‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 15 sur 65 · Pièce JuftiOcaUve n« L · texte numérisé non relu

Pièce JuftiOcaUve n« L

CENT JOUR (1815). 9ô

Le maréchal Ney était parti des Tuileries plein de foi et de sincérité, résolu à servir courageusement le gouvernement qui invoquait son épée ; il avait même mêlé à ses protestations de ces paroles soldatesques qui attestaient son extrême confiance dans le succès : Je veux vous le ramener dans une cage I avait-il dit à Louis XVIli en parlant de Napoléon, et il était de bonne foi, dans ce moment d'épreuve ; pour moi, je n'en ai jamais douté. Seulement la tête de cet homme si brave sur les champs de bataille était faible et ses impressions mobiles.

Autre était l'impression à laquelle il obéissait en présence de la cour, loin de Napoléon, lorsqu'il prononçait ces bravades ; autre fut celle qu'il éprouva lorsqu'au milieu de son corps d'armée en révolte, séparé par quelques lieues seulement de l'homme qui avait exercé si longtemps sur lui l'ascendant du génie et l'inHuence du commandement, il recevait les communications ou plutôt les ordres de Napoléon par le général Bertrand, son compagnon d'armes. Ses résolutions alors s'évanouirent tout à coup ; les traditions de toute une vie de gloire et de dangers l'emportèrent sur l'engagement d'un moment ; la passion étouffa le devoir et même l'honneur, car le maréchal Ney, impuissant à dominer l'insurrection de ses troupes, et ne pouvant les disputer à Napoléon, pouvait, devait même se retirer, plutôt que de fausser son serment. Je raconterai plus loin le procès à la suite duquel il expia parla perte de la vie une faute, qui était plutôt celle de l'entraînement tout-puissant des circonstances, que celle de l'homme.

La nouvelle de la défection des troupes vint redoubler l'alarme et le trouble des hommes qui dirigeaient le gouvernement: le comte d'Artois et le duc d'Orléans furent envoyés en toute hâte à Lyon, le duc d'Angoulême dans le midi, la duchesse à Bordeaux;

puis le comte d'Artois, de retour, passa en revue la garde nationale de Paris et invita les hommes dévoués qui voulaient servir comme volontaires la cause de la monarchie à sortir des rangs : un assez petit nombre obéit à cet appel. Je ne faisais pas alors partie de la garde nationale, et, loin de sortir de ses rangs pour me faire volontaire , je me fis porter sur ses contrôles avec plusieurs de mes camarades d'études, espérant bien que Paris ne se livrerait pas sans résistance à celui dont les folies lui avaient déjà valu, après un long despotisme militaire, Thorrible malheur de l'invasion étrangère. Le 19 mars, je montais la garde, comme soldat de la H* légion, dans les appartements des Tuileries : l'esprit de cette légion, le dévouement éprouvé de son colonel, M. Alcocq, lui \'alaient probablement l'honneur de garder les Tuileries dans ce jour de danger.

Dans la journée du 49, la place du Carrousel était remplie d'une population immense, pressée autour du palais des Tuileries et qui paraissait animée du plus vif enthousiasme pour la cause des Bourbons. Nos patrouilles, qui circulaient au milieu de cette foule, entendaient partout retentir le cri de : Vive le Roi. Cependant nous rencontrions quelques détachements de soldats qui se dirigeaient vers le camp de Saint- Denis, et qui nous montraient les pièces d'argent qu'ils venaient de recevoir en affectant de nous faire voir la face de Napoléon, ce qui était d'un triste augure.

C'est au milieu des mouvements divers de crainte et d'espérance dont oetle foule était agitée, selon les nouvelles contradictoires qui arrivaient de tous côtés, que s'écoula cette soirée du 19 mars. Bientôt le vide et le silence se firent dans cette vaste place du Carrousel, théâtre de tant de catastrophes; la compagnie de garde nationale dont je faisais partie prit son poste

dans la salle des maréchaux. A peine étions-nous étendus sur les banquettes et sur quelques matelas apportés pour notre bivouac, qu'un certain mouvement se manifesta parmi les gens de service, et bientôt nous vîmes Louis XYIII en habit de voyage, soutenu par deux de ses serviteurs, sortir lentement de ses appartements ; nous eûmes bientôt l'explication de cette sortie. Le roi venait d'apprendre la défection de toutes les troupes, même de celles de Saint-Denis ; il jugeait inutile de livrer un combat dans les rues de Paris et il se décidait à abandonner momentanément la capitale à Napoléon. 11 marchait difficilement ; je vois encore ce vieillard, dont la vie avait été si cruellement éprouvée, descendre péniblement l'escalier du pavillon de Flore : je le suivis en silence avec mes camarades, nous lui offrîmes de l'escorter. « Non, mes enfants, nous dit-il, en montant en voiture ; c'est inutile, réservez-vous pour de meilleurs jours... » La nuit se passa en tristes réflexions. A peine le jour avait-il paru, que la nouvelle du départ du roi commençait à se répandre parmi les gens du château qui n'avaient pas été mis dans le secret du départ :1e bruit, la confusion, les sanglots , les imprécations de toute cette fourmilière de serviteurs empressés à faire leurs paquets, avaient un côté bien triste. Il y en avait beaucoup dont la vie entière s'était écoulée dans les douleurs de Texil et qui, à peine rentrés dans la patrie, voyaient avec terreur se rouvrir pour eux les portes de l'émigration. Mais il faut bien peu de chose à la jeunesse, après les premiers moments donnés à la pitié, pour la ramener à sa disposition rieuse et inconsidérée; quelques visages que le désordre de la nuit, la précipitation d'un déménagement un peu brusque rendaient plus étranges encore suffirent, je l'avoue, pour faire succéder à nos impressions pénibles un rire fou et assurément déplacé. Nous reçûmes d'un de ces ser-

viteurs, encore plus grotesque que les autres, une leçon sévère et bien méritée, qui nous rappela bientôt à nous-mêmes. « Riez bien, messieurs, nous dit ce vieux serviteur, demain vous pleurerez des larmes de sang. » Nous lui fîmes humblement nos excuses.

Cependant le jour avait paru; les Tuileries et la place du Carrousel s'emplissaient insensiblement de cette même foule qui, la veille, les faisait retentir de ses cris en faveur des Bourbons. Nous avions l'ordre de garder le silence sur la retraite du roi, et nous répondions évasivement aux questions qui nous étaient faites : l'enthousiasme était encore tel pour le roi et sa famille qu'un général, je crois que c'est le général Braver, s'étant hasardé à paraître dans le jardin des Tuileries avec une cocarde tricolore, fut entouré, pressé par la foule, et que nous eûmes toutes les peines du monde à l'arracher à la mort. Nous le déposâmes dans notre corps de garde, d'où il sortait quelque temps après en triomphateur.

