SIRE
. Je n'ai pas osé profiter de la permission que Votre Majesté m'avait donnée, tant que je n'avais à l'entretenir que de moi ou d'affaires dont Elle est mieux instruite par son ambassadeur; mais l'heureux événement dont je viens d'être témoin est trop intéressant pour que je n'espère pas que Votre Majesté en recevra les détails avec sa bonté ordinaire. La reine est accouchée d'un dauphin, aujourd'hui à une heure vingt-cinq minutes, après midi. La veille elle se portait à merveille, jouait
comme à l'ordinaire le soir du dimanche, et causait beaucoup à son cercle. Ce matin , à, neuf heures, après une nuit fort tranquille, elle se mit au bain, et après y être restée un peu plus d*une heure, elle sentait quelques petites mouches, mais très-légères. On avertit madame la duchesse de Polignac à onze heures et demie. Le roi était au moment de partir pour la chasse avec Monsieur et monsieur le comte d* Artois. Les carrosses étaient déjà montés, et plusieurs personnes parties. Le roi passa chez la reine ; il la trouva souffrante , quoiqu'elle ne voulût pas en convenir. Sa Majesté contremanda aussitôt la chasse. Les carrosses s'en allèrent. Ce fut le signal pour tout le monde de courir chez la reine ; les dames , la plupart , dans le plus grand négligé, les hommes comme on était. Le roi cependant s'était habillé. Les portes des antichambres furent fermées, contre l'usage, pour ne pas embarrasser le service, ce qui a produit un bien infini. J'allai chez la duchesse de Polignac, elle était chez la reine; mais j'y trouvai madame la duchesse de Guiche , madame de Polastron , madame la comtesse de Grammont la jeune , et madame de Deux-Ponts , et monsieur de Châlons. Après un cruel quart d'heure, iine femme de la
reine, tout échevelée, toute hors d'elle, entre et nous crie : Un dauphin, mais défense d'en parler encore. Notre joie était trop grande pour être contenue. Nous nous précipitons hors de l'appartement, qui donne dans la salle des gardes de la reine. La première personne que j'y rencontre est Madame, qui courait chez la reine au grand galop. Je lui crie : Un* dauphin. Madame, quel bonheur! Ce n'était que l'effet du hasard et de mon excessive joie ; mais cela parut plaisant , et on le raconte de tant de manières que je crains bien que cela ne servira pas à me faire aimer par Madame. Elle n'avait point été dans la chambre de la reine , parce qu'on la croit grosse de trois mois. Il n'y avait dans la chambre que Monsieur, monsieur le comte d'Artois, les ministres, à l'exception de M. de Castries, qui était à Paris, et les grands officiers en petit nombre , tout le monde étant à la chasse. Madame la comtesse d'Artois est malade depuis trois semaines. M. le duc d'Orléans arriva le premier. Il chassait aux environs de Versailles, M. le prince de Condé après , et M. le duc de Chartres sur le soir. L'antichambre de la reine était charmante à voir. La joie était au comble, toutes les tètes en étaient tournées. On voyait rire,
pleurer alternativement , des gens qui ne se connaissaient presque pas. Hommes et femmes sautaient au cou les uns des .autres, et les gens les moins attachés à la reine étaient entraînés par la joie générale.
