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nellement indisposé, non contre lord Gower, mais contre M. Stuart, que l'on regarde comme la cheville ouvrière de cette légation. Le chevalier Wilson 5 qui avait été si bien traité par l'Empereur, n*a pas pu en approcher depuis qu'il est revenu d'Angleterre. On a dit à l'Empereur qu'il avait été porteur de quelques brochures anglaises, dans lesquelles l'Empereur est fort maltraité, et entre autres des réflexions sur la paix de Tilsit ; et quoique cela ne soit pas vrai, cette calomnie n'a pas laissé de lui faire du tort. Il m'a demandé si je voulais qu'il avertît en Finlande le commandant des troupes de Votre Majesté de ce qui vient d'arriver ici , mais je l'ai prié de n'en rien faire , pour ne pas jeter l'alarme dans le pays, et j'aurai les yeux ouverts sur tout ce qui se passe , pour avertir à temps. Je suis bien convaincu au reste , qu'aucune mesure de précaution n'échappera à la prévoyance et à la haute sagesse de Votre Majesté.
Apostille.
Du 16 (28) novembre 1807.
Si Votre Majesté daigne se rappeler l'état digne de compassion où la commission qu'elle voulait donner à M. d'Alopœus avait mis ce ministre, elle n'aura qu'un faible aperçu de celui où des ordres aussi inattendus m'ont jeté pendant quelques instants *. Enfin j'ai retrouvé assez de forces pour pouvoir obéir, et j'ai écrit au comte Romanzoff la lettre que j'ai l'honneur de joindre ici. Cette manière m'a paru être la seule praticable de remplir les intentions de Votre Majesté. Si ceci n'était qu'une affaire de souverain à souverain, Votre Majesté en rapporterait certainement tout l'avantage , mais malheureusement il n'y en a plus de pareilles, et tout ce qui regarde les souverains touche plus directement encore les États qu'ils gouvernent. Il faut maintenant s'attendre à tout ce
* Cet ordre était de rendre le cordon de Sainl-A.ndré à TEnipereur, le Roi ne voulant plus porter cet ordre depuis qu'il avait été donné à Napoléon.
qu'il y a de pis , pour ne pas être surpris , et j'ignore si j'aurai trois fois vingt-quatre heures à rester à Pétersbourg. L'empereur ni son conseil ne sont pas ceux que je redoute le plus. Ce sont ces Français, blessés de nouveau dans leur empereur, qui animeront ce pays à la vengeance , et qui se permettront toute celle dont des furieux sont capables. En attendant une décision , je passerai fort mal mon temps ; mais il ne peut pas être question de moi dans une affaire de cette importance. Ce ne sera pas par moi qu'elle gagnera de l'éclat , et je n'en parlerai à âme qui vive , mais je crains qu'elle n'en fera que trop.
DU COMTB ra STBDWaK. 365
Copie de ma lettre au comte Romamoff.
Saint-Pétersbourg, le 15 (27) novembre 1807.
Monsieur le comte.
Un courrier vient de m'apporter Tordre du roi, mon maître , de faire parvenir la lettre et le paquet ci-joints à votre auguste souverain. Étant malade depuis plusieurs jours, et n'espérant pas de pouvoir sortir encore de quelque temps, je prie Votre Excellence de faire parvenir cet envoi à sa haute destination , ainsi que la lettre de Sa Majesté la reine pour Sa Majesté Timpératrice Elisabeth.
J'espère que Votre Excellence me procurera Foc-
386 MBHOIBBS POSTHVMBS
casion de pouvoir m'entretenir avec elle sur le contenu des dépêches que je viens de recevoir, et que je pourrai bientôt , etc. , etc.
CuRT V. Stedingk.
DÉPÊCHE DE 11 DE STBDINGK AU ROI
Saim Pélersbourg , le 1807.
* . . ........ En Sicile.
Ici, lorsque le bruit s'est répandu que les Turcs avaient fait la paix avec T Angleterre , les Français triomphaient de cette nouvelle , disant que c'était tout ce qui pouvait arriver de plus heureux pour la France. Maintenant on a su que Buonaparte veut que tout ce qui a rapport à la Turquie soit réglé à Paris , et un ambassadeur turc est déjà en chemin pour s'y rendre.
Ce n'est plus M. Laforest qui viendra ici en qualité d'ambassadeur de France, mais H. deCaulincourt, qui est attendu aux premiers jours. Cette
388 MEMOIRES POSTflUMËS
nomination a choqué excessivement tout le monde, et M. Savary fait de vains efforts pour le disculper des torts majeurs qu'on lui reproche. Il paraît par là que Buonaparte reste fidèle à son système , d'avilir les souverains qu'il n'a pas encore soumis. Le comte Tolstoy a été reçu en France avec de grands honneurs. On lui a offert un hôtel meublé magnifiquement , fourni de vaisselle et de tout ce qu'il faut pour une grande représentation , mais j'ignore s'il l'a accepté. Les premières lettres étaient de Fontainebleau du 5 novembre , et un second courrier en a apporté du 10. Il ne savait rien alors de la nomination de Caulincourt , quoiqu'elle était) annoncée à M. Savary par des lettres d'une date antérieure. Les présents que Buonaparte a envoyés à l'empereur sont arrivés. Us consistent en porcelaine magnifique^enarmesd'un grand prix, et en dentelles pour les Impératrices. M. de Blorae est venu me dire avant-hier, qu'il avait appris par M. Savary que le traité du Danemark avec la France, avait été définitivement réglé entre le comte de Bernstorff et M. Didelot le 30 octobre, mais qu'il serait signé à Paris, pour ne pas frustrer le ministère français des cadeaux. 11 contenait sept articles , qui tous se rap-
portaient à la guerre actuelle avec l'Angleterre , mais il n'y avait aucun engagement qui pouvait alarmer les voisins. Tous les secours fournis par la France, seront payés par le Danemark, ainsi que les troupes françaises employées à la défense de ce royaume.