Notre légion avait été rangée le long du palais des Tuileries faisant face à la place du Carrousel ; un moment nous crûmes que le feu était au château, une fumée épaisse sortait des cheminées ; on nous rassura : c'étaient des papiers que les partants jugeaient prudent de brûler. Bientôt nous vîmes arriver des officiers tout couverts de poussière, de vieux soldats avec leur uniforme de la garde impériale, nous annonçant que l'empereur approchait. Pendant ce temps, la foule du matin avait fait place à une autre foule non moins compacte, mais animée de sentiments tout contraires; les cris de : Vive Napoléon f succédaient aux cris de : Vive le Rai! Enfin, un groupe d'officiers à demi-solde, entrant avec une sorte d'impétuosité dans la cour des Tuileries, nous laissa voir au milieu d'eux Napoléon, fatigué et soucieux, qui venait d'accomplir l'acte le plus surprenant de sa vie, celui qui

s'offre peut-être aux yeux de Thistoire avec le caractère le plus prestigieux, à raison de Taudace de l'entreprise, de la sûreté du coup d'œil, et de la rapidité du succès ; mais aussi l'acte le plus criminel, car il rouvrait des blessures qui commençaient à se cicatriser, nous replaçait en face de la coalition et livrait ainsi une seconde fois la nationalité française aux hasards d'une lutte désespérée. Et ce n'était pas pour déchirer des traités humiliants et donner ainsi une satisfaction éclatante à l'orgueil national blessé. Non, car le premier mot de Bonaparte débarquant à Cannes fut qu'il reconnaissait et acceptait ces traités : c'est donc par un pur sentiment d'égoïsme et d'ambition personnelle qu'il remettait ainsi en question les destinées de sa patrie, et c'est ce qui m'autorise à appeler un grand crime le fait que tant d'autres ont glorifié.

Notre poste étant relevé, je me retirai triste et préoccupé des conséquences trop probables du drame qui venait de s'accomplir sous mes yeux.

La situation de Napoléon était, malgré sa facile \ictoire, des plus périlleuses. A l'intérieur, il se trouvait en face de ce même libéralisme que les gloires de l'Empire n'avaient fait qu'éblouir un instant, mais qui s'était réveillé plus vif que jamais, lorsque le prestige de la victoire avait fait place à l'humiliation de la défaite et aux désastres d'une invasion ; il avait tout à la fois à satisfaire aux exigences de la guerre qui aurait nécessité la plus grande concentration de pouvoir, et à satisfaire aux aspirations d'un parti qui venait d'éprouver ses forces dans les luttes de la presse et de la tribune contre la Restauration.

A l'intérieur. Napoléon était menacé par une formidable coalition qu'il avait bien pu surprendre par l'audace et la rapidité de son retour, mais qui n'était pas dissoute et qui ne pouvait tarder à se réunir pour l'écraser.

Il lui aurait fallu une véritable dictature militaire, car sa situation n*admettait ni hésitation, ni division, ni détournement de forces ; mais alors c'eût été tout au moins un despotisme momentané, et il s'était annoncé comme le vengeur de la liberté. Obligé plus que jamais de compter avec le sentiment libéral et de se défendre contre toute pensée de despotisme, il se trouvait ainsi dans la nécessité d'affaiblir son pouvoir et de le laisser discuter par une tribune libre et par une presse émancipée, alors que tout débat était mor* tel à sa cause. Il aurait pu satisfaire à cette double exigence, s'il eût franchement déclaré à la nation que la question des institutions devait être ajournée jusqu'à ce que la question extérieure fût vidée et que la France eût recouvré sur la Sainte -Alliance et sa liberté d'action, c'est-à-dire le droit de disposer d'elle-même, et ses frontières naturelles, le Rhin et les Alpes, que jusque-là il ne se considérait que comme général en chef des armées françaises investi de la mission momentanée d'atteindre ce double résultat; mais que, dès qu'il serait réalisé, il résignerait son commandement, et qu'alors une assemblée constituante réglerait dans sa pleine indépendance la constitution du pays. Une pareille déclaration eût à la vérité rencontré bien des doutes, bien des défiances, surtout dans les classes élevées, mais le sentiment de nationalité était si vif chez les masses que les opposi» tions eussent été entraînées par les premiers élans; mais pour cela il ne fallait pas perdre un instant, il fallait, après avoir rallié à la hâte les débris de son armée, se porter tout de suite à la rencontre d'un ennemi dispersé et surpris... Et surtout un premier suceès eût devancé Faction et prévenu toute discussion !

Ses premières proclamations, datées de Cannes et de Lyon, contenaient bien quelque chose de cette

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pensée, mais une fois à Paris et installé aux Tuileries, entouré de toute cette clientèle officielle qui disparait et qui se reforme si vite dans notre pays autour du gouvernement, il se fit illusion, caressa Tidée qu'il pouvait encore diviser la coalition, entamer des négociations et perdit un temps précieux. Napoléon, dans cette circonstance, oublia trop le général pour Yempereur. C'est alors que, suivant un système mixte, c'est-à-dire le plus dangereux de tous, il concédait au libéralisme une tribune et une presse libres, en même temps qu'il reprenait à l'Empire ses sénatus-consultes organiques, dans l'espoir bien téméraire de réconcilier l'Empire avec la liberté, la guerre la plus formidable avec les discussions les plus passionnées. Il entreprenait l'impossible, et il est étonnant que son grand génie ne l'eût pas de suite pressenti.

L'Acte additionnel aux sénatus-consultes de TEmpire inaugura ce système de conciliation et produisit le plus détestable effet. On dit que Benjamin Constant en fut l'inspirateur; ce n'est pas le seul exemple d'un grand écrivain se montrant un fort pauvre politique; nous en verrons bien d'autres et non moins funestes dans le cours de ce récit.

La France consentait bien à suivre Napoléon conmie général sur les champs de bataille ; elle n'était pas également disposée à lui servir de marche-pied pour reconstituer l'Empire ; elle avait repris goût à la liberté, et elle ne voulait pas y renoncer, aussi l'opposition soulevée par cet acte fut-elle vive et presque universelle. Les registres ouverts dans les communes pour recevoir les adhésions et les refus, quoique présentant comme toujours une majorité imposante d'adhésions en faveur du fait accompli, offraient aussi de nombreux et d'importants refus. Enfin, cet acte eut Teffet de nous diviser avant l'action contre l'étranger; ce fut une faute irréparable.

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Les élections de la Chambre des représentants s'en ressentirent; le parti libéral constitutionnel y fut envoyé en grande majorité. La Fayette y reparut environné de tout le prestige de son passé , et il n'avait rien abdiqué de ses principes ni de ses sentiments. — Là, reparurent d'anciens membres des assemblées de la Révolution : tels que Lanjuinais, Barrère; d'anciens conseillers d'État de l'Empire : Regnault de Saintr 'ean-d'Angély, Boulay (de la Meurlhe) et quelques hommes de la nouvelle génération qui s'étaient déjà fait un nom, soit dans la presse, soit dans le barreau : Manuel, Dupin figuraient parmi ces derniers. Lanjuinais fut choisi pour présider l'Assemblée; ce choix était par lui-même très-significatif. Comme membre du Sénat il avait fait constamment de l'opposition, ou plutôt il avait été longtemps le seul opposant... Il n'avait du moins pas attendu les désastres de nos armées pour apprécier et condamner la politique de l'Empereur.

Les partis ne tardèrent pas à se dessiner. Le premier acte de l'Assemblée fut de mettre à l'écart les sénatus-consultes de l'Empire et de décréter qu'elle avait mission de donner une Constitution à la France. 11 était trop tard pour entamer une lutte de pouvoir et de prérogative. ^Napoléon le sentit : il partit pour aller prendre le commandement de son armée, confiant dans son étoile et sachant bien que la victoire lui donnerait raison tout à la fois de ses ennemis de l'extérieur et des opposants à l'intérieur.

