LETTRE DE M. STEDINGK AU ROI GUSTAVE IH
Datée d^Helsingfors , ce 30 mai 1788.
Sire,
Je suis arrivé ici sans avoir rencontré aucun Russe , mais beaucoup trop lentement pour mon impatience : je languis après St-Michel , comme en d'autres temps j'aurais pu désirer de revoir Paris. Sur ma route j'ai trouvé les Finois fort effrayés des apparences d'une guerre ; ils ne rêvent que Cosaques qui mangeront leurs enfants, et les dames craignent la brutalité de ces messieurs : c'est la suite du mauvais succès de nos armes dans des temps malheureux , dont j'espère que
Votre Majesté est destinée à effacer jusqu'aux moindres traces. On dit ici que les Russes craignent beaucoup d'être attaqués , et que , dans ce moment encore , ils ne sont point préparés à nous faire une grande résistance ; tout parait tranquille sur la frontière, et l'on n'aperçoit aucun mouvement de troupes ni d'autres préparatifs. Le plus grand obstacle que Votre Majesté trouvera à ses desseins est le manque de vivres dans ce pays-ci , et la disette totale qui règne dans quelques provinces. Svéaborg est en ét9.t de défense ; la flotte de Svéaborg sera prête en partie dans quinze jours et en totalité dans un mois ; mais l'artillerie de campagne manque des choses les plus nécessaires, et tout ce qui regarde les hôpitaux est à peine commencé. Svéaborg ne me paraît pas propre pour cet objet , vu l'humidité de l'air et le peu d'emplacement. Avec la constitution de l'armée de Votre Majesté, il faut compter au moins sur un quart de malades, la première campagne. Le général m'a annoncé qu'il gardait deux escadrons de mon régiment et le petit bataillon d'Elliraé ici, ce qui réduira encore mon commandement. Dieu veuille que je puisse être utile à Votre Majesté dans un pays que je ne connais pas, et avec une petite troupe
DU GOMTB DE STBDUfGK. 83
dont je ne sais pas la langue. Je suis animé du zèle le plus pur pour le service de Votre Majesté , je veux sa gloire et son bonheur aux dépens de mes jours, mais je crains de ne pas pouvoir faire assez bien selon mes désirs. La permission que Votre Majesté m'a donnée de lui écrire, m'est un grand encouragement , et une vraie consolation d'être si loin d'elle. Je m'en servirai. Sire, pour vous dire les choses telles queje les vois. Je puis me tromper, mais l'intention me servira d'excuse auprès de Votre Majesté , et ma volonté sera toujours aussi soumise que mes actions aux ordres qu'il lui plaira de me donner.
Je suis , etc.
CuRT V. Stedingk.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Mlcbel, ce 15 Juin 1788.
A flx henrei <la natla.
Sire,
Je crains que je me suis trompé de date dans ma dernière relation, La malheureuse affaire de Kyro était le 11, et celle qui a sauvé ce pays et peut-être la Finlande pour quelque temps le 13*. Le corps russe qui est à Ghristina est fort de quatre mille hommes d'infanterie et de mille ou mille deux cents Cosaques, L'infanterie russe est superbe; il y a surtout le régiment
'^ Combat de Pumala.
DU COMTB DB STEDINOK. 85
des grenadiers, du corps de deux mille hommes, qui est de toute beauté. Nous en avons enterré cent quarante qui étaient des hommes superbes. Les officiers prisonniers avouent sept cents hommes de tués et blessés , mais comme ils disent aussi qu'ils étaient cinq mille à l'attaque, le compte de quatre à peu près, qui restent, s'y trouve. Ce qui me fâche, c'est qu'ils n'abandonnent pas leur dessein de pénétrer ici. Ils auront un régiment de renfort ce soh", si Votre Majesté ne dérange leur dessein. 11 faut nécessairement envoyer ici un bon régiment ou faire une puissante diversion , ou tous les deux à la fois. Si je vis , je les arrêterai encore deux jours , à moins qu'ils veuillent sacrifier beaucoup de monde , mais, si je suis tué , Sire , les affaires iront mal et seront perdues. Il n'y a que l'exacte vérité et mon zèle pour Votre Majesté qui peut me faire dire une fatuité pareille ; mais sans la connaissance du pays , sans la volonté la plus déterminée, on est abattu ici par les obstacles qu'on éprouve. Je dis tout cela à Votre Majesté pour la convaincre de la nécessité de jeter les yeux sur un bon sujet qui puisse me remplacer, en cas de besoin.