Qu'il me soit permis, Sire, de revenir encore un instant sur l'objet qui absorbe maintenant toutes mes pensées , celui de notre défense , en cas d'attaque par des ennemis infiniment supérieurs en nombre. L'armée de Votre Majesté ne suffit pas pour leur résister. Il faut donc avoir recours à des moyens extraordinaires , et ce ne serait pas trop d'un homme par hemmau , pour en former une milice , qui servirait à la défense de l'intérieur, ou sur la flotte , ou dans les retranchements que l'on ferait pour augmenter les obstacles locaux. Il y a outre cela maints services dans les armées et sur les derrières , qu'un milicien peut faire aussi bien que |e soldat le mieux dressé. Pour les armes et les officiers nécessaires , je crois que Votre Majesté trouverait les premières en grande partie dans les arsenaux , en faisant réparer celles qui y sont en fort mauvais état , faute d'entretien et de soins, et il y a en Suède quantité d'officiers retires , qui ,
390 MÉMOUIES POSTHUMES
encouragés par des récompenses et un bon traitement , ne refuseraient pas leurs services. De bons soldats et bons officiers choisis dans l'armée suppléeraient à ce qui manquerait dans le nombre nécessaire d'officiers. L'organisation de ces troupes de réserve dépendrait des lieux et des circonstances , mais l'utilité de cette mesure , et sa nécessité absolue , me sont démontrées par le bon sens et par l'expérience , tout comme celle de la levée et du rassemblement de ce qu'on appelle Wargerning^ du moment que les régiments provinciaux entrent en campagne , sans quoi il arrive , que si un régiment fait une perte considérable, il devient à rien , ou n'est composé que de recrues , qui n'ont point la moindre notion du métier qu'ils doivent faire.
Dieu veuille que Votre Majesté n'ait pas besoin d'aucune de ces précautions ni arrangements, et qu'elle puisse préserver ses États de la guerre , mais depuis bien longtemps la Suède ne s'est pas trouvée dans un état aussi critique qu'à présent , et il faut vraiment se préparer à tous les événements , pour n'en pas devenir la victime *. Toute Roi ne fil rien, absolument rien , ni préparatifs» dje*
DU GOMTB DE STEDIN6K. 391
tefois j'oserai déconseiller tout rassemblement de troupes sur les frontières mêmes de la Finlande , pour éviter tout ce qui peut attirer l'attention , ou servir de prétexte à l'agresseur, mais en même temps on ne peut sans le plus grand risque négliger de préparer dans le silence tous les moyens de résistance dont on peut s'aviser.
dèrense , ni prévoyance de moyens pècanîers , ni négociation politique ; cet aveuglement inouï coûta le tiers du royaame à la Suède et la couronne à son Roi .
(Note de V Éditeur,)
393 MliMOmBS POSTHUMES
DÉPÊCHE DE M. DE STËBINGK AU BOL
Saint-Pétersbourg , le 13 novembre ( 5 novembre) 1807.
Par ma très-humble dépêche , dont M. de Portonval était portem*, Votre Majesté a daigné voir que d'abord après l'arrivée du courrier Liljedahl , j'avais envoyé au comte Romanzoff la lettre de Votre Majesté à l'Enxpereur , avec la décoration de l'ordre de Saint-André. Cet envoi fut accompagné d'une lettre , dont la copie a été jointe au très-humble rapport sus-mentionné. Je ne reçus pas d'autre réponse qu'un compliment dont on avait chargé le porteur, mais vingt-sept heures après, on m'apporta la note que j'ai l'honneur de^
joindre ici sub. litt. a. Elle me parut indiquer le dessein d'accélérer une explication , et d'obliger Votre Majesté à se déclarer pour ou contre l'Angleterre. Cette appréhension , jointe aux inquiétudes de la veille , me mit fort mal à son aise. Je songeais à la réponse que j'avais à faire , et je m'arrêtais bientôt à l'idée de la rendre aussi succincte que possible , en me référant entièrement à ma note du 1 (13) , que Votre Majesté m'avait dictée , et qui dit avec beaucoup de force et de retenue tout ce qu'il y avait à dire. Ensuite , faisant réflexion que l'Empereur pourrait s'imaginer peut-être que la déclaration du 26 octobre , avait influé sur la résolution de Votre Majesté de renvoyer les ordres de Russie, je crus devoir en toucher quelques mots. Mon projet n'était pas de donner ma note encore de quelques jours, désirant de gagner du temps, ce qui en certaine position me paraît être très-avantageux. Ayant laissé passer samedi et dimanche , je reçus lundi au soir, fort tard, un billet du comte Romanzoff, pour me prier de me rendre chez lui le lendemain. Je me fis précéder par ma note et me rendis chez le ministre à l'heure indiquée. Il me reçut avec un visage très-serein et beaucoup de politesses, et
me dit dès mon entrée qu'il s'était acquitté d'abord de ma commission ; que S. M. Impériale avait prévu cet événement , et qu'outre cela , elle en avait été prévenue par son ministre en Suède , de manière que pour faciliter à Votre Majesté l'exécution de son dessein , l'Empereur avait en-* voyé avant hier , le 17 (29) du courant, un courrier à M. d'Alopœus avec les ordres de Suède , pour les remettre entre les mains de Votre Majesté; qu'au reste, cet incident ne changeait en rien les sentiments de l'Empereur pour Votre Majesté. Ma réponse fut , que les principes de Votre Majesté ne lui avaient pas permis d'en agir autrement , quelque pénible que cette démarche eût été pour elle. Le comte me pria de n'en plus parler, m'assurant de nouveau que l'amitié de l'Empereur pour Votre Majesté n'en avait soufifert en aucune manière. Voilà , Sire , tout ce qui fut dit à ce sujet , et une affaire aussi majeure ne pouvait pas se terminer avec moins d'éclat et plus doucement. Je suis certain même, que hormis ceux qui sont dans l'intimité de l'Empereur, personne ne s'en doute ici.