Les libéraux avaient de leur côté le pressentiment de cette position; ils prenaient leurs sûretés contre une telle éventualité : aussi, lorsque la nouvelle de la catastrophe de Waterloo arriva, au lieu de faire trêve à toute opposition et d'armer de tous les ptuivoirs que réclamait la situation critique de la France celui qui, après tout, était le seul en état de

la préserver du dernier des malheurs , une invasion triomphante, ce fut la défiance qui inspira les membres de la majorité libérale. Même vaincu, Napoléon les effrayait plus que Tétranger avec lequel ils se croyaient d'ailleurs en mesure de pouvoir traiter. Prenant au sérieux les manifestations de la coalition qui signalaient Napoléon comme la seule cause de la guerre et le seul obstacle à la paix, ils ne songèrent donc qu*à désarmer Thomme en qui ils n'avaient cessé de voir Tennemi de toute liberté. Le mot d'abdication fut prononcé, et, après de violents orages parlementaires, une députation fut envoyée à TËlysée pour demander à l'Empereur l'abandon de son pouvoir ; une commission gouvernementale fut nommée pour remplir l'intérim, et des députés partirent pour le quartier général des puissances étrangères avec mission de traiter de la paix. Fouché, l'ancien conventionnel, terroriste, puis ministre de la police de l'Empire, puis disgracié pour quelques intrigues suspectes, puis repris par Napoléon, qui savait cependant qu'il ne pouvait avoir confiance en lui, mais qui ne croyait pouvoir se passer de son habileté, Fouché (duc d'Otrante) fit si bien qu'il fut nommé président de cette commission, c'est-à-dire en mesure de précipiter un dénouement auquel il travaillait déjà depuis longtemps en secret. Carnot faisait sous lui partie de cette commission. La Fayette se trouvait parmi les commissaires envoyés au camp ennemi. Ces hommes de moralité si différente, de sentiments et d'opinions si opposés, se trouvaient cependant concourir au même résultat, l'un le sachant, les autres ne le sachant pas ; l'un par corruption, les autres par un patriotisme pur, mais peu élevé. Vainement Napoléon, retiré à la Malmaison, maison de campagne dans laquelle il avait passé les beaux jours du Consulat, apprenant un faux mouvement des armées alliées, fit-il offrir au gouvernement

M MâMOXRBS OTODILON BARROT.

de reprendre le commandement pour un jour seulement, rengageant à le déposer après la victoire. B reçut pour toute réponse Tintimation de presser son départ. Sa présence près de Paris et de Tarmée était le motif que les puissances alliées donnaient pour refuser de traiter et pour continuer leur marche sur Paris. Lui éloigné, il n'y aurait plus, disait-on, de prétexte à la continuation de la guerre. Les membres de la commission gouvernementale, l'Assemblée presque tout entière, une grande partie du public parisien le croyaient ; il fallut enfin partir. Le général Becker, vieux soldat plein d'honneur, fut, en qualité de commissaire, chargé de veiller à ce que l'Empereur ne s'éloignât pas de l'itinéraire qui lui était tracé jusqu'à Rochefort, où il devait s'embarquer pour l'Amérique.

Le dénouement de cette glorieuse destinée n*est pas un des traits les plus honorables des assemblées de l'Angleterre : toute l'Europe, en s'employant à riviT sur un rocher lointain cet homme qui avait dominé le monde et qui, sous beaucoup de rapports, lui avait donné une salutaire impulsion, cette réaction violente de l'Europe contre un seul homme n'a pas peu contribué à donner à Napoléon cette sorte de consécration que le malheur seul peut donner. Napoléon, citoyen d'Amérique, pouvait mourir, sinon oublié, au moins bien amoindri; Napoléon, à Sainte- Hélène, prisonnier et martyr de l'Europe coalisée, mourait avec tout le prestige de sa gloire, et c'est ce qui explique le sentiment en quelque sorte superstitieux qu'il a laissé dans l'ùme des peuples, sentiment qui, après plus de trente ans, vient de se manifester tout à coup par un de ces actes éclatants qui prouvent au moins (|ue le peuple sait garder le souvenir, le culte des grandes choses : cette fois comme toujours, la peur et la haine furent de mauvaises conseillères.

J'ai déjà dit avec quel sentiment j'avais accueilli ce retour de Tile d'Elbe ; je n'hésitai pas è faiscrire sur le registre ouvert au Palais de Justice mon refus d'adhé sion à l'Acte additionnel. Ainsi que je l'ai raconté, le chancelier Dambray, dans les premiers jours de la première restauration, en réorganisant le conseil d'Ëtat, avait consenti à substituer à M. Mailhe le jeune avocat que celui-ci avait lui-même destiné à lui succéder; mais, au retour de l'île d'Elbe, un décret impérial rétablissant les choses dans leur état primitif, j'avais rendu à M. Mailhe ses anciennes fonctions et je continuai à travailler avec ardeur sous sa direction.

J'avais continué mon service dans la garde nationale, j'avais même été nommé officier, lieutenant-rapporteur, faveur que je devais à mon oncle le général Borelly, qui était, je crois, major- général de la garde nationale de Paris. C'est en cette qualité d'officier que j'assistai à quelques scènes qui sont restées profondément empreintes dans ma mémoire. Ainsi, le jour de la consécration des drapeaux au . Champ de Mai, j'étais près de l'estrade sur laquelle avait été dressé le trône de Napoléon. Je me demandais avec surprise pourquoi, dans une circonstance si grave par elle-même, on n'avait pas évité cette pompe, cette mise en scène, ces oripeaux, tout au plus convenables dans des jours heureux. Il me semblait que Napoléon, avec son simple uniforme de général des chasseurs de la garde impériale, eût paru plus grand, eût excité un enthousiasme plus vrai qu'avec le costume si étrange sous lequel il nous apparaissait et qui nous faisait sourire. Le Champ de Mars dans ce moment était le péristyle du champ de bataille sur lequel allaient se décider les destinées du monde. Tout y devait être sérieux et grave, comme Tétait la disposition générale des esprits dans Tattente d'un grand événement.

Il n'y eut de vTai et d'intéressant dans cette solennité que Taspect des députations de ces régiments qui, déjà réunis sur la frontière, envoyaient chercher leurs drapeaux; la vue de ces hommes couverts de cicatrices, leur attitude résolue, leur enthouêiasme qui éclatait lorsqu'ils venaient à reconnaître leur général sous les ornements dont on l'avait si mal à propos surchargé; tant de braves qui retournaient dans la soirée même à la frontière et qui pouvaient dire, eux aussi, en passant devant Napoléon : Morituri te salutant^ Cœsar; tout cela faisait un spectacle qui, à part la reproduction assez inopportune des pompes de l'Empire, formait un tableau profondément émouvant.

J'assistai quelques jours plus tard à la revue que Napoléon passa, la veille de son départ pour Tarmée, de la garde nationale et des fédérés ; je vois encore cette longue procession d'ouvriers s' avançant en colonnes, divisés par corps d'état, et saluant l'Empereur de leurs cris enthousiastes. La garde nationale, au contraire, froide et réservée. J'ai encore présente devant moi la figure de cet homme qui allait jouer sa dernière et suprême partie; j'étais très-rapproché de lui et Tobservais attentivement; un embonpoint qui commençait à être excessif lui avait enlevé un peu de sa distinction, et une blancheur mate recouvrait ses traits; mais sous une apparente impassibilité se trahissaient les anxiétés inévitables d'une position qu'il savait lui-même désespérée ; ses mouvements mêmes me paraissaient avoir quelque chose de brusque et d'incertain.

