‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 3)Chapitre 8 sur 13 · C8 MÉMOIRES POSTHUMES · texte numérisé non relu

C8 MÉMOIRES POSTHUMES

je porte déjà cette marque avec tous mes compagnons d'armes en France. Si en cela j'ai commis une faute; si j'ai eu le malheur de faire une chose qui ait pu déplaire à Votre Majesté J'en serais au désespoir, et je lui en demande très-humblement pardon ; mais j'en appelle à sa justice , m'était-il possible de le craindre où de le prévoir? Les Cincinnatus ne forment point un ordre , puisqu'il n'y a parmi eux , ni grand maître , ni réception , ni serment , ni même jamais de nouvelle nomination. C'est une société, comme la croix le prouve , de personnes distinguées, qui ont voulu se donner un relief dans un pays dont la constitution est fondée sur l'égalité ; ils ont obtenu du congrès que cette distinction serait héréditaire dans leurs familles. Ils y ont associé leurs frères d'armes étrangers. Si elle devient un jour un titre de noblesse pour les Américains , elle ne peut jamais être pour un Suédois et un Français, que la marque qu'ils ont servi en Amérique , avec l'agrément de leur souverain. Cela est si vrai qu'il n'y a pas eu de permission de donnée du roi de France, de porter cette décoration , et à ceux qui ont parlé au ministre, il a été répondu qu'on n'avait pas besoin d'une permission pour la prendre, puisque ce

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n'était pas un ordre. A ces considérations se joignait une autre , bien puissante sûrement sur Tâme de Votre Majesté. Une des premières institutions des Cincinnatus a été de se cotiser pour former un fonds destiné à subvenir aux besoins d^s veuves et orphelins des officiers tués à la dernière guerre. Le moyen de se refuser à un bienfait aussi juste et aussi nécessaire? Enfin en prenant la décoration des Cincinnatus, je n'y ai vu qu'une occasion de faire une bonne action , et qu'une nouvelle preuve des bontés de Votre Majesté , qui m'avait procuré, pour moi et mes descendants, une marque honorable de mes services. Oserais-je ajouter , que Votre Majesté m'avait permis d'accepter dans ce pays-ci , tous les avantages que je pourrais obtenir et qu'il n'était pas même en mon pouvoir de refuser celui-ci ? Si Votre Majesté m'ordonne de ne point porter cette décoration , mon nom sera toujours parmi les Cincinnatus, à moins qu'elle ne m'ordonne d'écrire à monsieur Washington de le faire rayer sur la liste et de communiquer aux autres membres les raisons qui m'y obligent. Mais quelle que soit la volonté de Votre Majesté à cet égard , j'ai la ferme confiance qu'elle me jugera avec sa bonté ordinaire, et qu'elle est bien per-

suadée que je suis incapable de manquer à mon premier, au plus chéri de mes devoirs, celui de n'avoir jamais d'autre règle de ma conduite, que la volonté de Votre Majesté. Me sera-t-il permis d'espérer qu'elle daignera me prescrire la conduite que je dois tenir , et qu'elle fera cesser bientôt l'inquiétude où je suis d'avoir agi contre ses intentions?

Je suis , etc.

CuRT. V. Stedingk.

Gustave III répondit avec cette bonté et cette amabilité extrême envers ses amis , qui caractérisent ce roi , de la manière suivante :

DU COMTE DB STBDIlfOK. 71

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Rome, le 36 mars 178^.

M. de Stedingk ! Je viens de recevoir votre lettre du 2 de ce mois. L'aveu que vous m'y faites avec franchise de la faute que vous avez commise, en vous décorant sans ma permission de Tordre de Cincinnatus, me prouve la confiance que vous avez en moi , et mérite aussi de ma part l'indulgence que mon amitié pour vous m'aurait également inspirée. J'aurais pu vous dire, qu'ayant déjà mon ordre de l'Epée , et étant Suédois , vous ne deviez pas ignorer que par les statuts de l'ordre, et par les lois du royaume , il est également défendu

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de se décorer d'aucune marque d'honneur, sans la pennis3io|î du grand maître et du souverain. Mais à tout pécheur miséricorde. Mon ambassadeur a dû vous notifier mes intentions , et je ne doute pas que vous ne vous y soyez conformé, en quittant sur-le-champ les marques cincinnatiennes, que vous n'auriez jamais dû accepter. Je ne me suis pas mépris à la dénomination : le nom ne fait rien à la chose, mais quel qu'il soit, ou de société ou . d'ordre, il n'est ni de mon intérêt, ni de ma sagesse , de permettre âmes sujets , et surtout à des personnes distinguées par leurs places et par mes sentiments particuliers , de porter et de se croire honorées par une marque publique du succès d'une révolte de sujets contre leur souverain légitime , et surtout d'une révolte , dont la cause et les motifs étaient si injustes et si peu fondés. Je sais bien qu'aujourd'hui l'Amérique est regardée comme indépendante et même mon alliée , mais le succès qui a pu légaliser cette entreprise , ne peut cependant la justifier. Trop nouvellement sortis nousmêmes de nos troubles , pour qu'il n'existe , sans doute, encore desgermesde nos anciennesdivisions, il est de mon devoir d'écarter tout objet qui peut réveiller de pareilles idées* Telles sont les raisons

DU COMTB DE STEDlNâK. 73

pour lesquelles je VOUS ai fait défendre, ainsi que je l'ai défendu au comte de Fersen , de recevoir et de porter cette marque et cet ordre de l'armée américaine, et c'est dans ces termes que j'ai déjàfait prévenir le roi de France par le cardinal de Bernis, de mes intentions sur cet objet. J'ignorais alors que vous fussiez les deux seuls de mes sujets qui aviez reçu cette marque. Je vous aurais fait part alors par mon ambassadeur de mes motifs , dans la certitude que vous n'en abuseriez pas ; mais cette confidence ne pouvait avoir lieu pour tous. Vous devez être tranquille maintenant sur l'impression que votre précipitation a pu faire sur mon esprit. Je vous assure qu'elle vous est très-fort pardonnée , et que je suis bien fâché du petit désagrément qu'elle vous cause , en vous mettant dans le cas de quitter une décoration que vous avez portée. Mais cela ne changera jamais rien aux sentiments d'amitié avec lesquels je prie Dieu, etc,

M. de Stedingk quitta la France en 1787 pour ne plus revoir ce beau pays , qu'après les phases sanglantes de la révolution. Il y revint , conune nous le verrons plus tard en 181/i , comme ambassadeur de Suède près de Louis XVIII.

Lors de son audience de congé de la reine Marie-Antoinette. Elle lui dit : « Rappelez-vous, M. de Stedingk, que rien ne peut vous arriver^ » entendant par là que sa puissance était assez forte pour pouvoir le protéger dans toutes les circonstances de la vie, tandis qu' Elle-même , hélas! périt sur réchafaud peu d'années plus tard.

Marie-Antoinette avait selon le témoignage souvent répété du comte de Stedingk, le caractère le plus noble et le plus élevé, l'esprit juste , le cœur bon et généreux. Les conseils qu'EUe donnait au roi étaient toujours sages et modérés. On ne saurait citer une reine plus dévouée à l'honneur du nom français , plus attachée au bonheur de son peuple que ne le fut Marie- Antoinette , qui devait périr par les mains du bourreau au milieu de sa capitale, funeste exemple du vertige dans

lequel un peuple peut être entraîné par des passions démocratiques.

M. de Stedingk, de retour en Suède, fut frappé de Tanimosité qui régnait alors contre le roi, que peu d'années avant il avait laissé si aimé de son peuple. Ce* fut peut-être ce changement dans les esprits qui fit désirer au roi une guerre, afin de donner une autre direction à l'opinion publique, et pour stimuler le patriotisme de la nation.

Il y avait d'autres raisons aussi pour faire désirer au roi une guerre contre la Russie. Cette puissance, beaucoup moins forte alors qu'elle ne l'est aujourd'hui , se trouvait en guerre avec la Porte Ottomane, État très-considérable alors, et la Pologne existait encore, et semblait renaître au sentiment de sa nationalité. Les frontières de la Russie contre la Suède étaient tellement dégarnies de troupes, par ces motifs, qu'on pouvait s'attendre à de grands succès dans une guerre entreprise sous de tels auspices, et d'autant plus que la flotte suédoise était égale en nombre de vaisseaux, et supérieure en bons matelots à celle qu'avait la Russie. C'étaient des raisons politiques puissantes pour faire désirer au roi une guerre contre la

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Russie. Raisons peu honorables cependant, car rien ne pouvait excuser une agression faite en pleine paix et nullement motivée par notre voisin.

