‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 3)Chapitre 4 sur 13 · U MÉMOIRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

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parents, pas même à l'heure du dîner. Beaucoup de latin , beaucoup de catéchisme , point de vin , point de café, et le fouet régulièrement tous les samedis , si le journal de la semaine contenait la plus petite note défavorable. Je ne sais si cette éducation était bonne, mais Curt devint feld^ma^ réchal et Victor grand amiral.

C'est surtout de Taîné des frères que nous devons nous occuper ici.

Curt de Stedingk fut nommé sous-lieutenant à Tâge de 11 ans , et fut présent comme surnuméraire à pli©ieurs petites affaires de la gu^re de sept ans, à laquelle la Suède avait pris part pour sa province de Poméranie, contre Frédéric le Grand : — à rage de 13 ans , il fut nonmié sous-lieutenant d'un régiment d'infanterie , portant le nom du prince royal (depuis roi Gustave 111) , et se rendit en Suède; mais il eut le bon esprit d'entrer à l'université d't/psa/ (où Linné, Celsius et Bergnmn professaient alors) au lieu de continuer son service militaire. Il vint à Stockholm à l'âge de 21 ans, et fut protégé par le sénateur comte Charles de Sparre, grand gouverneur de la Capitale, et ancien ami de son père. Demeurant chez lui , il fut témoin de la manière dont la politique se trai-

tait alors. Le comte de Sparre était un des chefs du parti nommé les chapeaux , dont la devise était France et commerce^ tandis que celle du parti opposé (celui des bonnets) était agricuUure et Russie. L*un et Tautre avaient le même but sordide, celui de la corruption et des subsides. Ceux qtfenvoyait la France étaient distribués alors par le sénateur comte de Sparre. Le jeune Stedingk, demeurant dans la maison de ce sénateur , recevait souvent des paquets de lui adressés aux différente membres de 1^, diète, contenant de l'argent ; c'était pour la question du jour, et le plus ou moins de pesanteur des paquete en décidait ordinairement.

Cet ordre des choses inspira à Stedingk un tel dégoût pour les diètes qu'il ne put s'en défaire pendant le reste de ses jours , quoique nullement ennemi des formes constitutionnelles, et d'une liberté sans licence.

Comme le service militaire en Suède n'offrait alors que peu de moyens de perfectionnement et d'avancenient, Stedingk demanda et obtint la permission d'entrer au service de France. Il fut nommé sous-lieutenant au régimentroyal suédois, en 1766, et avança dans l'espace de quatre ans au grade de capitaine.

Un événement assez curieux pour mériter d'être annoté ici arriva peu de temps après. Trenk, fameux par ses malheurs, ses aventures et sa captivité , publiait alors un journal dans la ville de Trêves : — le journal annonça aux premiers jours du mois d'août 1772 que le roi Gustave III avait fait une révolution par laquelle il s'était emparé du pouvoir absolu après avoir renversé celui du sénat et des états généraux de Suède. Les officiers du régiment royal suédois ayant lu cet article, se réunirent chez le capitaine Stedingk et le chargèrent de la rédaction d'une adresse de félicitation au roi, qui lui fut expédiée par un courrier extraordinaire; elle était munie de toutes les signatures , et entre autres de celle de Stedingk. Cette adresse arriva à Stockholm le 19 août, jour même de la révolution , en sorte que les premières félicitations que le roi reçut après l'accomplissement de son entreprise parvinrent de Strasbourg , d'un corps d'officiers parmi lesquels était Stedingk. Comment Trenk était-il parvenu à posséder ce secret, c'est ce qui est inconnu encore.

Stedingk assista alors à une revue, près de Paris, avec Louis XV, qui, à cheval près de la voiture de madame du Barry, fit défiler les troupes

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devant elle. Brillante de jeunesse et de beauté, mollement bercée dans une calèche dorée, entourée d'une cour nombreuse , et recevant publiquement les hommages de son royal amant, elle était loin de prévoir que toutes ces pompes et ces joies se termineraient sur un échafaud , où ses dernières paroles, « M, le bourreau, de grâce, encore un moment, » n'obtinrent d'autre réponse que celle de la hache révolutionnaire.

