‹ Memoires posthumes du feldmarechal comte de StedingkChapitre 34 sur 38 · II · texte numérisé non relu

II

Dans rembarras et Tincertitude où je me trouve, j'essaye du seul moyen de communication qui me reste avec ma cour , en mettant cette trè --humble dépêche à la poste. Je ne me serais jamais attendu à être traité avec cette rigueur , et conune ambassadeur de Votre Majesté, et comme une personne qui , sous trois règnes , a joui de la confiance des souverains et du ministère de cet empire.

DU COHTE DE STBDIN6K. 451

sx:

NOTE DE M. DE STEDÏNGK

UambassadeuF extraordinaire de Sa Majesté le roi de Suède a reçu hier au soir la note de S. Ex. M. le comte Romanzoff , en date du 9 (21) février , avec la déclaration qui raccompagnait. Il a vu avec autant de surprise que de douleur, qu'elle était peu conforme aux liaisons de famille, d'intérêt et d'amitié qui unissent les deux souverains ; que l'on n'y rendait pas justice aux sentiments reconnus du Roi , son maître , et qu'il n'y est pas fait mention même de la proposition que le soussigné a été chargé de faire en dernier lieu au ministère impérial , pour la neutralité de la mer Baltique , mesure qui a excité constamment la sollicitude du Roi , et qui aurait garanti les états de S. M. Impériale de toute hostilité, mieux qu'aucune autre.

45â MÉMOimES POSTHUMES

L'ambassadeur , ne se permettant pas de préjuger le sentimentde son auguste souverain, s'abstient de toute autre réflexion , mais il ne peut passer sous silence qu'en supposant gratuitement au Roi des dispositions qu'il n'a manifestées d'aucune manière, la déclaration dit : t Que S. M. Impériale va recourir sans délai aux moyens que la Providence lui a confiés , pour assurer la sécurité de son empire. » Ces termes, dont le sens est pour le moins douteux , obligent le soussigné d'en demander une explication franche et précise à H. le comte RomanzoS*. 11 doit aussi observer à Son Excellence qu'il a été fort surpris que l'intention de S. M. l'Empereur étant que cette déclaration parvienne au Roi par le soussigné , la seule voie qu'il a pour correspondre avec sa cour lui soit fermée; celle de Même), que M. le comte Romanzofi' lui indique , n'étant pas praticable en cette saison, et pouvant lui manquer d'un moment à l'autre.

Dans cet état de choses le soussigné ne peut que réclamer les droits inhérents à la place qu'il occupe , dont celui d'une libre communication avec sa cour est un des plus essentiels et des moins contestés. Il prie S. Ex. M. le comte Roman-

zoff de porter ces justes réclamations à la connaissance de S. M. TEmpereur , et de lui envoyer le plus tôt possible un passe-port pour son courrier, afin de pouvoir faire parvenir au Roi cette déclaration , qu'il importe tant à Sa Majesté de connaître promptement.

Le soussigné profite de cette occasion pour renouveler à M. le comte Romanzoff les assurances, etc.

CuRT V. Stedingk.

454 BniMOlEES POSTHUMES

DÉPÊCHE DE M. DE STBDIIfGK AU ROI.

Saint-Pétersbourg , le Ik (36) Fëvrier 1809.

Ma très-humble dépêche du il (23) février , dont la copie se trouve jointe ici , avec les pièces qui y appartiennent , avait été mise à la poste , faute d'autre moyen de communication , lorsque j'ai reçu vers les dix heures du soir la note du comte RomanzofT, n"" 6, que j'ai également l'honneur de joindre ici. Le jour suivant je lui ai demandé par la lettre n* 7 un passe-port de courrier pour Memel , et j'ai appris dans la journée que les Russes étaient entrés sur plusieurs colonnes dans la Finlande suédoise , se faisant précéder d'insinuations et d'imprimés , pour tromper les

pauvres Finois et leur faire accroire que la Russie n'avait aucune intention hostile, que les deux cours étaient d'accord , et citant pour preuve que j'étais à Pétersbourg , et M. d'Alopœus à Stockholm. Ces nouvelles, jointes aux chagrins que j'ai éprouvés depuis longtemps , m'ont causé une révolution et des douleurs d'entrailles si violentes que j'ai cru en mourir, et qu'il m'a été impossible de rien entreprendre ce jour-là. Étant un peu remis hier, j'ai écrit à M. de Brinckmann , et j'ai songé à ce qu'il convenait de faire dans la situation étrange où je me trouve. Voyant la guerre commencée , il m'a paru qu'il ne me restait plus que de sauver ma dignité de représentant de Votre Majesté, et après y avoir mûrement réfléchi toute la nuit , j'ai envoyé ce matin la note 8 au comte RomanzofF.