Mais ce fut bien autre chose encore quand, une demi-heure après la naissance , les deux battants de la chambre de la reine s'ouvrirent, et qu'on annonça M. le Dauphin. Madame de Guémené , toute rayonnante de joie , le tint dans ses bras , et traversa dans son fauteuil les appartements pour le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la reine, et certainement jusque dans son cœur. C'était à qui toucherait l'enfant , la chaise même. On l'adorait , on la suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorâtd'abord du cordon bleu, mais le roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien premièrement. Le baptême s'est fait à trois heures après midi. Le grand nombre de personnes de qualité , le grand ordre qui s'observa , et surtout l'attendrissement et la joie de tous les assistants , rendaient cette cérémonie très-belle et très-auguste. Après que les princes et le roi étaient entrés et avaient pris leur
place au milieu de Téglise , madame de Guémené apporta le dauphin par la grande porte de la chapelle. Les battements de mains recommencèrent. Malgré les gardes, elle eut de la peine à se faire place, tant la foule des curieux était grande autour d*elle. M. le cardinal de Rohan fit la cérémonie, décoré de ses habits pontificaux , qui étaient d'une grande richesse. Le roi était d'une joie parfaite. Pendant tout le temps que dura le baptême il avait toujours les yeux sur cet enfant , et il le toucha souvent pour mieux s'assurer de son bonheur. M. le comte d'Artois prouve qu'il aimait mieux le roi et la reine que son intérêt et celui de ses enfants. Tout en lui annonça la joie et le contentement. La contenance de Monsieur et de Madame fut parfaite. Elle était assise sur un carreau pendant la cérémonie , à cause de sa prétendue grossesse. Ce furent Monsieur et madame Élisasabeth qui furent parrains pour l'empereur, et madame de Piémont. Après la cérémonie , tous les princes et princesses du sang qui s'y trouvèrent signèrent l'acte de baptême. On chanta le Te Deum en grande musique, et toute la cour se transporta chez M. le Dauphin. On entrait librement dans sa chambre , et l'on y restait tant qu'on
voulait. Comme je suis fort lié avec madame de Guémené, j'y ai passé tout mon après-midi, parce qu'on y voyait toute la France, et pour mieux satisfaire ma curiosité. Celle qui me parut la moins satisfaite était la petite Madame , fille du roi, qui est la plus belle enfant que j'aie vue de ma vie ; elle paraissait un peu piquée de ce qu'on s'occupait si peu d'elle , et se donna beaucoup de peine pour attirer un peu d'attention sur elle. Les gens qu'elleconnaissait, elle les présenta au dauphin à sa manière. M. le Dauphin est grand et fort ; il n'a pas du tout crié encore , signe certain qu'il ne souffire pas. En général , on n'a guère vU des couches plus heureuses : on l'attribue au bon régime que la reine a tenu , et aux bains qu'elle a pris presque tous les jours pendant sa grossesse. M. Vernon, qui en cela s'est écarté de la route ordinaire, m'en a paru tout glorieux. On n'était cependant point sans crainte de l'événement, vu les accidents qui étaient survenus à la reine à ses premières couches. La reine elle-même craignait. Avant de se mettre sur le lit de douleur , elle embrassa la duchesse de Polignac , en pleurant : « Retirez-vous, lui dit-elle^ vous souffririez trop de mes peines. » La duchesse clJe-même est au moment d'accoucher. On Tem-
mena dans un cabinet voisin , où le roi lui-même lui porta le premier la nouvelle. On n'avait pas osé dire d'abord à la reine que c'était un dauphin, pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Tout ce qui l'entourait se composait si bien, que la reine , ne voyant autour d'elle que de la contrainte, crut que c'était une fille. Elle dit : « Vous voyez comme je suis raisonnable ; je ne vous demande rien. » Le roi, voyant ses inquiétudes, crut qu'il était temps de l'en tirer. Il lui dit , les larmes aux yeux : « M. le Dauphin demande d'entrer. » On lui apporta l'enfant, et ceux qui ont été témoins de cette scène disent qu'ils n'ont jamais rien vu de plus touchant. Elle dit à madame de Guémené , qui prit l'enfant : « Prenez-le, il est h l'État, mais aussi je reprends ma fille. » C'est que la reine ne voyait presque jamais cet enfant qu'en cérémonie. Mais il est temps que je finisse ce bulletin : je demande très-humblement pardon à Votre Majesté, du désordre qui y règne. On me dit que le courrier part , et je n'ai pas le temps de le mettre au net. Je ne veux absolument pas laisser passer cette occasion de me mettre aux pieds de Votre Majesté : il y a si longtemps que rien ne me rappelle à son souvenir. Hélas! si j'avais le malheur d'en être
oublié. Mais non, sire, Votre Majesté connaît mon cœur ; elle sait que, depuis mon enfance, il a l'habitude de la chérir et de l'adorer. Ces sentiments me suivront jusqu'au tombeau, et mon unique bonheur est de penser que Votre Majesté n'en doute pas. J'écris ceci chez M. le prince de Poix. Il se met aux pieds de Votre Majesté, de même que madame de Deux-Ponts, la mère, et Edouard Dillon.
Je suis avec respect , etc.