Cette explication fmie , le comte Romanzoff me pria de lui dire bien sincèrement s'il n'y avait
aucune modification à espérer aux réponses que j'avais faites à ses deux notes , et si les représentations de l'Empereur, pour une coopération contre l'Angleterre , ne produisaient aucun effet ; je lui répondis que je ne le croyais pas par plusieurs raisons. Premièrement , Votre Majesté regardait les affaires sous un point de vue tout à fait différent que ne faisait l'Empereur, elle était convaincue que non-seulement il n'y avait aucun avantage pour les puissances du Nord , mais qu'il était dangereux pour elles de contribuer à la ruine de l'Angleterre. Ensuite , quand des considérations aussi importantes et d'anciennes liaisons ne formaient pas d'obstacle à ce que Votre Majesté prît part à une entreprise pareille , elle en serait empêchée par les grandes difficultés qu'elle présentait , et par les maux réels qui en résulteraient pour la Suède ; je répétais tout ce que dans mon audience , j'avais dit à l'Empereur sur la nécessité de nous conserver la liberté de la navigation , pour ne pas manquer des objets de première nécessité ; je m'offris de prouver à tout ce qu'il avait de gens du métier, et même à Buonaparte , qu'il était impossible de fermer le Sund et le Grand Belt aux Anglais, lorsque nous n'avions que peu de force maritime
à leur opposer. Tous ces raisonnements , et plusieurs autres que j'omets , pour ne pas tomber en des longueurs inutiles , ne firent pas la moindre impression sur M. Romanzoff. Il n'y répondit que par des phrases qui ne signifiaient rien ou peu de chose. Tout ce qu'il dit de plus raisonnable se réduisit à ce que le moment présent était décisif pour la paix , ou pour une guerre plus désastreuse encore que celle qui venait de finir ; que toute l'Europe étant liguée contre l'Angleterre, cette puissance ne pouvait pas soutenir longtemps une lutte aussi inégale , et serait obligée de faire la paix ; qu'alors on aurait le temps de respirer, et de prendre un système d'alliance convenable à ses intérêts , mais qu'à présent il fallait suivre le torrent, pour n'en pas être englouti.
La conversation étant tombée sur l'ambition insatiable de Buonaparte , laquelle ne paraissait pas lui donner le moindre ombrage, je lui citai le propos de M. Savary : quMl fallait partager la Suède. A quoi il ne répondit que ces mots : « Il serait facile au Roi de sortir de tous ces embarras : Sa Majesté n'aurait qu'à faire cause commune avec nous. » « Et vous appelez cela facile , lui disje , après tout ce que je viens de vous dire? » Ma
réflexion ne fit d'autre effet que de m' entendre dire que Buonaparte n'était pas si malintentionné pour Votre Majesté. Il me citait en preuve la capitulation de Tîle de Rûgen , qui avait été trèshonorable pour les troupes suédoises, et puis, ajoutait*il , < Toutes les brouilleries et les haines même ont une fin, et on se réconcilie. Rappelezvous combien Timpératrice Catherine et le roi Gustave III étaient animés Tun contre Tautre, et toutes les personnalités qui eurent lieu entre eux. £h bien, ils devinrent les meilleurs amis du
monde. » , .
Il m'a fait grâce des éloges qu'il prodigue à Buonaparte dans ses conférences avec d'autres ministres. Je lui fis part d'une idée qui me passa par la tête, en lui disant que les Anglais s'abstiendraient peut-être d'entrer dans la Baltique, pour ne point disséminer leurs forces , et que, pour les y engager, il fallait que la Suède restât neutre , et s'employât pour cet effet ; par ce moyen , le commerce de cette mer n'étant point troublé , la Suède , et Gothenbourg surtout , pourrait servir d'entrepôt aux denrées que la Russie , la Prusse , le Danemark et les petits États qui bordent la Baltique , auraient à vendre. Les Français même
398 MÉMOIRES POSTHDMES
ne pourraient qu'y gagner, en faisant venir par la voie de Lubeck et du Holstein tout ce qu'ils voulaient acheter en Russie , et cette suspension d'hostilité dans un petit coin de terre , pourrait servir d'acheminement à une paix générale. J'ai cru que ce projet, dont je n'ai présenté à M. Romanzoff que les côtés les plus saillants , pourrait faire impression sur un ministre du commerce , mais je me suis trompé. Il n'a cependant pas re* jeté cette idée tout à fait , mais il m'a dit qu'il la croyait difficile à concilier avec les projets de Buonaparte contre l'Angleterre, et même avec ceux de la Russie , car, me dit*il , « nous emploierons tous nos efforts pour nous venger de cette puissance. Nos préparatifs sont en évidence. » « Je 'vois que vous rassemblez des troupes bien plus qu'il n'en faut pour garder vos côtes , mais quel mal pouvez-vous faire par là à l'Angleterre , et ne craignez-vous pas , que si Buonaparte avait des vues sur la Pologne , ou qu'il voulût vous molester, vous ne seriez pas en mesure de vous opposer à ses entreprises?» « Nous n'avons rien à craindre de la France , et d'ailleurs elle est bien loin de nous. » « Comment loin ! les troupes sont entre la Yistule et le Niémen. »
Il me dit aussi que c'était pour commencer librement , qu'il fallait faire la guerre à l'Angleterre. Ce qu'il proféra de plus affirmatif , et avec tout l'air de la bonne foi , c'était que l'Empereur n'avait aucun projet hostile contre la Suède , et que bien au contraire il désirait de pouvoir prouver à Votre Majesté la haute estime et l'amitié dont il était pénétré pour elle ; Sa Majesté me l'avait dit elle-même dans mon audience , et il m'assurerait , comme son ministre , et comme une personne qui m'était fort attachée , que l'Empereur le pensait bien sincèrement; mais, ajouta-t-il, aidez-nous à pouvoir vous être utiles. « Les Français, lui dis-je, sauront bien y mettre obstacle.» « Non, je vous assure, Buonaparte ne veut pas du mal au roi. »
C'est ainsi que notre conversation a fini. Elle n'est ni rassurante ni propre à donner de nouvelles inquiétudes ; mais avec un ministre pareil , on doit craindre que les choses iront toujours de mal en pis«
Si Votre Majesté pouvait maintenir une neutralité parfaite dans le conflit entre la Russie et r Angleterre , ce serait assurément ce qu'il y aurait de plus avantageux pour elle : sa grande loyauté
devrait donner une nouvelle force aux motifs propres à engager les parties belligérantes à ne pas s'y opposer ; mais quand je vois que Ton rassemble 100,000 hommes aux environs de Pétersbourg, et avec les projets gigantesques de Buonaparte et Tinfluence qu'il a gagnée ici , je n'ose pas m'en flatter. Il est arrivé de nouveau , depuis mon dernier très-humble rapport, un régiment de dragons de cinq escadrons, et un régiment de houssards de dix , qui ont passé par cette ville.