M. de Stedingk fut nommé lieutenant colonel au service de France, en 1776. Son avancement dans l'armée suédoise , marcha presque de front avec celui de l'armée française ; et le fait singulier arriva qu'il était en même temps colonel d'un régiment d'infanterie en France, et colonel d'un régiment de cavalerie en Finlande (dragons de Carélie), chose qui étonna beaucoup Frédéric le Grand, lorsque M. de Stedingk , dans un de ses voyages , passant par Berlin , en fit mention au roi.

M. de Stedingk était alternativement en Suède et en France , à la cour de Gustave 111, et à celle de Louis XVI. C'était cependant à cette dernière cour qu'il résidait le plus intimement, avec un autre Suédois, le comte de Fersen, ce même comte de Fersen qu'on appelait à la cour de France

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le beau Fersen , qui conduisait le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette , lors de leur fuite de Paris et de leur arrestation à Varennes.

C'était Tun des plus grands et des plus nobles seigneurs de Suède ; grand maréchal de Tempire , il fut massacré par la populace de Stockholm, dans une émeute en 1810. Fersen et Stedingk habitaient ensemble tant h Paris qu'à Versailles, et faisaient partie, Tun et l'autre, du cercle intime de la cour de France, et spécialement de celui de l'aimable et infortunée reine Marie- Antoinette , qui se composait de tout ce que la France avait de plus distingué.

Il y a de cette époque , deux lettres du comte Stedingk au roi Gustave III, que nous reproduisons ici, comme ayant de l'intérêt, et étant d'un style t<mt classique par sa clarté et sa simplicité.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Paris , le « d'octobre 1778.

Sire ,

Je suis revenu du camp de Bayeux mardi passé : il avait, à ce qu'il m'a paru, un douMe objet: celui d'inquiéter les Anglais, et celui d'essayer une nouvelle ordonnance de M. du Ménil Durand, brigadier des armées du roi , et parent éloigné de M. le maréchal de Broglie. Cet ofiicier a réveillé une ancienne question sur l'ordre mince , qui paraissait décidé depuis longtemps par les victoires du roi de Prusse , et par la nécessité où il a mis toutes les puissances de l'Europe d'imiter sa méthode. Cependant l'ordre profond, ou en colonne, qu'on appelle mal à propos celui de M. du Ménil , a Ta-

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vantage qu'il sert à la fois à la marche et à l'atta^ que, qu'il donne plus de célérité et plus d'impétuosité aux mouvements, que Toificier et le général ont leur temps plus rassemblé et en disposent mieux, qu^il donneune grande facilité aux différentes armes de se secourir mutuellement , aux troupes défaites à s'écouler par les intervalles , aux fraîches d'avancer ; enfin , il a pour lui une grande autorité , puisque c'est dans cet ordre que le grand Gustave a remporté toutes ses victoires. A l'objection du canon, on répond que les têtes de colonnes, qui ne sont que de seize hommes de front, en présentent un bien petit au canon , au lieu que, dans une ligne pleine , chaque coup , dans la vraie élévation , prend nécessairement , et la vitesse avec laquelle ces petites masses se meuvent ne les tient pa& longtemps exposées au feu de l'ennemi. Tels sont en gros les principes de M. du Ménil , qu'on a mis en pratique au camp de Bayeux. Il m'a dit qu'il avait eu l'honneur d'envoyer son ouvrage à Votre Majesté, il y a deux ans, mais que , n'ayant pas eu de réponse, il craignait qu'elle n'en avait pas fait grand cas. Il m'a paru , si j'ose hasarder mon sentiment dans une matière si importante, que cette ordonnance peut être excellente en certaines

circonstances , qu'elle convient surtout à un peuple impétueux et brave , tel qu'est le Français et le Suédois , qui n'a pas besoin du bruit de la mousquelerie pour animer et soutenir son courage , et qu'une armée inférieure en nombre et en cavalerie peut s'en servir avep beaucoup d'avantage. Le maréchal de Broglie, qui m'a témoigné toutes sortes de bontés et une confiance dont je suis infiniment flatté , est vivement porté pour cette ordonnance. C'est peut-être à cause de cela que la plupart des officiers généraux sous ses ordres la dés^ a^[)prouvaient hauten^ent , et mettent tout en œuvre pour la faire échouer. J'ai été révolté de voir combien peu le mérite de ce grand homme est senti par sa nation, et quelle furieuse cabale s'élève contre lui. On débite à Paris les bruite les plus injurieux sur son compte ; peu s'en faut qu'on ne le traitie de fouet de radoteur. Oïi dit qu'il avait tput contre lui, la saison et la raison ; que tout flanquait dans le camp , tandis que tout y abondait, excepté les filles et les glaces, chose suffii^nte pour faire crier les fats et les femmes du bel ^jr, qui abondaient dans le camp, et qui s'opposaient avec un succès prodigieux aux ordonnances qu'on avait faites pour réprimer le luxe et la dé-

pense. Les colonels ne devaient avoir que huit couverts ; mais leurs sœurs et leurs cousines tenaient leurs maisons chez ces messieurs, et en avaient quarante.