On m'a dit hier au soir que l'intention des Russes était de me retenir ici le plus longtemps possible , parce que M. de Sprengporten leur a assuré que j'avais beaucoup de crédit auprès des Finois , et que ma présence pourrait nuire à ses plans et aux intérêts de la Russie.

Malgré le mécontentement que cette guerre produit dans le public , il y a des personnes qui

456 MéllOlEES POSTHUMES

disent hautement que la conquête de la Finlande est d^une nécessité absolue pour la sûreté de la capitale , et Tambassadeur de France prétend que la perte de soixante mille Russes , qui sont à présent en Finlande, et de trois fois autant , n*est pas à mettre en comparaison avec Tavantage pour la Russie de se rendre maitre de ce pays. Votre Majesté peut être convaincue qu'on n'hésitera point ici d'appeler quarante mille Français au secours , si contre leur attente nous aurions quelque succès. En attendant, j'ai appris que les Russes ayant eu l'ordre de ne point tirer en s' avançant sur notre territoire , ils ont essuyé à Abborfors un feu de mousqueterie assez vif , qui leur a tué et blessé environ cinquante personnes. L'Empereur étant informé de cet événement en a témoigné le plus grand chagrin , disant qu'il avait voulu entrer en Finlande comme ami , et qu'on l'avait assuré qu'il ne trouverait point de résistance. Le quartier général a été transféré à Lovisa, et le général de Buxheovden a écrit qu'il fera tout son pos~ sible pour avancer rapidement, afin de s'emparer de Sveaborg et de la flottille avant le dégel.

La flotte des Russes consiste en dix vaisseaux de ligne et sept frégates, qui sont en bon état^

liV COMTE DE STEDINGK. * 457

Trois vaisseaux de ligne sur les chantiers pourront être achevés peut-être au mois de juillet. On fait force de batteries à Cronstadt , et on en construit en bois sur les glaces entre Oranienbaum et Cronstadt ; le tout sous la direction de M, Ponton, qui visite aussi toutes les côtes, accompagné du ministre de la marine , M. Tchitchagoff. On traîne avec beaucoup de dépense de la grosse artillerie partout où quelque débarquement pourrait être tenté , et les frais de cette équipée sont si considérables , que depuis le 1" jusqu'au 15 janvier on avait dépensé dix millions de roubles d'extraordinaire. Vingt autres millions sont encore destinés pour la guerre contre nous. Pour y suppléer, il faut de nouveaux impôts dont les édits vont paraître.

Je ne songe plus qu'à me tirer d'ici d'une manière ou d'autre , et j'espère par la grâce de Dieu que , quoi qu'il arrive , je saurai maintenir mon caractère public , et ne pas déroger à ma qualité de Suédois.

La déclaration contre la Suède a été imprimée et envoyée aujourd'hui à tout le corps diplomatique.

M. de Budberg a eu son congé, et M. Ro-

458 MEMeimBS POSTHUMES

maDzoff a été fait ministre des affaires étrangères hier , et a gardé en même temps le ministère du commerce. 11 a dit à quelqu^un de ma connaissance que les Danois allaient faire une descente en Scanie vers ce temps-ci.

DU COMTB DE STBDINGK. 459

NOTE DE M. DE STEDINGK

L'ambassadeur extraordinaire de S. M. le roi de Suède , ayant trouvé dans la déclaration sans date qui lui a été adressée le 9 (21) février quelques eïxpressions (|ui lui faisaient appréhender des intentions hostiles contre la Suède , en avait demandé par la note du 10 (22) une explication franche et précise à M. le comte Romanzoff, ministre dirigeant des affaires étrangères. Dans la réponse que Son Excellence lui a faîte en date du 11 (23) , elle a passé sous silence un objet de si haute importance , et le soussigné n'a pas tardé à être informé par la voix publique, toute communication lui étant fermée avec son pays, que les troupes russes étaient entrées dans la Finlande

suédoise , et y avaient attaqué celles du Roi , son maître.