La cour de Vienne vient de donner une déclaration contre l'Angleterre, qui ressemble à une déclaration de guerre. Le comte Romanzoffm'a dit même que c'en était une bien prononcée, que l'empereur François donnait un corps de troupes à Buonaparte, apparemment pour son expédition aux Grandes-Indes , et que l'Autriche demandait la restitution de la flotte Danoise: « circonstance qui prouve, me dit le comte Romanzoff, la bonté de notre cause, puisqu'une puissance méditerranée l'embrasse à ce point, »
Ce qui me frappe en tout cela, c'est l'étoile de Buonaparte, et la manière prononcée dont I9. Providence se déclare en faveur de cet honmie , mais en reconnaissant en lui l'instrument de la ven-
DO COMTE DE STEDlNTtK. (01
geance divine, ma raison se tait, et adorant les décrets célestes, je trouve la force de m'y soumettre.
Parmi les choses singulières que Ton voit arriver maintenant, il faut citer qu'il doit être question du mariage de Buonaparte avec la grandeduchesse Catherine. On prétend que son sénat demandera qu'il se sépare de son épouse, pour pouvoir donner des héritiers à l'État, et, si cela arrive, je ne regarde pas du tout comme une chose impossible, qu'il devienne le beau-frère de l'Empereur ; il y a un parti ici qui trouverait cela fort à sa place. Il est vrai qu'un autre très-nombreux crie au scandale, mais ce n'est pas celui qui a part aux affaires. Cette nouvelle je ne puis l'affirmer aucunement, mais le bruit en a couru depuis quelques semaines, et il prend tellement le dessus, que j'ai cru devoir en faire mention.
Le comte Tolstoy ayant accepté l'hôtel qu'on lui avait offert à Paris , on en cherche un pour M. de Caulincourt, qui est attendu aux premiers jours. L'Empereur achètera, à ce que l'on dit, celui de Czernischeff , qui est le plus grand et le plus beau de la ville, et on destine 150,000 roubles pour le réparer et l'orner.
Les dernières nouvelles de Hemel portent que le ms^échal Soult recevra incessamment les ordres de quitter la rive droite de la Yistule, et que M. Daru a été réprimandé fortement d'avoir demandé comme nantissement les forteresses de Graudentz et de Golberg* On trouve la raison de cette condescendance dans Tintervention de Tempereur Alexandre , et dans les alarmes que la demande de ces forteresses avait occasionnées ici.
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg, le 23 novembre (7 décembre) 1807.
L*état des affaires n'a changé en rien à Pétersbourg depuis mon dernier très-humble rapport du 23 novembre (5 décembre) par le courrier Liliedahl. L'animosité contre TAngleterre et la déférence pour les conseils et les ordres de la France continuent à régler toutes les démarches de l'Empereur et du comte Romanzoff, et ce qui est très-remarquable , c'est que le public commence à s'accoutumer à cette sujétion beaucoup plus qu'on n'avait lieu de le croire. Ce changement provient de l'indifférence qui caractérisera nation russe et le siècle en général , mais il est dû aussi en grande
J04 UÉMOIKkS POSTHUMES
partie à la séduction que les Français savent employer pour favoriser leurs desseins. M. Savary, qui joint à beaucoup d'esprit et de pénétration une effronterie sans égale , était traité par l'Empereur et le grand-duc Constantin avec tant de distinction , qu'il était impossible qu'il ne fût bien accueilli par toutes les personnes qui tiennent à la faveur, et dès lors il a cessé d'être un objet de surprise et d'indignation pour le grand nombre. Sa suite était composée de jeunes gens aimables et d'un bon ton, qui, répandus dans toutes les sociétés , y faisaient paraître des qualités que Ton croyait perdues en France. La plupart de ces messieurs portent des noms distingués , et ceux qui n'ont pas cet avantage , comme MM. Lelorgne, secrétaire de légation, et dePonthon, officier du génie , se font remarquer, le premier par une grande souplesse, et l'autre par des connaissances militaires reconnues. C'est lui qui , consulté sur la défense de Cronstadt, a dit à l'Empereur que cette place , attaquée par des forces considérables, ne pourrait pas tenir trois jours, et qui a indiqué les ouvrages à faire pour augmenter sa résistance. C'est lui aussi qui prétend , qu'avec l'aide de Votre Majesté, on peut aisément fermer le Sund, en
quoi il se trompe; mais il a apparemment des ordres de tenir ce langage , qui est aussi celui des Danois. Ils se vantent de pouvoir de leur côté empêcher les Anglais de passer le Belt, ou du moins rendre ce passage si périlleux , que l'ennemi le plus hardi n'oserait pas le tenter , en supposant toutefois que Votre Majesté se déclarât pour la fermeture de la Baltique. Les Russes , séduits par ces belles promesses , s'imaginent qu'au moyen de ces différentes opérations, la navigation dans la Baltique ne sera point troublée l'été prochain, et qu'ils pourront vendre leurs denrées comme par le passé , avec la seule différence que les Français remplaceront les Anglais dans les marchés. Dans l'impossibilité de vaincre des préjugés aussi bien soutenus , je fais tout mon possible pour donner un autre cours aux idées , en faisant voir la possibilité que les Anglais n'entrassent point dans la Baltique, et qu'ils se bornassent à bloquer le Sund , gagnant par là de concentrer davantage leurs forces, de ne "pas compromettre la neutralité de la Suède , et de pouvoir se procurer par la voie de Gothembourg les productions russes dont ils auraient besoin. Par ce moyen cette mer, garantie de toute hostilité,
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offrirait un débouché non-seulement aux marchandises russes , mais à toutes celles des contrées qui la bordent , et les Français même y gagneraient. Ces avantages cesseraient du moment que la Suède se déclarerait pour ou contre l'Angleterre, vu que cette puissance dans Tun et Tautre cas, se verrait forcée à faire entrer ses flottes dans la Baltique. Ce projet trouve beaucoup de partisans ici , et je crois qu'il dépendraiit de Votre Majesté de le faire adopter en Angleterre ; mais il ne sera pas approuvé par Buonaparte , qui n'admettra pas cette neutralité de la Suède. Intéressé à exciter la mésintelligence entre les puissances du Nord , pour les occuper de leurs propres divisions , et les affaiblir, il se servira de son ascendant sur l'esprit de l'Empereur, pour le porter à une rupture avec la Suède, si Votre Majesté refuse de se déclarer contre l'Angleterre. C'est l'opinion de tous les gens les plus au fait des affaires , et la façon de penser de l'Empereur ; et tout ce que je vois et apprends me prouve que cette opinion n'est malheureusement que trop fondée. Des ministres et des généraux russes m'ont dit en propres termes : « L'Empereur répugne à la guerre avec la Suède , et la nation Ta en horreur; nous n'avons aucune