Après notre victoire nous sommes au pain et
à Teau. Tous les habitants se sont sauvés dans les forêts avec leurs bestiaux ; ils en reviennent, pour me tenir de longues harangues, que je ne con>prends pas ; mais ils y retournent toutefois , et tant que Tennemi sera à Ghristina , ils n'ont pas tout h fait tort.
Je suis , etc,
CURT ¥• StEDINGK..
LETTIŒ DE M. DE STEDIXGK AU ROI.
Saint-Michel, ce 2k Juin 1788.
Sire,
C'est toujours de St-Michel, que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Je voudrais que ce fût de Wilmanstrand ou de Nyslott. Si je n'avais pas craint de donner une fausse joie à Votre Majesté , j'aurais pu dater ma lettre de ce dernier endroit. Je viens de faire une visite au commandant de Nyslott. J'en demande très-humblement pardon à Votre Majesté, mais je le croyais absolument nécessaire à son service. Nous n'avions ni plan ,
88 MÉMOIBES POSTHUMES
ni information de l'état de cette place , et je pense qu'à la guerre il faut, quand on le peut, ne se fier qu'à ses propres yeux. Sous le prétexte de visiter la frontière, je me fis accompagner d'un officier de génie nommé MùUer qui était connu à Nyslott , mais qui ne connaissait pas non plus le château. Après avoir couru la province quelques jours , je changeai d'habit , et je passai la frontière sous le nom emprunté d'un capitaine français du régiment de Royal suédois. Je fus dîner chez le curé de Saminge à une demi-lieue de Nyslott, le jour de leur Pentecôte. Tous les officiers de la garnison y étaient invités ; j'appris que M. de Bruce était en grande hâte à Wiborg, que depuis quatre jours , on était fort sur ses gardes à Nyslott, sur des nouvelles apportées par un courrier de Pétersbourg au commandant. L'oflicier commandant le génie à Nyslott, nonuné Torket, Suédois d'origine , me prit en grande amitié. Je trouvais plaisant de me faire accompagner par lui. Il l'accepta d'abord , mais sur quelques soupçons qu'il prit, il refusa ensuite. Ce fut l'uniforme de M. MûUer, qui passait pour mon oncle , qui lui en imposa , à ce que je crois. Un major russe, nommé Pistol Korsf, nous accompagna et se mit au gouvernail. Il nous
fit aborder fort loin du château. Nous fûmes entourés de la garde russe. Je demandai à parler au commandant qui demeuré dans Tintérieur du château , et que je savais être malade dans son lit. A ce nom sacré, les Russes se prosternèrent , et un sergent alla chez le commandant chercher sa réponse. J'étais trop poli et trop empressé pour l'attendre , et je me mis à marcher à grands pas, passant toutes les sentinelles et plusieurs ponts jusque dans la cour intérieure du château à la porte du commandant. Il fut surpris apparemment de ma visite , car sa réponse tarda longtemps, ce qui me donna le loisir de tout examiner. En attendant on ferma les barrières , je me crus pour un moment en Sibérie. Je commençais à penser à ma dernière ressource qui était un grand couteau, dont je m'étais muni. Le commandant est un galant homme, à ce qu'on dit, et si j'avais pu le forcer à me donner sa parole de me relâcher, il l'aurait tenue, mais il n'en fut pas besoin. Le sergent sortit, les barrières se baissèrent, l'humeur du commandant s'était communiquée à toute la garde. On nous cria stoupay de tous les côtés et nous nous en fumes sans avoir pu voir le commandant Restait à voir l'île et les environs , je crus
plus sûr d'aller seul, et je chargeai M. Mûller de faire plusieurs emplettes dans la ville pour mon voyage de Tornea, que j'avais annoncé comme le sujet de mon arrivée à Nyslott. En attendant je parcourus toute l'île accompagné d'un domestique finois qui se mourait de peur , parce qu'un honnête bourgeois de la ville vint nous dire de ne pas rôder ainsi, qu'on pourrait très-bien nous jeter dans un kibick et nous mener en Sibérie , que les Russes en agissaient ainsi ; mais il ne nous arriva aucune rencontre fâcheuse. De retour de ma promenade , un capitaine russe avec deux sergents, un qui savait l'allemand et l'autre le finois , entrèrent subitement dans ma chambre , ce fut encore un mauvais moment, mais leur commission n'était autre chose que de nous dire de la part du commandant de venir le voir, si nous avions des choses importantes à lui communiquer. Nous ne jugeâmes pas à propos d'accepter cette invitation, et nous partîmes, bien aises d'en être revenus. Ce qui m'enhardit beaucoup , ce fut la vue de ces pauvres prisonniers d'État qui sont à Nyslott, et qui n'y seront plus longtemps s'il plaît à Dieu et à Votre Majesté. L'aîné des soi- (lisant princes italiens m'accosta , nous causâmes
ensemble assez longtemps , sans qu'il voulût me dire son nom ; c'est un homme d'esprit et rempli de connaissances.
