LETTRE DE LOUIS XVIII A M, DE STEDINGK
A MUtau , 30 Juin (11 Juillet) 1806.
Je profite, Monsieur, de l'occasion du comte d' Avaray , qui va , pour sa santé , consulter à Pétersbourg le docteur Frank , et que je recommanderais à votre amitié, s'il ne vous était pas bien connu , pour vous prier de faire passer la lettre ci-jointe au Roi votre maître. Je ne sais quelle sera l'issue de la crise où il se trouve, mais je sais qu'elle ne peut que le couvrir de gloire, et je ne puis me refuser de vous en féliciter. Vos malheu* reuses dissensions avaient pendant cinquante ans comme endormi le génie de la Suède; Gustave III Ta réveillé , et le Savolax et la Poméranie atteste-
ront que l'âme de Gustave-Adolphe et de ses généraux revit dans leurs successeurs.
Vous connaissez , M. le baron , ma parfaite estime et tous mes sentiments pour vous.
{Était signé) Louis.
PÉPÊGHE DE M. DR STEDINGK AU ROI
hc 5 (17) août 1806,
Nous allons ici de surprise en surprise. Si le re-^ tour précipité de M. d'Oubril était inattendu , la communication que M, de Budberg vient de me faire par la note ci-jointe Tétait bien davantage , surtout après ce qu'il m'avait dit dans la dernière conférence , dont j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté , par ma très-humble dépêche du 29 juillet (10 août). Le résultat est à te vérité Je même , puisque toutes ces démarches pour la paix finiront nécessairement par amener de nouvelles hostilités ; mais il n'est pas moins inconcevable comment M. d'Oubril , qui ne manque ni d'esprit
ni de quelque routine dans les affaires , aurait pu outrepasser à ce point ses instructions s'il n'y avait pas été autorisé en quelque manière. Pour m'en éclaircir autant que possible , j'ai demandé une conférence h M. de Budberg , que j'ai vu hier au soir, mais je ne me flatte pas d'avoir découvert entièrement la vérité, puisqu'il était plus réservé encore qu'à son ordinaire. Il m'a dit seulement qu'il n'avait pas approuvé l'envoi de M. d'Oubril , et qu'il n'en fallait chercher la raison que dans la sollicitude de l'Empereur de vouloir procurer quel' que soulagement aux prisonniers russes qui se trouvaient en France , si on ne parvenait point à obtenir leur délivrance. Ce motif est sans doute louable, mais il ne démontre pas moins le penchant de sacrifier les grandes choses aux petites , et si l'on combine cet aperçu avec l'impatience de l'Empereur d'avoir la paix, et les embarras du prince Czartorisky dans les derniers temps de son ministère , qui ont fini par sa démission , il ne serait pas impossible que M, d'Oubril n'eût pas tous les torts qu'on veut lui donner à présent. C'est le prince Czartorisky qui m'a dit ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre Majesté dans ma très humble dépêche précitée, que M. d'Où-
bril avait outrepassé ses instructions & Paris , mais il n'a pas appuyé sur cette dernière circonstance autant qu'il était naturel de le faire, et c'est ce qui m'a confirmé mes soupçons.
Tout ce que M. de Budberg a répondu & mes questions était qu'il n'y avait rien d'admissible dans lespropositions venues de Paris avec M. d'Oubril , que l'on ne s'exposerait plus à envoyer quelqu'un à Paris , et que si Buonaparte voulait traiter, cette négociation n'aurait lieu qu'à Pétersbourg. Il est clair après cela , et la parade qu'il a faite de sa paix avec la Russie , que Buonaparte va être furieux, et qu'il ne s'occupera que de sa vengeance. Il paraît que l'on s'y attend ici, et on fait de grands préparatifs pour résister à ses efforts. On assure que la recrue qui aura lieu au mois de septembre sera de 5 têtes sur 500 , ce qui est la plus forte qui se soit faite de mémoire d'homme. Elle produirait 150,000 hommes. Celle de l'année dernière était de 4 sur 500. Le numéro 61 des Gazettes de Pétersbourg, que j'ai l'honneur de joindre ici , porte les noms de 23 nouveaux régiments qui vont être levés. Il y a trois semaines que l'on
en avait formé six autres, ce qui , avec les 11 de Tannée dernière , fait une augmentation de 40 régiments. Ces formations se font avec beaucoup de rapidité. Pour un régiment de trois bataillons on prend deux bataillons de deux anciens régiments , que Ton distribue en quinze compagnies , dans lesquelles on met un tiers de recrues.
La note qui m'a été adressée au sujet de M. d'Ou* bril l'a été de même à tous les membres du corps diplomatique, M. de Budberg m' ayant dit que cette publicité lui avuit paru nécessaire, après celle que l'on avait donnée au traité signé à Paris. Ce ministre m'a répété encore combien , dans la circonstance actuelle, l'Empereur désirait que le différend entre Votre Majesté et le roi de Prusse pût se terminer à l'amiable. Le grand intérêt qu'il y prenait était fondé sur la nécessité de se servir de tous ses moyens contre la France , et sur un reste d'espoir de pouvoir décider la cour de Prusse à se déclarer en faveur de la bonne cause.
Apostille.
Dttl7 '29) août 1806.
M. Rodofmikin , ancien chef de bureau , a été envoyé à Constantinople pour demander à la Porte une réponse péremptoire , si elle veut remplir ou non ses engagements avec la Russie. Il doit exiger cette réponse décisive dans le terme de trois jours, et si elle n'est pas favorable, il ne paraît pas douteux que cette cour ne se décide à rompre avec la Turquie , n'ayant aucun autre moyen de se garantir de ce côté-là contre les attaques de Buonaparte. L'armement qui part par Cronstadt a rapport à cette démarche. Note remise à la cour de Berlin pour qu'elle se décide à faire cause commune avec la Russie , l'Empereur promettant en ce cas de soutenir la Prusse avec toutes ses forces. Le comte de Goltz a envoyé jeudi passé le comte de Lendorff, son secrétaire de légation, pour porter ces propositions jusqu'à Memel , d'où elles seront expédiées par estafette , et ce ministre dit hautement qu'il ne reste pas d'autre parti à prendre à
sa cour , et que le comte de Haugwitz , dont il se déclare Tennemi, ne pourra pas l'empêcher. Je ne crois pas cependant cette détermination si prochaine , à moins que Buonaparte ne la précipite.