DU COMTB DB STEDIN6K. 407
raison au inonde , pas même le moindre prétexte, pour attaquer la Suède. Malgré cela nous ne pouvons pas garantir que cette attaque ne se fera pas. » Ces' avis sont toujours accompagnés de témoignages d'un véritable intérêt, de questions si nous sommes bien sur notre garde, et si nous avons pris de bonnes mesures pour la défense de la Finlande, qui sans cela pourrait nous être enlevée par un coup de main. D'un autre côté le baron de Blome , qui sait tous les secrets des Français , m'a affirmé par les plus grands serments , que si nous ne faisions pas notre paix avec la France , le parti était décidément pris ici de nous attaquer. Il paraît redouter extrêmement cet événement, « parce que , dit-il , par un article de notre traité avec la France , nous nous sommes engagés à agir en tout de concert avec la Russie ; que nous ne voulons pas la guerre avec la Suède , et qu'il est du plus grand intérêt pour le Danemark que la Suède ne soit pas entamée , et qu'elle conserve son intégrité actuelle. » En conséquence il vient s'informer souvent si la réponse de Votre Majesté à la dernière note du comte Romanzoff du 16-28 novembre , n'est pas encore arrivée , et il fait des veux pour qu'elle ne contienne pas un refus ab-
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solo. Je lui ai dit que dans ce cas-là même , je ne voyais pas ce qui pourrait obliger sa cour à se déclarer ^contre la Suède, que le pis aller serait qu'elle fût obligée d'accorder le passage aux Français pour nous attaquer ; mais voilà précisément ce qu'il craint, et ce que le Danemark voudrait éviter à tout prix. « Nous faisons, m'a-t-il dit, des efforts incroyables pour éviter ce malheur. Les Français une fois entrés dans notre pays , pourraient bien ne vouloir plus en sortir, et en tous les cas nous ruineraient de fond en comble. Par notre traité nous sommes autorisés à requérir des troupes françaises, en les payant, s'entend; mais nous nous en garderons bien , tant qu'il y aura moyen de s'en passer, et si les Anglais sont sages, ils nous éviteront la nécessité de recourir à ce secours. » Il m'a assuré aussi très-positivement que la France ne paye point de subside au Danemark, et en tout cela il mérite certainement une entière croyance. Il dit être certain que Buonaparte a promis la Finlande à l'Empereur, s'il fait la guerre à Votre Majesté , et que ce souverain , ainsi que les personnes qu'il consulte , sont fort tentés de cette ^ acquisition , prévoyant que tôt ou tard la Pologne leur échappera.
DU COMTE DE STEDiNGK. 409
Les Français comptent très-peu sur les promesses de la Russie. Même dans les conversations ordinaires avec des personnes de nation différente, ils ne peuvent s'empêcher de trahir ce sentiment. J'ai peu occasion de les voir, et ce n'est qu'à la cour où nous nous rencontrons , mais comme ils cherchent toujours à m' accoster pour me faire des honnêtetés, j'ai lieu de m' apercevoir qu'ils ne sympathisent que médiocrement avec les Russes. Le nouvel ambassadeur de France est arrivé il
y a eujeudi huit jours. Il a eu ses premières audiences dimanche ayant dîner, et a été invité le soir au spectacle à l'Ermitage. Le lendemain il a dîné chez l'Empereur. Deux Feldjaegers avaient été envoyés à sa rencontre jusqu'à la frontière , et le comte Tolstoy ayant accepté la maison que Buonaparte lui avait offerte , il a fallu en trouver une ici en grande hâte pour l'arrivant, ce qui n'était pas facile. On y a réussi cependant , et l'Empereur a acheté pour cet usage la maison du prince Wolkonsky, 360,000 roubles. Elle appartenait autrefois au comte Ostermann , et le prince venait de la réparer et de la meubler à neuf,
de manière que c'est une des plus belles de la ville.
410 MÉHOIBES POSTHUMES
Ce prince , qui était surintendant de Tarmée , vient d'être déposé avec son second le général Obreskow. Le général Papoff , qui était la main droite du prince Potemkim, se trouve chargé maintenant de tout ce qui a rapport à l'équipement et l'approvisionnement de Tarmée. C'est un homme intègre et très-actif, de manière qu'à l'avenir cette partie sera beaucoup mieux administrée , mais elle a été tellement négligée , qu'il faudra du temps pour la remonter, et malgré les achats énormes que la couronne a faits , et tout l'argent que l'on dépense pour les transports, les magasins ne seront formés en Finlande que dans deux mois d'ici. En attendant les troupes y ont vécu aux dépens du pays , surtout pendant que les transports ont été interrompus par l'approche de l'hiver, et la misère y est si grande que les habitants ont vendu une grande partie de leur bétail pour se procurer du pain. On sera obligé même, faute de fourrage , de faire rebrousser chemin à une partie de la cavalerie, et de la faire cantonner jusqu'au printemps prochain à une plus grande distance de la capitale. Il n'est point arrivé de troupes depuis mon dernier très-humble rapport. Ce sont toujours la 1", la 14% la IT et la 21*
hV COMTE DE STEDINGK. 411
divisions, qui forment le corps d'armée à Pétersbourg et dans la Finlande. On peut en évaluer la force à 60,000 combattants , et deux divisions de réserve occupent TEsthonie et une partie de la Li- . vonie. Les généraux de divisions sont : le grandduc , le comte Ostermann , le prince Gortschakoff et M. Malioutin. Ils sont tous ici, et les deux derniers s'absentent par intervalles, pour visiter les troupes qui sont sous leurs ordres. Le général de Suchtelen, qui est revenu nouvellement de la Moldavie et Wallachie , et les généraux Pfuhl et Opperman , sont très-occupés à rédiger des plans d'opérations pour une campagne en Finlande , où le projet doit être d'entrer par trois endroits différents,et si la guerre est inévitable, et qu'il n'y ait aucun moyen de conjurer l'orage, la Suède n'aura jamais eu à soutenir une lutte plus inégale , et qui promette moins de succès.
