J6 * MÉMOIRES POSTHUMES
Je tiendrai bon ici tant que je pourrai, sans compromettre mon caractère public , m*apercevant que plus nous approchons du dénoûment , plus le public me témoigne d'intérêt , et d'aversion pour la trahison que Ton nous fait; mais aussitôt qu'on m'aura déclaré que les relations cessent avec la Suède , je crois devoir demander mes passe-ports et partir.
Je serai obligé de laisser ma famille après moi , ne pouvant pas transporter en cette saison de» enfants en bas âge , et qui ne sont pas très-robustes.
Pour tenter tous les moyens possibles de détourner l'orage , ou de retarder du moins son explosion , j'ai eu une longue conversation hier au soir avec le comte Tolstoy, favori de l'Empereur et celui qui passe ici pour être la cheville ouvrière des Français. Je ne sais plus ce que je lui ai dit , pour le rendre attentif sur le danger que courrait l'Empereur, et lui-même, en se précipitant dans le système que l'on avait embrassé ; mais je me suis aperçu avec satisfaction que mes paroles n'étaient pas perdues , et iî m'a promis, sur son honneur, de rapporter à l'Empereur ce matin tout ce que je venais de lui dire.
DU COMTE DE STEDiNGK« 437
Trois courriers que l'ambassadeur de France a voulu expédier depuis huit jours , parmi lesquels, son beau-frère , ne le sont pas encore. Cela prouve que tout n'est pas décidé encore. En attendant j'ai cru de mon devoir d'écrire la lettre ci-jointe au général commandant en Finlande , pour qu'il se garde d'une surprise , et qu'il songe à ravitailler autant qu'il peut les places menacées.
On me fait attendre depuis vingt-quatre heures le passe-port de courrier que j'ai demandé , ce qui est fort extraordinaire , étant accoutumé à le recevoir d'abord. Le courrier que l'on attend de Stockholm , de M. d' Alopœuô , ne doit pas être arrivé encore. J'ai donné il y a trois jours un grand dîner au ministère et au corps diplomatique , où le comte Romanzoff;m'a dit que ce courrier était, attendu à chaque instant.
Au dernier bal à la cour, l'Empereur a été très-, poli avec moi , mais froidement. L'inquiétude et ht grande agitation que j'éprouve depuis quelque temps agit très-défavorablement sur ma santé , et je sens mes forces diminuer de jour en jour.
438 MÉHOIBES POSTHUMES
DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI
Le M Janvier (2 février) 1806.
Les bruits de guerre avec la Suède continuant toujours à avoir cours dans la ville , j*en ai parlé au comte Romanzoff, en lui ténwignant combien j'étais éloigné d'y ajouter foi , la loyauté de l'Empereur m' étant connue» Il m'a répondu qu'il ne savait pas quels pouvaient être les bruits de ville , et qu'en aucun cas la loyauté de Sa Majesté Impériale ne pouvait être mise en doute. Cela doit suffire pour vous rassurer , me dit-il , car jamais aucune attaque ne serait plus injuste et plus contraire aux principes que l'Empereur a manifestés pendant tout son règne*
DU COMTK DE STKDîMiK. 43'J
Pour prouver combien peu de foi M. deStedingk mettait aux assurances du comte Romanzoff, nous donnons ici copie de la lettre que l'ambassadeur écrivit au général de Klercker le surlendemain de ces assurances.
44'0 MétfOIRBS POSTHUMES
LETTRE DE M. DE STËDINGK AU GÉNÉRAL D£ KLERCkËU
SaiiU-Pétersbourg , le 24 janvier ( 5 février] 1808.
Je suis heureux de voir, mon général , que dans la crise actuelle vous avez , avec le zèle que vous mettez toujours au service du roi , pris toutes les mesures pour défendre la patrie et repousser une odieuse attaque.
J'ai Thonneur d'être , etc.
CiJRT V. Stedingk.
Apostille,
Salnt-Péursbourg, le 2k Janrler ( 5 février) 1808.