Le roi ne commença ses préparatifs qu'au mois (Je mars 1788, et ils se firent avec lenteur.

L'arnuée était mal exercée et mal disciplinée ; la faute en était en grande partie au roi même, qui regardait exercice et discipline comme pédanterie et caporalisme , tandis que l'armée la plus brave en elle-même , et commandée par le plus grand général, finit cependant par être battue, si elle ne possède pas ces qualités éminentes. Le matériel de l'armée était délabré ; il fallait s'emparer de plusieurs forteresses, et l'on n'avait ni canons de calibre , ni munitions de guerre de ce genre. On manquait également de fusils de réserve, de personnes entendant le service des vivres et fourrages, de chirurgiens , et de l'attirail nécessaire pour former des hôpitaux.

Malgré ces défauts d'organisation, et le peu de préparatifs qu'on avait faits pour cette guerre, elle aurait immanquablement réussi, si le roi, au lieu de perdre du temps devant quelques mauvaises forteresses (Fredrikshamn et Viborg) mal garnisonnées et hors d'état de se défendre, eût brusqué

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leur prise, ou bien, en les masquant, s'il eût marché au delà , rien ne l'empêchait avec les forces très-supérieures dont il disposait , de se rendre maître de Saint-Pétersbourg, et d'y dicter la paix à l'impératrice.

Mais Gustave III était novice dans l'art de la guerre ; il fit cependant des progrès rapides dans cet art, comme le prouva la campagne de 1790, infiniment mieux menée que les deux précédentes. Ce ne fut qu'au mois d'août 1788 que le roi commença les hostilités contre la Russie dans le midi de la Finlande, par le blocus de Fredrikshamn , tandis qu'avec un peu d'activité il aurait pu le faire au mois de juin.

Ce sont ces retards qui donnèrent le temps aux officiers de l'armée finlandaise de former ce qu'on appelle l'union d'Anjahj conspiration infâme, où des officiers, sous prétexte que le roi avait transgressé les formes de la constitution , qui ne lui permettaient pas de commencer une guerre sans le consentement des états généraux, refusèrent en pleine guerre de marcher contre l'ennemi, et s'adressèrent, pour comble de honte, à l'impératrice même , contre laquelle on marchait, comme étant garant de la constitution de 1720, — constitution

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abolie par celle de 1772, qui avait été jurée par toute la nation avec enthousiasme, ainsi que par Tarmée même.

Mais revenons au baron de Stedingk. Il s'était rendu dans le Savolax, pour prendre le commandement de son régiment, sous les ordres du baron de Hasîférj commandant en chef dans cette province. Le commandement de M. de Hastfer était important, par la position stratégique de cette province, dans une guerre offensive contre la Russie; en voici lesVaisons. La frontière entre la Finlande russe et suédoise de ce temps, formait un demi*cercle qui s'étendait depuis l'embouchure du fleuve de Kymèné , dans le golfe de Finlande , jusqu'à Peljàrvi en Carélie. Les provinces de &volax et de Carélie formaient la partie supérieure de ce demi-cercle , sa périphérie d'où l'on pouvait agir concentriquement, et se porter sur la ligne d'opération de l'ennemi qui suivait les côtes du golfe de Finlande.

Cette opération pouvait s'effectuer sur quatre routes , savoir :

1** Celle qui conduit de St-Michel à Saviiaipal.

2* Celle du défllé de Pumala.

â' Celle de Ntjslott.

4* Celle qui , de la Carélie , conduit à Sordevalla , sur le lac Ladoga.

Selon les ordres du roi , la brigade de Savolax devait suivre la route de Nyslott , et s'emparer de ce fort situé sur une île dans le lac de Saimen. Quelques canons de gros calibre auraient suffi pour faire tomber la forteresse, mais 6 pièces de 3 étaient tout ce qu'on possédait dans le Savolax* Au lieu de faire le siège de cette place , l'on fut réduit à en faire le blocus , que M. de Hastfer abandonna sans ordres et sans raison vers la fin d'août , laissant à l'ennemi les défilés contigus de ce fort.

La campagne de 1788 dont le résultat aurait pu être la prise de Pétersbourg , se réduisit ainsi à l'attaque manquée du fort de Nyslott j et à celle, non moins manquée, de la forteresse de Fredrilcshamn.

L'impératrice Catherine croyait elle-même que les Suédois s'empareraient de sa capitale ; elle en convint depuis avec M. de Stedingk , mais ajouta : « Après m'être retirée de St-Pétersbourg , j'am-ais livré bataille à Novogorod, et puis à Moscou, et puis à Casan , et puis à Astracan , et ensuite nous aurions vu ; croyez-vous que votre roi aurait pu me suivre ? »

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Après V esquisse que nous venons de donner ici delà campagne de 1788, en Finlande, nous laisserons parler M. de Stedingk dans ses lettres au roi sur cette campagne , ainsi que le roi lui-même dans ses réponses*

LETTRE DE M. STEDINGK AU ROI GUSTAVE lU.

Datée d'Helsingfors , te 30 mai 1788.

Sire,

Je suis arrivé ici sans avoir rencontré aucun Russe , mais beaucoup trop lentement pour mon impatience : je languis après St-Michel , comme en d'autres temps j'aurais pu désirer de revoir Paris. Sur ma route j'ai trouvé les Finois fort effrayés des apparences d'une guerre ; ils ne rêvent que Cosaques qui mangeront leurs enfants , et les dames craignent la brutalité de ces messieurs : c'est la suite du mauvais succès de nos armes dans des temps malheureux , dont j'espère que

Votre Majesté est destinée à effacer jusqu'aux moindres traces. On dit ici que les Russes craignent beaucoup d'être attaqués , et que , dans ce moment encore , ils ne sont point préparés à nous faire une grande résistance ; tout paraît tranquille sur la frontière, et l'on n'aperçoit aucun mouvement de troupes ni d'autres préparatifs. Le plus grand obstacle que Votre Majesté trouvera à ses desseins est le manque de vivres dans ce pays-ci , et la disette totale qui règne dans quelques provinces. Svéaborg est en état de défense ; la flotte de Svéaborg sera prête en partie dans quinze jours et en totalité dans un mois; mais l'artillerie de campagne manque des choses les plus nécessaires, et tout ce qui regarde les hôpitaux est à peine commencé. Svéaborg ne me paraît pas propre pour cet objet , vu l'humidité de l'air et le peu d'emplacement. Avec la constitution de l'armée de Votre Majesté, il faut compter au moins sur un quart de malades, la première campagne. Le général m'a annoncé qu'il gardait deux escadrons de mon régiment et le petit bataillon d'Ellimé ici, ce qui réduira encore mon commandement. Dieu veuille que je puisse être utile à Votre Majesté dans un pays que je ne connais pas, et avec une petite troupe

dont je ne sais pas la langue. Je suis animé du zèle le plus pur pour le service de Votre Majesté , je veux sa gloire et son bonheur aux dépens de mes jours, mais je crains de ne pas pouvoir faire assez bien selon mes désirs. La permission que Votre Majesté m'a donnée de lui écrire, m'est un grand encouragement , et une vraie consolation d'être si loin d'elle. Je m'en servirai, Sire, pour vous dire les choses telles que je les vois. Je puis me tromper, mais l'intention me servira d'excuse auprès de Votre Majesté , et ma volonté sera toujours aussi soumise que mes actions aux ordres qu'il lui plaira de me donner.

CURT V. SîEDmaK.

6k MÉMOIRES POSTHUMES

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Mlchel, ce 15 Juin 1788.

A «Il hraret ém maUn.