Au milieu de ces préparatifs et des aspects les plus sinistres , on ne paraît être occupé ici que de fêtes et de plaisirs. Sous le règne d'Alexandre, il n'y a eu en aucun temps autant de bals , de spectacles et de repas, qu'en ce moment. L'arrivée des Français y contribue sans doute , mais si on voulait chercher un but politique à ces amusements ,
4lâ MÉMOIIIES POSTHriUES
on le trouverait dans la nécessité de distraire la société des rêveries mélancoliques auxquelles elle était livTée et au désir de l'Empereur de regagner Taflection du public. On ne peut rien ajouter à Taffabilité et à la politesse qu'il fait paraître dans ces occasions , et il me fait toujours Taccueil le plus gracieux. Cependant, depuis le renvoi des ordres , il ne m'a jamais parlé de Votre Majesté , et lorsque j'ai fait tomber la conversation sur les affaires, il m'a répondu d'une manière polie, mais brève, qui marquait son embarras, qu'il n'en augurait rien de favorable
Nous avons eu depuis quinze jours deux bals superbes chez l'impératrice douairière* Celui d'avant-hier , à l'occasion du jour de naissance de l'Empereur , a duré jusqu'à trois heures et demie du matin. Avant dîner il y eut cour, et l'ambassadeur de France , Caulincourt , s'y trouvait. Je le connaissais depuis son enfance , ayant été fort lié avec sa famille, et je l'avais vu beaucoup lorsqu'il fut envoyé ici il y a six ans. Il m'a abordé avec beaucoup de politesse, se disant chargé par ses parents de les rappeler à mon souvenir, et nous avons eu une longue conversation à leur sujet ,
DU COMTE DH STKDINGK. 4l3
qui a fait croire à beaucoup de monde que nous traitions d'affaires politiques. Il n'en a pas été question cependant, à l'exception qu'il m'a témoigné ses regrets que les anciennes liaisons entre la France et la Suède se trouvassent rompues , et son désir de voir changer cet état de choses. Nous étions convenus , M. le comte de Meerfeld et moi , pour ne pas avoir une dispute de préséance avec lui , d'intervertir l'ordre ordinaire qui s'était observé jusqu'à présent dans les cercles à la cour, où les ambassadeurs se rangeaient à la file, et de nous placer pêle-mêle avec les ministres. M. de Caulincourt était arrivé jeudi. Le lendemain , fête du grand-duc Nicolas, où cet ambassadeur ne se trouvait pas , nous avions observé ce nouvel arrangement. Cela n'a pas empêché que le jour en question il s'est mis à la place où se tenait autrefois le comte de Meerfeld, à la tête de la file, et qu'il n'ait pris le pas sur lui partout où cela pouvait se faire , ayant même dansé avant lui avec l'Impératrice. Le comte de Meerfeld prétend cependant qu'il a été réglé entre leurs cours, que les ambassadeurs respectifs alterneraient. Le pêle-mêle , auquel nous tiendrons dorénavant, sauve une partie des inconvénients, et m'a paru être approuvé
414 MÉMOIRBS POSTHUMBS
généralement par les Russes. M. Savary part avec MM. Leiorgne et Talhouet, et il a pris congé des impératrices dimanche passé ; l'Empereur Pavait pris en si grande amitié que Ton croit que les affaires de France perdront par son départ. On dit qu'il sera comblé de présents et qu'il aura le cordon de Saint-André. On veut savoir même que si la guerre éclate avec la Suède, il pourrait bien revenir avec quelques autres généraux français. A ce que l'on dit, il ebt question d'un traité d'alliance et de commerce entre la France et la Russie , et ce que j'ai eu l'honneur de mander à Votre Majesté au sujet du mariage de madame la grande - duchesse Catherine avec Buonaparte, gagne tous les jours quelques degrés de probabilité de plus. Je sais qu'il y a eu un entretien entre l'impératrice mère , la grande-duchesse , j'Empereur et le grand-duc Constantin» dont ces princesses sont sorties les yeux gros de larmes.
DU COMTE DB STEDiNGK. 415
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
SaiDt«Pétersbourg, le S6 novembre ( 8 décembre ) 1807.
Le marquis de Yassé partant pour TÂngleterre pour aller rejoindre Monseigneur le duc d'Ângoulême, j'ai demandé pour lui un passe-port de cour* rier. Je profite de son départ pour vous informer, M. le baron, que j'ai eu occasion de voir l'Empereur le jour de sainte Catherine, où il y eut cour le matin et bal le soir chez l'impératrice douairière, qui avait invité le corps diplomatique.
L'Empereur m'a fait très-bon accueil , mais il lui eôt échappé quelques mots qui m'ont prouvé qu'il était piqué , et lorsque je lui ai dit , sans avoir l'air de m'en apercevoir, que j'espérais de voir
durer toujours ramitiéqui F unissait avec le roi, il a gardé un profond silence , mais sa mine m'a prouvé qu'il en doutait.
Ce bal était remarquable encore par les attentions marquées que toutes les personnes attachées à Tancien système me marquèrent, et par le grand nombre d'avis que j'y reçus que les Français poussaient à une rupture avec la Suède, et que cette rupture aurait lieu immanquablement. Nous sommes devenus, me dirent quelques-uns, les esclaves de Buonaparte. Son fouet s'étend depuis Paris jusqu'à Pétersbourg, et puis des jérémiades qui ne finissaient point.
Toutes mes observations me prouvent qu'il est impossible de prévoir au juste ce qui doit arriver d'ici à deux ou trois mois *, mais qu'il faut être préparé à tout événement , et que bien certainement, si la paix ne se fait pas avant ce temps, nous serons forcés à nous déclarer pour ou contre l'Angleterre
* c'est juste trois mois plas tard qae Tarmée rosse passa les frontières de la Finlande suédoise.
{J>^ot€ de VÉdUeur.)
DU COMTE DR STBDINGK. 4f7
M. de Caulincourt est attendu à chaque instant. On prétend quMl porte avec lui les ordres qui décideront de la guerre ou de la paix avec la Suède. Quant à M. Romanzoff, il est très-fort disposé à s'y soumettre. M* Savary part d'abord après l'arrivée de l'ambassadeur ; il aurait bien voulu rester ici , et il me semble que Buonaparte ne pouvait pas trouver un meilleur agent , mais on dit qu'il est mal en cour, pour s'être conformé tant soit peu au désir de l'Empereur dans les affaires de Turquie.
418 HÉMOIBES POSTHUMES
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
[ { ^aint-Pétersbourg , le 27 décembre 1807 (8 janvier 1808).