CuRT V. Stedingk.
Datée de Stockholm, le 10 décembre 1781.
Les détails que vous m'envoyez sur l'accouchement de la reine de la France m'ont fait un plaisir infini. Personne ne pouvait s'y intéresser plus que moi, et je vous assure qu'on a eu autant de joie à Drottningholm de la naissance du dauphin, qu'on en a pu avoir à Versailles. Vous m'avez transporté un instant dans ce dernier château , et votre récit m'a rappelé un moment pareil et aussi heureux pour moi , il y a trois ans. Je n'ai pu m'empêcher de rire de la manière galante avec laquelle vous avez annoncé à Madame que son mari avait perdu
6k MÉMOIRES POSTHUMES
l'espérance d'être roi de France. Il est si naturel d'être attaché à la reine de France , et elle vous a si particulièrement comblé de bontés, que vous ne pouviez moins vivement partager un événement si heureux pour elle , sans manquer à la reconnaissance que vous lui devez, et comme Suédois, et comme particulièrement honoré de sa bienveillance. Madame de Boufflers m'a écrit à votre sujet; elle m'a demandé pour vous une pension de 6,000 francs , pour que vous puissiez rester encore quelque temps en France. Vous connaissez trop nos usages ici pour ne pas savoir qu'une pareille pension est bien difficile à accorder sans s'attirer les plaintes de tous ceux qui en demandent journellement. M. de Sparre vous aura, sans doute, mandé , il y a un an , que je m'étais occupé de vous, et je tâcherai encore de voir ce que je pourrais faire ; mais je dois vous dire avec franchise que je m'occuperais avec beaucoup plus de plaisir des moyens de vous établir dans votre patrie que de ceux qui vous fixeraient dans Téloignement où vous êtes dans ce moment. Vous ne devez pas être fâché de ce sentiment de ma part ; d'ailleurs, si vous réfléchissez au solide et à la perspective de l'avenir, vous trouverez qu'avec un
moindre numéraire , vous pouvez vivre en Suède avec plus d'aisance qu'avec les appointements dont vous jouissez maintenant en France , et qui vous assujettissent à des dépenses qui les excèdent. Je sais bien que les agréments de Paris, les bontés de la reine de France , les plaisirs de la plus aimable société, sont un attrait bien vif et bien séduisant; mais aussi, d'un autre côté, depuis que vous n'êtes plus employé en Amérique, la perspective pour vous en France devient bien bornée par votre qualité d'étranger et par votre religion. Et puis, au fait , un homme de condition est toujours mieux chez lui que dans l'étranger. Réfléchissez à tout cela , et mandez à M. de Sparre vos vues relativement à votre patrie, et , si je puis vous aider , je m'y prêterai avec plaisir, d'autant plus qu'ayant fait la guerre , et ayant été blessé , vous reviendrez avec des mérites qui me donneront toutes les facilités possibles de vous favoriser.
La paix ayant été faite entre la France et 1* Angleterre 9 qui avait reconnu Tindépendance des États-Unis d'Anaérique (1788), et le nouveau président de cette république , l'illustre Washington voulant donner des preuves de reconnaissance à ceux qui s'étaient distingués dans cette guerre, avait institué les Gncinnaïus (commencementd'une noblesse américaine), et avait nommé le comte de Fersen et le baron Stedingk membres de cette association.
Le roi Gustave III , fort mécontent de ce que ces messieurs avaient accepté cette décoration , signe d'une révolution républicaine heureusement achevée , envoya Tordre à son ambassadeur à Paris, de défendre à MM. de Stedingk et de Fersen de porter le Cincinnatus.
Lors de cette communication , M. de Stedingk écrivit la lettre suivante au roi.
DU COHTR DE STËDINGK. 67
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Paris, 2 mars 178i).
Sire,
Le baron de Staël * m'a communiqué les ordres de Votre Majesté, qui défendent au comte de Fersen et à moi de porter les marques de l'association de Cincinnatus, formée par le président Washington pour désigner les officiers supérieurs qui ont eu le bonheur de se distinguer pendant cette guerre , tant Américains qu'étrangers.
Je dois avant tout avouer à Votre Majesté que
* Ambassadeur de Suède à la cour de France , gendre do M.Nefker.