Je suis , etc.
CuRT V. Stedingk.
LETTRE D£ M. DE STEDINGK AU ROI
Saltil-^ichel , ce 27 Julu 1788.
Enfin, Sire, Tépée est tirée, il ne nous reste plus qu'à vaincre ou à périr. J'espère que ce sentiment passera dans tous les cœurs. Notre petit corps est en mouvement de tous les côtés. Il nous a été impossible d'agir plus tôt , encore ne sommes-nous équipés qu'à moitié , c'est la suite d'une longue paix qui fait négliger les affaires de la guerre et celle de l'extrême misère qui règne dans ces contrées. Nous partons ce soir, M. d'Hastfer et moi , pour notre expédition , chacun de notre côté. Si ces gens n'ont pas reçu de renfort , nous
les prendrons , sinon , nous ferons diversion. L'assiette de la place est très-forte. Elle ne peut être prise que par du canon que nous n'avons pas, ou par un coup de main. Le grand point ensuite pour nous est d'agir de concert avec la grande armée. Il faut regarder le théâtre de la guerre conmie coupé en deux par le Saimen Voxen, dont ce côtéci nous appartient de droit. Si nous pouvions nous approcher du Ladoga , prendre Sordewalla , Kexholm , nous deviendrions fort incommodes pour l'ennemi ; mais nous sommes trop faibles pour embrasser un si grand terrain , et il nous faut du renfort. Votre Majesté prendra ou le chemin le long de la mer où elle a des forteresses à prendre, ou celui de Keltis, Davidstad, Willmanstrand , qui est ouvert , mais où il sera difficile de subsister. Dans les deux cas , nous avons un pays immense à couvrir. Notre recrue va lentement. Les gens aisés sont bien fidèles et attachés à Votre Majesté, mais la faim ôte au peuple les forces et le courage; il est vagabond , pillard , fainéant et plus Russe que Suédois. A la dernière revue , il y avait quantité de soldats et de cavaliers qui demandaient leur congé. C'est une autre espèce d'hommes que celle de Nyland et d'Abo.
dk HÉMOIRES POSTHUMES
Si nous avons du succès, cela changera peut-être^ Les deux lettres de Votre Majesté m'ont fait un plaisir extrême. C'est de bon cœur que je vais combattre pour un si bon roi* Puisse le ciel cou-^ ronner les entreprises de Votre Majesté du plus heureux succès, et lui donner de bons alliés, beaucoup d'argent ^ et une armée dont tous les individus lui soient aussi attachés que je le suis de cœur et d'âme I
Je suis , etc.
CuRT V. Stedingk^
DU COMTK DK STEDINGK. 95
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint Michel, 28 juin 1788.
Sire ,
Nous avons été obligés de changer quelque chose à notre premier plan d'opération , qui était d'attaquer Willmanstrand et Nyslott en même temps. Nous avons appris que les ennemis s'étaient renforcés considérablement à ce dernier endroit. Nous y marchons avec toutes nos forces. Je me suis chargé de l'attaque des défilés , et des ponts, pour ouvrir le chemin à M. de Brunow, qui conduit les forces qui viennent par terre. L'inexpérience des officiers et des soldats rend les commencements
bien difficiles. On est arrêté sur les moindres bagatelles, et la troupe est fatiguée inutilement, mais il ne faut pas se rebuter et tout ira bien avec la grâce de Dieu.