Sire,

Je crains que je me suis trompé de date dans ma dernière relation. La malheureuse affaire de Kyro était le 11 , et celle qui a sauvé ce pays et peut-être la Finlande pour quelque temps le 13*. Le corps russe qui est à Christina est fort de quatre mille hommes d'infanterie et de mille ou mille deux cents Cosaques. L'infanterie russe est superbe; il y a surtout le régiment

* Combat de Pumala.

des grenadiers, du corps de deux mille hommes, qui est de toute beauté. Nous en avons enterré cent quarante qui étaient des hommes superbes. Les officiers prisonniers avouent sept cents hommes de tués et blessés, mais comme ils disent aussi qu'ils étaient cinq mille à Tattaque , le compte de quatre à peu près, qui restent, s'y trouve. Ce qui me fâche, c'est qu'ils n'abandonnent pas leur dessein de pénétrer ici. Ils auront un régiment de renfort ce soir, si Votre Majesté ne dérange leur dessein. Il faut nécessairement envoyer ici un bon régiment ou faire une puissante diversion , ou tous les deux à la fois. Si je vis , je les arrêterai encore deux jours , à moins qu'ils veuillent sacrifier beaucoup de monde , mais si je suis tué , Sire , les affaires iront mal et seront perdues. Il n'y a que l'exacte vérité et mon zèle pour Votre Majesté qui peut me faire dire une fatuité pareille ; mais sans la connaissance du pays , sans la volonté la plus déterminée , on est abattu ici par les obstacles qu'on éprouve. Je dis tout cela à Votre Majesté pour la convaincre de la nécessité de jeter les yeux sur un bon sujet qui puisse me remplacer, en cas de besoin.

Après notre victoire nous sommes au pain et

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à TeaiL Tous les habitants se sont sauvés dans les forêts avec leurs bestiaux ; ils en reviennent, pour me tenir de longues harangues, que je ne comprends pas ; mais ils y retournent toutefois , et tant que Tennemi sera à Ghristina , ils n'ont pas tout à fait tort.

Je suis , etc.

CuRT v, Stedingk.

DU COMTE DE STED^NGi:. Si

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Michel, ce 3é Juin 1788.

Sire,

C'est toujours de St-Michel, que j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Je voudrais que ce fût de Wilmanstrand ou de Nyslott. Si je n'avais pas craint de donner une fausse joie à Votre Majesté , j'aurais pu dater ma lettre de ce dernier endroit. Je viens de faire une visite au commandant de Nyslott. J'en demande très-humblement pardon à Votre Majesté, mais je le croyais absolument nécessaire à son service. Nous n'avions ni plan ,

ni information de Tétat de cette place , et je pense qu'alla guerre il faut, quand on le peut, ne se fier qu'à ses propres yeux. Sous le prétexte de visiter la frontière , je me fis accompagner d'un officier de génie nommé MûUer qui était connu à Nyslott, mais qui ne connaissait pas non plus le château. Après avoir couru la province quelques jours , je changeai d'habit , et je passai la frontière sous le nom emprunté d'un capitaine français du régiment de Royal suédois. Je fus dîner chez le curé de Saminge à une demi-lieue de Nyslott, le jour de leur Pentecôte. Tous les officiers de la garnison y étaient invités ; j'appris que M. de Bnice était en grande hâte à Wiborg, que depuis quatre jours , on était fort sur ses gardes à Nyslott, sur des nouvelles apportées par un courrier de Pétersbourg au commandant. L'officier commandant le génie à Nyslott , nommé Torket, Suédois d'origine , me prit en grande amitié. Je trouvais plaisant de me faire accompagner par lui. Il l'accepta d'abord , mais sur quelques soupçons qu'il prit, il refusa ensuite. Ce fut l'uniforme de M. Mûller, qui passait pour mon oncle , qui lui en imposa , à ce que je crois. Un major russe, nommé Pistol Korsf, nous accompagna et se mit au gouvernail II nous

fit aborder fort loin du château. Nous fûmes entourés de la garde russe. Je demandai à parler au commandant qui demeure dans Tintérieur du château , et que je savais être malade dans son lit. A ce nom sacré, les Russes se prosternèrent, et un sergent alla chez le commandant chercher sa réponse. J'étais trop poli et trop empressé pour l'attendre , et je me mis à marcher à grands pas , passant toutes les sentinelles et plusieurs ponts jusque dans la cour intérieure du château à la porte du commandant. Il fut surpris apparemment de ma vi^te , car sa réponse tarda longtemps, ce qui me donna le loisir de tout examiner. En attendant on ferma les barrières , je me crus pour un moment en Sibérie. Je commençais à penser à ma dernière ressource qui était un grand couteau, dont je m'étais muni. Le commandant est un galant homme, à ce qu'on dit, et si j'avais pu le forcer à me donner sa parole de me relâcher, il l'aurait tenue, mais il n'en fut pas besoin. Le sergent sortit, les barrières se baissèrent, l'humeur du cominandant s'était communiquée à toute la garde. On nous cria stoupay de tous les côtés et nous nous en fûmes sans avoir pu voir le commandant. Restait à voir l'île et les environs , je crus

plus sur d'aller seul, et je chargeai M. MûUer de faire plusieurs emplettes dans la ville pour mon voyage de Tornea, que j*avais annoncé comme le sujet de mon arrivée à Nyslott. En attendant je parcourus toute Tlle accompagné d'un domestique finois qui se mourait de peur, parce qu'un honnête bourgeois de la ville vint nous dire de ne pas rôder ainsi, qu'on pourrait très-bien nous jeter dans un kibick et nous mener en Sibérie , que les Russes en agissaient ainsi ; mais il ne nous arriva aucune rencontre fâcheuse. De retour de ma promenade , un capitaine russe avec deux sergents, un qui savait l'allemand et l'autre le fmois , entrèrent subitement dans ma chambre , ce fut encore un mauvais moment, mais leur commission n'était autre chose que de nous dire de la part du commandant de venir le voir, si nous avions des choses importantes à lui communiquer. Nous ne jugeâmes pas à propos d'accepter cette invitation, et nous partîmes, bien aises d'en être revenus. Ce qui m'enhardit beaucoup , ce fut la vue de ces pauvres prisonniers d'État qui sont à Nyslott, et qui n'y seront plus longtemps s'il plaît à Dieu et à Votre Majesté. L'aîné des soidisant princes italiens m'accosta , nous causâmes

ensemble assez longtemps , sans qu'il voulût me dire son nom ; c'est un homme d'esprit et rempli de connaissances.

Je suis , etc.

CuRT y. Stedïngk,

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Michel , ce 27 Juio 1788.

Enfin , Sire, l'épée est tirée, il ne nous reste plus qu'à vaincre ou à périr. J'espère que ce sentiment passera dans tous les cœurs. Notre petit corps est en mouvement de tous les côtés. Il nous a été impossible d'agir plus tôt , encore ne sommes-nous équipés qu'à moitié , c'est la suite d'une longue paix qui fait négliger les affaires de la guerre et celle de l'extrême misère qui règne dans ces contrées. Nous partons ce soir, M. d'Hastfer et moi , pour notre expédition , chacun de notre côté. Si ces gens n'ont pas reçu de renfort , nous

les prendrons , sinon , nous ferons diversion. L'assiette de la place est très-forte. Elle ne peut être prise que par du canon que nous n'avons pas, ou par un coup de main. Le grand point ensuite pour nous est d'agir de concert avec 1^ grande armée. Il faut regarder le théâtre de la guerre conune coupé en deux par le Saimen Voxen, dont ce côtéci nous appartient de droit. Si nous pouvions nous approcher du Ladoga , prendre Sordewalla , Kexholm , nous deviendrions fort incommodes pour l'ennemi ; mais nous sommes trop faibles pour embrasser un si grand terrain , et il nous faut du renfort. Votre Majesté prendra ou le chemin le long de la mer où elle a des forteresses à prendre, ou celui de Keltis, Davidstad, Willmanstrand, qui est ouvert, mais où il sera difficile de subsister. Dans les deux cas , nous avons un pays immense à couvrir. Notre recrue va lentement. Les gens aisés sont bien fidèles et attachés à Votre Majesté, mais la faim ôte au peuple les forces et le courage; il est vagabond , pillard , fainéant et plus Russe que Suédois. A la dernière revue , il y avait quantité de soldats et de cavaliers qui demandaient leur congé. C'est une autre espèce d'hommes que celle de Nyland et d'Abo.

9k MÉHOIEES POSTHUMES

Si nous avons du succès, cela changera peu^être. Les deux lettres de Votre Majesté m'ont fait un plaisir extrême. C'est de bon cœur que je vais conibattre pour un si bon roi. Puisse le ciel couronner les entreprises de Votre Majesté du plus heureux succès, et lui donner de bons alliés, beaucoup d'argent , et une armée dont tous les individus lui soient aussi attachés que je le suis de cœur et d'âme !

Je suis , etc.

CuRT v. Stbdingk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Michel, 28 juin 1788.

