‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de StedingkChapitre 27 sur 38 · II · texte numérisé non relu

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tienne aux nations unies avec TAngleterre , et je ne vois pas comment le Portugal , T Espagne , la Norvège , et plusieurs autres pays , qui tirent leurs subsistances du dehors, pourront supporter cet état des choses, et conunent les peuples soumis à la domination française pourront fournir aux frais immenses dont ils sont chargés, quand Tinterruption du commerce maritime aura tari les sources de leurs richesses. Ces réflexions ont échappé à l'Empereur, lorsqu'il croit pouvoir se passer de l'Angleterre et heurter cette puissance impunément , ou plutôt il n'y réfléchit pas du tout et suit aveuglément l'impulsion qui lui est donnée par la France. Soit prévention ou crainte , aucun de ses ministres n'a auprès de lui l'accès et le crédit dont jouit M. Savary. Il dîne chez S. M. Impériale plusieurs fois la semaine. Les personnes de sa suite , et jusqu'aux courriers qui lui arrivent de France , jouissent de la même faveur. Cela étonne d'autant plus, qu'au dire de. toutes les personnes qui connaissent cet envoyé, il n'est rien moins qu'aimable, et qu'il n'a pour lui qu'une figure soldatesque et beaucoup de hardiesse. Du reste , il se contredit sans cesse , soutenant le pour et le contre, et mêlant ses discours des propos les plus

bas et les plus insultants , même pour les Russes. Voilà le portrait que Ton m'en a fait , car malgré que nous nous sommes rencontrés deux fois , je n'ai pas été dans le cas d'en juger par moi-même. Ce qui est très-certain , c'est qu'à l'exception de quelques personnes qui sont dans l'obligation de le voir, ou qui se sont données à la France, il n'est reçu nulle part ; qu'il est mécontent du peu d'accueil qu'on lui fait , et que la nation est outrée de celui qu'il reçoit du souverain et de son frère. En tout, le mécontentement contre l'Empereur va en augmentant, et les propos que l'on entend de toute part sont effrayants. Les bons serviteurs , les amis de l'Empereur, en sont au désespoir ; mais il n'y a aucun parmi eux qui sache remédier au mal , et qui ait le courage de faire connaître à l'Empereur l'excès du danger oii il se trouve. Ils disent qu'ils n'y voient pas de remède, que l'Empereur est obstiné dans son opinion, qu'il n'ignore pas les mauvais propos qui se tiennent , mais qu'il les attribue à des causes étrangères, aux millions que jettent les Anglais pour se faire un parti ( ce qui est entièrement faux et un dicton de Savàry ) , et que ne voulant que le bien de ses sujets, il n'a rien à redouter d'eux. Il n'est

cpie trop vrai , cependant , que dans les sociétés particalières , et même dans les assemblées publiques , on s*entretient souvent d'un changement de règne , et que Ton pousse Toubli des devoirs au point de dire que toute la ligne masculine de la famille régnante doit être proscrite, et que rimpératrice Mère et Timpératrice Elisabeth, n'ayant pas les qualités requises, il faudrait mettre sur le trône la grande duchesse Catherine. Ce qui peut rassurer encore de quelque manière sur la trama d'un complot aussi horrible , c'est la publicité des discours , et le manque d'un chef capable de le conduire à sa maturité. L'armée n'est pas mieux disposée que le reste des sujets. Elle a beaucoup souffert , et a donné de grandes preuves de courage et de patience; et malgré cela, elle voit sa gloire éclipsée, et la paix rien moins qu'assurée ^ les Français occupant toujours les mêmes positions sur la frontière , prêts à fondre sur le pays au moindre mécontentement qu'on leur, donnera.

Les milices que l'on avait formées avec promesse de les congédier à la paix, n'ont pas obtenu leurs congés. On les fait entrer au contraire, dans les régiments de l'armée pour les complé-

ter, et on va faire, à ce que Ton prétend, une nouvelle levée de recrues , de manière que lea hommes ne manqueront point.