CuRT V. Stedingk.
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Ville de Nyslott , ce 8 juillet 1788.
SiREj
J'ai eu rhonneur de recevoir par M. d'Essen la lettre de Votre Majesté. Nous sommes tous dans la joie de notre cœur de la savoir heureusement arrivée en Finlande , et dès ce moment nous ne doutons plus du succès et de la vigueur avec laquelle les opérations vont être poussées. Nous avons pour nous la surprise des ennemis , et les premiers moments sont précieux» Notre blocus dure toujours par terre et par mer. Ceci pourra devenir le siège de Gibraltar, à l'exception que les ennemis ne
recevront ni renfort ni provisions, à ce que j'espère , et qu'on n'y tire pas de canon , nous parce que nous n'en avons pas, et l'ennemi, à ce qu'on dit, pour ne pas être le premier; cela est fort ennuyeux. Nous aurions pu faire beaucoup de choses, si nous n'avions pas été arrêtés. Mais comme la grande armée n'est point encore en mouvement, il vaut mieux ne point tant avancer. En attendant, nous sommes ici dans une bonne position , on ne nous forcera pas facilement. M. d'Hastfer est en avant pour garder les passages qui mènent ici.
Dans ce moment on commence à faire un feu très-vif de la jplace.
Ce 10 juillet.
Nous avons été sous les armes tous pendant deux fois vingt-quatre heures. L'ennemi n'a pas cessé de tirer. Toutes les maisons sont criblées, et dans ce moment on tire beaucoup sur notre corps de garde, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Nous y répondons par le feu de notre mousqueterie, et par un petit canon que nous avons trouvé moyen de placer à couvert sur un rocher de l'autre côté du château, qu'ils n'ont
DU GOMTB DE STBDINGK. 99
pas encore pu démonter, et qui leur tue du monde. Soldats et officiers ont été un peu troublés par les premiers coups de canon; mais comme nous n'avons encore perdu que peu de monde, malg|ré tout le feu des ennemis, ils commencent à se rassurer ; n^ais nous sonmies bien fatigués tous. Nous avions laissé nos tentes en arrière pour marcher plus lestement, et on ne peut presque point tenir dans les maisons. Nous alternons, M. de Brunow et moi, et un de nous reste toigours avec la grande garde sous le feu de l'ennemi. L'inexpérience des officiers fend cette précaution nécessaire, le soldat veut être encouragé. Heureusement nous avons à manger. Nous avons pris à l'ennemi près de mille coulis ou tonneaux de blé et de farine, ce qui nous mènera jusqu'à la moisson ; nous n'avons de l'embarras que pour la cuisson. Ayant eu avis qu'un transport de blé arrivait pour la garnison par eau, M. de Brunow alla en bateau à sa rencontre et l'enleva. Nous trouvâmes trois cents tonneaux de farine et d'avoine ; il fit cinq prisonniers. Malgré cela les ennemis ont encore du blé dans le château pour trois mois. Ils n'ont exactement que du seigle et de l'eau, mais il n'en faut pas davantage pour vivre. Le commandant nous
fit demander quelques rafraîchissements pour ses prisonniers, le même jour qu'il commença à tirer en mémoire de la bataille de Pultava, à ce qu'on prétend; mais comme nous ne voulons pas demander un pourparler, ils n'en ont pas eu.
Nous recevons des avis de tous les côtés, qu'on marche sur nous en force , ce qui provient de l'inaction de la grande armée que nous cachons avec soin à nos troupes, mais nous n'en souffrons pas moins intérieurement. Nous sommes informés par des espions surs, qu'il n'y a pas encore mille hommes en toute la Finlande russe. Il n'en faut pas tant pour nous écraser, mais c'est bien peu contre l'armée *.