Sire,

Nous avons été obligés de changer quelque chose à notre premier plan d'opération , qui était d'attaquer Willmanstrand et Nyslott eh même temps. Nous avons appris que les ennemis s'étaient renforcés considérablement à ce dernier endroit. Nous y marchons avec toutes nos forces. Je me suis chargé de l'attaque des défilés , et des ponts , pour ouvrir le chemin à M. de Brunow, qui conduit les forces qui viennent par terre. L'inexpérience des officiers et des soldats rend les commencements

96 HÉMOIBES ^OSTHltME^

bien difficiles. On est arrêté sur les moindres bagatelles, et la troupe est fatiguée inutilement, mais il ne faut pas se rebuter et tout ira bien avec la grâce de Dieu*

CuRT V. Stêdingk.

LETTRE DE M DE STEDÎNGK AU RO!

Ville de Nyslott , ce 8 Juillet 1788.

SlRE^

J'ai eu rhonneur de recevoir par M. d'Essen la lettre de Votre Majesté. Nous sommes tous dans la joie de notre cœur de la savoir heureusement arrivée en Finlande , et dès ce moment nous ne doutons plus du succès et de la vigueur avec laquelle les opérations vont être poussées. Nous avons pour nous la surprise des ennemis , et les premiers moments sont précieux» Notre blocus dure toujours par terre et par mer. Ceci pourra devenir le siège de Gibraltar > à T exception que les ennemis ne

recevront ni renfort ni provisions, à ce que j'espère, et qu'on n'y tire pas de canon, nous parce que nous n'en avons pas, et l'ennemi, à ce qu'on dit, pour ne pas être le premier; cela est fort ennuyeux. Nous aurions pu faire beaucoup de choses, si nous n'avions pas été arrêtés. Mais comme la grande armée n'est point encore en mouvement, il vaut mieux ne point tant avancer. En attendant, nous sommes ici dans une bonne position , on ne nous forcera pas facilement. M. d'Hastfer est en avant pour garder les passages qui mènent ici.

Dans ce moment on commence à faire un feu très-vif de la lilace.

Ce 10 juillet.

Nous avons été sous les armes tous pendant deux fois vingt-quatre heures. L'ennemi n'a pas cessé de tirer. Toutes les maisons sont criblées, et dans ce moment on tire beaucoup sur notre corps de garde , d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Majesté. Nous y répondons par le feu de notre mousqueterie, et par un petit canon que nous avons trouvé moyen de placer à couvert sur un rocher de l'autre côté du château, qu'ils n'ont

pas encore pu démonter, et qui leur tue du monde. Soldats et officiers ont été un peu troublés par les premiers coups de canon ; mais conmie nous n'avons encore perdu que peu de monde, malgré tout le feu des ^nemis, ils commencent à se rassurer; mais nous sommes bien fatigués tous. Nous avions laissé nos tentes en arrière pour marcher plus lestement, et on ne peut presque point tenir dans les maisons. Nous alternons, M. de Brunow et moi, et un de nous reste toujours avec la grande garde sous le feu de l'ennemi. L'inexpérience des officiers rend cette précaution nécessaire, le soldat veut être encouragé. Heureusement nous avons à manger. Nous avons pris à l'ennemi près de mille coulis ou tonneaux de blé et de farine, ce qui nous mènera jusqu'à la moisson ; nous n'avons de l'embarras que pour la cuisson. Ayant eu avis qu'un transport de blé arrivait pour la garnison par eau, M. de Brunow alla en bateau à sa rencontre et l'enleva. Nous trouvâmes trois cents tonneaux de farine et d'avoine ; il fit cinq prisonniers. Malgré cela les ennemis ont encore du blé dans le château pour trois mois. Ils n'ont exactement que du seigle et de l'eau, mais il a'en faut pas davantage pour vivre. Le commandant nous

fit demander quelques rafraîchissements pour ses prisonniers, le même jour qu'il commença à tirer en mémoire de la bataille de Pultava, à ce qu'on prétend; mais comme nous ne voulons pas demander un pourparler, ils n'en ont pas eu.

Nous recevons des avis de tous les côtés, qu'on marche sur nous en force, ce qui provient de l'inaction de la grande armée que nous cachons avec soin à nos troupes, mais nous n'en souffrons pas moins intérieurement. Nous sommes informés par des espions sûrs, qu'il n'y a pas encore mille hommes en toute la Finlande russe. Il n'en faut pas tant pour nous écraser, mais c'est bien peu contre l'armée *.

S'il faut en croire les nouvelles qui nous parviennent de l'armée , les régiments finlandais ne sont pas bien disposés pour la guerre ; on dit aussi que le Danemark se déclare contre Votre Majesté, en cas de guerre contre les Russes.

Je l'ai toujours pensé, mais si cela est, il n'y a que la promptitude et les succès qui feront cesser les clameurs, et donneront des alliés à Votre Ma^

* Savoir, le grand corps d'cirmée sous les ordres directs du roi en Finlande.

DU COMTE DE STEDINGK. lOi

jesté. Pardonnez , sire , à un soldat qui écrit à Votre Majesté sous le feu de Tennemi, et qui peutêtre dans un instant ne pourra plus lui dire combien il lui est tendrement attaché; mais il est de la plus grande importance, ou (fagir sur-le-champ^ ou de nous désavouer et de faire la paix *.

* « Nous désavouer » prouve évidemment que le roi avait ordonné à MM. deHastferet deStedingk , de commencer les hostilités contre la Russie du côté de Savolax avant que la guerre fût déclarée , pour faire considérer celle-ci comme une guerre défensive^ la seule que la constitution de 1772 permettait au roi de faire.

(Note de VÉditeur.)

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Pejpola, le 18 Juillet 1788.

Chrinstolpe m*a apporté avant-hier votre lettre, mon cher Stedingk , dont je vous remercie. Nos premières armes ont été heureuses. Mon frère a pris deux belles frégates russes, qui combattent en ce moment contre leurs compatriotes. Armfelt est déjà à un quart de lieue de Frédrikshamn, maître de ces défilés de Kymmene, si difficiles à franchir, et je passe ce soir le Kymmene à Anjala. Notre avant-garde occupe déjà tous les passages. On a tué ou pris beaucoup de Cosaques. J'attends à tout moment la nouvelle de l'issue de la bataille navale donnée par mon frère. Nous savons qu'elle

s'est donnée à la hauteur de Hogland, et les rap^ ports nous sont favorables; cependant je n'ose pas me livrer trop légèrement à cet espoir. Vous avez maintenant du canon, de la bonne artillerie et de bons officiers, je ne doute pas qjie Nyslott ne soit pris. J'ai fort examiné la cart«, et voici, ce que je vais proposer : je dis proposer, car dans l'éloignement où je suis, je crois dangereux d'ordonner; nombre de petites circonstances ou d'accidents imprévus peuvent déranger le meilleur plan, et sdors les ordres deviennent des obstacles qui peuvent être funestes à la chose publique. Les six mille Russes destinés pour la Méditerranée , mais qu'on a débarqués à Cronstadt pour agir contre nous, m'incommodent, et je voudrais les occuper. L'armée oii je me trouve dans ce moment, campera ce soir à Likala, ayant sa droite à cinq werstes de Frédrikshamn, et sa gauche en avamt de Keltis. Nous serons demain devant Frédrikshîunn, et nous occuperons le général Michelson, qui sera plus embarrassé de nous, que nous de lui. La flottille, commandée par Rosenstein, ayant quatre galères, un turoma, quatre pojemas, un hemmema, et douze chaloupes canonnières, s'approche de Frédrikshamn, et sert d'à-

vant-garde à toute la flottille de galères et d'autres bâtiments armés. Vous n'êtes qu'à quinze lieues de Kexholm, vous avez du canon, et vous en trouverez à Nyslott. Mon idée est que vous marchiez droit sur (exholm, en rassemblant toutes vos troupes dispersées. Si vous pouvez prendre cette place par la frayeur que votre marche rapide aura causée, ce sera tant mieux, et dès lors les chemins vous sont ouverts. Une fois arrivé à Kexholm , vous pouvez prendre votre parti selon les nouvelles que vous recevrez alors de l'armée de Finlande. Si dans ce moment elle est maîtresse de Frédrikshamn et de Vilmanstrand/vous serez le maître de vous unir à elle pour marcher sur Viborg, ou pour tourner cette place. Essen * a deux chevaux pour vous , qu*il fait aller à l'armée de Finlande. L'impossibilité de voua les faire tenir, est la seule raison pour laquelle on n'a pu vous les envoyer. Je suis obligé de partir, ainsi je finis en vous souhaitant mille bonheurs. Envoyez cette lettre au baron de Hastfer. Je lui écris en deux mots que ma paresse ne me permet pas de copier deux fois la même chose.