Dans la disposition où est TEoipereur, il ne faut que la moindre étincelle pour allumer la guerre avec l'Angleterre, qui deviendrait pour nous de la plus haute conséquence , et mettrait nécessairement Votre Majesté dans la nécessité d'opter entre les deux partis. La manière dont le comte Romanzoff m'a fait tenir sa dernière note , fait voir cependant que Ton n'a pas une intention bien décidée de pousser les choses à l'extrême^ sans quoi il m'aurait invité à une çonféreiice et m'aurait recommandé le secret ; au lieu qu'en me l'envoyant sous enveloppe , on vott qu'il n'a fait cet office que par manière d'acquit En attendant , on prend ici toute espèce de préT ç3.ution pour se mettre à l'abri d'une attaque. On a élevé plusieurs batteries à l'entrée de la Néwa , à Wasili-Ostrow , et du coté de Galeerenhaven. On les garnit de grilles pour des boulets rouges , et l'Empereur, par un temps détestable , a été visiter ces ouvrages hier et aujourd'hui , pour s'assurer, avant son départ pour Witepsk, qui se fera demain , que la Capitale ne risquait

358 IféMOlRBS POSTHUMES

rien. Ces préparatifs font rire les uns, et alarment le plus grand nombre. On renforce la division de Finlande , et on fait marcher quelques nouvelles troupes vers cette province. Dans le public , on s'entretient d'une demande que Buonaparte doit avoir faite à T Empereur, de laisser passer 50,000 Français, pour attaquer la Finlande Suédoise, mais que T Empereur a refusé cette permission ; mais malgré toutes les extravagances qui passent par la tête de Buonaparte, je ne crois pas à cette nouvelle.

Lord Gower m'a dit , que les habitants de la Seelande étaient excessivement mécontents de la conduite du prince royal , en les exposant au malheur qui vient de leur arriver, et que ceux de la Norvège faisaient mine de vouloir se séparer du Danemark , et continuer leurs relations amicales avec l'Angleterre. Quant au baron de Blorae , il jette naturellement feu et flamme , et il cherche à exciter tout le monde contre l'Angleterre.

DU COMTE DE fTBDfNGK. 3&9

DÉPÊCHE DE U« DE STEDINGK AU ROL

Saint-Pétersbourg, le 1 (15) oçtobce 1807.

Le lieutenant Lind m'a apporté dimanche dernier au soir la dépêche de M. le baron de Wetter-. stedt du 27 septembre, et la nouvelle de l'heureux rétablissenottent de Votee- Majesté m'a comblé de. joie.

Lord Gower ignore apparemment la proposition de son gouvernement au sujet de la Seelande *, car il ne m'en a pas parlé, et il me montre trop de confiance pour ne pas s'en être

• Celle proposition était de remettre la Seelande entre lei mains de la Saède.

{Dfote de r Éditeur.)

expliqué avec moi. Cette proposition me paraît à moi extrêmement fallacieuse , et de l'exécution du monde la plus diifficile. Après s'être rendus maîtres de Copenhague , et en avoir enlevé ce qui rendait cette conquête précieuse pour eux, les Anglais sentent toute la difficulté de la garder , et ne pouvant pas la rendre aux Danois, ils voudraient que Votre Majesté , qui n'a eu aucune part au bénéfice , se chargeât de tout le risque de leur entreprise. Il faut, disent ils, vingt mille hommes pour garder la Seelande, et ce nombre est suffisant , je crois , tant qu'une flotte nombreuse peut garder toutes les avenues , mais e^ hiver , par des temps obscurs et orageux , une seule nuit suffit pour y passer huit ou dix mille hommes , qui peuvent résister assez longtemps pour donner le temps à un plus grand nombre d'arriver ; et lorsqu'il faut se défendre contre l'ennemi et les habi-. tants , que Ton a une grande ville à garder , et une retraite à couvrir contre des troupes aguerries comme le sont les Français , ce n'est pas avec vingt mille ni avec trente que l'on peut garder cette île , attaquée peut-être par cent mille hommes. D'ailleurs, comment être assuré que les petits détroits entre la Seelande et les îles de Moen

et de Falster ne gèleront pas en hiver ? Je ne dis rien du danger de s*attirer les Russes sur les bras, d'avoir la guerre à soutenir aux deux bouts opposés du royaume , de la division des forces qui en résulte , et de la nécessité d'observer au moins la Norvège par un corps séparé. Pour lever toutes ces difficultés, quels sont les efforts que fera l'Angleterre ? Elle offrira vraisemblablement quelques subsides avec sa légion d'Hanovre, Ses flottes, au printemps prochain , reparaîtront dans la Baltique pour appuyer faiblement les opérations des armées de Votre Majesté , et en imposer à la Russie; mais malgré que cette dernière puissance souffrira beaucoup de l'interruption de son commerce , elle ne sera pas moins forcée par Buonaparte d'agir contre la Suède , et lorsque la paix se fera , l'Angleterre , pressée d'entrer dans la jouissance du bénéfice de son commerce avec la Russie , négligera les intérêts de son allié. Si les Anglais avaient pu se maintenir en Seelande pendant l'hiver , c'eût été un grand avantage pour Votre Majesté, dont les États auraient été garantis de ce côté-là , et la Russie , ou n'aurait point remué , ou si elle l'avait fait, n'aurait pu -se flatter des mêmes succès ; mais quand les forces de Votre

