriva à Stockholm le 19 août, jour même de la révolution , en sorte que les premières félicitations que le roi reçut après Taccomplissement de son entreprise parvinrent de Strasbourg , d'un corps d'officiers parmi lesquels était Stedingk. Comment Trenk était-il parvenu à posséder ce secret, c'est ce qui est inconnu encore.
Stedingk assista alors à une revue, près de Paris, avec Louis XV, qui, à cheval près de la voiture de madame du Barry, fit défiler les troupes
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devant elle. Brillante de jeunesse et de beauté , mollement bercée dans une calèche dorée, entourée d'une cour nombreuse , et recevant publiquement les hommages de son royal amant, elle était loin de prévoir que toutes ces pompes et ces joies se termineraient sur un échafaud , où ses dernières paroles , • M. le bourreau , de grâce , encore un moment, » n'obtinrent d'autre réponse que celle de la hache révolutionnaire.
M. de Stedingk fut nonrnié lieutenant colonel au service de France, en 1776. Son avancement dans l'armée suédoise , marcha presque de front avec celui de l'armée française ; et le fait singulier arriva qu'il était en même temps colonel d'un régiment d'infanterie en France, et colonel d'un régimentde cavalerie en Finlande (dragons de Carélie), chose qui étonna beaucoup Frédéric le Grand, lorsque M. de Stedingk , dans un de ses voyages , passant par Berlin , en fit mention au roi.
M. de Stedingk était alternativement en Suède et en France , à la cour de Gustave III, et à celle de Louis XVL C'était cependant à cette dernière cour qu'il résidait le plus intimement, avec un autre Suédois, le comte de Fersen, ce même comte de Fersen qu'on appelait à la cour de France
18 MÉMOIRFS POSTHUilBS
le beau Fersen , qui conduisait le roi Louis XYI et la reine Marie-Antoinette , lors de leur fuite de Paris et de leur arrestation à Yarennes.
C'était Tun des plus grands et des plus nobles seigneurs de Suède ; grand maréchal de Tempire , il fut massacré par la populace de Stockholm, dans une émeute en 1810. Persen et Stedingk habitaient ensemble tant à Paris qu'à Versailles, et faisaient partie, Tun et l'autre , du cercle intime de la cour de France, et spécialement de celui de Taimable et infortunée reine Marie- Antoinette , qui se composait de tout ce que la France avait de plus distingué.
Il y a de cette époque , deux lettres du comte Stedingk au roi Gustave III , que nous reproduisons ici, comme ayant de l'intérêt, et étant d'un style tout classique par sa clarté et sa simplicité.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AD ROI
Paris, le 6 d'octobre 1778.
Sire,
Je suis revenu du camp de Bayeux mardi passé : il avait, à ce quMIm'a paru, un double objet: celui d'inquiéter les Anglais, et celui d'essayer une nouvelle ordonnance de Mi du Ménil Durand, brigadier des armées du roi , et parent éloigné de M. le maréchal de Broglie. Cet officier a réveillé une ancienne question sur l'ordre mince , qui paraissait décidé depuis longtemps par les victoires du roi de Prusse ^ et par la nécessité oii il a mis toutes les puissances de l'Europe d'imiter sa méthode. Cependant l'ordre profond, ou en colonne, qu'on appelle mal à propos celui de M, du Ménil , a l'a-
vantage qu'il sert à la fois à la marche et à Tattaque , qu'il donne plus de célérité et plus d'impétuosité aux mouvements, que l'officier et le général ont leur temps plus rassemblé et en disposent mieux, qu'il donne une grande facilité aux différentes armes de se secourir mutuellement , aux troupes défaites à s'écouler par les intervalles , aux fraîches d'avancer ; enfin , il a pour lui une grande autorité , puisque c'est dans cet ordre que le grand Gustave a remporté toutes ses victoires. A l'objection du canon, on répond que les têtes de colonnes, qui ne sont que de seize hommes de front, en présentent un bien petit au canon , au lieu que, dans une ligne pleine , chaque coup , dans la vraie élévation , prend nécessairement , et la vitesse avec laquelle ces petites masses se meuvent ne les tient pas longtemps exposées au feu de l'ennemi. Tels sont en gros les principes de M. du Ménil , qu'on a mis en pratique an camp de Bayeux. Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur d'envoyer son ouvrage à Votre Majesté, il y a deux ans, mais que , n'ayant pas eu de réponse, il craignait qu'elle n'en avait pas fait grand cas. Il m'a paru , si j'ose hasarder mon sentiment dans une njatière si importante, que cette ordonnance peut être excellente en certaines
DU COMTE DB STEDINGK. 2i
circonstances , qu*elle convient surtout à un peuple impétueux et brave, tel qu'est le Français et le Suédois , qui n*a pas besoin du bruit de la mousqueterie pour animer et soutenir son courage , et quVne armée inférieure en nombre et en cavalerie peut s'en servir avec beaucoup d'avantage. Le maréchal de Broglie, qui m'a témoigné toutes sortes de bontés et une confiance dont je suis infiniment flatté , est vivement porté pour cette ordonnance. C'est peut-être à cause de cela que la plupart des officiers généraux sous ses ordres la désapprouvaient hautement , et mettent tout en œuvre pour la faire échouer. J'ai été révolté de voir combien peu le mérite de ce grand homme est senti par sa nation, et quelle furieuse cabale s'élève contre lui. On débite à Paris les bruits les plus injurieux sur son compte ; peu s'en faut qu'on ne le traite de fou et de radoteur. On dit qu'il avait tx)ut contre lui , la saison et la raison ; que tout manquait dans le camp , tandis que tout y abon- 4ait, excepté les filles et les glaces, chose suffisante pour faire crier les fats et les femmes du bel air, qui abondaient dans le camp, et qui s'opposaient avec un succès prodigieux aux ordonnances qu'on avait faites pour réprimer le luxe et la dé-
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pense. Les colonels ne devaient avoir que huit couverts ; mais leurs sœurs et leurs cousines tenaient leurs maisons chez ces messieurs, et e(i avaient quarante.