Le camp a coûté au roi trois millions et demi , dont un million seulement pour les généraux et rétat-major. Le maréchal avait mille louis par mois , et en dépensait deux mille. Sa table était ordinairement de cent couverts. Le roi a été fort magnifique : il donnait la viande, qui lui revenait h huit sols la livre , pour deux sols aux soldats ; outre cela , il a été vol^ prodigieusement : les fourrages , les bois lui revenaient au double de ce qu'ils coûtaient sur les lieux mêmes. Le maréchal fit tout ce qu'il put pour réprimer ces abus ; mais, conune les marchés se firent à Paris, ctla n*était pas en son pouvoir. Au reste , lîarmée était belle , tant en hommes qu'en chevaux, et pourvue de tout ce qu'il fallait pour le service de campagne. Les troupes espéraient qu'on les mènerait en Angleterre. Lesiçpréts immenses qu'on avait faits rendaient cette conjecture fort probable , et on n'entendait pas un coup de canon sur la mer , qu'on croyait à un combat et une victoire , dont une descente aurait peut^treété la suite. On était au dés-

espoir, lorsqu'après la rentrée de la flotte à Brest les ordres vinrent de séparer les troupes. On a envoyé plusieurs régiments fort loin ; il n*y aura plus d*armée en Normandie , et c'est à quoi ces grands préparatifs ont abouti. Il paraît certain qu*on ôtera le commandement des armées à M. le maréchal; jamais, pourtant, général n'en fut plus digne peut-être. Son zèle, ses talents, sa probité et surtout sa grande vénération pour Votre Majesté , le rendent bien respectable à mes yeux. Il m'a chargé de le mettre & ses pieds , et de lui dire qu'il est pénétré de respect et d'admiration pour elle ; il a fort approuvé nos uniformes , qui ont excité d'abord un étonnement et une curiosité un peu incommodes pour nous dans les commencements. Il frouvait l'écharpe et les plumets un peu trop galants pour des militaires , et il croyait que la chaussure que Votre Majesté vient de donner à son infanterie aurait de grands inconvénients dans une campagne*

Nous avons eu pendant tout le camp la maison et la table du maréchal , et des chevaux et palefreniers de la grande écurie du roi , ce qui était fort agréable , mais un peu dispendieux.

Enfin , il n'y a honnêtetés et politesses qu'on

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n'ait eues pour nous. On nous a montré une grande préférence sur M. le prince Dolgorucki et un autre officier russe » qui étaient aussi au cstmp*

Je suis.

Sire,

de Votre Majesté ,

Le très-homble, très-dèvouè et très-fidèle serviteur et sujet ,

CuRT V, Stbdinqe.

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LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Paris, le 11 décembre 1778,

Sire,

Le prince de Montbarey vient de me dire qu'il me regardait comme étant encore au service de France, et qu'il m'avait nommé au roi parmi ceux qui étaient en passe d'être avancés ; que Sa Majesté lui avait paru disposée de me comprendre dans la nomination des colonels qu'elle va faire incessamment. Je lui ai répondu que , quoique mon dessein avait été , en venant en France , de faire la guerre, que tout le monde avait regardée comme prochaine

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et inévitable , je ne croyais pas pouvoir accepter un grade qui m'attacherait , par de nouveaux liens, au service de France, sans en avoir reçu auparavant l'agrément de Votre Majesté. Si on a le dessein d'ajouter des appointements à cette grâce, et je n'ai pas voulu m'en informer, pour éviter tout ce qui pourrait avoir l'air de solliciter des grâces qui me deviennent presque indifférentes, ne me venant pas de Votre Majesté. Quant à ma fortune, elle est entre vosmains,etj'attendraiavecpatiencequelescirconstances mettent Votre Majesté à même d'y apporter quelque changement. Telle qu'elle est, elle m'offre une grande consolation , c'est que les biens qui depuis cinq cents ans étaient dans notre famille , n'en sont sortis que puisque mon père aima mieux s'exposer à une ruine certaine qu'à refuser à sa patrie les services qu'elle exigeait de lui : cet exemple sera peut-être mon unique héritage , et je suis bien résolu de le mettre à profit.

