‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 4)Chapitre 6 sur 21 · A S. EXC. M. LE BARON D'ENGESTROM · texte numérisé non relu

A S. EXC. M. LE BARON D'ENGESTROM

Saint-Pétersbourg, le 13 (25) juin ISIO.

Monsieur le baron.

Les nouvelles que j*ai eu rhmneur d'annoncer à Votre Excellence , par M. Lang , de grands avantages remportés par Tannée russe sur les Turcs , se sont confirmées pleinement, quoique avec quelque différence dans les détails qui n'étaient pas bien connus pendant Tabsence de l'empereur.

Silistria , qui avait résisté aux armes victorieuses de Munich et de Romanzoff, qui n'a jamais été prise, à ce que l'on prétend, s'est rendue après . un bombardement de trente-six heures. Les Russes

se sont rendus maîtres de plusieurs places sur la mer, et il paraît qu'après le combat de Marardschik, qui a été très-sanglant , et après la prise du séras)der Peglivon, l'âme du conseil et des opérations du grand-visir, les Turcs ont perdu la tête , et que le découragement les a saisis. Ils ont envoyé un parlementaire au général Kamenski , qui espère de pouvoir conclure bientôt la paix avec eux, aux conditions qu'il plaira à la Russie de leûrimposer. Il y a eu à cette' occasion un Te Dettm vendredi dernier à la chapelle du palais d'hiver, où le corps diplomatique a assisté , et où , selon l'usage , et avant le service divin , le ministre de la guerre a lu, en langue russe, la relation de tous ces avantages. L'empereur était revenu la veille de son voyage à Tver,^t il y eut avant le Te Deum une grande parade. D'après tout cela , il paraît trèsprobable que les Turcs céderont la Moldavie et la Yalachie , et que les Russes ajouteront ces belles provinces à leur immense empire. L'empereur Napoléon est trop occupé en Espagne , et l'empereur d'Autriche trop nouvellement sorti d'une guerre malheureuse , pour pouvoir s'opposer à cet accroissement, qui ne peut convenir ni à l'un ni à l'autre.

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Son Excellence le baron d' Armfelt , M. de Clairfelt et les deux officiers commandants le navire envoyé pour me chercher, ont été présentés hier à leurs Majestés Impériales. L'empereur a demandé au premier s'il comptait s'établir en Russie ; à quoi il a répondu négativement. Le comte de Romanzoff lui ayant demandé s'il voulait être présenté comme Finnois ou Suédois, il lui a fait la même réponse, et en conséquence c'est moi qui ai dû demander sa présentation.

CUKT Y. StEDINGR.

DU COMTB UB STEDINGK. fit

LBTTRE DE M. DE STEDINGK AU IKH,

Sainl-Pétersbourg, 23 joili (7 juillet) 1810.

Sire !

Rien n'égale la surprise et la douleur dont j'ai été saisi en apprenant le crime atroce qui vient de se commettre à Stockholm *. Ce qui m'a frappé davantage , est la flétrissure , le déshonneur qui en résulte pour le nom suédois, et qui ne pourra jamais être effacé, à moins que la punition la plus prompte et la plus sévère ne prouve au monde

* Le meurtre en pleine rue du grand maréchal comte de Fersén par la populace de Stockholm.

ira MÉMOÎBES POSTHUMES

entier l'horreur que ce forfait inspire à toute la Suède. Si je pouvais être insensible à la perte d'un ami , dont je connais mieux que personne l'honneur et la probité , si le danger auquel la patrie serait exposée en ne sévissant pas contre un attentat pareil, pouvait jamais m'être indifférent, mon horreur pour toute émeute populaire , pour toute cruauté, n'en serait pas moindre, surtout lorsqu'elle se trouve unie à la perfidie et à la bassesse. Ici , et à une certaine distance , il est impossible de concevoir comment un tel désordre a pu avoir lieu sans une grande négligence et beaucoup de faiblesse de la part de la police et du militaire qui assistèrent au convoi funèbre. Vint fois le jour je me trouve dans le cas de répéter cette déplorable histoire sans qu'il y ait moyen de détruire les objections que l'on me fait à cet égard , et sans réussir à disculper entièrement ces deux supports de l'ordre et de la sûreté publique. Un grand inconvénient encore de ce malheureux accident , est que Votre Majesté sera forcée d'entretenir à Stockholm une garnison beaucoup plus forte que par le passé.

Ne pouvant pas supposer que le général Such- ' telen n'enverrait pas de courrier dans une occa-

l>r COMTfi DE STBDiNGK. 113

sion pareille , je ne me suis pas pressé d'informer le comte de Romanzoff des mauvaises nouvelles que je venais de recevoir. Il est arrivé par là que lui et l'empereur ont été des derniers à les apprendre , et il me paraît que M. de Suchtelen a poussé la finesse et la circonspection, auxquelles j'attribue ce silence, un peu trop loin. Ce n'est que samedi dernier que j'ai vu le comte et que je l'ai mis au fait de ce que je savais.