Il parut d'abord, entouré de grenadiers à pied et Tarme au bras qui suivaient en courant le galop de son cheval ; il les éloigna un peu, et s'avançant devant la garde nationale, il lui adressa dune voix émue et brisée quelques mots pour lui annoncer qu'il allait

partir pour Tannée. Celte allocution commençait, je m*en souviens, par cette qualification : Soldats de la garde nationale^ etc Elle était justifiée par les circonstances, car le moment était venu où la patrie étant menacée d'une seconde invasion, tout citoyen devait s'honorer d'être appelé soldat. Hé bien, telle était la préoccupation des esprits, que ces mots provoquèrent quelques murmures dans les rangs. On croyait y voir la prétention toute impériale d'absorber dans l'armée l'institution civique de la garde nationale.

Ainsi, César, quand il était mécontent de ses soldats, les châtiait par le titre de citoyens. Napoléon blessait, au contraire, les citoyens de la garde nationale en les appelant soldats.

Tout dans ce monde est affaire d'opportunité. J'étais de service le jour de la capitulation qui ouvrait les portes de Paris à l'armée coalisée; la veille, j'avais parcouru, grâce à mon uniforme, les lignes de nos braves soldats, qui s'étendaient en avant de Vanves et de Montrouge. Le coup de main heureux du général Excelmans à Roquencourt^ près Versailles, avait un peu relevé les courages; les soldats paraissaient joyeux et bien préparés dans leurs bivouacs. Je dois môme dire que, dans les rangs de la gardejnationale, toute division d'opinion cédait au sentiment national et qu'elle eût appuyé l'armée avec vigueur.

Au moins tel était le sentiment dominant dans la légion dont je faisais partie, et qui était d'ailleurs signalée pour son attachement aux Bourbons.

Je ne parle pas des fédérés, ils demandaient des armes que la commission gouvernementale leur refusait.

Nous nous attendions tous à une action pour le lendemain, et je passai la nuit à la tète d'un détachement de la onzième légion qui faisait des patrouilles dans les quartiers menacés. Au milieu de la nuit nous

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reçûmes Tavis que Tarmée faisait un mouvement de retraite, et que des détachements allaient traverser Paris. Et, en effet, bientôt après nous assistâmes à cette douloureuse opération. La discipline, comme on le pense bien; était fort ébranlée. Quelques cris « à la trahison » se faisaient entendre parmi les soldats; les officiers avaient peine à contenir les rangs, et cependant ils paninrent à comprimer tout désordre grave. Le lendemain les troupes de la coalition entraient dans Paris.

Une proclamation des généraux étrangers chargeait la garde nationale de maintenir Tordre : la prophétie de mon vieil émigré venait de se réaliser ; la France expiait cruellement la folle témérité du 20 mars.

Pendant c^lte période de cent jours si remplie de catastrophes, mon père, fatigué de la vie publique, s'était retiré à Planchamp, me laissant le rôle et les devoirs de chef de famille. J'avais eu quelques rapports avec M. Laisné, avocat de Bordeaux, que la nouvelle restauration plaçait naturellement au sommet de la faveur et du pouvoir ; il avait été le collègue de mon père et avait conçu pour lui beaucoup d'estime. Il me proposa de le faire comprendre dans la réorganisation des tribunaux du département de la Stune ; j'y consentis sans toutefois consulter mon père. [)('nsant que cette honorable retraite après une vie aussi agitée lui conviendrait. Je me trompais. Mon père, nommé au tribunal civil de la Seine, résista aux instances que je lui adressais pour venir prendre possession de s<m siège.

Le charme de ses montagnes, le calme de sa retraite, Ty retenaient invinciblement : [)en<lant ce temps, la réaction légitimiste, d*abord timide, éclatait avec violence; les députés nommés sous rentrainement de cette réaction arrivaient des départements animés {>ar les fassions les plus vives ; ils attribuaient

SECONDE KESTAUUATION (1815-1880). 80

le succès de ce qu'ils appelaient la conspiration àxx 20 mars aux Tnénagements que Louis XVIIi avait eus envers la Révolution ; ils étaient bien résolus à faire prévaloir un système politique tout contraire, et leur première exigence fut de faire un grand exemple de tous les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI.

La trop fameuse loi de 1816, appelée comme par dérision Loi eT amnistie^ frappait ces hommes, la plupart sur le déclin de Tàge, d'un exil perpétuel, et les contraignait à vendre leurs biens situés en France dans un délai de six mois ; cette loi frappait mon patron M. Mailhe, elle menaçait mon père. L'un avait voté pour la mort du roi ; Vautre avait voté contre, mais il avait repoussé par son vote le sursis.

Le premier se résignait assez facilement à son sort, il en avait redouté un plus rigoureux, et surtout il éprouvait quelque soulagement à voir enfin cesser cette cruelle anxiété qui, depuis la seconde rentrée des Bourbons, troublait ses jours et ses nuits.

Quant à mon pauvre père, tranquille au milieu de ses rochers, entouré d'une population dont il était le bienfaiteur et l'ami, il était bien loin de se douter des violents orages soulevés dans le monde politique à son occasion ; sa nomination comme juge au tribunal du département de la Seine devint le texte d'attaques ardentes contre le nouveau garde des sceaux, M. Barbé- Mari)oi8 : faire siéger sur les fleurs de lis un conventionnel, n'était-ce pas un horrible scandale? et que ferait-OD pour les vieux et fidèles serviteurs de la monarchie, si on récompensait, si on honorait ainsi ses ennemis, etc....?

Td était le thème que le parti qui s'efforçait de pousser le gouvernement dans les voies d'une réaction violente avait choisi et développait sans cesse dans ieseonférences des députés, dans les journaux royali»-

tes. Les magistrats eux-mêmes s'en émurent. Si mon père fût venu à Paris lorsque je Ten priais, il eût été compris dans l'installation du tribunal et eût prêté serment avec ses collègues ; la haine et la passion politique n'eussent probablement pas essayé de revenir sur un fait consommé. Mais son absence prolongée rendait nécessaire une installation et une prestation de serment séparée et individuelle.

On m'a assuré, je n'ai jamais su au juste ce qu'il en était, que la Cour royale et le tribunal, cédant à l'entraînement des passions qui dominaient alors, peutêtre même au désir secret de plaire et de faire du zèle, avaient délibéré une protestation contre la nomination de mon père et l'avaient envoyée au garde des sceaux. La situation était critique : devions-nous céder à la tempête ou la braver ? si la question nous touchait personnellement, elle n'intéressait pas moins le gouvernement, car il s'agissait d'un de ses actes; il avait à décider jusqu'à quel point il lui convenait de résister à ce mouvement de réaction qui se manifestait avec une telle violence.

Je posai la question au garde des sceaux : je le trouvai faible, hésitant. C'est de M. Barbé-Marbois que Talleyrand de Périgord disait: c'est un roseau peint en fer. Je vis bien qu'il ne se souciait pas d'engager une bataille avec la réaction rovaliste.

Mon père seul, privé de Tappui très-décidé du gouvernement, ne pouvait entreprendre de lutter : une crainte m'avait d'ailleurs saisi, c'était que, pour dénouer la difficulté, le ministre de la police ne vint à comprendre mon père sur la liste des votants exilés.

C'eût été une interprétation fausse et abusive de la loi : d'abord, parce que mon père avait, au péril de sa vie, voté contre la compétence de la Convention, contre la mort, pour Tappel au peuple, et ne pouvait être à aucun titre compris dans la catégorie des

votants ; d*autre part, depuis la rentrée des Bourbons, il n*avait accepté aucune fonction du gouvernement de Napoléon.

Mais que n'avions-nous pas à craindre de la passion d'un parti alors tout-puissant et des nécessités politiques d'un gouvernement faible? Aucun recours d'ailleurs ne se fût ouvert pour nous contre l'inscription sur cette fatale liste de proscription : je conseillai à mon père de céder et d'envoyer sa démission, ce qu'il fit.