Le camp a coûté au roi trois millions et demi , dont un million seulement pour les généraux et rétat-major. Le maréchal avait mille louis par mois , et en dépensait deux mille. Sa table était ordinairement de cent couverts^ Le roi a été fort magnifique : il donnait la viande, qui lui revenait à huit sols la livre , pour deux sols aux soldats ; outre cela , il a été volé prodigieusement : les fourrages, les bois lui revenaient au double de ce qu'ils coûtaient sur les lieux mêmes. Le maréchal fit tout ce qu'il put pour réprimer ces abus ; mais, comme les marchés se firent à Paris, cela n'était pas en son pouvoir. Au reste , l'armée était belle , tant en hommes qu'en chevaux, et pourvue de tout ce qu'il fallait pour le service de campagne. Les troupes espéraient qu'on les mènerait en Angle-^ terre. Les apprêts immenses qu'on avait faits rendaient cette conjecture fort probable , et on n'en-r tendait pas un coup de canon sur la mer , qu'on croyait à un combat et une victoire , dont une descente aurait peut-être été la suite. On était au dés-
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espoir, lorsqu'après la rentrée de la flotte à Brest les ordres vinrent de séparer les troupes. On a envoyé plusieurs régiments fort loin ; il n'y aura plus d'armée en Normandie , et c'est à quoi ces grands préparatifs ont abouti. Il paraît certain qu'on ôtera le commandement des armées à M. le maréchal; jamais, pourtant, général n'en fut plus digne peutr-être. Son zèle, ses talents, sa probité et surtout sa grande vénération pour Votre Majesté , le rendent bien respectable à mes yeux. Il m'a chargé de le mettre à ses pieds , et de lui dire qu'il est pénétré de respect et d'admiration pour elle; il a fort approuvé nos uniformes, qui ont excité d'abord un étonnement et une curiosité un peu incommodes pour nous dans les commencements. Il trouvait l'écharpe et les plumets un peu trop galants pour des militaires , et il croyait que la chaussure que Votre Majesté vient de donner à son infanterie aurait de grands inconvénients dans une campagne.
Nous avons eu pendant tout le camp la maison et la table du maréchal , et des chevaux et palefreniers de la grande écurie du roi , ce qui était fort agréable , mais un peu dispendieux.
Enfin , il n'y a honnêtetés et politesses qu'on
âih MÉMOIRES POSTHUMES
n'ait eues pour nous. On nous a montré une grande préférence sur M. le prince Dolgorucki et un autre officier russe , qui étaient aussi au camp.
Jp suis , Sire,
de Votre Majesté ,
f.e très-humble, très-dèvouë et très-fîdèie iifsrvileur et »ujet ,
CUBT V. STfiOlNOK.
DU COMTB DE $T£IH>QK. 25
LETTKE DE M. DE STEDINGK AU HOÏ
Paris, le 11 décembre 1778.