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Majesté seront occupées en Seelande , M. Savary aura beau jeu , et Toccasion est trop belle pour les Russes de se montrer bons alliés , et d'essayer à rétablir leur réputation militaire pour qu'ils n'en profitent pas. L'opinion même ici , qui est en faveur de Votre Majesté , comme défenseur du bon droit et de la justice , sera altérée , puisque l'attaque du Danemarck est regardée comme une injustice , par tous ceux qui ne la considèrent pas comme une mesure de nécessité absolue. Quoique cette question ne me paraisse soumise à aucun doute, j'aurais désiré cependant que Votre Majesté aurait pu toujours éviter la nécessité de faire plier le droit sous les règles de la politique , et paraître constamment brillant d'une gloire pure et sans mélange. Mais en considérant même l'expédition projetée sous le point de vue politique , je ne trouve pas qu'elle présente aucun avantage. D'auxiliaire elle constitue Votre Majesté partie belligérante principale. Elle ôte un fardeau à l'Angleterre pour le poser sur la Suède ; elle engage les Anglais à retirer leurs forces de la Baltique , où elles sont si nécessaires en ce moment pour couvrir les états de Votre Majesté , et contenir la Russie ; elle ne promet rien que Votre Majesté n'obtiendrait plus

facilement en se tenant tranquille, ou à peu près. La restitution de la Poméranie , ou un dédomma^ gement pour la perte de cette province dépend , non des chances de la guerre , qui ne pourront jamais être assez décisives pour forcer Buonaparte à recevoir la loi , mais de la reconnaissance d'une qualité , que ce conquérant a acquise, et que toutes les puissances , hormis Votre Majesté , lui accordent ; car l'Angleterre a déclaré qu'elle ne fera aucune difiSculté de le reconnaître comme Empereur , du moment qu'elle pourra convenir avec lui de conditions de paix qui soient acceptables. Quel que soit le parti que Votre Majesté prenne à cet égard, il sera décisif pour la paix ou pour la guerre , et tout le reste n'apportera que de légers changements dans sa position vis-à-vis de la France *. Le Danemark, ruiné pour bien des années , ne sera plus un ennemi à craindre ni un alhé à désirer , tant qu'il sera livré h lui-même ; cependant le Danemarck, soumis à la France,

* On voit avec quel zète patnotique l'amliassadeur saisit, toutes les occasions pour faire revenir le roi Gustave IV des résolutions funestes qui ont fini par le perdre lui , et pai; faire perdre la Finlande à la Suède.

{Noie de VÉditeut.)

comme il le sera dorénavant, n'est rien moins qu'indifférent pour la Suède , et si les ménagements que Votre Majesté aura pour lui en ce moment , doivent naturellement Fobliger à beaucoup de reconnaissance , la jalousie et la rancune , que les Danois nous ont montrées en tout temps , gagneront un nouvel accroissement si nous nous joignons à leurs oppresseurs. Je pourrais ajouter beaucoup d'autres raisons, à l'appui de mon sentiment, si je ne craignais d'avoir déjà été trop long ; mais puisque Votre Majesté a voulu que je sois informé des propositions de l'Angleterre, et qu'elle n'a pris jusqu'à présent aucun parti à cet égard , j'ai cru de mon devoir de lui dire avec autant de franchise que j'aurai toujours de soumission à sa volonté , ce qui me paraît utile pour son service, objet que rien au monde ne me fera jamais perdre de vue.

Il m'a été dit que M. Laforest a été Bonuné ambassadeur de France auprès de l'Empereur , et que M. Savary restera ici également pour ne pas perdre les avantages de la confiance et de l'accès dont il jouit auprès de Sa Majesté.