Le général de Buxhoevden, qui commande l'ar-mée et tout l'état-mqjor, qui est fort nombreux, devait partir pour Fredrickshamn lundi dernier; il ne partira cependant que dimanche ou lundi prochain. Quand l'armée sera avancée , l'Empereur ira luimême à Fredrickshamn. Le général de Buxhoevden n'a pas voulu des régiments de garde , et pour la première attaque on ne destine que vingt mille hommes de troupes de ligne, par l'impossibilité de transporter les vivres et les fourrages pour un plus grand nombre. Les régiments de cavalerie qui marchent sont destinés à empêcher le rassemblement de nos troupes , éparpillées dans une grande étendue de pays. Le général de Buxhoevden avait l'ordre de l'Empereur de concerter son plan d'opération avec le général de Sprengtporten , mais celui-ci n'est pas d'accord avec l'autre, et le trouve sot et vaniteux. Je me flatte encore que pour peu que les Russes trouvent une résistance vigoureuse.
4i'2 MÉMOIRES POSTHUMES
ils se lasseront bientôt de leur excès de complaisance pour la France , et désireront la paix autant que nous. En cas de grands succès de leur part , la chose sera tout à fait différente. Ce qu'il y a le plus à désirer en ce moment , c'est que l'argent ne manque pas , et que Votre Majesté trouve de bons généraux. Le général de Klercker est le meilleur des hommes , brave , zélé , intelligent , mais il est vieux. Les forces lui manquent comme à moi, et l'activité, qui fait tout à la guerre, n'est le partage que de la jeunesse et de la vigueur.
Le baron d'Ehrenheim m'a écrit en date du 22 décembre , que les armes cédées à la Russie par Votre Majesté, pendant la dernière guerre, n'avaient pas encore été payées en partie, et que je devais en faire ressouvenir le ministère. Depuis que le général de Klercker a été chargé de recevoir les payements, je n'en avais plus entendu parler, et j'ignore à combien se monte la somme due. Je remettrai une note au ministère pour réclamer ce payement , et quoique je n'espère pas que l'on y fasse grande attention , il sera intéressant cependant de rappeler aux Russes que ces mêmes armes qu'ils tourneront contre nous peut-être, et qui
leur avaient été cédées pour un autre usage, n'ont pas encore été payées.
Je m'occupe tous les jours des préparatifs pour mon départ , et depuis que j'ai pris le parti de laisser ma famille ici jusqu'au printemps , mes affaires sont arrangées de manière que je puis quitter Pétersbourg dans les vingt-quatre heures. Je laisserai en ce cas-là les archives au duc de Serra Capriola , qui est tout dévoué à Votre Majesté et à sa cause. Je n'emporterai que les papiers les plus nécessaires.
Il est arrivé ici depuis une quinzaine de jours un négociateur turc , envoyé par la Porte pour traiter directement de la paix avec la Russie. On a tenu cet honmie fort caché pour que l'ambassadeur de France ne trouvât pas mauvais que l'on entendît les propositionsde cet envoyé, lorsque Buonaparte s'est constitué le médiateur entre les deux puissances. Malgré ces précautions, M. de Caulaincourt, ayant été informé de l'envoi, a fait beaucoup de bruit , et il a eu encore une autre rixe avec le ministère au sujet des droits que des négociants français à Pétersbourg réclament en vertu du traité de Tilsit. Il est assez curieux que le comte Romanzoff, si complaisant pour la France en tout ce
444 MBMOIABS POSTUCMES
qui regarde les relations extérieures , a tenu ferme pour les affaires du commerce , et qu'il a tout refusé. Le public a saisi avidement ces premiers symptômes de discussion , qui prendront un caractère beaucoup plus sérieux avec le temps ; mais en ce moment-ci la crainte est encore la plus forte, et maîtrise le Gouvernement russe, au point de lui faire faire toutes les folies que l'on voit , et dont nous souffrons.
La poste d'hier m'a apporté un bulletin de Stockholm du 22 janvier.