'Grand écuyer du roi.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Nyslott , ce là juillet , 1768.

SiREf

Je n'attendais le courrier de M, d'Hastfer que demain. Il est arrivé cette nuit. Pour ne point l'arrêter, j'ai à peine le temps de dire à Votre Majesté combien j'ai été enchanté de la lettre qu'Elle m'a fait la grâce de m'écrire, et des projets qu'Elle daigne me conmiuniquer. Dieu veuille que Votre Majesté ne soit point arrêtée dans ses grands desseins par les détails qui font avorter quelquefois les projets les mieux conçus. Nous péchons un peu par là dans l'armée, témoin l'af-

faire de Kernakoski, où monsieur d'Ehrenroth a été repoussé avec perte d'un canon et de cinquante hommes. Son rapport porte quMl a été attaqué par toute la garnison de Yilmanstrand, par trois mille hommes. Il s'est parfaitement bien conduit dans cette affaire ; mais le lieutenant-colonel Aminoff n'a point suivi notre instruction , et M. le comte de Leyonostedt à Mendukarin (qui n'était qu'à quatre lieues derrière Kernakoski) n'a pas pu, apparemment, s'ouvrir une communication avec lui, car je connais son activité et ses talents. Tous deux furent avertis à temps par M. d'Ehrenroth qu'il allait être attaqué; le malheur n'est point grand, puisqu'il n'a point été poursuivi; mais il est hardi aux Russes d'avoir abandonné Vihnanstrand quand la grande armée s'en approche. M. de Boyé, adjudant de mon régiment, est le seul officier qui manque. Sa perte n'est point à regretter. M. d'Ehrenroth s'est retiré à Kyro, sur la frontière, un peu en avant de Christina. C'est un mauvais poste, mais le meilleur qu'il À pu prendre pour couvrir Saint-Michel. La communication entre nous et M. le baron d' Hastfer est entièrement sûre. C'étaient quelques bandits et déserteurs qui l'avaient inquiétée. Notre

DU COMTE DE STfiDINGK. 107

Turc * continue toujours à nous faire du mauvais sang. Je commence à croire ce que j'ai lu dans une géographie, que Nyslott ne peut être pris que par l'argent, par surprise ou par famine. Les deux canons et les deux obus que Votre Majesté nous a envoyés, n'ont pas amené pour un jour de munitions; cependant nous travaillons nuit et jour à les mettre en batterie. C'est d'un ennui à périr chaque fois que je vois ces tours, elles me soulèvent le cœur. En attendant ce temps , ce temps si précieux se perd. Je remercie très-humblement Votre Majesté, des gazettes; en les lisant je me suis cru encore une fois sur la terre , par rapport aux événements de l'Europe. Nous sommes ici dans la lune ; mais ma chère France , conmie je la plains, combien elle serait heureuse si elle le voulait bien.

CuRT V. Stediîngk.

" Le commandant de Nyslott , né Turc.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

NysloU,ce Aaoùti788.

Sire ,

Le siège de Troie était sûrement plus varié que le nôtre , sans quoi les héros de ce temps-là n'y auraient pas tenu dix ans , surtout comme il ne se trouve ici d'Iphigénie ni de Briséis ; l'or ne fera rien sur notre Turc, il n'y a que le fer et le feu qui pourront le réduire; il est vieux, il est riche, il couche entre deux esclaves toutes les nuits pour se consoler des maux du siège. Avis que nous reçûmes il y a trois jours, que l'ennemi rassemblait ses forces du côté de Kexholm et de Sordewalla ,

et qu'il marchait à nous par la Carélie. Je fus à deux lieues d'ici avec un petit détachement pour lui disputer le passage, tandis que M. d'Hastfer lui barrait le chemin de son côté ; mais nous sûmes qu'il n'avait voulu que nous reconnaître, cependant nous nous attendons qu'il fera quelque tentative pour dégager cette place qui est pour nous comme pour lui de la plus grande conséquence , et c'est par la Carélie qu'il doit venir. Je n'ai pas grande idée de la résistance qu'il y trouvera* de la part des nouvelles milices , qui avec cela ne sont pas nombreuses; elles manquent surtout d'officiers et de bas officiers , à quoi nous ne pouvons remédier , n'en ayant point assez nous-mêmes. Si Votre Majesté consentait à rappeler à son service des officiers retirés , et même des bas officiers qui n'ont quitté que pour avoir leurs places bien payées, je crois qu'il en résulterait un grand bien, pourvu qu'ils fussent bien choisis. J'ai vu mourir ici quelques soldats de leurs blessures en héros. Tandis que Votre Majesté ne laisse pas le moindre service sans récompense chez l'officier , elle n'oubliera pas ces braves gens qui décident la victoire , que l'officier ne fait que préparer. Une médaille pour les vivants, un tonneau de blé ou

l'équivalent pour les veuves et les orphelins feraient bénir le nom de Votre Majesté et faciliteraient les enrôlements.

Je suis, etc.

CuRT V. Stediisgk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Nyslott, ce 5 août 1788.

Sire,

Votre Majesté est trahie indignement. Elle Ta été par ses conseillers, qui lui ont fait voir l'état de son armée et de sa flotte autrement qu'il n'est effectivement. Elle l'est présentement par son armée fmoise qui prend occasion de tout ce qui lui manque en effet pour couvrir son abandon et son mécontentement. Les chefs des régiments de Finlande ont député ici un officier, qui arriva hier en même temps que notre courrier pour nous communiquer la résolution qu'ils avaient prise de ne

112 MI^OIRES POSTHUMES

point passer la frontière, et pour nous engager de faire cause commune avec eux *. Leur découra-' gement est au comble, et la peinture qu'ils font de la situation de l'armée et des affaires est sûrement exagérée. Notre flotte enfermée à Svéaborg, manquant de tout ce qu'il faut pour se réparer; les Russes maîtres de la mer , et nous barrant la communication entre la Suède et la Finlande peu sûre ; l'armée manquant de vivres , de munitions, d'habillements , d'officiers ; ils ne voient d'autre ressource, d'autre sûreté , que de demander la paix n'importe comment. Je m'époumone pour démontrer que notre salut dépend de notre fermeté , qu'il est impossible de se fier aux promesses d'un ennemi irrité , qu'on les trompe pour gagner du temps , et qu'ils auront la honte de s'en aller avec un passe-port de la Russie et le bâton à la main , comme cela arriva il y a 46 ans. Tout est inutile; ils croient pouvoir obtenir de la clémence des ennemis, ce qu'ils désespèrent de gagner par leurs épées. Ou je me trompe , ou il y a déjà quelques négociations secrètes d'entamées avec les généraux russes par quelqu'un des officiers Finlandais.

* Conjuration d'Anjala»

L^ambassade que M. de Guntzel * nous a envoyée ici me le confirme. En attendant ^ le découragement gagne notre petite troupe , qui avait montré jusqu'à présent le plus grand zèle. Elle se croit abandonnée au milieu du pays ennemi, et dévouée à une perte certaine , ce qui , joint à l'attachement que le soldat finois a pour son poerte**^ me fait craindre d'en être abandonnés si nous sommes poussés un peu vivement, 11 ne faut pas non plus nous éblouir sur notre situation , elle était ^!K)nne quoique un peu hasardée tant que l'ennemi était occupé ailleurs, elle devient critique en ce moment ; nous sommes sous le canon de la place , morcelés en mille endroits pour en former le blocus. Si nous sommes attaqués par des forces supérieures, nous . risquons d'être enlevés; M. le baron d'Hastfer est trop éloigné pour pouvoir nous joindre ; s'il est attaqué en même temps que nous , ' sa retraite sera en Carélie* Nos levées de recrues vont mal et sont mal entamées. Tant en Carélie qu'ici, c'est un rebut du genre humain qui nous arrive tout nu. La Russie donne ou promet 20 ru-

* Général rasse.

** Cabane.

11&. MliMOIRES POSTHUMES

bels, et nous 2 riksdalers. Le secret de notre expédition de Pumala^ n'a pa$pu ètce si bien gardé qu'il n'en soit pas transpiré quelque petite chose. Ainsi les officiers se croient dévoués à la vengeance particulière de la Russie.