Sire,
Le prince de Montbarey vient de me dire qu'il me regardait comme étant encore au service de France, et qu'il m'avait nonamé au roi parmi ceux qui étaient en passe d'être avancés ; que Sa Majesté lui avait paru disposée de me comprendre dans la nomination des colonels qu'elle va faire incessamment. Je lui ai répondu que , quoique mon dessein avait été , en venant en France , de faire la guerre, que tout le monde avait regardée comme prochaine
3ô MKMOIHES POSTHUMES
et inévitable , je ne croyais pas pouvoir accepter un grade qui m'attacherait , par de nouveaux liens, au service de France, sans en avoir reçu auparavant l'agrément de Votre Majesté. Si on a le dessein d'ajouter des appointements à cette grâce, et je n'ai pas voulu m'en informer , pour éviter tout ce qui pourrait avoir l'air de solliciter des grâces qui me deviennent presque indifférentes, ne me venant pas de Votre Majesté, Quant à ma fortune, elle est entre vos mains, et j'attendrai avec patience que les circon» stances mettent Votre Majesté à même d'y apporter quelque changement. Telle qu'elle est, elle m'offre une grande consolation , c'est que les biens qui depuis cinq cents ans étaient dans notre famille , n*en sont sortis que puisque mon père aima mieux s'exposer à une ruine certaine qu'à refuser à sa patrie les services qu'elle exigeait de lui : cet exemple sera peut-être mon unique héritage , et je ^uis bien résolu de le mettre à profit.
J'attends que les ordres de Votre Majesté me mettent en état de faire une dernière réponse au minis* tre. Si ce qu'on craint ici venait d'arriver , si une guerre déterre devenait inévitable , la grâce qu'on veut me faire pourrait me servir à me rendre plus liabile au service de V. M, ; mais elle ne changera
DU COMTB DE STKDINGK. 27
rien aux sentiments que je viens de mettre à ses pieds.
Je suis , avec le plus profond respect, etc. CuRT V. Stedingk.
t^a guerre que M, de Stedingk avait si bien prévue dans cette lettre , éclata effectivement peu q-près, et l'on vit, à Tétonnement de l'Europe, l'ancienne cour de France soutenir ouvertement une révolution républicaine , et allumer ainsi le feu qui devait la consumer elle-même bientôt.
L'enthousiasme était tel alors à cette cour pour la cause del al iberté républicaine , qu'on vit tout ce qu'il y avait de jeunes grands seigneurs solliciter la faveur d'y prendre part, et s'inscrire comme simples volontaires dans cette cause amc-. ricaine.
28 MEHOIRES POSTHUMES
C'étaient le duc de Lauzuuj le marquis de Coigny^ le marquis de Talleyrand-Périyord, le comte de Noailles Vaudreuil, Vioménil^ Ségur ^ Dilloii , Melfortj Fleury, Vauban^ etc., etc.
Cet enthousiasme gagna aussi nos deux Suédois à la cour de France , le comte de Fersen et le baron de Stedingk; — ils sollicitèrent de l'emploi militaire dans cette guerre d'Amérique , et il leur fut accordé comme preuve marquante de la haute faveur dont ils jouissaient alors à la cour de Ver- ' sailles.
Le comte de Fersen * fut placé dans l'étatmajor de M. de Rochambeau, combattit souvent, de concert avec le général Lafayette, se distingua à plus d'une occasion , et reçut des mains mêmes de Washington, l'ordre de Cincinnaïus, comme ré- . compense de sa belle conduite.
M, de Stedingk eut le commandement d'une brigade (deux régiments) d'infanterie, sous les ordres du comte d'Estaing.
*Ce fut le même comte Axel de Fersen, qui fui traîné clans les rues de Stockholm , par la populace de cette ville, pendant qu*il exerçait les Tonctions de maréchal du royaumç» massacré impitoyablement par elle et laissé tout nu sur le pavé ; héros de la liberté en Amérique, victime de son effervescence en Suède.
DU COMTE DE StEDLNGK. 29
11 s'embarqua, l'année 1779, sur la flotte du comte d'Estaing^ qui unissait le commandement de terre et de mer dans ses mains.
La flotte fit voile premièrement vers Mode /«land y força par son arrivée sur les côtes d'Amérique le général anglais qui bloquait iVei(;-For&, de lever ce blocus, pour se rendre au secours de Rhode Island, et rendit par là un éminent service à la cause américaine.
Le comte d'Estaing changea de plan alors, et se porta dans les Antilles anglaises, où il s'empara de l'île de Saint- Vincent, et se porta de là à Ttle de Grenade y où il débarqua trois mille hommes, et attaqua vivement le morne fortifié de cette île.
Le comte d'Estaing^ d'une grande valeur personnelle, voulait conduire l'assaut en personne ; il avait formé son corps en trois colonnes, dont celle de droite était commandée par M. de Noailles, celle de gauche par Edouard Dillon *, et celle du centre par M. de Stedingk.
* Généralement appelé le beau Dillon à la cour de France, sa belle tèle tomba quelques années plus tard sous le fer de la guillotine. Il avait toujours eu un singulier pressentiment de cette espèce de mort , qu'il avajt souvent confié à son ami , M. de Stedingk , pendant la guerre d'Amérique.
\, Note de l'Éditeur, )
30 MÉMOIRES t»OSTtoUMES
Nous joignons ici la lettre que M. de Stedingk écrivit au comte de Creutz^ ambassadeur de Suède à Paris , et qui donne la relation intéressante du brillant fait d'armes auquel il avait pris une part marquante.