Un courrier de F amiral Siniawin, arrivé de Lisbonne ces jours derniers , a apporté la nouvelle que le régent de Portugal avait mis à la voile pour le Brésil , emmenant avec lui la cour , et tout ce que Ton avait pu embarquer de troupes , d'argent, d'armes et de munitions. Cet événement sera de la plus grande conséquence pour le commerce , qui , pour tout ce qui regarde les productions coloniales , se trouvera entre les mains des Anglais et des Brésiliens ; et le Portugal , sans colonies, sera une possession de peu de valeur pour celui à qui Buonaparte raccordera. On dit qu'il va
aller en Espagne pour > régler tout selon son bon plaisir. Ce bouleversement continuel , qui est le fruit de sa politique et de l'inquiétude dont il est dévoré , est maintenant le seul écueil contre lequel sa puissance pourra échouer , depuis que la forcé de l'inertie est la seule que Ton puisse opposer à ce torrent.
Il y a eu hier un bal chez l'Empereur , où le corps diplomatique n'a point été invité, à l'exception de l'ambassadeur de France et de sa suite.
On attend incessamment les ministres de Joseph et de Louis Buonaparte.
AtO MÉMOtEBS POSTHUME!»
DfiPfiCBE DE M. DE 8TEDIN6K AU ROL
Silnt-Pétenbourg, le 4 (16) janvier 1809.
Les affaires sont toujours dans le même état ici. Les bruits de guerre avec la Suède se renouvellent avec plus de probabilité que jamais, depuis que Ton a reçu deux courriers de Londres avec la contre-déclaration de T Angleterre, et la nouvelle qu'une alliance se négociait entre Votre Majesté et Sa Majesté Britannique. Le comte Romanzoff m'a d t que Ton attendait avec impatience la réponse de Votre Majesté à la dernière note qu'il m'avait adressée. Je lui ai observé que j'y avais déjà répondu; maj^ il m'a dit que cela ne suffisait point, et que, dans la position oii la Russie se trou-
DU COMTE DE STElUlffiK» 421
vait vis-à-vis de 1* Angleterre , il lui importait infiniment de savoir au juste à quoi s'en tenir avec la Suède, et quel parti Votre Majesté était décidée de prendre. Il a ajouté que le temps pressait, et qu'il leur était impossible de rester plus longtemps dans l'incertitude. Tout cela aurait été détaillé plus amplement dans la dépêche dont je comptais de charger le lieutenant Lucander , mais la fâcheuse, aventure avec le baron Sell a dérangé ce plan , et pour ne point perdre de temps je suis obligé de finir.
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Saint-Pétersbourg , le 11 (i3} Janvier 1898e.
Le vieux Oestbom est arrivé le 8 (20) janvier de fort grand matin avec les ordres de Votre Majesté du 11 janvier. Voyant que la note que j'étais chargé de remettre au ministère russe, ne serait communiquée à M. d'AIopœus à Stockholm que quelques jours %près le départ d'Oestbom , je ne me suis pas pressé de la faire parvenir , croyant qu'en pareille circonstances on gagne beaucoup en gagnant du temps ; mais le comte RomanzofT, impatient d'apprendre ce que mon courrier m'avait apporté , m'a écrit dès le soir la lettre dont j'ai l'honneur de joindre ici la copie litt. A. Ma^
réponse , envoyée le lendemain matin , se trouve sous litt. B. Elle fut suivie bientôt après de Tenvoi de la note , qui , à ce que Ton m*a dit , a produit une grande agitation. Le refus qu'elle contient d'entrer dans les vues de l'Empereur, est fondé sur des raisons si solides , que l'on ne peut pas se refuser à leur évidence. Il est énoncé avec une modération parfaite , et une réserve qui éloigne toute idée de partialité, et qui devrait faire irapression. Malgré cela, je crains bien que cette mote ne fera d'autre effet que de mettre dans un plus grand jour la faiblesse de ce cabinet et la sujétion où il s'est mis, 11 croit être réduit à l'alternative de se brouiller avec la Suède ou avec la France ; et comme l'expérience lui a prouvé que la Russie ne peut pas résister à cette dernière puissance , il préfère la guerre avec la Suède , qui lui présente moins de dangers , et une conquête qu'il a toujours ambitionnée , et qui mettrait la Suède hors de rang. Il est certain que la Finlande perdue , la Suède cesse d'être un État indépendant , et que l'on ne pourra plus dormir tranquillement à Stockholm. La Norvège même ne présenterait qu'un faible dédommagement. La différence devient en* core plus sensible, si l'on compare l'affection d'uu
&>â4 MËMOIRES POSIHUMKS
peuple uni à la Suède depuis un temps immémorial , et celle d'une nation soumise par les armes. 11 en résulte , sire , que le danger est des plus imminents , et qu'il n'y a pas un instant à perdre pour prendre un parti définitif. Si Votre Majesté a résolu de s'exposer , elle, sa famille, ses États, aux hasards d'une guerre où les plus grandes peines n'aboutiront qu'à prolonger la défense , il faut se décider incessamment à des efforts extraordinaires, et mettre en action toutes les ressources imaginables , pour du moins ne pas succomber sans gloire. La Finlande en ce cas deviendra le premier objet de la sollicitude de Votre Majesté, Le projet est, à ce que j'ai appris , de l'attaquer sur trois points , d'entrer avec vingt mille hommes du côté d' Abborfors et d' Anjala , et de se rendre maître avant le dégel de Svartholm , et s'il est possible de Sweaborg ; d'avancer de ce côté jusqu'à Abo , tandis qu'une colonne de cinq mille hommes pénétrera du côté de Saint-Michel , et une autre de même force du côté de Nyslott; trente mille seront tenus en réserve pour porter des secours où le besoin l'exigera. Au moyen de ces dispositions, qui ne sont pas mal vues , on espère de s'emparer de la Finlande en trois mois. Les subsistances
embarrassent 9 mais on en transporte d*ici jour et nuit , et on espère en trouver dans le pays assez pour nourrir des Russes, auxquels il faut si peu de chose pour vivre* L'armée de Votre Majesté en Finlande est trop inférieure en force pour résister longtemps à une attaque pareille, et dix mille hommes suffisent à peine pour défendre Sweaborg dans cette saison ; mais avec de Targent on crée des soldats , et on se procure du pain. Au défaut d'autres secours , qu'il est impossible de faire passer dans ce pays pendant l'hiver, celui-là ne doit pas être ménagé , ainsi que de la bonne poudre et des armes , qu'il est bien nécessaire d'y faire passer. Les Anglais qui sont ici débitent que Votre Majesté recevra cinq millions de livres sterling de subsides. Cette somme , quelque forte qu'elle soit , ne suflSra pas à la dépense. Chaque année de guerre a coûté au père de Votre Majesté , de glorieuse mémoire, 10 millions de riksdaler de banque. Cependant toutes les troupes qu'il avait sur pied , y compris la marine , ne montaient pas à cent mille hommes , et le seigle n'a jamais coûté • 1 riksdaler de banque la tonne. Il faut maintenant le double de ces forces, et les prix pnt renchéri prodigieusement.
