‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de Stedingk (volume 5)Chapitre 5 sur 13 · SIRE · texte numérisé non relu

SIRE

Je n'ai pas osé profiter de la permissioi) que Votre Majesté m'avait donnée, tant que je n'avais à Tentretenir que de moi ou d'affaires dont Elle est mieux instruite par son ambassadeur; mais l'heureux événement dont je viens d'être témoin est trop intéressant pour que je n'espère pas que Votre Majesté en recevra les détails avec sa bonté ordinaire.^a reine est accouchée d'un dauphin, aujourd'hui & une heure vingt-cinq minutes, après midi. La veille elle se portait à merveille, jouait

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comme à Tordinaire le soir du dimanche, et causait beaucoup à son cercle. Ce matin , à neuf heu* res, après une nuit fort tranquille» elle se mit au bain, et après y être restée un peu plus d'une heure, elle sentait quelques petites mouches, mais très-légères. On avertit madame la duchesse de Polignac à onze heures et demie. Le roi était au moment de partir pour la chasse avec Monsieur et monsieur le comte d'Artois. Les carrosses étaient déjà montés, et plusieurs personnes parties. Le roi passa chez la reine; il la trouva souffrante, quoiqu'elle ne voulût pas en convenir. Sa Majesté contremanda aussitôt la chasse. Les carrosses s'en^ allèrent. Ce fut le signal pour tout le monde de courir chez la reine ; les dames , la plupart , dans le plus grand négligé, les hommes comme on était. Le roi cependant s'était habillé. Les portes des antichambres furent fermées, contre l'usage, pour ne pas embarrasser le service, ce qui a produit un bien infini. J'allai chez la duchesse de Polignac, elle était chez la rçine; mais j'y trouvai madame la duchesse de Guiche ^ madame de Polastroij , madame la comtesse de Grammont la jeune , et madame de Deux-Ponts , et monsieur de Châlons. Après un cruel quart d'heure , une femme de la

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reine, toutéchevelée« toutehors d'elle, entre et nous crie : Un dauphin, mais défense d'en parler encore; Notre joie était trop grande pour être contenue. Nous nous précipitons hors de Tappart^nent, qui donne dans la salle des gardes de la reine. La première personne que j'y rencontre est Madame, qui courait chez la reine au grand galop. Je lui crie : Un dauphin, Madame, quel bonheur I Ce n'était que l'effet du hasard et de mon excessive joie ; mais cela parut plaisant, et on le raconte de tant de manières que je crains bien que cela ne servira pas à me faire aimer par Madame. Elle n'avait point été dans la chambre de la reine , parce qu'on la croit grosse de trois mois. Il n'y avait dans la chambre que Monsieur, monsieur le comte d'Artois, les ministres, à l'exception de M. de Castries, qui était à Paris, et les grands officiers en petit nombre , tout le monde étant à la chasse. Madame la comtesse d'Artois est malade depuis trois semaines. M. le duc d'Orléans arriva le premier. Il chassait aux environs de Versailles. M. le prince de Gondé après, et M. le duc de Chartres sur le soir. L'antichambre de la reine était charmante à voir. La joie était au comble, toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire,

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pleurer alternativement , des gens qui ne se connaissaient presque pas. Honunes et femmes sautaient au cou les uns des autres , et les gens les moins attachés à la reine étaient entraînés par la joie générale.

Mais ce fut bien autre chose encore quand, une demi*heure après la naissance , les deux battants de la chambre de la reine s'ouvrirent, et qu'on annonça M. le Dauphin. Madame de Guémené , toute rayonnante de joie , le tint dans ses bras , et traversa dans son fauteuil les appartements pour le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battements de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la reine, et certainement jusque dans son cœur. C'était à qui toucherait l'enfant , la chaise même. On l'adorait , on la suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu'on le décorât d'abord du cordon bleu, mais le roi dit qu'il fallait qu'il fût chrétien pr^nièrement. Le baptême s'est fait à trois heures après midi. Le grand nombre de personnes de qualité , le grand ordre qui s'observa , et surtout l'attendrissement et la joie de tous les assistants , rendaient cette cérémonie très-belle et très-auguste« Après que les princes et le roi étaient entrés et avaient pris leur