S'il faut en croire les nouvelles qui nous parviennent de l'armée , les régiments finlandais ne sont pas bien disposés pour la guerre ; on dit aussi que le Danemark se déclare contre Votre Majesté, en cas de guerre contre les Russes*
Je l'ai toujours pensé, mais si cela est, il n'y a que la promptitude et les succès qui feront cesser les clameurs, et donneront des alliés à Votre Ma-
* Savoir, le grand corps d*armée sous les ordres direcls du roi en Finlande.
DU COMTE DE STEDINGK. lOi
jesté. Pardonnez , sire , à un soldat qui écrit à Votre Majesté sous le feu de l'ennemi, et qui peutêtre dans un instant ne pourra plus lui dire combien il lui est tendrement attaché; mais il est de la plus grande importance, ou (fagir mr-le-^hamp^ ou de nous désavouer et de faire la paix *.
* « Nous désavouer » prouve évidemment que le roi avait ordonné à MM. deHastferet deStedingk , de commencer les hostilités contre la Russie du côté de Savolax txoant que la guerre fût déclarée , pour faire considérer celle-ci comme une guerre défensive^ la seule que la constitution de 1772 per > mettait au roi de faire.
{NotedeVÉditeur.)
LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK
PeJpola,lel8jumetl788.
Chrinstolpe m'a apporté avant-hier votre lettre, mon cher Stedingk , dont je vous remercie. Nos premières armes ont été heureuses. Mon frère a pris deux belles frégates russes, qui combattent en ce moment contre leurs compatriotes. Armfelt est déjà à un quart de lieue de Frédrikshamn, maître de ces défilés de Kymmene, si difficiles à franchir, et je passe ce soir le Kymmene à Anjala. Notre avant-garde occupe déjà tous les passages. On a tué ou pris beaucoup de Cosaques. J'attends à tout moment la nouvelle de l'issue de la bataille navale donnée par mon frère. Nous savons qu'elle
s'est donnée à la hauteur de Hogland, et les rapports nous sont favorables ; cependant je n'ose pas me livrer trop légèrement à cet espoir. Vous avez maintenant du canon, de la bonne artillerie et de bons oflSciers, je ne doute pas que Nyslott ne soit pris. J'ai fort examiné la carte, et voici ce que je vais proposer : je dis proposer, car dans Téloignement ou je suie, je crois dangereux d'ordonner; nombre de petites circonstances ou d'accidents imprévus peuvent déranger le meilleur plan, et alors les ordres deviennent des obstacles qui peuvent être funestes à la chose publique. Les six mille Russes destinés pour la Méditerranée ^ mais qu'on a débarqués & Gronstadt pour agir contre nous , m'incommodent , et je voudrais les occuper. L'armée où je me trouve dans ce moment, campera ce soir à Likala, ayant sa droite à cinq werstes de Frédrikshamn, et sa gauche en avant de Keltis. Nous serons demain devant Frédrikshamn, et nous occuperons le général Michelson, qui sera plus embarrassé de nous, que nous de lui. La flottille, conunandée par Rosenstein, ayant quatre galères, un turoma, quatre pojemas, un hemmema, et douze chaloupes canonnières, s'approche de Frédrikshamn, et sert d'à-
vant-garde à toute la flottille de galères et d'autres bâtiments armés. Vous n'êtes qu'à quinze lieues de Kexholm, vous avez du canon, et vous en trouverez à Nyslott. Mon idée est que vous marchiez droit sur Kexholm, en rassemblant toutes vos troupes dispersées. Si vous pouvez prendre cette place par la frayeur que votre marche rapide aura causée, ce sera tant mieux, et dès lors les chemins vous sont ouverts. Une fois arrivé à Kexholm , vous pouvez prendre votre parti selon les nouvelles que vous recevrez alors de Tarmée de Finlande. Si dans ce moment elle est maîtresse de Frédrikshamn et de Vilmanstrand,'vous serez le maître de vous unir à elle pour marcher sur Viborg, ou pour tourner cette place. Essen * a deux chevaux pour vous , qu'il fait aller à l'armée de Finlande. L'impossibilité de vous les faire tenir, est la seule raison pour laquelle on n'a pu vous les envoyer. Je suis obligé de partir, ainsi je finis en vous souhaitant mille bonheurs. Envoyez cette lettre au baron de Hastfer. Je lui écris en deux mots que ma paresse ne me permet pas de copier deux fois la même chose.