1)U COMTE DE STEDINCK. 31
LETTRE DE M. DE StEDtNGK AU COMTE DE CREUTZ.
Grenade, le 12 Juillet 1779.
Nous venons de prendre Grenade; cette prise, très-importante par elle-même , est encore relevée par la gloire dont les troupes se sont couvertes. Jamais, peut-être, il n'y a eu d'action plus vive et plus brillante. Qu'on se figure une montagne , haute et escarpée, isolée, elle domine sur le morne qui TenvironnCé Elle couvre la ville , la rade et le fort ; elle est retranchée du haut en bas par un triple retranchement. Sur la crête était une batterie murée , garnie de cinq pièces de 36, qu'il fallait prendre avant d'arriver au sommet. Cette position paraissait si forte que milord Macartney la
32 MIÏMOIUES POSTHUMES
jugeait imprenable. En conséquence, il y avait transporté ses effets les plus précieux ; les habitants avaient suivi son exemple. L'attaque se fit sur trois colonnes ; nous étions treize cents hommes. J'ai fait les fonctions d'aide-major général dans cette petite armée. J'ai marché avec M. de Dillon à la tête de la colonne du centre, celle qui attaquait la grande batterie et les retranchements du fond. Le point de vue que M. d'Estaing m'avait donné était la bouche du canon de la grande batterie. Je n'oublierai de ma vie la marque d'estime qu'il m'a donnée en cette occasion ; mais sans préventions je lui dois le témoignage, qu'on ne peut montrer plus de valeur et d'intelligence qu'il a fait ; aussi est-il adoré des troupes. Après avoir débarqué le 2 du mois dans une petite anse hors de portée du canon, les troupes se portèrent par des sentiers à travers des rochers et des montagnes à un centre commun d'attaque. Il n'était pas possible de monter à cheval, et très-souvent nous marchions à quatre pattes dans la boue et sur des pierreSé Arrivés le 3, au point de l'attaque, après avoir rafraîchi Jes troupes, nous montâmes à l'assaut à trois heures de la nuit. La montagne était toute en feu ; le fort et les bâtiments , qui étaient
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dans le port , faisaient un feu continuel sur nous ; les bombes et les grenades pleuvaient sur nous. Nous marchâmes sans tirer un coup de fusil ; les palissades furent arrachées , les retranchements emportés les uns après les autres ; on battait la charge , et les blessés et les mourants criaient encore : Vive le roi ! On conçoit difficilement à quel point Tâme est exaltée dans ces moments , et combien l'homme est au-dessus de l'homme ; chaque soldat était un héros. Comme je marchais à la tête de Favant-garde , arrivé au pied de la batterie murée , je la trouvai si haute , que malgré mes efforts, je ne pus pas monter dans l'embrasure; mes forées étaient épuisées; je priai le soldat qui me suivait de m' aider, et je lui offris ma bourse. Non , me dit-il , je veux y monter le premier, je vous aiderai après. Il fut tué dans le moment, et son corps me servit d'échelle. Dans moins d'une heure la montagne fut emportée ; le soldat s'est livré pendant quelque temps à toute la fureur d'un vainqueur irrité ; mais j'ai eu le bonheur de sauver la vie à deux officiers anglais au moment où ils allaient être poignardés, au risque moimême d'en être estropié. Le butin a été immense, et nous avons pris soixante bâtiments dans le
port. Le combat naval a été aussi vif. Biron est venu nous attaquer à la pointe du jour avec vingt et un vaisseaux de ligne ; il avait Tavantage du vent, et arrivait sur nous à toutes voiles dans le plus bel ordre , tandis que nous étions en calme et n'avions pas encore formé notre ligne. Il avait encore pour lui les courants ; il a manœuvré en perfection , et il s'est battu avec un acharnement vraiment anglais. Barrington s'est conduit en héros ; son pavillon a été trois fois abattu et trois fois relevé. A la fm de l'action il n'avait pas un canon qui ne fût démonté ; mais il faisait feu de ses gaillards et des hunets au défaut du canon. Malgré tout cela la flotte anglaise a été complètement battue , et elle ne nous est échappée qu'à la faveur de la iiuit , et par l'avantage qu'elle avait d'être au vent. C'est uniquement à la supériorité du feu, à la célérité et à la justesse du service du canon, et à l'habileté descanonniers, que M. d'Estaing doit la victoire , et cet avantage sera , dans toute la guerre , du côté des Français.
DU COxMTE DE STEDINGK. 35
Après ce beau fait d'armes , le comte d'Estaing se rendit avec sa flotte vers le midi des États-Unis d'Amérique, où les Anglais avaient porté leurs armes ; aidé des Américains , il parvint à débarquer ses troupes près de la Savannali en Géorgie. La forteresse occupée par les Anglais , déjà forte par elle-même , Tétait devenue encore davantage par les forts détachés et les abatis qu'ils y avaient construits.