Trois vaisseaux de ligne et deux frégates, construits à Archangel , viennent d'arriver à Cron-

DU COMTE DR STEDiNGK. 3G5

stadt. On y attend encore quatre vaisseaux et uhe frégate du même endroit, qui doivent être prêts de mettre en mer. Avant qu'ils n'arrivent, et en ce moment, ta Russie n'a dans la Baltique que douze vaisseaux de ligne et quatre ou cinq frégates dont elle peut se servir. Son armée de terre consiste en vingt-deux divisions , fortes au complet de dixsept mille hommes chacune , mais dans ce nombre on ne peut guère compter que quinze mille combattants. L'artillerie, les troupes de marine, les régiments de garnison et troupes légères , ne sont pas comprises dans ce dénombrement. Avec des forces si considérables , et les milices qu'on avait levées , on ne conçoit pas comment la Russie a pu faire une paix si honteuse , ni comment elle s'est toujours trouvée inférieure en forces vis-à-vis l'ennemi. Cela ne peut s'expliquer que par l'étendue de cet empire et la faiblesse de son^ gouvernement ; car les guerres contre les Turcs et les Perses n'ont pas occupé le tiers de ses armées.

Le baron de Blome , d'après ce qu'il m'en a dit, a reçu du comte Romanzoff un office entièrement pareil à celui que j'ai eu l'honneur de transmettre à Votre Majesté par mon dernier trèshumble rapport du 28 septembre (10 octobre). Je

366 MéMOIBBS POSTHUMES

ne conçois rien à cette démarche, ni comment une puissance actuellement en guerre avec TÂn* gleterre, peut être invitée parla Russie de s'opposer aux entreprises de l'ennemi qui l'attaque.

DËPÊCBE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Sainl-Pétersbourg, le 5 (17) octobre 1807.

Par les extraits de très-humbles dépêches de M. d'Adlerberg à Votre Majesté, je vois que M. Ganning se fait illusion , lorsqu'il croit que l'Empereur de Russie est indifférent sur l'expédition anglaise contre le Danemark. Lord Gower a eu lui-même cette opinion pendant quelque temps , égaré par celle du public de Pétersbourg qui est très-prononcée contre une rupture avec l'Angleterre , et par les propos honnêtes de M. le comte Soltykoff; mais cet ambassadeur a changé d'avis depuis ce temps, et il m'a dit qu'il n'avait

aucun espoir de ramener l'Empereur à des sentiments amicals pour l'Angleterre , vu que Sa Majesté et son ministre suivaient aveuglément l'impulsion qui leur était donnée par la France. Sachant qu'il a beaucoup de crédit sur l'esprit de M. Ganning, je fais mon possible pour lui démontrer la nécessité de ne pas retirer les troupes anglaises de la Seelande , mais il me répond que ces troupes pourraient être forcées dans cette île pendant l'hiver ; que l'on ne peut pas s'exposer à cette perte, et que de plus on pourrait en avoir besoin en Angleterre, Buonaparte paraissant reprendre son ancien projet, d'y faire une descente. L'Empereur sera de retour mardi prochain , et je redoublerai de vigilance , pour être informé de tout ce qui se passe ici par rapport à la Suède. On m'avait dit depuis longtemps que quatre divisions étaient destinées pour la Finlande. Je n'ai pas voulu ajouter foi à ces discours, mais M. de Lesseps l'ayant dit positivement à un de ses amis, qu'il consulte souvent , je dois croire que quelque chose de pareil est sur le tapis. Je sais positivement , que deux divisions ont eu ordre d'aller en Esthonie, et on a dit que c'était pour garantir ces côtes contre une invasion des Anglais.

Dès que j'aurai vu le comte Romanzoff , pour lui remettre la lettre du roi Louis XVIII, je renverrai le lieutenant Dickelman à Memel. Lord Gower craint que ce malheureux prince ne sera pas bien vu en Angleterre , et ce voyage lui fera décidément beaucoup de tort auprès de l'Empereur ; mais la petite cour de Louis XVIII a ses intrigues comme beaucoup d'autres. Les alentours de Monsieur en Angleterre , abusant de la facilité de ce prince , s'enrichissent, dit-on , des sommes que la cour Britannique accorde pour le soutien des princes Français , et c'est pour corriger ces abus, et faire une répartition plus juste et plus égale de l'argent en question , que Louis XVIII a voulu aller en Angleterre. C'est ce que je puis affirmer à Votre Majesté de science certaine.