Un homme d'un cœur excellent, quoique la passion politique l'ait entraîné à des actes qui pouvaient ressembler à de la dureté, M. Bellart, s'était intéressé à mes premiers essais dans le barreau; il voulut bien m'aider de ses conseils dans cette circonstance si critique ; c'est alors que j'écrivis ce mémoire dans lequel je faisais valoir la motion de mon père au Corps législatif lors du débarquement de Cannes, mes propres .lentiments contre l'essai de restauration de l'empire, lït m'efforçais même, en chargeant^un peu les couleurs, de conjurer ainsi le danger qui menaçait mon père. C'est dans ce mémoire, qui est un des actes pieux de ma vie et dont le souvenir satisfait le plus ma conscience, que le parti ministériel avait le bon goût dans les derniers joiu^s du gouvernement de Louis-Philippe de chercher des armes contre moi. Les journaux ministériels et les journaux rouges se concertaient à merveille pour me présenter comme un légitimiste d'origine, un volontaire de Gand ; il y fut même une fois fait allusion à la tribune, et j'en profitai, ne voulant pas répondre à des journaux, pour donner un démenti à cette assertion : « Je rectifie un fait erroné^ disais-je,/^ ne me justifie pas y car alors que j'aurais cru devoir prendre les armes en 1814 pour défendre mes opinions, je ne croirais pas avoir à me justifier. » Mais une fois que la polémique passionnée et déloyale des partis s'est emparée d'un fait, elle ne lâche pas si facilement.

43 MÉHOtREB DUSfViTLOV BAKROT.

Le démenti, quoique bien donné et fait avec asseide solennité, est laissé de côté et l'assertion est joui^ nellement reproduite. On voit, par le récit eiiact de tous les actes de ma vie dans ces jours, quelle est ia vérité. Assurément, j'avais vu avec anxiété le retour de l'île d'Elbe ; j'aurais très-résolument combattu avec la partie de la garde nationale qui partageait mon sentiment contre ce retour : je n'avais même pas hésité à voter contre le rétablissement de l'Empire, au risque de perdre ma carrière ; mais c'était une étrange méprise que d'attribuer, le sentiment qui m'animait au culte de la légitimité. C'était au contraire, comme ami de la liberté, comme partisan des principes de notre grande Révolution que je pensais et agissais ainsi, et je n'étais pas le seul. Aussi, bien loin d'avoir un seul instant la pensée de quitter la France et d emigrer comme volontaire à la suite des Bourbons, j'étais tout prêt à donner ma rie pour repousser l'étranger lorsqu'il s'avançait vers Paris. Je me souviens très-bien de mes impressions d'indignation, lorsque j'appris la capitulation, et de ma douleur lorsque j'assistai à la retraite de notre armée et ris entrer à Paris les uniformes étrangers : je ne crois pas que ces sentiments, quoique divers, fussent contradictoires.

M. Mailhe, frappé d*exil, m'avait laissé son double titre d'avocat au conseil et à la Cour de cassation ; j'a\'ais alors à peine ringt-trois ans et cette transmission prématurée me chargeait d'un fardeau que, dans mes prévisions et dans le cours ordinaire des choses, je ne devais être appelé à porter que cinq à six ans plus tard.

Je sentais que j'étais écrasé ù je ne faisais un grana effort; je redoublai donc d'ardeur et de travail. Mt jeunesse intéressa les magistrats, mes vieux confrère» me rinrent en aide ; mon prédécesseur, avant de partir pour i'exil, mavait recommandé en termes ton-

SECONDS RBSTAUIIATION (1815-18S0). 4B

chants & ses nombreux correspondants des départements. D'un autre côté, le rétablissement ou plutôt le premier établissement sérieux du gouvernement représentatif sous une monarchie constitutionnelle ouvrait pour la France une ère nouvelle et apportait de graves modifications non-seulement dans le monde politique , mais même dans le caractère des débats judiciaires.

Peut-être aurais-je été bien moins préparé à comprendre ces modifications, si j'eusse été plus âgé. Je remarquai, en effet, un certain embarras dans nos vieux avocats, lorsqu'ils avaient à traiter quelques questions se rattachant au jeu des institutions constitutionnelles; ils étaient pour ainsi dire déroutés, el même la plupart d'entre eux avaient une répugnance instinctive pour les affaires de cette nature et les abandonnaient volontiers aux jeunes avocats contemporains de ces institutions, qui les aimaient et s'étaient facilement initiés à leur esprit. Je n'hésite pas à assigner à cette circonstance la principale cause de mes premiers succès au barreau. Ainsi ma jeunesse, au lieu de m'être un obstacle, me fut un avantage.

Quoique la plus heureuse et la plus belle partie de ma vie se soit écoulée au barreau, cependant, comme ceux qui liront ces mémoires y chercheront bien plus l'homme politique que l'avocat et le jurisconsulte, je ne parlerai que de ceux de mes travaux judiciaires qui ont eu quelques relations avec les événements politiques de mon pays.

Dès les premiers jours de la seconde restauration, la lutte s'engagea, ardente, passionnée, entre les hommes de la Révolution et de l'Empire et les partisans de la légitimité.

Lors de la première restauration, il n'y avait eu aucun conflit entre les partis : les Bourbons s'étaient trouvés substitués, comme par la force des choses, à

Tempercur vaincu, et la France, épuisée, avait pour ainsi dire laissé faire : lorsque les révolutions se font ainsi, leur lendemain n'est en général marqué par aucune violence ; alors qu'il n'y a eu ni combat, ni résistance, les passions n'ont pour ainsi dire pas d'aliment, les vengeances pas de prétexte. Mais il en avait été autrement pour la seconde restauration. La lutte avait été ardente pendant les cent jours, le sang avait coulé dans différentes parties de la France, et le parti qui venait de triompher par la défaite de nos armées avait soif de vengeance.

Ce furent d'abord les chefs du parti impérial qui furent, pour ainsi dire, d'avance dévoués au bourreau ; il fallait, disait-on hautement dans le monde politique, de grandes et illustres victimes expiatoires.

Le maréchal Ncy fut désigné pour l'armée, Lavalette pour Tordre civil. Le crime de ce dernier était d'avoir repris possession de l'administration des Postes dont il était chargé sous l'Empire, quelques heures avant que Napoléon fût réinstallé aux Tuileries : c'était puéril et odieux. La culpabilité pouvait consister dans le fait d'avoir conspiré pour préparer le 20 mars et non dans celui d'avoir cédé à l'entraînement général qui, à l'approche de Napoléon des murs de la capitale, s'était déclaré dans presque toute la population.

Lavalette n'en fut pas moins condamné à mort, et son échafaud était déjà dressé sur la place de Gri»ve, lorsque sa courageuse femme, aidée par un généreux étranger que j'aime à nommer, le général sir Robert W'ilson, parvint à soustraire son mari au bourreau qui l'attendait.

Le maréchal Ney n*eut pas le même bonheur. Traduit d'abord devant un conseil de guerre composé de maréchaux, parmi lesquels il comptait certains de ses compagnons d'armes, ses avocats lui inspirèrent

la fatale idée de récuser une juridiction que le sentiment de rhonneur, la solidarité de gloire et de danger, lui rendaient inévitablement favorable. £t, en effet, le conseil de guerre se déclara incompétent au risque d*encourir la disgrâce de la cour.

Le même sentiment qui commanda Tarrét d'incompétence eût rendu impossible un arrêt de mort.