Le comte d'Estaing résolut néanmoins de la prendre d'assaut, malgré l'avis de Stedingk, qui regardait l'entreprise comme téméraire et impraticable.
Nous joignons ici la lettre que M. de Stedingk écrivit, lors de son retour en France, au roi Gustave III , et dans laquelle il fait la narration de la tentative du comte d'Estaing contre la Savanne.
36 MÉIfOlEES I>ÛSTUU1IES
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Paris, le 18 Janvier 1780.
Sire,
J'avais demandé à Votre Majesté là permission de lui mander quelques détails sur notre dernière expédition, mais voyant qu'on n'en disait rien dans les feuilles publiques , et me doutant des raisons qui engageaient le ministre à n'en rien publier, j'ai été forcé de garder le silence puisque , malheureusement , on n'ose rien écrire qui ne soit vu et lu de tout le monde. Il a paru enfin une^ relation dans la Gazette de la Cour^ qui est assez véridique , quoique fort en abrégé. J'y ajouterai ,
cependant, que ce n'est ni le hasard , ni les coups de vent que nous avons essuyés , ni nos gouvernails rompus, qui, à ce. que je crois, nous ont conduits en Géorgie, mais un plan sage et réfléchi. Les Anglais semblent vouloir porter toutes leurs forces dans leurs possessions méridionales de rAmérique. La conservation de ces provinces plus belles, plus riches, quoique moins cultivées que celles du Nord , leur tient extrêmement au cœur* Maîtres de la Floride , de la Géorgie , il ne leur reste que Charlestown à prendre pour Têtre des deux Carolines et peut-être de la Virginie. Ils ont un grand parti dans ces pays ; les trois quarts des habitants y sont torys. Prévoyant d'ailleurs qu'ils seront obligés d'abandonner quelque chose à la paix, ils préféreront céder la Nouvelle-Angleterre, qui , bridée par le Canada et les provinces du Sud, sera nécessairement dans leur dépendance tant politique que de conunerce. Ils avaient menacé Charlestown l'été dernier, mais trouvant cette place en état de défense , et ayant beaucoup à cœur la conservation de leurs hommes , ils se retirèrent sans avoir rien entrepris. Le comte d'Estaing prévoyait , que s'il pouvait détruire la petite armée du général Prévost , avant que les secours ,
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qui arrivaient de New- York , l'eussent joint , c'en était fait des Anglais dans cette partie de TAmérique , où effectivement il ne leur restait alors que cent-cinquante hommes à Saint-Augustin. Entreprenant, actif, courageux , comme il est au plus haut degré, il passa par-dessus toutes les difficultés, les risques et les dangers qu'il trouvait dans son chemin. Le mouillage était dangereux pour la flotte , la saison avancée , les coups de vent fréquents, le débarquement accompagné de difficultés inouïes; mais il comptait d'un autre côté sur un puissant secours des Américains dans une cause qui les touchait de si près, sur la valeur de ses troupes , la bonne volonté de leurs chefs, et surtout sur la fortune, qui l'a très-souvent bien servi. Les Américains nous envoyèrent à peine deux mille hommes , encore étaient-ils si mal armés, si mal vêtus , et j'ose le dire, si mal commandés que nous n^avons jamais pu en tirer grand parti. Nous fûmes mal servis par les pilotes, et les gens du pays. En général , il semble que les Américains sont fatigués de la guerre. Leurs troupes ne sont presque plus composées que de déserteurs et de vagabonds de toutes les nations , et en faisant la comparaison de ces troupes et de
celles des Anglais , qui sont excellentes , acclimatées , aguCTries et bien entretenues , on est étonné que r Amérique n'est pas subjuguée depuis longtemps, et on a bien meilleure opinion des ministres Anglais que de leurs généraux. Nous fûmes quinze jours avant de pouvoir débarquer toutes nos troupes» J'ai passé trois jours et trois nuits dans une chaloupe sans pouvoir passer la barre , faisant eau au point que pour marquer notre détresse , nous fûmes obligés de tirer beaucoup de canon, quoiqu'à chaque coup nous courions risque de sauter en Tair, ayant plusieurs milliers de poudre à bord : plusieurs chaloupes périrent. Ces délais et le peu de connaissance qu'avaient les Américains de leur pays donnaient le temps à M. Prévost de réunir ses forces à Savannah dans des lignes très-fortes, et de monter plus de 120 canons en batterie. Ces lignes étaient formées alternativement d'une redoute fraisée et palissadée pour deux cents hommes, et d'une batterie en fer à cheval de 10 à 12 canons en embrasure ; derrière cette première ligne et à demi-portée du fusil était une tranchée dans laquelle on avait pratiqué des batteries basses de pierriers et de pièces de 2. Les troupes se tenaient dans ces lignes et y étaient
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à couvert de notre canon. Derrière cette tranchée étaient des places d'armes avec du canon et des chevaux de frise, où les troupes chassées des lignes devaient se replier, et sur l'éminence où était la ville il y avait trois batteries qui plongeaient dans les premières redoutes ; tout ce retranchement était entouré d'un abatis de bois de cèdre. La force de cette position et la solidité des ouvrages nous obligèrent d'ouvrir la tranchée et de commencer un siège en règle. Nous étions en bien petit nombre pour les travaux multipliés qu'il exige, n'étant en tout, y compris les Américains, que six mille hommes, encore manquions-nous de tous les accessoires et très-souvent de pain. L'ardeur et la hardiesse des troupes suppléa à tout. Nous établîmes notre camp à demi-portée de canon des lignes dans un bois qui nous couvrait un peu, mais qui ne nous garantissait pas des boulets des ennemis.