J'envoie cette très-humble dépêche par M. Sterkey , qui va à Stockholm pour se marier , et qui ira vite par conséquence.

370 MEMOIRES POSTUUMES

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saint-Pélersbourg , le 12 (2/i) octobre 1807.

Le chevalier Wilson, Sir Robert Wilson est arrivé ici de Londres le 5 (17) au soir, par la Suède. Les dépêches qu'il a apportées prescrivent à lord Gower des démarches, qui n'auront aucun succès. M. Canning, parlant du principe, que l'Empereur veut conserver ses liaisons avec T Angleterre, et qu'il n'a pas la moindre idée de rompre avec elle, charge l'ambassadeur d'engager le ministère Russe à s'entremettre pour apaiser le Danemark , et disposer cette puissance à entrer dans un arrangement amical pour lequel le gou-

DU COMTE DE STEDIIfGK. 371

vernement britannique lui assurerait sa neutralité , et des dédommagements pour la perte de sa flotte , et pour tout ce qui a été détruit ou enlevé depuis le commencement des hostilités. Cette proposition suppose deux choses impossibles : Tune que le prince royal de Danemark, qui s'est déjà jeté entre les bras des Français, soit le maître d'entrer en composition avec l'Angleterre , et de conserver sa neutralité , quand il en aurait la volonté , ce qui ne paraît pas être le cas , à en juger par tout le vacarme qu'il a fait ; l'autre, que l'Empereur voulût s'exposer à se brouiller avec la France , en se mêlant de cette réconciliation , et de plus en la garantissant , comme M. Ganning paraît le désirer; Ayant témoigné mon étonnement à lord Gower , d'une erreur aussi étrange , il m'a avoué qu'il y avait contribué , en rendant compte à son ministère d'une conversation qu'il avait eue avec le général de Budberg, peu de jours avant que ce ministre avait quitté, dans laquelle celui-ci avait dit en propres termes , que l'Empereur était bien éloigné de vouloir se brouiller avec l'Angleterre ; qu'il la regardait au contraire comme son meilleur allié , et que tout ce qui venait d'être conclu avec la France , n'était que l'effet de la né-

cessité, et ne pouvait pas avoir de durée. De plus le chevalier Wilson , qui a été fort bien traité par l'Empereur, pendant qu'il se trouvait à l'armée avec Lord Hutchinson, ayant eu une audience de Sa Majesté, avant son départ pour l'Angleterre, il y a environ deux mois , ce souverain lui avait parlé à peu près de la même manière, de quoi ayant naturellement rendu compte à son arrivée , il était impossible que le ministre ne crût à des assurances aussi positives , que lord Gower attribue maintenant à la fausseté de l'Empereur, et à la faiblesse de M. de Budberg. 11 en résulte que cet ambassadeur, bien certain de l'inutilité de sa démarche, portera cependant à la connaissance du comte Romanzoff, les ordres qu'il avait dû recevoir. Le chevalier Wilson en a parlé même au baron de Blome , qui m'a dit que le prince royal était bien décidé à rejeter toute proposition d'accommodement avec l'Angleterre , à moins qu'elle ne lui rendît la flotie , ce qu'elle ne ferait jamais ; que le Danemark , pour sauver son honneur , et ne pas être anéanti par la France, n'avait pas d'autre parti à prendre, que de pousser les choses à l'extrême, et de risquer le tout pour le tout. Il pense que cette détermination engagera peut-être

DU GOMTB DB 8TEDINGK. 373

les Français à ne pas entrer dans le Holstein et le Danemark , et effectivement , on dit qu'il n'en est pas question jusqu'à présent, quoique je ne croie pas que Buonaparte laisse échapper une si belle occasion d'entretenir une partie de son armée aux dépens d'autrui.