• Grand écuyer du roi.
LETTRE DE M. DE STBDINGK AU ROI
Nyslott, ce 24 Juillet, 1788.
SiRB,
Je n'attendais le courrier de M. d'Hastfer que demain. Il est arrivé cette nuit. Pour ne point l'arrêter, j'ai à peine le temps de dire à Votre Majesté combien j'ai été enchanté de la lettre qu'Elle m'a fait la grâce de m' écrire, et des projets qu'Elle daigne me communiquer. Dieu veuille que Votre Majesté .ne soit point arrêtée dans ses grands desseins par les détails qui font avorter quelquefois les projets les mieux conçus. Nous péchons un peu par là dans l'armée, témoin l'af-
faire de Kernakoski, où monsieur d'Ehrenroth a été repoussé avec perte d'un canon et de cinquante hommes. Son rapport porte qu'il a été attaqué par toute la garnison de Vilmanstrand, par trois mille hommes. Il s'est parfaitement bien conduit dans cette affaire ; mais le lieutenant-colonel Aminoff n'a point suivi notre instruction , et M. le comte de Leyonostedt à Mendukarin (qui n'était qu'à quatre lieues derrière Kernakoski) n'a pas pu, apparenmient, s'ouvrir une conmiunication avec lui, car je connais son activité et ses talents. Tous deux furent avertis à temps par M. d'Ehrenroth qu'il allait être attaqué; le malheur n'est point grand, puisqu'il n'a point été poursuivi; mais il est hardi aux Russes d'avoir abandonné Vilmanstrand quand la grande armée s'en approche. M. de Boyé, adjudant de mon régiment, ^ est le seul officier qui manque. Sa perte n'est point à regretter. M. d'Ehrenroth s'est retiré à Kyro, sur la frontière, un peu en avant de Christina. C'est un mauvais poste, mais le meilleur qu'il a pu prendre pour couvrir Saint-Michel. La communication entre nous et M. le baron d' Hastfer est entièrement sûre. C'étaient quelques bandits et déserteurs qui l'avaient inquiétée. Notre
DU COMTE DK STfiDlNGK. 107
Turc * continue toujours à nous faire du mauvais sang. Je commence à croire ce que j'ai lu dans une géographie, que Nyslott ne peut être pris que par l'argent, par surprise ou par famine. Les deux canons et les deux obus que Votre Majesté nous a envoyés, n'ont pas amené pour un jour de munitions; cependant nous travaillons nuit et jour à les mettre en batterie. C'est d'un ennui à périr chaque fois que je vois ces tours, elles me soulèvent le cœur. En attendant ce temps , ce temps si précieux se perd. Je remercie très-humblement Votre Majesté, des gazettes; en les lisant je me suis cru encore une fois sur la terre , par rapport aux événements de l'Europe. Nous sommes ici dans la lune ; mais ma chère France , comme je la plains, combien elle serait heureuse si elle le voulait bien.
Je suis, etc.
CuRT V. Stedingk.
* Le commandant de NysloU , né Turc.
108 MÉMOIEES POSTHUMES
LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI
NysloU,ce4aoùti788.