Le vieux maréchal Moncey qui, comme doyen des .«naréchaux de France, présidait le conseil de guerre, fut mis aux arrêts pour cet acte de courage et d'indépendance ; et cependant , en se déclarant incompétent, ce brave et loyal soldat ne se doutait pas qu'il venait de livrer son camarade au bourreau.

C'est ainsi que, dans les révolutions, persécutés et persécuteurs s'abusent bien souvent : les uns, dans leurs moyens de vengeance; les autres, dans leurs voies de salut, et que ce qui devait sauver tue, et vice versa.

J'étais simple assistant à ce procès, admis comme jeune avocat, et j'occupais une des places réservées au barreau : j'ai pu suivre ce drame judiciaire dans tous ses détails et ses cruelles péripéties.

Bellart occupait le siège du ministère public; il avait passé sa vie dans les luttes du barreau où il portait une grande fougue de caractère et une chaleur de cœur qui, dans la défense des accusés, était une qualité, mais qui, dans l'exercice du redoutable ministère dont il était investi, était plus qu'un défaut.

On se souvenait, d'ailleurs, que, comme membre du conseil municipal de Paris, en 1814, c'était lui qui avait pris l'initiative de la déchéance de Napoléon, et qu'à raison de ce fait, lors du 20 mars, il avait dû quitter la France. Dans cette situation, ses emportements ressemblaient trop à la vengeance : j'avais une véritable affection pour lui, et je souffrais de voir ses qualités mêmes ainsi perverties par le rôle que son

4ê mAmoirbs D'ODILON barrot.

dévouement aux Bourbons et sa haine contre Fempereur lui avaient seuls fait accepter.

Berryer père était chargé du rôle principal de la défense, et s'était adjoint Dupin aine; il devait cet honneur à une vieille réputation acquise dams la pratique des affaires commerciales, c'est-à-dire que, si sa réputation Tavait d'avance désigné comme défenseur du maréchal Ney, les causes de cette réputation le rendaient complètement impropre à l'accomplissement de cette difticile mission. Il n*y avait pas dans tout le jeune barreau un seul avocat qui n'eût mieux compris ou plutôt mieux senti cette défense. Au lieu de se traîner sur les exceptions et les fins de non-recevoir, comme s'il se fût agi d'une cause civile ordinaire, il fallait mettre l'accusé sous la protection de ses glorieux services; l'homme qui, par un dévouement héroïque, avait sauvé toute une armée au passage de la Bérésina, devait-il périr par la main du bourreau pour n'avoir pas su résister à un entraînement que toute l'armée avait partagé? N'était-ce pas aussi une épreuve trop forte pour l'humanité que de mettre ainsi des soldats en contact avec leur empereur de la veille qui, pendant si longtemps, leur avait donné la gloire et à qui ils devaient tout ce qu'ils étaient?

Ces sentiments eussent trouvé de nombreux échos dans cette Chambre des pairs où siégeaient un grand nombre de vieux ser\iteurs de l'Empire, et où ceux-là mêmes qui appartenaient au parti légitimiste n'étaient pas insensibles à la gloire de nos armées. Le cardinal de Retz Ta dit, et cela est profondément vrai : toute assemblée, de quelques éléments qu elle soit composée, pour peu qu elle soit un peu nombreuse, est pemjlUt^ et obéit plutôt à la passion qu'à la raison.

Devant un tribunal composé de quelques juges, on peut chercher à éveiller les scrupules du jiuriste el

SBCONBB RESTAURATION (]8l5-18d0). €1

sauter son client par des moyens de droit; mais la cour des pairs, avec la prétention d'être un tribunal, n'était qu'une assemblée politique très-passionnée. Le défenseur du maréchal Ney, pour Faroir méconnu, resta au-dessous de sa mission ; en plaidant ses moyens préjudiciels avec des développements et une insistance qui ne produisirent sur toute l'assistance, juges et auditeurs, qu'une impression pénible, il avait réussi à dégrader son client et à lui enlever même le prestige de son passé et l'intérêt de sa situation présente. Il en était même arrivé, dans ses habitudes du métier et ses préoccupations malheureuses de patrociner, jusqu'à vouloir exciper de la qualité d'étranger de son cliente C'était trop fort. A ce moment le maréchal Ney imposa silence à son défenseur el se leva; ses paroles sont consignées dans tous les journaux du temps. Il revendiquait, avec une noble fierté, ce titre de Français quïl s'était efforcé pendant toute sa vie de rendre si glorieux. Du reste, il renonçait à toute défense ultérieure et se déclarait prêt à mourir. Ces quelques paroles, dites avec simplicité et résignation, produisirent plus d'émotion que les plaidoiries de ses avocats ; mais elles mettaient un terme au débat et le débat n'avait rien produit qui pût détraire cette charge accablante de la proclama-

1. J« mfl rappelle un détail bien puéril, mait qui me fhippa péniblement : au milieu de son plaidoyer et dans la partie la plus animée, Berryer père, sMnterrompant , appelle l'huissier, lai désigne mie fniétre ooTerte qui le plaçait dans m ceuraiit d'air dangereux el rinrita à la fermer; puis il reprend sa période, et le maréduil Ney était à ses côtés, et il était chargé de disputer au bourreau cette tête qd^arait épargnée le fer ennemi dans vingt batailles, et tous les jeux de la France, tous les cœurs des patriotes étalent suspendus à ta parole, et le malheureux songe au courant d'air 1... Ah ! me di^is-je, tout haletant d'émotion, si j'étais à sa place on pourrait bien tirer ^ le canon à mes oreilles que je ne Tentendrais pas; et je suis bien sûr i|iM iOD lUa en eût dit tout autant.

lion du maréchal Ney à ses soldats en faveur de Napoléon, alors qu'il était parti avec la mission de le combattre.

Le seul moyen de droit qui fût sérieux était dans la capitulation de Paris, par laquelle la vie de tous ceux qui avaient combattu contre 1 armée coalisée était garantie. Or, ce moyen fut à peine énoncé. Il est vrai que c'était surtout aux généraux de cette armée, au général Wellington particulièrement, à le faire valoir. Leur intervention dans cette circonstance eût été un devoir d'humanité envers d'intrépides adversaires, alors même que la stipulation formelle de la capitulation dans laquelle ils avaient engagé leur foi n'en eût pas fait un devoir d'honneur; sollicités par la famille, par les amis, par les compagnons d'armes du malheureux maréchal, ils se refusèrent à réclamer l'exécution de la capitulation. L'histoire dira si, en cela, ils n'ont pas manqué tout à la fois à l'humanité et à 1 honneur.

La condamnation à mort fut votée à une grande majorité, et dès le lendemain, à la pointe du jour, l'arrêt recevait son exécution dans Tavenue qui sépare rObser>atoire du Luxembourg. L'opinion des contemporains ne pouvait être que partiale pour ou contre cette condamnation : les uns la flétrissant comme un assassinat, les autres l'exaltant comme un acte de justice évidente; les uns proclamant le maféchal Ney martyr, les autres le représentant comme un traître qui avait justement expié son crime; les uns appelant l'exécration publique sur le coupable, les autres demandant une éclatante réhabilitation de la victime. L*histoire sera plus juste; elle reconnaîtra que le maréchal Ney, en tournant contre le gouvernement qu'il représentait les armes et le commandement qu'il avait reçus de lui, s'était rendu coupable d'un crime que les lois de toute société organisée ont reconnu digne de

la peine capitale ; mais elle admettra aussi Tatténuation résultant des circonstances plus fortes que notre humanité, et dans lesquelles le devoir semblait ne pouvoir lutter contre dHnévitables sentiments. Elle reconnaîtra surtout que c'était aux vainqueurs à faire respecter la capitulation qui avait fait cesser le combat, et à s'interposer entre leurs adversaires et le bourreau : c'est sur ceux-là surtout qu'elle fera peser la responsabilité de la mort violente du maréchal Ney.