On ouvrit la tranchée à 120 toises, et dès la première nuit nos ouvrages furent poussés jusqu'à GOtçisesdes lignes. C'est là où l'on établit les batteries après y avoir monté du canon de 12 et 10^ de balles avec des peines infinies, étant obligé de le traîner dans des sables à force de bras sur
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des affûts marins. Notre feu fit bientôt taire celui des ennemis, qui n^avaient que 6 pièces de 24, et le reste des pièces de 9. Dans toutes les sorties qu'ils tentèrent ils furent repoussés vigoureusement, enfin nous touchions au moment de recueillir le fruit de toutes nos peines, lorsque des temps affreux , le manque de rafraîchissements et les maladies qui s'ensuivirent parmi les équipages, incommodèrent beaucoup notre flotte ; les lamentations continuelles des officiers qui la commandaient déterminèrent enfin le comte d'Estaing à s'écarter de son premier plan , à donner un assaut général et à sauter le bâton , comme il disait. On choisit pour cela un endroit fort éloigné de notre tranchée, où les ennemis avaient moins d'ouvrages , mais où il y avait des difiicultés locales qui les équivalaient au moins; j'avais commandé pendant le cours de notre campagne la division du centre. Le comte d'Estaing voulut le jour de l'assaut me donner l'avant-garde, et me charger de l'att^^que de la redoute d'où dépendait le succès de l'entreprise ; j'osai le refuser et lui prédire l'événement de cette journée ; je le priai de ne me charger de rien et de me permettre de marcher avec un fusil à côté de lui. Cette repré^ntation
n'était pas faite pour plaire, surtout^ au comte d'Estaing ; je crus qu'il me laisserait sans commandement , mais au lieu de cela il fortifia ma colonne de 400 Américains et me chargea de Tune des principales attaques. Le comte Dillon commandait l'autre , le vicomte de Bétisi , l'avantgarde, le comte de Noailles, le corps'de réserve, Nous y fûmes en gens résolus de vaincre ou de périr. Get esprit avait passé dans les troupes, Nous traversâmes un niarais où Ton enfonça jusqu'à demi-corps ; nous passâmes entre les redoutes pt les batteries qui nous tiraient à mitraille à bout touchant, l'intervalle n'étant que pour 6 hommes de front ; enfin , nous parvînmes jusqu'au dernier retranchement, et j'eus le plaisir d'y faire arborer le drapeau américain ; mais les ennemis se renouvelèrent, et notre monde fut détruit par les feux croisés des ennemis. L'avant-garde ayant été chassée de la redoute qu'elle avait emportée, se replia sur la queue des colonnes et les mit en désordre ; on ordonna la retraite, il fallut repasser sous le feu des batteries. Je revins avec 20 hommes seulement , la plupart blessés. De 900 hommes de troupes d'élite, qu'était composée ma colonne , 400 hommes et â9 officiers furent tués ou blessés. Le comte Dillon en
perdit prf squ'autant ; j'avais été blessé au commencement de Tattaque , qui ne dura en tout que trois quarts d'heure ; mais heureusenient cela ne m'empêcha point de marcher. Le moment de notre retraite fut le moment le plus douloureux de ma vie , les cris des mourants me perçaient le cœur ; tout nous avait réussi jusque-là, mes doutes avaient disparu , je crus notre attaque immanquable , et tout cet espoir était frustré ; je désirais la mort, et je l'aurais trouvée peut-être , s'il n'avait pas fallu songer à sauver 400 hommes , qui presque sans officiers , sous le feu de l'ennemi , se trouvaient arrêtés dans leur retraite par un pont rompu ; j'eus le bonheur de les rallier et de faire ma retraite en assez bon ordre , pour que Tennemi qui était sorti sur nous ne pût pas nous entamer ; je revins au camp, deux heures après tout le monde, emportant mes blessés.