J'attends que les ordres de Votre Majesté me mettent en état de faire une dernière réponse au ministre. Si ce qu'on craint ici venait d'arriver , si une guerre de terre devenait inévitable , la grâce qu'on veut me faire pourrait me servir à me rendre plus habile au service de V. M, ; mais elle ne changera

rien aux sentiments que je viens de mettre à ses pieds.

Je suis , avec le plus profond respect, etc.

CuRT V. Stedingk.

La guerre que M, de Stedingk avait si bien prévue dans cette lettre , éclata effectiv«nent peu après , et Ton vit , à Tétonnement de TEurope , Fancienne cour de France soutenir ouvertement une révolution républicaine , et allumer ainsi le feu qui devait la consumer elle-même bientôt.

L^enthoUsiasme était tel alors à cette cour pour la cause del al iberté républicaine , qu*on vit tout ce qu'il y avait de jeunes grands seigneurs solliciter la faveur d'y prendre part, et s'inscrire comme simples volontaires dans cette cause américaine.

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C'étaient le duc 4e Lauzan, le ir^arquis de Coigny^ le marquis de Talleyrand-Périyordj le comte de Noailles Vaudreuilj Vioménil^ Ségur ^ Dilton y Melfortj Fleury, Vauban^ etc., etc.

Cet enthousiasme gagna aussi nos deux Suédois à la cour de France, le comte de Fersen et le baron de Stedtngk ; — ils sollicitèrent de l'emploi militaire dans cette guerre d'Amérique , et il leur fut accordé comme preuve marquante de la haute faveur dont ils jouissaient alors à la cour de VerT Bailles.

Le comte de Fersen * ftit placé dans l'étatmajor de M. de Rochambeau, combattit souvent, de concert avec le général Lafayette, se distingua à plus d'une occasion , et reçut des mains mêmes de Washington, l'ordre de Cincinnaïus, comme récompense de sa belle conduite.

M, de Stedingk eut le commandement d'une brigade (deux régiments) d'infanterie, sous lesi ordres du comte d'Estaing,

* Ce fut le même comte Axel de Fersen , qui fut traîné clans les rues de Stockholm , par la populace de celte ville, pendant qu'il exerçait les fonctions de maréchal du royaume, massacré impitoyablement par elle et laissé tout nu sur le pavé ; héros de la liberté en Amérique, victime de son effef vescence en Suède.

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11 s'embarqua, Tannée 1779, sur la flotte du comte d'Estaing , qui unissait le commandement de terre et de mer dans ses mains.

La flotte fit voile prraiièrement vers Rhode ts* land , força par son arrivée sur les côtes d'Amérique le général anglais qui bloquait iVeti;- For*, de lever ce blocus, pour se rendre au secours de Rhode Island, et rendit par là un éminent service à la cause américaine.

Le comte d'Estaing changea de plan alors, et se porta dans les Antilles anglaises, où il s'empara de l'île de Saint- Vincent, et se porta de là à l'île de Grenade, où il débarqua trois mille honmies, et attaqua vivement le morne fortifié de cette île.

Le comte d'Estaing, d'une grande valeur personnelle, voulait conduire l'assaut en personne ; il avait formé son corps en trois colonnes, dont celle de droite était commandée par M. de Noailles, celle de gauche par Edouard Dillon *, et celle du centre par M. de Stedingk.

* Généralement appelé le beau Dillon à la cour de France^ sa belle tète tomba quelques années plus tard sous le fer de la guillotine. Il avait toujours eu un singulier pressentiment de cette espèce de mort , qu*il avait souvent confié à son ami , M. de Stedingk , pendant la guerre d^Amérique.

^ Note de l* Éditeur. )

Nous joignons ici la lettre que M. de Stediiigk écrivit au comte de Creutz^ ambassadeur de Suède à Paris , et qui donne la relation intéressante du briUant fait d'armes auquel il avait pris une part marquante.

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