426 MÉMOIRES POSTHOMES
J*ai reçu plusieurs avis que mon départ d*ici se ferait avant quinze joufe , et l'irruption en Finlande en moins de quatre semaines. Mais je ne crois pas que cela aille si vite , et j'espère que nous aurons du répit jusqu'à la fin de février * ou jusqu'au mois de mars, quoique la France fasse jouer tous les ressorts pour précipiter la rupture. On n'est jamais pressé ici, et on le sera bien moins encore pour une expédition qui répugne autant au grand nombre , et à la plus saine partie de la nation, qu'à l'Empereur même. D'ailleurs on attend la quatrième division , qui ne pourra arriver que dans quinze jours , mais le plus grand obstacle vient d'un endroit d'où l'on devait s'y attendre le moins. Le Danemark fait les plus fortes représentations ici contre une rupture avec la Suède. M. de Blome a dit à l'Empereur dans une audience qu'il a eue dernièrement , que le Danemark est perdu si on attaque la Suède , qui s'emparera d'abord de la Norvège, tandis que les Français entreront bon gré malgré dans les provinces danoises qui avoisinent l'Allemagne , et les
* (^e n'e5t ciïcdivemenl qu'à la fin de février que les Russes
ont |>;>ssé la front cre.
[Noie de VÉdiieur.)
ruineront de fond en comble. Il me prie , il me sollicite de les sauver, de nous sauver nous-mêmes , comme si j'y pouvais quelque chose. A l'en croire , et ce sont vraisemblablement les propos des Français qu'il rapporte, Buonaparte désespérant d'une réconciliation avec Votre Majesté , et d'autant plus blessé du mépris qu'elle lui ténUoigne, veut lui faire une guerre à mort, et disposer de son trône , comme il dispose de tant d'autres. M. de Blomè a communiqué, mercredi dernier, au comte Bomanzoff, la réponse que Votre Majesté a faite à la dernière note de la cour de Copenhague. « Cette réponse , m'a-t-il dit , quoique ma cour y soit fort peu ménagée , ne nous a pas offensés. Contenant une sorte de désaveu, que le roi n'a pas voulu occuper la Seelande , j'ai reçu l'ordre de la faire valoir ici sous ce rapport. Le comte Romanzoff n'a voulu y trouver que de la hauteur et un ton menaçant , et lorsque j'ai essayé de l'engager à employer son intervention pour que les Français n'entrassent pas dans le Holstein , il m'a répondu : « Ils y entreront malgré tout ce que nous pourrions faire. » Et là dessus le baron de Blome se désespère et se récrie contre ce ministère, comme je pourrais le faire.
quoiqa*il soitobiigé de cacher son mécontentement. Un courrier arrivé au ministère ces jours derniers , a apporté la réponse de la cour d* Angleterre à la déclaration de celle de Vienne. Je n*ai pas pu me la procurer , mais on dit qu*elle contient que S. M. Britannique est prête à faire sa paix avec la France à des conditions sûres et honorables pour elle et ses alliés. Cette réponse ayant été communiquée à Buonaparte , il a voulu qu'on y fit une réponse qui donnât une suite à cette ouverture de pacification. Il poursuit, en attendant, ses projets en Espagne, en Italie et en Grèce. Son armée en Dalmatie sera portée à 100,000 hommes , et il a proposé à la Porte Ottomane de faire avancer ses troupes jusqu'aux Dardanelles , pour les garder , en même temps quMl demande des chantiers à Constantinople , pour y faire construire à ses frais des vaisseaux de ligne. Ces propositions ont jeté l'alarme ici parmi toutes les personnes qui sont attachées à leur pays ; mais comme elles sont accompagnées de l'offre de la Moldavie et Yalachie et de la Finlande , on s'endort sur ces promesses, et on ne se réveillera que lorsqu'il ne sera plus possible de s'opposer aux projets ultérieurs du conquérant.
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Au milieu de ces grands événements je ne me permets guère de songer à moi, mais comme je prévois que mon départ pourra être prochain , je dois demander des ordres à Votre Majesté sur ce que je dois faire de ces immenses archives qui se trouvent ici , et quMl sera difficile de transporter. En d'autres temps , lors d'une rupture, on pouvait les confier à quelque ministre allié. Maintenant nous sommes seuls avec TAngleterre contre le reste du monde. Je serai obligé de laisser après moi tout mon mobilier, qui fait une grande partie de ma fortune , le transport de ma famille ne me donnant que trop d'embarras , mais c'est surtout la sûreté des archives qui m'inquiète.
Je viens d'apprendre que la nouvelle étant parvenue à la bourse hier après dîner à trois heures, que j'avais donné une réponse au ministère , et que la guerre avec la Suède était inévitable , les marchands russes ont dit tout haut que cette guerre ne pouvait avoir que des suites funestes , puisqu'elle était très-injuste et très-mal vue , que l'Empereur suivait de mauvais conseils , et qu'il fallait chasser ces Français, et marcher contre eux ; qu'alors ils contribueraient volontiers de leurs fortunes.
430 MÉMOll&ËS POSTUUllES
Le jour des Rois , au baptême des eaux , comme on rappelle ici, il y avait une parade de quarantesept bataillons et trente-trois escadrons, sans compter les Cosaques. Toutes ces troupes étaient vêtues à neuf, et présentaient de ma maison un coup d'œil superbe , dont je me serais passé trè&volontiers. On disait que toute cette force armée se montait à /iO,000 hommes ; mais je suis certain qu'il n'y en avait pas 30,000. On avait fait venir des environs plusieurs régiments , qui sont retournés dans leurs quartiers deux jours après la cérémonie.