Quant aux opérations de guerre, je crois que toute l'attention de Votre Majesté doit être tournée en ce monaent sur la flotte pour reprendre la supériorité sur mer, ou du moins pour réduire les choses à l'égalité. Toute la nation criera si le commerce est détruit et l'armée courra risque de mourir de faim. Votre Majesté ne tirera plus grand parti des troupesfmlandaises, si ce n'est pour défendre leursfoyers; ledécouragementest trop grand, et je n'aurais jamais cru un changement aussi prompt possible, conmie celui que je remarque dans ces troupes depuis vingt-quatre heures. 11 n'y a que la considération qu'ils ont encore pour leurs chefe qui les retient ici. On ne parle que de retraite, et sans quelques-uns d'entre nous, elle serait déjà faite.

On se plaint ici que toutes les lettres qu'on écrit

* C'était l'atUque du baron d'Hastfer, avant la déclaration de la guerre que le roi avait ordonnée.

d'ici en Suède et à Tarmée ou qui en viennent sont ouvertes et souvent égarées. Je voudrais savoir si une lettre au comte de Fersen avec une autre pour la reine de France, dont j'avais chargé notre avant-dernier courrier, ont eu le même sort; c'est un pauvre homme, il n'a jamais pu me dire s'il avait remis cette lettre à Votre Majesté, au quartier général de Hussula^ ou s'il l'a mise à la poste d'Heinola.

Je finis cette longue lettre en priant le ciel de conserver Votre Majesté, de lui inspirer ce qui peut servir à son avantage et gloire, et de donner un cœur conrnie le mien à tous ses sujets.

Je suis , etc.

CuRT v. Stedingk.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

HOgfors, le 11 aom 1788-

Je viens, mon cher Stedingk, de recevoir votre lettre du ft août. J'ai bien partagé votre indignation de la lâcheté des officiers finlandais ; ma douleur est profonde de voir une nation si valeureuse se couvrir d'une honte éternelle. La ville de Stockholm a manifesté son indignation d'une manière d'auti^t plus énergique que la douceur et la tranquillité du peuple rendent ces sortes d'événements plus rem^quables. Le peuple a insulté des officiers finlandais qui sont revenus , les a appelés poltrons , et a porté le même esprit et la

DU COMTfi DE STEDINGK. 117

même fureur contre des personnes qui ont voulu les apaiser. J'écris à Hastfer ce qui s'est passé. Si j'avais été aussi bien secondé par tout le monde que par vous et lui , l'impératrice eût déjà demandé la paix , mais l'ascendant de sa fortune est plus fort que toutes les combinaisons possibles. Je suis content de voir S*^ entrer à mon service ; s'il se rend à votre corps, il sera le bienvenu. Dans un temps où les officiers quittent leurs drapeaux , il est bien naturel de recevoir ceux qui veulent servir.

Les troubles de France continuent. Les dix députés de Bretagne ont été mis à la Bastille , et le duc de Praslin, M. de la Fayette et un autre seigneur dont le nom m'échappe , ayant signé la requête de la noblesse bretonne , ont été privés par le roi de leurs pensions et de leurs charges. Voici des gazettes que je vous envoie. Elles ne sont pas complètes ; peut-être qu'à force de voyager il y en a quelques-unes d'égarées, mais à Nyslott j'imagine que tout ce qui vient du midi est intéressant.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

NysloU , ce 16 août 17S8.

Sire,

* L'obéissance aux ordres de Votre Majesté est

bien douce pour moi, le cœur la dicte et la raison en est d'accord. Nous ne devons point abandonner ce poste , tant que nous pouvons nous y maintenir. Ce sentiment n'est point celui du plus grand nombre , mais je crois être sûr des officiers de mon corps , ils n'oseront point me désobéir. Je ne réponds point du régiment de Savolax, l'autorité de M. d'Hastfer ne les contiendra pas. Il est arrivé

ici, cets^rès^ner, M. de Glaosenstierna et M. de Ramsay major ; le premier est beau-frère de M. de Sprengtporten , je me défie d'eux et de leur commission. Uesprit de mécontentement gagne tout le monde, et l'abatte rent, ceux qui sont le plus attachés à Votre Majesté. Les nouvelles qui nous arrivent de toute part y contribuent. Au nom de Dieu, Sire, songez à votre sûreté et à votre conservation. Les Russes, maîtres de la mer, vont infester vos côtes et intercepter toute communication avec la Suède. Elle estremplie de mécontents, et le comte de Raoumofski qui y reste toujours , à mon grand étonnement, est un tison ardent , parmi des matières combustibles. On parle déjà de rendre la Finlande indépendante, de convoquer les États irrégulièrement et de beaucoup d'autres horreurs. Ils ne veulent point voir, ces genslà , qu'ils courent à leur perte , que la Russie les flatte pour les asservir, qu'une fois le lien rompu, qui les attache à une autorité légitime, la Russie décidera ces querelles quand elle aura eu le temps de rassembler ses forces. Ils croient qu'en se retirant du pays ennemi , et en gardant leurs frontières , la Russie ne viendra point les y troubler. Quelle illusion ! Ce qu'il y a de sûr, c'est que de la

laO MÉMOIEBS POSTHDMBS

part de Tannée finlandaise, il y a une négociation entamée avec les généraux russes.

Je suis , etc.

Stedingk.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Kymmenegird , le 1\) août 1788.

Je viens de recevoir vos deux lettres, et le comte de Fersen a reçu votre paquet. Non , je ne baisserai pas la tête sous le joug de Timpératrice. Toute négociation dans ce moment est impossible que par une cour tierce , et s'il faut que je sois accablé , j'aime mieux Têtre par mes sujets que par mes ennemis. Je ne regarde pas les choses conmie désespérées. Il faut se tenir à Nyslott tant qu'on pourra , tout comme je tiens ici malgré tout le monde. Pour vous , mon cher Stedingk , il ne faut pas nous abandonner. La dernière des fautes

12i MÉMOUIES POSTHUMES

est de dése^rer de la patrie , et si vous quittez la Finlande, ce doit être pour nous amener des Allemands qui savent obéir. Les grands états ne se détruisent pas, et vous verrez que du sein des maux il sortira un bien* En tout cas Thonneur exige de rester ferme tant qu'on le pourra , et je dirai comme François !•' : tout est perdu , hors l'honneur. On pense d'ailleurs trop bien en Suède, pour y avoir le mauvais esprit qui règne ici. Le comte Razoumofski est parti le 8. A la fm il a fallu qu'il obéît. On a envoyé de Lovisa de l'argent qui vous sera arrivé avant ma lettre.

BU COMTB DE STEDlNfiK. 133

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Nyslou , ce 10 août 1788.

Sire,

Vôtre Majesté verra par la lettre de M. de Gùntzel , que les choses vont de mal en pis. L'ancien projet de M- de Sprengtporten , d*ériger la Finlande en république , projet si dangereux pour la Suède , si favorable à la Russie , fait tourner toutes les têtes finoises. Il y a dans la liberté un appât qui trompe les plus clairvoyants et fait sur tout le monde , ici , l'effet de la tête de Méduse. Votre Majesté* ne fera plus la guerre avec ces gens-là. Je ne vois qu'un moyen , Sire , pour ar-

124 MÉMOIABS POSTHUMES

rêter les progrès du mal , c'est de vojus mettre à la tête des Finois , et d'écouter leurs griefs ; dans le fond ils haïssent les Russes, mais le nouveau cadastre les a fortement indisposés contre le gouvernement. La plus grande partie des habitants doit des restes de contributions, qu'ils espèrent ne jamais acquitter. Je suis presque certain , qu^en leur remettant leurs dettes à la couronne , en leur donnant la fabrique de l'eau-de-vie sans imposition , et en les dédommageant des frais que leur ont causés les arpenteurs. Votre Majesté aura tout le peuple pour lui. Les gens de qualité seront obligés de céder. Notre brigade finlandaise serait décampée hier si je n'avais point prévenu ce coup.

Je suis , etc.

CuRT.v. Stedingk.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Kymmf nfgard , le 23 août 1768.