Si encore ces condamnations contre les quelques sommités du parti vaincu avaient pu désintéresser la vindicte publique et désarmer les ressentiments du parti victorieux? Mais il n'en fut pas ainsi; la mort du maréchal Ney ne fut que le signal d'une réaction qui sévit avec fureur dans toute la France et particulièrement dans le Midi. Cette partie du territoire avait été le théâtre, sinon de combats bien sérieux, au moins de rencontres entre les troupes que conduisait le duc d'Angoulème et celles qui avaient repris le drapeau de l'empereur.

La duchesse d'Angoulème, après avoir montré à Bordeaux un caractère digne de la petite-fille de Marie- Thérèse, avait dû se retirer, la douleur et l'humiliation dans le cœur, devant la défection des troupes qui tenaient la garnison de cette ville. Il avait suffi au général Clauzel, à la tête de quelques soldats réunis à la hâte, de se présenter de l'autre côté du pont de Bordeaux le drapeau tricolore à la main.

Dans l'Ouest, une armée légitimiste s'était formée et avait essayé de renouveler la guerre de la Vendée; les vieux noms les plus honorés de l'ancienne guerre contre la république y figuraient : les Larochejaquelin, les Lesoure, etc.; mais les temps étaient bien changés, plus de vingt années s'étaient écoulées depuis la pacification de ces contrées. Pendant ce temps la vente des biens des émigrés et de ceux de l'Église,

60 MÉVOniKS D*ODIL0H BARROT.

les partages de soeoessioos, y avaient créé de nouveaux intérêts. L'infiltration des idées et des principes de la Révolution, par suite des communications rendues plus faciles, une administration éclairée, respectueuse pour les croyances et pleine de déférence pour les traditions de ces populations; une sorte de partialité même en leur faveur dans la distribution des travaux publics ; la conscription elle-même, qui avait été le signal de la première insurrection, tout cela avait contribué à rendre une seconde prise d'armes plus difficile; les soldats libérés du senice étaient revenus successivement, pendant cette période de vingt ans, dans leurs foyers, après avoir reçu l'éducation du régiment. Ils avaient rapporté dans leurs familles leurs habitudes militaires, leurs sentiments, leurs idées, et avaient profondément modifié autour d'eux les populations au milieu desquelles ils vivaient; ensuite les intérêts et les mœurs étaient changés, et les chefs, lorsqu'ils donnèrent, en 4814, le signal de la prise d'armes, s'en aperçurent bientôt.

Vainement, dans le pressentiment d'une catastrophe, le premier gouvernement des Bourbons a\'ait-il tout fait pour organiser en quelque sorte, par avance, dans ce pays une nouvelle Vendée; les cadres avaient été formés à grands frais, mais au jour de la prise d'armes ces cadres restèrent à peu près vides. L'état-major était nombreux, mais l'armée insurrectionnelle Tétait fort peu. Aussi le général Laroarque en trionipha-t-il aisément ; tout était pacifié dans le Midi et l'Ouest, lors de la funeste journée de Waterloo, mais dans le cœur des vaincus fermentaient la honte et la douleur de la défaite.

Des cours prévdtales furent organisées pour rendre la justice plus expéditive contre tous ceux qui seraient reconnus coupables de participation à la conspiration du 20 mars: mais cette justice militaire paraissait

P&OCBS POLITIQUES (i81M830). &1

eneore trop lente au gré des passions ; des massacres ensanglantèrent la plupart des villes du Midi : Nimes,' Montpellier, Toulouse, Marseille, Avignon, Bordeaux.

Des bandes qui s'étaient secrètement organisées pour combattre 1 Empire, mais qui avaient été promptement comprimées, se trouvèrent toutes prêtes pour accomplir d'atroces vengeances.

Les partis extrêmes n'ont rien à se reprocher en France; ils ont successivement atteint, dans leur cruelle émulation, le dernier terme de la frénésie et de la férocité! 4815 peut servir de contre- partie à i7dd, et ia terreur blanche n'a pas grandement différé de la terreur rouge.

Ce devrait être une raison pour les partis d'éviter ces récriminations violentes qu'ils s'adressent journellement; encore si, en évoquant ces sinistres souvenirs, c'était pour les détester et rendre le retour de ces représailles atroces impossible ; mais non, c'est pour ra\iver les passions, rou\Tir le cercle fatal des accusations et des vengeances.

Comme avocat, j'ai vu de près la partie judiciaire de ce drame sanglant, et c'était la plus odieuse, car, lorsque la violence et la vengeance revêtent le masque hjrpocrite de la justice, elles n'en sont que plus hideuses.

Ces malheureux que poursuivait la passion politique devant les cours prévôtales essayaient tous de décliner cette terrible juridiction, qui n'admettait aucun recours, et s'adressaient à moi pour contester devant la Cour de cassation la compétence de ces cours.

Je citerai, entre autres, le colonel de Chambure ; il avait été mon camarade au Prytanée de Saint-Cyr, et en était sorti pour entrer dans la grande, armée , où il avait servi avec la plus haute distinction.

Il commandait au siège de Dantzick une troupe d'élite que les assiégés avaient surnommée la troupe

infernale, titre qui Thonorait et qu*elle avait bien mérité, car elle s*était signalée par les actions les plus inouïes d'audace. Un jour, une bombe étant tombée dans la casemate où se tenait cette compagnie, Chambure, après l'explosion, en ramasse quelques débris et dit à ses soldats : « Mes amis, à ce soir la réponse. » Au milieu de la nuit, ces braves, dirigés par leur chef, se glissent à travers les avant-postes de Tarmée assiégeante, surprennent les soldats et les canonniers de la batterie, tuent les uns, dispersent les autres, et Chambure dépose dans le mortier même qui leur avait envoyé la bombe un billet de sa main, avec les débris de cette bombe.

Sur le billet étaient écrits ces mots : bne politesse en vaut bien une autre. Hé bien, cet homme si brave et si Français à la fois, tout mutilé de blessures, avait été, pour ainsi dire, contraint par Napoléon de quitter le service et d'accepter un emploi civil. Mais rinvasion du territoire par l'étranger ne pouvait le trouver paisible spectateur. 11 avait levé un corps franc en Bourgogne et fait tout le mal qu'il avait pu à l'armée autrichienne : soit qu'il n'eut pas eu connaissance de la capitulation de Paris et de l'ordre du gouvernement de cesser les hostilités, soit qu'entraîné par son patriotisme et son courage il espérât que la résistance pouvait être utilement prolongée dans les déparlements, même après cette capitulation de Paris, il avait continué ses hostilités et fait prisonnier quelques officiers étrangers qu'il avait d'ailleurs traités avec les plus grands égards.

C'est là un fait de guerre qui relevait du droit des gens et non du Code pénal. Mais la haine et la violence des partis n'admettent pas de telles distinctions; il y avait un certain raffinement dans la vengeance à frapper par le bourreau des hommes dont on n'avait pu se défaire par l'épée : tuer son ennemi, c'est quelque

PROCÂS POLITIQUES (1815-1830). 53

chose; mais le dégrader, c'est encore mieux pour certains partis. On se contenta donc de condamner le brave colonel Chambure à la peine des travaux forcés à perpétuité.