Par ce que m'a dit lord Gower, et par les très-humbles dépêches de M. d'Adlerberg , ministre de Suède en Angleterre, que Votre Majesté a daigné me faire communiquer, je crois que le ministère anglais est toujours dans l'intention d'évacuer la Seelande , à moins que Votre Majesté se décide d'occuper cette île avec son armée, à laquelle les Anglais joindraient un corps auxiliaire. La fidélité aux engagements pris lors de la reddition de Copenhague , sert de prétexte à cette résolution ; mais je reste convaincu, que la crainte de ne pas pouvoir maintenir leur conquête pendant l'hiver, y a la meilleure part, ainsi que le besoin que l'Angleterre pourrait avoir de ses troupes ailleurs; Sans cela on ne concevrait pas comment cette puissance abandonnerait un point aussi important, uniquement. pour ne pas man-

Miniîîlre de Suède en Angleterre.

quer à des promesses faites ou des circonstances tout à fait différentes, et qui viennent d'être annulées par la déclaration de guerre du Danemark. Lord Gower m'a donné cependant les plus fortes assurances, que, quelles que fussent les résolutions à l'égard de la Seelande , son Gouvernement était très-décidé à donner à Votre Majesté tous les secours dont elle pourrait avoir besoin, et de laisser même un corps de troupes à sa disposition qui hivernerait en Scanie, si elle le jugeait à propos. Il est persuadé au reste, que la Russie n'entreprendra rien contre la Suède, par la raison que l'Empereur ne peut pas douter que la moindre tentative en ce genre serait suivie aussitôt d'une déclaration de guerre de l'Angleterre, à quoi il faudrait ajouter la honte dont ce souverain se couvrirait, en attaquant un parent et un allié, qui lui a donné des preuves constantes d'une amitié véritable et du désintéressement le plus noble. J'avoue que ces raiscyis sont fortes , et je crois effectivement , que l'Empereur ne se déciderait que difficilement à attaquer Votre Majesté ; craignant le reproche d'une action aussi déloyale,, ainsi que le mécontentement de ses sujets, qui sont très-portés pour Votre Majesté ; mais ce souveraia

nous a prouvé malheureusement qu'il n'y a rien de si versatile que sa manière de voir et ses sentiments, et il est manifeste qu'en ce moment-ci le cabinet des Tuileries a la plus grande influence sur ses résolutions. Il faut donc prévoir la possibilité d'une rupture avec ce pays-ci , et quoiqu'il soit certainement contre les intérêts de la France de susciter des ennemis à la Suède, et de travailler à diminuer cette puissance , cette considération n'arrêtera pas Buonaparte , qui irrité personnellement contre Votre Majesté, joint à ce sentiment une haine irréconciliable pour l'Angleterre , à laquelle il sacrifie tout. Une chose qui m'a beaucoup surpris, est que lorsque lord Gov^er me parle d'un dédommagement pour la Poméranie , il fait toujours mention de la Seelande, et jamais de la Norvège, quoiqu'il m'ait fait plusieurs questions sur ce pays , et que le chevalier Wilson m'ait prié de lui indiquer les chemins par lesquels une armée pourrait pénétrer dans ce royaume. Il m*est tombé dans l'esprit que les Anglais pourraient bien avoir le projet de s'en rendre maître et de s'y maintenir, ee qui serait certainement une acquisition de la plus haute importance pour eux, et un grand atelier pour leur marine.

M. Laforest a été nommé décidément ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg , mais le général Savary restera aussi auprès de T Empereur, comme aide-de-camp de Buonaparte, accrédité auprès de Sa Majesté , et il a reçu à cet effet de véritables lettres de créance. C^est de lui que son souverain se servira dans les grandes occasions, ayant toute Tarrogance et la hardiesse nécessaires pour en imposer à Sa Majesté , tandis que M. Laforest doit être un homme doux et pacifique. Le comte de Lehndorff a eu l'autre jour un rude assaut à soutenir de sa part. Il voulait convaincre ce ministre , que le Roi avait grand tort de ne pas acquitter les contributions qui ont été imposées à la Prusse, et de résister à la volonté de Buonaparte, au sujet de la Silésie-Polonaîse. Le pauvre comte de Lehndorff fit valoir l'impossibilité de rassembler une somme de 119 millions de livres tournois, lorsque la majeure partie des États qui étaient restés à la Prusse était occupée par l'armée française ; sur quoi M. Savary lui répliqua , que toutes les ressources statistiques étaient parfaitement connues à son maître, qui savait que cet argent pouvait se trouver, et que toute résistance serait aussi inutile que dangereuse pour

Sa Majesté Prussienne. La situation de ce monarque est d'autant plus malheureuse qu'il a travaillé lui-même à sa ruine, et qu'il méritait un meilleur sort. On m'a assuré qu'il a été question de la part de la France de lui donner la Poméranie Suédoise, pour lui arracher peut-être quelques autres morceaux de son territoire , mais qu'il a rejeté cette proposition avec dédain, ne voulant pas s'approprier les dépouilles de Votre Majesté. Le comte de Lehndorff sera rappelé au mois de décembre , et aura pour successeur le baron d'Alvensleben , qui a été employé comme commissaire dans l'armée russe , et qui vient de recevoir l'ordre de Saint- Anne de la première classe.