Je sens vos inquiétudes et j'y comp&tis , mon cher Stedingk ; mais le mal n'est pas encore général. La déraison est plus grande à Anjala que la trahison , et on y crie tout haut contre ceux qui veulent accuser ceux-ci d'idées de séparation d'avec la Suède, Ce qui arriva chez vous est l'ouvrage de *** : s'il revient, il faudra l'arrêter. En attendant je reconnais votre fidélité et celle de mes vrais serviteurs. Tâchez de tenir ferme où vous êtes , je vais envoyer un régiment suédois à votre secours. L'idée de séparation révolte les Suédois ,

126 M^OIRÉS POSTHUMES

et a fait un bon effet. Pour moi je suis décidé à soutenir mon caractère juscpi'au bout , et à ne point céder à la fortune. Adieu. Ne doutez pas de mon amitié.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Rindasalml, le 28 août 1786.

Sire,

Notre retraite de Nyslott s'est faite le 21. M. le baron d'Hastfer a eu l'honneur de détailler à Votre Majesté les raisons qui Tont engagé à Tordonner. Le major Sandels, qui s'est fort bien montré dans toutes les occasions, pourra rendre compte à Votre Majesté de tout ce qui s'est passé chez nous depuis que nos affaires ont pris une tournure défavorable ; il pourra lui dire qu'elle a encore parmi nous des serviteurs fidèles, mais le nombre en diminue tous les jours.

Je suis, etc.

CuRT V. Stbdingk.

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Randasalml , le S septembre 17S8.

SiRË ,

Je ne me console point de notre retraite de Nyslott, et je m'applaudis de l'avoir constamment combattue presque seul contre tous. Il est certain que ceux qui la voulaient ne manquaient pas de bonnes raisons» Les secours que Votre Majesté nous promettait n'arrivaient point et ne pouvaient point arriver, puisque les troupes avaient pris la résolution de ne point passer la frontière. L'argent nous manquait , et les provisions devenaient rar»?;

mais je comptais sur la boiité de notre position , et sur là fortune ; j'étais attaché à mon ouvrage , et j'étais au désespoir de l'abandonner presque achevé. Le poste que nous occupons à présent est faible comme tous ceux qu'on peut prendre de ce côté - cL Nous avons contre nous un généralmajor baron Schultz , avec quatre régiments et la séquelle ordinaire de Cosaques. Il nous faudrait une campagne entière , avec plus de force que nous n'en avons, pour reprendre nos avantages.

Nous avons eu ici une nouvelle ambassade d'Anjala , avec une déclaration mal écrite et mal conçue , signée des chefs et des officiers de ce corps. Cette Excellence m'a demandé la permission de demander /or^/arîn^é'n des officiers des chasseurs et des dragons , comme il l'avait eu du régiment de Savolax. Sûr de mes officiers, du moins du plus grand nombre , je n'ai point hésité de l'accorder. Je ne suis pas content de ma réponse ; il fallait dire à ces messieurs , par écrit , ce que je ne cesse de dire à tout le monde , que je désapprouve leur conduite. Mais Votre Majesté elle-même n'a point encore fait publiquement cette déclaration , qui , je crois , aurait été du meilleur effet. Enfin , je me

perds en tout ce que je vois et que j*ratends. Le baron de Hastfer reste fidèlement attaché à Votre Majesté.

Je suis , etc.

CuRT V. Stbdingk.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

DrotUfilngho}iB (château royal, près de Stockholm), ' le 7 septembre 1788.

Les armements du Danemark m'ont forcé à revenir en Suède ; j'ai laissé le commandement de la Finlande à mon frère , le duc de Sudermanie. C'est un fort mauvais présent que je lui ai fait, dans la destruction totale de tout ordre, tant civil que militaire, dans le bouleversement de l'État. Je ne puis cependant voir qu'avec plaisir votre zèle et votre fidélité. Je vais faire tous mes efforts pour résister aux malheurs qui menacent l'État ; mais , sans être soutenu , secondé, je n'aurai d'autre consolation que d'avoir fait mon devoir.

132 MÉMOIRES POSTHUMRS

LETTRE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Lovisa , ce U octobre 178S.

Sire,

Il y avait si longtemps que nous n'avions pas reçu des nouvelles de Votre Majesté , que je n'ai pas pu y tenir, et que je suis venu ici pour en apprendre. Les ennemis de l'État avaient semé les bruits les plus étranges sur le compte de Votre Majesté. Les émissaires des factieux parcourent le pays pour répandre Talarme et l'effroi de la puissance russe; mais, jusqu'à présent, le ciel soit loué, ils ne gagnent rien sur le peuple; il les appelle hautement poltrons et traîtres. J'ai eu

l'occa^on de m'en convaincre sur toute ma route, d^^Hiis notre malheureuse retraite devant Nyslott et la scission dans notre petit corps qui l'a occasionée. On a su que j'étais resté fidèle à mon roi et à mon devoir , j'en ai reçu des louanges et des bénédictions sur mon passage. Lea habitants m' ont assuré qu'ils quitteraient un chacun leur demeure pour défendre la personne de Votre Majesté. Il y en a qui m'ont suivi ici pour , au nom de leurs cantons , informer Son Altesse Royale de cette résolution; c*est une ressource bien faible, mais qui doit faire plaisir à Votre Majesté, et ranimer les bons citoyens. Elle en a une plus solide dans les talents et la conduite sage et ferme du duc de Sudermanie. 11 a réussi à réunir les esprits en grande partie. Il m'a paru que les factieux commençaient à se repentir et à voir clairement que la Russie n'a voulu que nous amuser et nous tromper. Dieu veuille qu'elle puisse trouver des ressources et de Y argent surtout, sans avoir recours aux États!

Je pars d'ici demain ou après-demain, et je retourne à mon triste Savolax ; Votre Majesté sait pourquoi. Lovisa m'a paru une Capoue en comparaison de Randasalmi ; mais , ce qui m'en déplaît

iSk' IMBMOIRES POSTHUMES

surtout, c'est que nous nous sommes mis à la merci des Russes , et que nous y sommes dws une impossibilité presque entière de nous défendre ou d'attaquer; enfin, il faudra voir. Mais, ce qui est décidé , c'est que je sacrifierai tout pour prouver à Votre Majesté ma fidélité et le tendre ^ respectueux attachement que je lui porte depuis de longues années. Si je ne p^s point la vie en la servant, j'ai la ferme confiance qu'elle ne m'abandonnera point, et qu'elle prendra soin de mon avenir. Les premiers temps de ma jeunesse furent embellis par la protection et la tendre bienveillance de Votre Majesté. Mais, Sire, le Savolax est une triste demeure pour quelqu'un que vous affectionnez et qui a joui longtemps de la vie de Paris, et il ne vaut point la peine de m'y laisser languir, dès que je ne pourrais plus y être utile à Votre Majesté. Ce sera toujours la première règle de ma conduite; j'y mets mon ambition , mais quand on ne peut point la satisfaire, il faut vivre pour le repos ; l'état mitoyen me paraît le pire de tous.

Je suis, etc.

CuKT V. Stedingk.

DU COMTB DE STKDINGK. 135

LBTTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Gothembourg , U h décembre 1788.

J'ai reçu, mon cher Stedingk, votre lettre du 15 novembre, et une autre que le sénateur Sp^rre m'a envoyée , du 13 du même mois. Je sens , co^^pe je 1q dois, votre attachement, et encore plus vos sacrifices ; c'en est un bien grand que de rester où vous êtes. Nous sonmîes délivrés des Danois, Je n'ai pas tiré un seul homme de la Finlande, et si l'armée de ce pays-là avait obéi , les opérations de la Russie n'auraient été dérangées en rien par l'invasion des Danois. Elle n'ft servi qu'à réveiller l'esprit national et à me procurer des

136 MÉMOIRES POSTHDMRS

troupes que le pays m'a fournies. J'écris au baron de Ruuth et au sénateur Sparre , pour vous faire avoir des souliers , des habits et du blé. M. de Toerne, dont vous me parlez, nous a instruit de bien des choses : il en a en horreur des trames formées contre sa patrie. M. de Sparre vous en parlera avec plus de détail. Sur tout ce qui s'est passé , mon avis est qu'il faudra arrêter les chefs, et publier une amnistie générale pour le reste. Il y aura beaucoup de régiments vacants , et je ne vous oublierai pas en les donnant. Mandez-moi seulement lequel vous désirez , à condition cependant de finir la campagne dans le corps où vous êtes, puisque vous pouvez y rester plus longtemps et acquérir plus de gloire que dans le commandement d'un régiment où vous ne seriez que simple colonel. Je crois vos nouvelles de Russie un peu exagérées, n'étant guère possible que l'impératrice ait tant de troupes contre nous , pendant que les embarras de la Pologne et le roi de Prusse doivent l'obliger d'entretenir de grandes forces de ce côtélà. Pour moi , qui , dans les moments les plus critiques , n'ai jamais désespéré un moment , je me crois bientôt au-dessus de mes affaires, et j'y serais déjà sans la maladie funeste et inattendue du roi

d'Angleterre, qui y a causé du retard. Vous savez sans doute que le prince Potemkin revient , à ce qu'on dit, à Pétersbourg, après avoir perdu cinq cents hommes à un assaut infructueux d'Oczakow. On dit aussi que le général Romanzow a quitté l'armée. Je ne vous dis rien de cette pauvre France, qu'on anglise d'une manière si étrange. Pour commencer à la guérir de ses maux, on lui adonné la fièvre des notables, et l'on va lui donner le transport au cerveau par les états généraux. Le tiers état et la noblesse sont aux prises en Bretagne, et c'est encore pis, dit-on, en Guienne. Voilà bien des subversions, mon cher Stedingk, et lorsque nous nous reverrons un jour , vous ne reconnaîtrez plus rien en Europe , que mon amitié , que je vous conserverai toujours.