Sire,
Le siège de Troie était sûrement plus varié que le nôtre , sans quoi les héros de ce temps-là n'y auraient pas tenu dix ans , surtout comme il ne se trouve ici d'Iphigénie ni de Briséis ; Tor ne fera rien sur notre Turc, il n'y a que le fer et le feu qui pourront le réduire; il est vieux, il est ridhe, il couche entre deux esclaves toutes les nuits pour se consoler des maux du siège. Avis que nous reçûmes il y a trois jours, que l'ennemi rassemblait ses forces du côté de Kexholm et de Sordewalla ,
et qu'il marchait à nous par la Carélie, Je fus à deux lieues d'ici avec un petit détachement pour lui disputer le passage, tandis que M. d'Hastfer lui barrait le chemin de son côté ; mais nous sûmes qu'il n'avait voulu que nous reconnaître, cependant nous nous attendons qu'il fera quelque tentative pour dégager cette place qui est pcmr nous comme pour lui de la plus grande conséquence, et c'est par la Carélie qu'il doit venir. Je n'ai pas grande idée de la résistance qu'il y trouvera de la part des nouvelles milices , qui avec cela ne sont pas nombreuses; elles manquent surtout d'officiers et de bas officiers , à quoi nous ne pouvons remédier , n'en ayant point assez nous-mêmes. Si Votre Majesté consentait à rappeler à son service des officiers retirés , et même des bas officiers qui n'ont quitté que pour avoir leurs places bien payées , je crois qu'il en résulterait un grand bien, pourvu qu'ils fussent bien choisis. J'ai vu mourir ici quelques soldats de leurs blessures en héros. Tandis que Votre Majesté ne laisse pas le moindre service sans récompense chez l'officier , elle n'oublier^ pas ces braves gens qui décident la victoire , que l'officier ne fait que préparer. Une médaille pour les vivants, un tonneau de blé ou
110 MÉMOIRES t»OSTUUMES
l'équivalent pour les veuves et les orphelins feraient bénir le nom de Votre Majesté et faciliteraient les enrôlements.
Je suis, etc.
CuRT V. Stedingk.
DU COMTE DE STKDINGIt. 111
LETTRE DK M. DE STEDINGK AU ROI
Nyslott, ce5aoAtl788.
Sire,
Votre Majesté est trahie indignement. Elle l'a été par ses conseillers, qui lui ont fait voir l'état de son armée et de sa flotte autrement qu'il n'est effectivement. Elle l'est présentement par son armée finoise qui prend occasion de tout ce qui lui manque en effet pour couvrir son abandon et son mécontentement. Les chefs des régiments de Finlande ont député ici un officier, qui arriva hier en même temps que notre courrier pour nous communiquer la résolution qu'ils avaient prise de ne
112 HéMOIRES POSTHUMES
point passer la frontière, et pour nous engager de faire cause commune avec eux *. Leur découragement est au comble, et la peinture qu'ils font de la situation de l'armée et des affaires est sûrement exagérée. Notre flotte enfermée à Svéaborg, manquant de tout ce qu'il faut pour se réparer ; les Russes maîtres de la mer , et nous barrant la communication entre la Suède et la Finlande peu sûre ; l'armée manquant de vivres, de munitions, d'habillements, d'officiers ; ils ne voient d'autre ressource, d'autre sûreté , que de demander la paix n'importe comment. Je m'époumone pour démontrer que notre salut dépend de notre fermeté , qu'il est impossible de se fier aux promesses d'un ennemi irrité , qu'on les trompe pour gagner du temps , et qu'ils auront la honte de s'en aller avec un passe-port de la Russie et le bâton à la main , comme cela arriva il y a 46 ans. Tout est inutile ; ils croient pouvoir obtenir de la clémence des ennemis, ce qu'ils désespèrent de gagner par leurs épées. Ou je me trompe , ou il y a déjà quelques négociations secrètes d'entamées avec les généraux russes par quelqu'un des officiers Finlandais.
* Conjuration d^Anjaln^
L'ambassade que M. de Guntzel * nous a envoyée ici me le confirme. En attendant , le découragement gagne notre petite troupe , qui avait montré jusqu'à présent le plus grand zèle* Elle se croit abandonnée au milieu du pays ennemi , et dévouée à une perte certaine, ce qui, joint à rattachement que le soldat fmois a pour son poerte**^ me fait craindre d'en être abandonnés si nous sommes poussés un peu vivement. Il ne faut pas non plus nous éblouir sur notre situation , elle était bonne quoique un peu hasardée tant que l'ennemi était occupé ailleurs, elle devient critique en ce moment ; nous sommes sous le canon de la place , morcelés en mille endroits pour en former le blocus. Si nous sommes attaqués par des forces supérieures, nous risquons d'être enlevés; M. le baron d'Hastfer est trop éloigné pour pouvoir nous joindre ; s'il est attaqué en même temps que nous , sa retraite sera en Carélie. Nos levées de recrues vont mal et sont mal entamées. Tant en Carélie qu'ici , c'est un rebut du genre humain qui nous arrive tout nu. La Russie donne ou promet 20 ru-
' Général russe.
' Cabane.