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place au milieu de l'église , madame de Guémené apporta le dauphin par la grande porte de la chapelle. Les battements de mains recommencèrent. Malgré les gardes, elle eut de la peine à se faire place, tant la foule des curieux était grande autour d*elle. M. le cardinal de Rohan fit la cérémonie, décoré de ses habits pontificaux , qui étaient d'une grande richesse. Le roi était d'un^ joie parfaite. Pendant tout le temps que dura le baptême il avait toujours les yeux sur cet enfant , et il le toucha souvent pour mieux s'assurer de son bonheur. M. le comte d* Artois prouve qu'il aimait mieux le roi et la reine que son intérêt et celui de ses enfants. Tout en lui annonça la joie et le contentement. La contenance de Monsieur et de Madame fut parfaite. Elle était assise sur un carreau pendant la cérémonie , à cause de sa prétendue grossesse. Ce furent Monsieur et madame Élisasabeth qui furent parrains pour l'empereur, et madame de Piémont. Après la cérémonie , tous les princes et princesses du sang qui s'y trouvèrent signèrent l'acte de baptême. On chanta le Te Deum en grande musique, et toute la cour se transporta chez M. le Dauphin. On entrait librement dans sa chambre , et l'on y restait tant qu'on

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voulait. Comme je suis foft lié avec madame de Guémené, j'y ai passé tout mon après-midi, parce qu'on y voyait toute la France, et pour mieux satisfaire ma curiosité. Celle qui me parut la moins satisfaite était la petite Madame , fille du roi, qui est la plus belle enfant que j'aie vue de ma vie; ; elle paraissait un peu piquée de ce qu'on s'occupait si peu d'elle , et se donna beaucoup de peine pour attirer un peu d'attention sur elle. Les gens qu'elleconnaissait, elle les présenta au dauphin à sa manière. M. le Dauphin est grand et fort ; il n'a pas du tout crié encore , signe certain qu'il ne souffre pas. En général , on n'a guère vu des couches plus heureuses : on l'attribue au bon régime que la reine a tenu , et aux bains qu'elle a pris presque tous les jours pendant sa grossesse. M. Yernon, qui en cela s'est écarté de la route ordinaire, m'en a paru tout glorieux. On n'était cependant point sans crainte de l'événement, vu les accidents qui étaient survenus à la reine à ses premières couches. La reine elle-même craignait. Avant de se mettre sur le lit de douleur , elle embrassa la duchesse de Polignac , en pleurant : « Retirez-vous, lui dit-elle, vous souffririez trop de mes peines. » La duchesse elle-même est au moment d'accoucher. On l'em-

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mena dans un cabinet voisin , où le roi lui-même lui porta le premier la nouvelle. On n'avait pas osé dire d'abord à la reine que c'était un dauphin, pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Tout ce qui l'entourait se composait si bien, que la reine , ne voyant autour d'elle que de la contrainte, crut que c'était une fille. Elle dit : « Vous voyez comme je suis raisonnable ; je ne vous demande rien. » Le roi, voyant ses inquiétudes, crut qu'il était temps de l'en tirer. Il lui dit, les larmes aux yeux : « M. le Dauphin demande d'entrer. » On lui apporta l'enfant, et ceux qui ont été témoins de cette scène disent qu'ils n'ont jamais rien vu de plus touchant. Elle dit à madame de Guémené , qui prit l'enfant : « Prenez-le, il est à l'État, mais aussi je reprends ma fille. » C'est que la reine ne voyait presque jamais cet enfant qu'en cérémonie. Mais il est temps que je finisse ce bulletin : je demande très-humblement pardon à Votre Majesté, du désordre qui y règne. On me dit que le courrier part, et je n'ai pas le temps de le mettre au net. Je ne veux absolument pas laisser passer cette occasion de me mettre aux pieds de Votre Majesté : il y a si longtemps que rien ne me rappelle à son souvenir. Hélas! si j'avais le malheur d'en être

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