Après une telle agression , une violation de territoire aussi manifeste , le soussigné voit avec regret qu'il lui est impossible de continuer ses fonctions d'ambassadeur du Roi auprès de Sa Majesté Impériale , à moins qu'une violence pareille ne soit suivie d'une prompte réparation. S'il se pouvait qu'elle lui fût refusée , il prierait Son Excellence de vouloir bien lui envoyer des passe-ports pour lui , sa famille , sa suite et ses équipages , afin de pouvoir se rendre par le plus court chemin auprès du Roi , son maître. Il réclame aussi en ce cas-là l'exécution de l'article xxxiv du traité de commerce qui subsiste entre la Suède et la Russie, et il propose de laisser à Saint-Pétersbourg M. de Schenbom , consul général de Suède , pour régler tout ce qui a rapport à cet objet.

Pénétré du malheur d'une rupture entre deux souverains unis par le sang et les intérêts les plus puissants , la seule consolation qui lui reste est de n'avoir rien négligé pour l'éviter, et se conformer au désir constant du Roi de maintenir la paix et la meilleure intelligence avec Sa Majesté Impériale.

Si dans la conjoncture actuelle Sa Majesté , fidèle à ses engagements, n'a pu rompre ceux qu'elle avait contractés avec l'Angleterre sous les auspices et la garantie de la Russie , elle ne s'est pas moins occupée à préserver les états de son voisin et ancien allié , de toute hostilité , par le seul moyen qui était en son pouvoir, et les propositions que le soussigné a été chargé de faire pour la neutralité de la mer Baltique : celles qu'il a exposées en dernier lieu dans sa note du 6 novembre en serviront de preuve.

L'ambassadeur a l'honneur de réitérer à M. le comte Romanzoff les assurances, etc.

CuRTV. Stedingk.

Saint-Pétersbourg, le 1& (26) février 1808.

46â MÉMOIRES POSTHDMB8

DÉPÊCHE DE M. DE STEDINGK AU ROI

Saiut-Pélersbourg , le 27 février (7 mars) 1808.

Après avoir acquis une entière certitude par la voix publique , que les troupes russes étaient entrées dans la Finlande suédoise , et que les hostilités avaient commencé , j'ai vu qu'il m'était impossible de continuer mes fonctions d'ambassadeur auprès de S. M. l'Empereur, et l'ayant fait connaître à M. le comte Romanzoff , ministre des affaires étrangères , dans une note du 14 (26) février, je lui ai demandé des passe-ports pour me rendre par le plus court chemin auprès de Votre Majesté. Des passe-ports m'ont été envoyés le lendemain par la route de Memel , le chemin de la

Finlande ayant été fermé par ordre de Sa Majesté Impériale à tout courrier et voyageur. La route qui m'était indiquée me présentant beaucoup d'inconvénients, et me paraissant même impraticable dans les circonstances actuelles, j'écrivis à M. le comte Romanzoff, pour obtenir un changement dans ces dispositions, et j'ai reçu en réponse une lettre infiniment polie et honnête, par laquelle ce ministre me fait connaître que l'Empereur me donnera un de ses bâtiments pour me transporter en Suède ; que je suis le maître de laisser ma famille à Pétersbourg jusqu'à la belle saison, et d'envoyer alors un bâtiment pour la chercher ; que si je préfère de m' embarquer par un bâtiment suédois , il ne sera mis aucun empêchement à l'arrivée de ce vaisseau ici , ni à son départ ; qu'en attendant je pouvais rester à Pétersbourg et y jouir de tous les égards dus à ma dignité. Des offres aussi obligeantes n'auraient pu que me contenter entièrement, si je n'avais pas eu le plus grand désir de me rendre le plus tôt possible auprès de Votre Majesté. En conséquence j'ai accepté avec beaucoup de reconnaissance celles qui regardaient ma famille , mais j'ai réitéré ma demande de passer par la Finlande, ou , si ce chemin continuait à être fermé , de pou-

voir m' embarquer sur un bâtiment suédois à Baltischport , celui des ports russes sur la Baltique qui me paraissait le plus convenable , étant le plus dégagé des glaces , et à une moindre distance de Pétersbourg que celui de Liban. Cette demande m'ayant été accordée par la lettre dont j'ai l'honneur de joindre ici la copie, je supplie très-humblement Votre Majesté de vouloir bien donner ses ordres pour qu'un de ses bâtiments vienne me prendre à Baltischport. Je m'acheminerai lentement vers cet endroit , afin de laisser au vaisseau le temps d'arriver.