Mais je crains, Sire, d'ennuyer Votre Majesté, par la longueur de mon récit : si j'osais me flatter qu'il pût l'intéresser un instant , je la supplierais de mé permettre d'en reprendre le fil l'ordinaire prochain ; dans ce moment-ci je me vois arrêté par un devoir bien triste, je vais conduire le corps de mon ami à la tombe , le pauvre Anton ; sa mort
m'a navré le cœur ; combien de fois me suis-je en tretenu avec lui des grandes qualités de Votre Majesté ! Il vous adorait, Sire , et je pleure en lui , mon ami et un bon et fidèle serviteur de mon roi.
Je suis, etc.
CuRT V. Stedingr.
Voici la copie d'une lettre qu'il écrivit plus tard au roi, et qui se rapporte à la dernière.
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LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Paris, le 25 février 1780.
Sire,
Je ne parlerai plus à Votre Majesté des opérations de notre campagne, tout ce qui y a rapport est connu et presque oublié à présent. Tant de personnes ont été intéressées à dire que nous n'avons rien fait, qu'on commence à le croire, et qu'on cesse de s'en entretenir. Le public pourtant est toujours enthousiasmé du comte d'Estaing ; quoique sa modestie l'engage à se dérober à ses regards , des acclamations le suivent partout où il se montre ; cela ne le
fera point employer, mais cela console et cela doit faire naître dans tous les cœurs le désir de se signaler ; c'est l'effet que cela produit sur moi , et l'accueil gracieux qu'on me fait à la cour y met le comble. Plus on connaît la famille royale, plus les hommages deviennent sincères, et l'expression du sentiment. Le roi a le désir le plus vif et le plus constant de rendre son peuple heureux ; il est instruit, appliqué , et dans son intérieur il est gai , parlant , et tout ce qu'il dit porte l'empreinte de la bonté et de la justesse. La reine , qui oserait entreprendre de faire son portrait? c'est l'ornement de son sexe. Elle est en femme, si j'ose me servir de cette expression , ce que Votre Majesté est en homme. Si les bontés qu'elle daigne avoir pour moi se changeaient en disgrâce , mon sentiment là-dessus ne changerait point.
J'ai eu le bonheur de souper dans les cabinets; on dit que sous ce roi aucun étranger n'y a soupe. On crie beaucoup contre cette prétendue nouveauté ; mais c'est le propos de l'envie. Les Dillons ne sont pas plus français que moi , et la reine qui a mis à cette faveur toute la grâce possible , dit publiquement que mes services m'ont naturalisé. Ces soupers ressemblent beaucoup aux petits sou-
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pers de Votre Majesté ; on y joue, on y cause, la gaieté s'assied sur le trône , et Ton ne remarque son élévation que pour nous rendre ses dons plus agréables et plus flatteurs. Heureux les rois qui savent être hommes ! On regrette de n'avoir qu'une vie à leur sacrifier. C'est ce que j'ai senti souvent en voyant Votre Majesté. Quand je songe, Sire, que je serai pour longtemps, peut-être pour toujours, privé de ce bonheur , car on ne peut répondre des événements de. la guerre , je me sens aussitôt plongé dans la douleur la plus amère. Il est alors une faveur que mon cœur ose ambitionner ; et quand je vois le portrait de Votre Majesté dans les mains de quelqu'un, je me dis : il est bien plus heureux que moi ; il me semble que cette faveur me rendrait plus content, plus fort, qu'elle me mettrait au-dessus des dangers , des événements de la guerre , et que je la ferais voir de si près aux ennemis qu'ils en trembleraient; pourquoi, Sire, les ennemis de la France ne sont-ils pas les vôtres ? Mais non , régnez pour donner la paix et le bonheur à la terre! Que je porte ces traits où se peint votre âme , pour exciter l'amour et le respect en tous ceux qui les verront. Mais sous quel titre oserai-je prétendre à cette faveur ? celui de vous aimer , Sire ,
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comme on n'a jamais aimé un roi , et d'être privé par les circonstances du bonheur de vous faire ma cour.
Je suis , etc.
CuRT y. Stbdingr.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU KOL
Versailles, le 5 mars 1780.
Sire,
Il paraît certain , malgré les incrédules , qu'il y aura bientôt une nouvelle expédition en Amérique. Les régiments de Bourbonnais, Neustrie, Saintonge, Soissonnais, d'Anhalt et de Deux-Ponts ont reçu les ordres de se tenir prêts pour être embarqués dans le courant du mois prochain. Le marquis de Rochambeau les commandera.
