INTRODUCTION
Non loin de la ville d'Anclam y dans la Poméranie suédoise , se trouvait le vieux château de Pinnau, appartenant depuis cinq siècles à la famille des barons de Stedingk.
Le premier de ce nom qui vint s'y établir fut le chevalier de Stedingk , originaire de Westphalie,
Il quitta» par suite d'un événement tragique, le sol natal auquel était attaché le nom de ses pères.
La fenmie du chevalier se présenta un jour à l'église pour faire ses dévotions. Le prêtre officiant en cette occasion en voulait au mari, qui, quoique riche , n'avait donné pour toute offrande à l'église
10 MEMOIRES POSTHUHEft
qu'une seule petite monnaie en argent , et , pour s'en venger, ônagina de mettre cette même pièce dans la ixmche de la dame , au lieu de la sainte hostie. L'effiroi qu'elle en éprouva lui fit perdre connaissance. Le chevalier, apprenant la cause de son évanouissement, tira son épée, la plongea dans le sein du prêtre , au pied même des autels , et quitta à jamais le pays afm de se soustraire à la punition de son crime. Il vint se réfugier en Poméranie, où il acheta des terres, et où ses descendants se fixèrent.
Lors du commencement de la guerre de sept ans ^ ce château était occupé par le baron Christophe Adam de Stedingk , père du baron de Stedingk , dont nous donnons ici les Mémoires : il avait épousé la fille du fameux maréchal Schwerin, et fait la campagne de i7&2 comme aide de camp de ce dernier. Il s'établit depuis dans les terres que son père lui céda en Poméranie et eut quatre enfants, deux fils et deux filles. L'aîné, le baron de Stedingk , naquit h Pinnau le 26 octobre 1746. Dans ces temps , il était d'usage d'envoyer un collet rouge à chaque garçon qui naissait , comme une marque de son engagement dans l'armée prussienne ; le petit Stedingk reçut aussi le sien.
DU (X»fT£ DE STEDINQK. il
Le maréchal Schwerin le tint sur tes fonts de baptême. « Fosse le ciel , » dit-il en relevant dans ses bras 9 < que cet enfant devienne un jour ce que je » suis ; qu'il serve sa patrie en brave , et en ob- » tienne un jour le bâton de maréchal ! »
Ces vœux ont été accomplis , par la manière glorieuse dont le maréchal Stedingk a marché sur les traces de son aïeul.
Quand la guerre éclata entre la Suède et la Prusse, en 1757, son père, qui était sujet du premier de ces pays , reçut ordre de se rendre au quartier général suédois, ce qui déplut beaucoup au grand Frédéric* Ce derni^ lui avait écrit une lettre fort pressante pour l'engager à prendre service chez lui, t Je suis, » disait-il , t attaqué de toutes » parts , et j'ai besoin de rassembler autour de moi » mes anciens amis* » M. de Stedingk répondit en lui exprimant ses regrets , t qu'ayant quatre en- » fants , il était obligé , avant tout , de songer à » leur avenir , et qu'étant sujet de la Suède , cette » circonstance l'empêchait de suivre le penchant de » son cœur. » Il accompagna donc l'armée suédoise dans sa marche jusqu'auprès de Berlin; mais après qu'elle fut repoussée par les Prussiens, ceuxci occupèrent toute la Poméranie, et la famille
Stedingk fut obligée de se réfugier à Stralsund. Les deux fils furent envoyés à Wolgast
Quand les Prussiens entrèrent dans cette dernière ville, le commandant envoya chercher les deux jeunes Stedingk, et, s'adressant à Taîné, alors âgé de dix ans, il lui dit : « que son père avait » mérité d'être puni conrnie traître à la patrie. » Cette menace , loin de l'intimider , provoqua son indignation enfantine, et il réfuta l'accusation avec toute la chaleur de l'amour filial.
Pendant les années suivantes, où la guerre continua , les Prussiens ne cessèrent de ravager la Poméranie. Chaque hiver ils revenaient bloquer la ville de Stralsund, et les Poméraniens s'enfermaient alors dans la forteresse. Le baron Stedingk était déjà enseigne à douze ans, et pouvait à peine tenir le drapeau. Plus d'une fois, étant sur la tranchée, il entendit siffler les balles prussiennes, et il se familiarisait ainsi de bonne heure avec les dangers.
En 1763 , lorsque la guerre fut terminée , il fit son premier voyage en Suède , pour solliciter en faveur de ses parents et obtenir quelques dédommagements bien mérités, toutes leurs possessions ayant cruellement souffert par les dévastations ennemies. Le grand gouverneur , comte de^
Sparre , malgré le crédit dont il jouissait , ne put rien obtenir pour le jeune solliciteur, dont l'âge , Tair modeste et les malheurs inspiraient pourtant un intérêt général. Il passa un hiver à Stockhohn, durant lequel il fut on ne peut mieux accueilli par les premières familles , telles que les Fersen , Sparre , Piper, etc. , etc. , dont plusieurs individus avaient reçu pendant la guerre une cordiale hospitalité chez ses parents ; il fut aussi introduit dans la société des jeunes princes , les fils d'Adolphe- Frédéric , et il prenait part à leurs jeux comme à leurs petites discussions. Ses premiers souvenirs , relatifs à Gustave III, dataient de cette époque, où il était encore loin de s'attendre au rôle remarquable qu'il devait jouer sous son règne et celui de ses successeurs.
L'aîné des Stedingk était fluet de taille, trèsbien de figure , et indolent de caractère ; l'autre , fort, robuste et actif; l'un parlant peu, l'autre beaucoup. Le jardin était le séjour favori de l'un , l'autre s'essayait déjà sur les flots voisins du Frischehaff.
Le système d'édudation suivi dans la maison était celui des temps d'alors : il n'était point permis aux enfants de s'asseoir en présence de leurs