Mes derniers très-humbles rapports du 14 (26) février ont été envoyés par le courrier Cronland.

BU COMTK DE STEBINGK. 405

■0.1i.li .Kl ■ g

NOTE DE M. ROMAIVZOFF.

Monsieur i/ ambassadeur ^

J'ai mis sous les yeux de T Empereur la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 19 du courant. Sa Majesté m'a chargé de vous renouveler l'assurance qu'il dépendait de vous, M. l'ambassadeur, de laisser ici madame votre épouse et vos enfants, jusqu'à ce qu'un vaisseau du Koi vienne les chercher. Je veillerai à ce qu'ils éprouvent ici , en votre absence, toute sorte d'égards , et ne soient pour leurs personnes exposés à aucun sujet d'inquiétude.

Quant au passage à travers la Finlande, Sa Majesté Impériale ne change rien à la détermination à cet égard. J'ai eu l'honneur de vous offrir , M, l'ambassadeur , un bâtiment de Sa Majesté

Impériale ; mais puisque vous préférez de demander au Roi , votre maître , un vaisseau qui puisse vous ramener en Suède , il dépend de Votre Excellence de m'envoyer la lettre qu'elle se propose d'écrire à ce sujet, et je la ferai passer incontinent à M. le comte de Buxhoevden , qui la transmettra à sa destination.

Sa Majesté Impériale , qui ne varie point ses dispositions à votre égard , et qui désire dans chaque occasion constater le cas particulier qu^elle fait de Votre Excellence , m'a prescrit de lui faire connaître que jusqu'à l'arrivée du bâtiment qui viendra la chercher , il dépend d'elle de rester à Saint-Pétersbourg , et qu'elle y jouira sans aucun doute de toute la juste déférence qu'elle est en droit de réclamer.

Je saisis avec empressement cette occasion pour renouveler à Votre Excellence l'assurance de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être , etc.

ËêaH signé : Le comte Nicolas Romanzoff.

Le 24 féTrier 18C8.

DÉPÊCHE DE M. DE STEDLNGK AU ROI

Carlscroua , le 6 Juillet 1808.

Grâce au ciel et à Votre Majesté je revois la terre natale et je jouis encore d'un instant de bonheur. La frégate que Votre Majesté m'a fait la grâce de m^envoyer vient de mouiller à Carlscroua. Mon embarquement s'est fait à Baltischport, le 23 juin. Nous sommes arrivés à la rade de Lieban le 26, mais madame la duchesse d'Angoulême ayant été retardée par des obstacles imprévus n'a pu s'embarquer que le 2 juillet. Malgré ce retard j'espérais d'arriver à Stockholm avant le départ de Votre Majesté et de jouir du bonheur de lui présenter en personne l'hommage

4(8 MKMOIRRS POSTHUMES

de in(»i profond respect , de ma reconnaissance et d*un dévouement sans bornes. Cette douce illusion a cessé , M. Tamiral Puke , qui est venu à bord avec Monseigneur le duc d'Angouléme, m^ayant appris que Votre Majesté avait quitté sa capitale. Bientôt après , Sire , j'ai eu Thonneur de recevoir le très-gracieux rescrit de Votre Majesté qui m'assigne une place dans la régence. Cette nouvelle marque de bonté et de confiance m'a touché infiniment , et quelque peu versé que je sois dans les affaires de l'administration , je târcherai de suppléer au défaut de talents , par mon zèle et mon application. La seule chose qui m'embarrasse dans l'exercice de l'emploi que Votre Majesté a daigné me confier, est que ma main droite me refuse souvent le service de tenir la plume, pendant qu'il lui reste assez de force pour manier une épée. Aussitôt que mes voitures , qui se trouvent sur un autre bâtiment, seront débarquées, je me mettrai en route pour Stockholm , mais j'ose demander très-humblement la permission à Votre Majesté de jeter en passant un coup d'œil sur ma terre en Sudermannie , que je n'ai pas vue encore , et où j'avais ordonné quelque bâ-

UMpv»

Puisse l'Être suprême bénir toutes les entreprises de Votre Majesté , et lui accorder tous les succès que la justice de sa cause mérite et que mon cœur lui désire.

Page 1