LETTRE DU ROI A M. DE STEDINGK

Goihembourg , le 9 décembre 1788.

Quoique je vous aie écrit , mon chw Stedingk , avec le lieutenant Lang , je ne veux pas laisser passer cette occasion sans vous assurer de toq^ amitié. Je vous envoie , pour vous désennuyer , les discours tenus à l'ouverture de l'assemblée des notables. Il semble déjà cpiele crédit de M. Necker baisse. On a voulu faire revenir le cardinal Bernis de Rome , pour le faire présider au clergé , mais il s'en est excusé. Je joins à ces discours toutes sortes de pamphlets et d'écrits qui vous délasseront un moment. Je vous prie de ménager ces écrits républicains , qui ne sont pas de saison chez vous.

LETTRE DU BOI A M. DE STEDINGK

Gotherobourg , ce 19 décembre 1788.

Je reçois à l'instant votre lettre du 28 octobre, dont je vous suis bien obligé , surtout pour le manifeste de l'impératrice Elisabeth. Je connaissais cette pièce de réputation ; mais elle était devenue si rare que je ne l'avais pu trouver. Elle me sera utile dans ces circonstances. L'impératrice a rejeté avec hauteur la médiation des trois alliés. Elle doit récapituler dans sa réponse tous les services rendus à la Prusse par la Russie, et puis la diatribe contre moi , semblable à peu près au manifeste déjà publié. Vous pouvez montrer celle-ci au baron de Hastfer, pour lui dire que je suis con-

\kO MÉMOIRES POSTHUMES

tent s'il donne la croix aux deux officiers dont vous me parlez, au cas qu'ils se soient distingués d'une manière remarquable. Je suis très-chiche de croix ; c'est une affaire d'opinion , et par conséquent il faut être extrêmement avare d'une monnaie pareille. Adieu, mon cher Stedingk. Portez-vous bien , et ennuyez-vous aussi peu qu'il sera possible.

BU COMTE DE STEDINGK. l^t

LETTRE DU ROI A M DE STEDINGK

Stockholm , le 29 décembre 1788.

La lettre que vous m'avez écrite , mon cher Stedingk , m'a sensiblement affligé. Après avoir passé les plus belles années de ma vie dans la paix et la concorde que j'avais cru rétablies , je me vois tout d'un coup au milieu des factions des tanps de ma jeunesse , et presque environné de la guerre civile et de trahison que , même dans ces temps malheureux, on ignorait. C'est surtout quand je vois des personnes qui m'avaient bien servi , et qui appartiennent aux plus illustres de mes sujets, oublier à la fois tout ce qu'elles se doivent à ellesmêmes , à leur patrie et à leurs parents , que mon

ik'2 MÉMOIRES POSTHUMES

cœur est le plus vivement affecté. Mais aussi , plus leurs fautes sont grandes , plus elles relèvent la vertu et la fidélité de ceux qui , comme vous, sont restés inébranlables dans leur devoir. La douleur du comte de Wachtmeister et du comte de Bonde de la conduite de Hastfer est extrême , mais elle est telle qu'elle doit être chez des personnes d'une vertu éprouvée comme la leur. Ce sont eux-mêmes qui, par leurs prières, ont fait décider l'ordre que vous porte le major Sandels d'arrêter le baron de Hastfer, et que je vous prie d'exécuter avec toute l'exactitude possible , surtout pour les papiers qui découvriront enfin certainement la trame entière. Je vous envoie en même temps l'ordre de prendre le commandement , et vous n'avez besoin pour cet effet que d'ouvrir le paquet cacheté que je vous remis ce printemps. Je joins à celle-ci un ordre à M. de Hastfer que vous lui remettrez après qu'on l'aura arrêté* Je vous autorise à prendre les lettres de chevaliers , qu'il a entre ses mains et qui sont en blanc , et à les remplir ^es noms de ceux qui §e seront distingués , et qui n'ont pas signé l'écrit d'Anjala. J'espère cependant que vous y mettrez l'économie qu'une pareille distinction exige. C'est au mérite militaire et non à l'âge

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que j'ai pour principe de les donner, lorsque je ne fais pas une promotion générale. Sandels, que vous m'avez envoyé, pourra avoir une croix, si vous l'en trouvez digne. II m'a témoigné beaucoup de zèle ; comme il désire de venir à Stockholm, il pourrait en même temps y conduire Hastfer. Ce prisonnier ne pourrait être confié en de plus sûres mains. M. de Sparre s'occupe à arranger tout ce qu'il faut pour vos troupes. Je suis de retour ici depuis vendredi, et ne puis assez m'étonner de l'honorable réception qu'on m'a faite. Je vous envoie des croix de l'ordre de l'Épée, en cas que vous n'en ayez pas assez. Dès que Hastfer sera arrêté , vous m'enverrez un courrier. Il faut vous dire encore qu'il y a une affreuse émeute à Grenoble. On a levé la hache sur la tête du duc de Clermont-Tonnerre qui y coimnandait, on l'a forcé de se mettre à genoux , et on a voulu le pendre à son lustre, après avoir saccagé sa maison. En Bretagne, même histoire. Le clergé se déclare pour les parlements , tout est dans la plus grande confusion. Les troupes suisses et allemandes sont en marche. Voilà ce que c'est que de n'avoir pas secouru la Hollande.

Adieu, mon bon ami.

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LETTRE DE M. DE STEDINGK AU UOI

Salnt-Mlchcl , ce 12 Janvier 1789.

SlRE ,

Les ordres sévères de Votre Majesté sont exécutés, mais jamais il ne m'en a tant coûté de lui obéir. Pourquoi , Sire , ne point suivre les mouvements de votre cœur, plutôt que tous les conseils possibles. Éloigner M. le baron de Hastf er de ce commandement-ci * eût suffi à la justice de Votre Ma-

' Le baron de Haslfer commandait en chef dans te Savolax. Le baron de Stedingk eut le commandement après lui , ce qui rend sa conduite, de défendre Hastfer, d'autant plus estimable.

DU COMTE DE STEDlNjSK. 1^5

jesté, sans blesser sa bonté. Ce n'est point dans une tête comme celle du baron d'Hastfer qu'entre une trame de trahison, et, j'en suis sûr, son cœur en est également éloigné ; mais si cela était possible, on n'en pourrait rien découvrir par ses papiers , ayant eu un mois de temps pour se préparer à cet événement. J'espère que la rigueur même que VotreMajesté a employée, servira à la justification de M. le baron d'Hastfer. Il m'a prié d'envoyer sa lettre ci-jointe à Votre Majesté, et de la supplier très-humblement de le voir lorsqu'il arrivera à Stockhohn, faveur qu'elle ne refusera point à son malheur. L'officier qui aura l'honneur de présenter cette lettre à Votre Majesté, est M. Jaegerhorn, celui qui est devenu célèbre parce qu'il commandait à Pumala, au commencement de cette guerre. C'est un homme d'esprit rusé , adroit et fort entendu dans son métier. Je l'avais donné au baron d'Hastfer, et il en fit son aide de camp général , place à laquelle il est fort propre. En allant ici^ pour arrêter le baron d'Hastfer, je le rencontrai en chemin pour Stockholm, avec la permission du baron d'Hastfer, et une lettre pour Votre Majesté. Je l'ai fait revenir avec moi , et m'étant assuré qu'il n'avait point de papiers suspects, je n'ai

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