Le comte de Romanzoff m'a parlé de cette émeute avec circonspection , mais dans le meilleur sens , en me répétant ce qu'il m'a dit souvent, que l'empereur s'intéressait vivement à la tranquillité et au bonheur de la Suède, et que tout ce qui regardait personnellement Votre Majesté acquerrait un nouveau degré d'intérêt pour S. M. Impériale. Mais pour donner à Votre Majesté une idée juste de la manière dont le comte de Romanzoff envisage la position de la Suède, je citerai un propos qu'il a tenu à un personnage considérable de ce paysci , qui lui faisait compliment sur le succès des armes russes contre les Turcs. Il lui dit que cela devait arriver naturellement, et que la paix en serait la suite, et quant à la Suède, ajouta-t-il , cest un malade qui s'éteint et auquel il ne faut pa3

Ili MtiMOIIIKS l*O8Tll0MFS

'tiMcbièr avant quil expire. On prétend même qtfil a tenu un propos paareil en plein» conseil , et que^ iptoieors mennères ont dit assez haut pour être> entendus, qu'As croyaient le comte de Romanzoff pkis malade que la Suède. Je n'ai pu me refuàer la satisfaction de rapporter ce propos, dont je soi» certain, à Tambassadeur de France, avec lequel je cause quelquefois Irèss-confidentiellement , en me plaignant , avec les ménagements nécessaires, ée l'indifférence de son souverain ou des fausses mesures qu'il prend à notre égard. Je lui ai demandé si effectivement son mattre voulait que nous expirions, et s'il ne croyait pas la Russie assez puissante pour bouleverser l'Europe , quand il n'y aurait plus un Napoléon. Cette conversation eût lieu avant l'arrivée de la nouvelle de l'émeute* à Stockholm , et il m'avait demandé de pouvoir faire usage de mes réflexions, qui paraissaient avoir son approbation. Aussitôt qu'il fut informé de nos troubles, il vint chez moi, et me dit que Napoléon était l'ennemi juré des insurrections et de toute énaeute populaire , et qu'il craignait beaucoup que cette nouvelle ferait un mauvais effet aux Tuileries. Je l'ai tranquillisé tant que j*ai pu , et je n'ai pas manqué de lui faire parvenir les

UU œMTB DE 8T«IHNacC. 115

nouveHes rassurantes que j'ai reçues depuis quelques jours. Cependant il me paraît démontré que si la tranquillité n*est pas réèablie en Suède, si les États qui vont s'assembler ne montrent la sagesse et le eaime qui convient à des législateurs , nous serons exposés à avoir des troupes françaises en Suède, ou, ce qui serait pire encore , une armée russe que Napoléon y enverrait pour remettre Tordre, ne demandant pas mieux , peut-^tre, après que la Russie aura fait sa pfiix avec les Turcs ,. que de Ipi tailler une nouvelle besogne , jusqu'à ce que le ,temps soit venu de l'entamer elle-même L'impératrice mère, qui ne se gène pas ni dans ses expressions , ni dans sa manière d'être , nous aoeuse hautement de jacobinisme , depliis la ca*tastrophe du 20 juin. Elle a dit à S. Exe. M. le baron d'Armfelt, qui lui a été présenté à Pawlowsky dimanche dernier avec M. de CJairfelt , que rien ne rassemblait plus aux scènes de Paris du 5 septembre , que ce qui venait de se passer à Stockholm , et malheureusement, en cela, elle n'a pas tort tout à fait. Son Excellence se dispose à partir d'ici pour Anoinne dans deux jours. Setant déclaré Suédois à son arrivée, il ne jouit pas de toutes les petites distinctions et flagorneries

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que l'empereur prodigue à ses nouveaux sujets de la Finlande. Le niinistère parait même être prévenu contre lui et voir avec plaisir la résolution qu'il a prise de s'en aller. Je crois pourtant qu'on lui rendra sa pension de 5,000 roubles en argent qu'il a depuis son exil à Kaluga.

On s'attend tous les jours à apprendre la dé-, faite totale de l'armée du grand-visir. Elle se trouve acculée aux montagnes du Balkan et n'a pas d'autre retraite. Elle est bien retranchée , à ce que Tondit, et peut vivre, tandis que le pays que les Russes occupent est dénué de tout. Les habitants ont déserté des villages et se sont retirés dans les bois , où ils font le métier de voleurs et assassinent tous les Russes qui s'écartent tant soit peu de l'armée. Cet état des choses ne peut pasdurer; et le général Kamensky a écrit qu'il était décidé à attaquer les Turcs dans leurs retranchements. S'ils sont battus, comme il y a apparence, ils auront bien de la peine à se retirer et surtout à se sauver leur bagage et leur artillerie, les chemins étant très-difficiles dans ces montagnes , et les Cosaques infatigables dans la poursuite.

Je suis, avec le plus profond respect, etc.

CuRT v. Stedingk*

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