Il a passé ici samedi dernier deux régiments de nouvelle formation , celui de Leibau et de Peterhoff,qui sont allés en Finlande. 11 s'y trouve maintenant le même nombre de troupes qui y était avant la guerre.

L'Empereur est revenu la nuit du jeudi au vendredi. Il a passé en revue cinq divisions de l'armée , qui ont été complétées par les milices. Ce sont les mêmes que l'on dit être destinées pour la Finlande en cas d'une rupture avec la Suède *.

* Il y avait ainsi , vers la fin d'octobre 1807, cinq divisions

à Saint-PéCersbourg et dans les environs. Ce sont ces 60 000 hommes disponibles contre la Finlande dont l'ambassadeur fait mention dans l*ane de ses dépèches.

DÉPÊCHE DE M. DE STEDUCGK AU ROI

Saint-Pétersbourg, le S7 octobre (8 novembre) 1807.

Le comte Romanzoff m'a envoyé aujourd'hui la note et la déclaration ci-jointes, et je profite du départ du chevalier Wîlson pour les faire parvenir à Votre Majesté. Personne ne s'attendait à cet acte de vigueur, et si j'en excepte les Français, tout le monde en est consterné. Hier encore, le baron de Blome . (ministre de Danemark), n'en savait rien. Il m'a dit que le traité de sa cour avec la France n'était pas encore signé , mais qu'ayant obtenu , non sans difficulté , qu'il serait négocié à Kiel , il était certain , que l'on en élaguerait tout ce qui

n'avait pas un rapport direct à la guerre actuelle avec l'Angleterre , et que s'il était vrai , que les forces anglaises avaient évacué la Seelande , le prince royal était décidé à ne pas demander des troupes auxiliaires à la France. Il était informé que Votre Majesté avait refusé de se joindre à l'Angleterre pour attaquer le Danemark , et qu'elle avait refusé même les troupes auxiliaires qu'on lui avait offertes. Il en concluait , que le prince royal serait fort sensible à ces preuves d'amitié de Votre Majesté , et qu'il se refuserait à tout projet d'aggression contre elle. Il ne comptait pas du tout sur l'appui de la Russie, et cependant aujourd'hui une déclaration paraît , qui va même au delà de tout ce que l'on pouvait attendre, et qui , sans prononcer le mot , met ce pays-ci dans un véritable état de guerre avec l'Angleterre, puisquelle annonce des prétentions , auxquelles le ministère anglais ne pourra jamais consentir. Il est arrivé un courrier de Paris depuis trois jours , et il me semble qu'il se trouve dans la déclaration des phrases toutes françaises, et qui n'ont pas vu le jour ici. Cependant il n'y est pas question ni d'embargo sur les vaisseaux anglais , ni de saisie des propriétés anglaises , ni même de la fermeture

des ports, si ce n'est en mots couverts, et je crois que ce sont des corrections à la pièce originale venue de France. Dieu sait ce qui en résultera , mais ce qui est bien certain , c'est que la position de la Suède devient de plus en plus critique , et je n'ose plus espérer, après une preuve ' aussi forte de l'ascendant de la France sur le cabinet de Pétersbourg , qu'il sera possible à Votre Majesté de maintenir la paix avec ses voisins en suivant son système actuel. Il est arrivé aujourd'hui deux régiments d'artillerie à Pétersbourg, avec 48 pièces de canon qui viennent de la grande armée. Il y a maintenant 35,000 hommes à Pétersbourg et en Finlande , et trois divisions sont en marche pour l'Ingrie et l'Esthonie. En engageant l'Empereur à transporter des forces- si con^ sidérables dans ces cantons-ci, Buonaparte a deux objets : l'un d'inquiéter la Suède, et l'autred' affaiblir l'armée russe, qui est opposée aux Français du côté de la Pologne et de la Prusse , en cas qu'il arrivât un changement dans le système politique d'ici.

L'ambassadeur d'Angleterre a reçu une note ce matin , pour lui annoncer qu'il doit partir avec toute la mission anglaise. L'Empereur est person-

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