Il paraît certain aussi , que les ministres n^ont aucune envie de m' employer, et que les Dillons et moi nous partageons le sort de notre brave gé-
néral. Il semble que notre aspect les fait fuir. Il m'est impossible d'en obtenir une audience , et les distinctions que je reçois à la cour , loin de me recommander, paraissent produire un effet contraire. Cependant les circonstances me sont extrêmement favorables. Par une ordonnance qui vient de paraître , les maréchaux de camp commandant les régiments allemands seront obligés de les quitter et six régiments vaqueront. J'en ai demandé un , par préférence celui d'Anhalt. J'ai écrit au prince de Monbarey plusieurs fois ; mes lettres n'ont produit aucun effet , pas même une réponse , et la reine m'a dit hier à une petite fête chez la comtesse Jules (de Polignac) , qu'elle ne pouvait faire entendre raison au ministre. Je n'y vois plus qu'un moyen , c'est que Votre Majesté me fasse la grâce d'écrire au roi et un mot à M. de Maurepas, cela serait décisif. On n'oserait point résister ; mais si elle préférait écrire à la reine , cette princesse en serait charmée , et elle se sentirait plus forte avec une telle recommandation. Le plaisir de faire un heureux suffit à Votre Majesté pour l'engager à cette démarche. Cependant j'ose encore observer qu'un régiment étranger sous mes ordres offrirait un débouché aux Suédois , auxquels Votre Majesté
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pennettrait de servir en France , et qu'il serait très-facile de trouver un arrangement qui rendrait ce service plus utile à l'éducation de nos jeunes officiers, qu'il a été jusqu'ici. Quelque régiment étranger qu'on me donne , je suis sûr d'être bientôt embarqué. J'ai donné un mémoire au ministre pour prouver la nécessité d'envoyer par préférence des régiments étrangers en Amérique , et je crois que j'ai gagné du moins cette cause. Les Américains étant presque ruinés, tout le poids de la guerre tombera bientôt sur les Français , et l'on sera obligé de faire plus d'un armement. Quant à celui-ci, s'il ne part pas incessanunent , on sera obligé de l'augmenter et Votre Majesté me donnerait peut-être encore dans cette campagne quelque occasion de me distinguer. C'est ainsi que je devrais tout, jusqu'aux grâces du roi de France, aiix bontés de Votre Majesté, et elle sait combien je serais heureux de lui tout devoir.
Je suis , etc.
CuRT V. Stedingk.
Lors du retour de M. Stedingk en France , le Toi le nomma chevalier de Tordre du mérite (correspondant à celui de Saint-Louis, celui-ci pour es catholiques, l'autre pour les protestants), avec une pension à vie de 6,000 francs , pour sa belle conduite pendant la guerre d'Amérique. Cette pension fut enlevée à M. de Stedingk par la révolution française, et il eut la délicatesse de ne pas en réclamer la continuation après la restauration , ainsi que beaucoup d'autres l'ont fait, quoiqu'elle eût certainement été restituée alors , par suite des relations très-intimes que M. de Stediiigk avait avec Louis XVllI, auquel il avait même eu l'occasion de rendre de très-grands services durant l'émigration , et par le crédit dont M. de Stedingk jouissait à la cour de Russie et à celle de Suède.
De retour à Versailles , Louis XVI s'approcha un jour de M. de Stedingk, et lui dit avec cette bonhomie qui lui était si propre : « 11 fait bien chaud aujourd'hui, M. de Stedingk, mais pas autant qu'à la Grenade ! »
Le baron Stedingk se rappelait avec plaisir plusieurs réponses des militaires français qu'il avait sous ses ordres. L'un d'eux , garde du corps qui s'était engagé comme volontaire dans l'expédition
d* Amérique, fut blessé à mort à la prise de Savannah. Le baron Stedingk le trouvant étendu à terre avec d'autres blessés, voulut s'arrêter pour ne point le fouler aux pieds; mais le mourant, rassemblant un reste de forces, lui dit : « Passez, mon conunandant; trente hommes comme moi vous frayeront un chemin. » Un autre s'étant emparé d'un poste difficile et presque imprenable» on lui demandait conmient il y était parvenu : « C'est que l'ennemi s'y trouvait, répondit-iL »
M, de Stedingk fut nommé, lors de son retour d'Amérique, colonel en second du régiment d'Alsace (infanterie, 1780), et» ce qui est fort singulier, fut nommé la même année colonel des dragons de CarélieyMkj^pA de la Finlande ^ de manière qu'il était diôf de deux régiments à la fois, l'un d'infanterie , l'autre de cavalerie, stationnés à plus de mille lieues l'un de l'autre.
Il fut nommé la même année chevalier de l'ordre de YÊpée en Suède pour la manière distinguée avec laquelle il avait servi en Amérique.
M. Stedingk partageait son temps alors entre le commandement de ses deux régiments, et les plaisirs de la cour de Versailles. 11 y a une lettre de lui au roi, datée de ce lieu de délices, qui
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prouve combien peu l'homme peut prévoir les événements de sa vie. Elle contient une relation de la naissance du dauphin ^ et décrit Tenthousiasme que cet événement excita à la cour de France. C'était ce même enfant qui , quelques années plus tard, devait mourir chez un abominable savetier.
Verfailles , ce 22 octobre 1781.