Ainsi, un homme qui, dans tous les temps, dans tous les partis, en dehors de toutes différences d'opinions, devait être honoré pour son courage et son patriotisme, allait être flétri, marqué par la main du bourreau et envoyé au bagne, au milieu du plus vil rebut de la société : voilà ce qu'on appelle la justice politique.

La famille de Chambure vint à moi, me raconta le sort qui menaçait mon pauvre camarade. Je me sentis saisi d'une indignation qui ne contribua pas peu à me faire prendre, dès ce moment, avec moi-même la résolution de combattre partout et toujours à outrance toute juridiction exceptionnelle. Je réussis, d'incidents en incidents, d'abord à faire suspendre l'exécution de l'arrêt inique , puis à gagner du temps, ce qui en révolution est tout; puis enfin, j'eus le bonheur d'assister à la libération de mon ami.

Je ne relaterai pas ici tous les procès de même nature où j'eus à intervenir comme avocat à la Cour de cassation. A Montpellier c'étaient de malheureux artisans qui, pour avoir défendu leur vie contre des chevaliers dits du Brassard, étaient, les uns condamnés et exécutés avec une rapidité qui ne permettait pas même le recours en cassation ; les autres, condamnés aux travaux forcés à perpétuité, marqués sur l'épaule immédiatement, mais qui, du moins, pouvaient encore invoquer des juges et des formes tutélaires. C'était, à Nimes, toute la population protestante d'une commune qui, menacée du pillage, de l'incendie et de la mort par des bandes catholiques, pour avoir repoussé la violence par la force, passa presque tout entière par la main du bourreau. C'était la cruelle et

54 miSmoires D'ODILON barrot.

fatale affaire de Grenoble contre les conséquences sanglantes de laquelle le recours en cassation fut tardif et impuissant , le télégraphe ayant marché plus vite que les courriers et abrégé les délais du pourvoi. Cétaient d'autres affaires où Tabsurde le disputait à Todieux : un malheureux militaire qui, par mégarde, avait conservé sur son uniforme un vieux bouton sur lequel Taigle impérial était empreint, fut condamné à une peine infamante.

Au moment où j'écris ces lignes mes souvenirs sont devenus plus incertains, mes impressions se sont affaiblies, et j'ai peut-être à me reprocher de n'avoir pas consacré quelques jours, lorsque ma vie était remplie du soin de défendre ces malheureux, et lorsque j'étudiais leurs dossiers avec une attention si anxieuse, à dresser le tableau de tous ces excès de la justice humaine; ce tableau n'eût pas été sans intérêt, ii eût éclairé d'un jour bien hideux cette sanglante époque, et surtout il aurait eu son utilité, car il eût appris k détester de phis en plus les violences judiciaires par lesquelles les partis achèvent lâchement, après le combat, avec la hache d'un bourreau les blessés et les vaincus des partis contraires.

Un autre procès, celui de Wilfrid Regnaud, eut bien plus de retentissement.

On se ferait une très-fausse idée de l'état des esprits à cette époque si on en jugeait par comparaison avec ce quils sout de nos jours. Autant est profonde aujourd'hui rindifférence de chacun pour les actes d'injustice ou d'oppression arbitraire qui ne le touchent pas directement et personnellement, autant on se renferme dans son égoïsme et sa personnalité, autant à cette époque, au contraire, Topinion était éveillée et facile à exciter pour tout ce qui paraissait blesser ou même st*ulement menacer les garanties communes. Tous vivaient pour ainsi dire dans chacun, et cette so-

PROCÈS FOLITIQirmS ( 1815-18M>). 56

lidaiité qui protégeait les plus obscurs des citoyens était certainement un des meilleurs symptômes de notre liberté naissante.

Quand on compare ces deux époques, les différences sont si grandes qu*on se demande parfois si c'est bien le même peuple ; le procès de Wilfrid Regnaud nous en offre un mémorable exemple.

Une Tieille femme avait été assassinée dans une petite bourgade de la Normandie; dans ce même bourg vivait un homme d'âge déjà mûr occupé de son petit commerce d*épicene, nommé Wilfrid Regnaud. C'était un de ces coqs de village, grands raisonneurs, se piquant de philosophie, qui ont le verbe haut et se posent en détracteurs du pouvoir et de la société ; d'ailleurs très-bon voisin et qui n'avait jamais lait tort k personne. Une espèce de fou, mendiant et vagabond, s'avise de le dénoncer comme auteur de l'assassinat, et, sur cet unique témoignage, d'ailleurs repoussé par toutes les impossibilités physiques et morales dont Tinstruction offrait les preuves les plus saisissantes, Wilfrid Regnaud avait été condamné à mort.

Je vois encore les parents de ce malheureux, avec leur costume de paysans normands et leur ligure honnête, entrer dans mon cabinet, me demander tout éplorés de sauv^ leur parent dont ils attestaient sur leur grand Dieu la parfaite innocence.

J'examinai le dossier avec attenti<Mi, non pas seulement au point de vue de l'observation des formes lé-« gales, mais aussi à celui des charges contre le condamné ; je vis avec surprise que, parmi les cbai^s, était le reproche d'avoir figuré parmi les Septembriseurs. Je mMnformai et j'acquis la certitude que c'était U une misérable calomnie et que Wilfrid Regnaud n'était pas à Paris lors de cette horrible tuerie ; cela me rendit de plus en plus attentif. Ko feuilletant

nutieusemcnt tout le dossier, je vins à découvrir un tout petit billet écrit à la main, et adressé à MM. les jurés, mais non signé. La substance de ce billet portait que Taccusé, sur le sort duquel les jurés avaient à prononcer, était un buveur de sang qui avait figuré dans les massacres de septembre, et qu'ainsi on ne pouvait dans tous les cas que lui faire bonne justice en lui faisant expier sur 1 échafaud ses anciens crimes : ce billet fut pour moi un trait de lumière.

Je me reportai à la liste des jurés et j'y vis qu'elle était aux trois quarts conposée de chevaliers de Saint- Louis et d'anciens émigrés. Je m'expliquai l'effet qu'avait dû produire sur de tels hommes l'idée qu'ils avaient devant eux un septembriseur et ne m'étonnai plus que la déposition d'un homme notoirement fou eut pu prévaloir sur toutes les graves présomptions qui éloignaient de Wilfrid Regnaud toute idée de culpabilité.

Malheureusement la procédure était régulière et mes efforts devant la Cour de cassation pour faire casser l'arrêt de mort devaient être impuissants. J'avais la conviction entière qu'un meurtre judiciaire allait se commettre, et la loi me refusait tout moyen de l'empêcher ; quant au recours à la clémence royale, il n'offrait aucune chance de succès ; je le tentai cependant, j^entamai même ma procédure en faux témoignage, le tout pour gagner un temps que je mis à profit pour m'adresser à un souverain dont la puissance venait de naître avec la liberté, ce qui, pour n'être défini dans aucune lui, n*en avait pas moins son efficacité ; je fis appel à Topinion publique ; je plaçai mon malheureux client sous son égide ; on n'avait pas encore abusé de la publicité ; elle avait 1 attrait de la jeunesse et en avait encore la pureté. Je donnai des notes à mon ami Charles Comte, à M. de Jouy ; 1 un, dans son CffiMur, journal austère, tant soit peu républicain^

PROCÂS POLITIQUES (1815-1830). 57

Tautre, dans son Hermite de la Chaussée dAntin^ revue charmante, alors fort en vogue dans les hautes classes de la société, émurent tous les cœurs au récit du drame judiciaire dont un nouveau Calas allait être victime. Benjamin Constant enviait à Voltaire, et c^était là un fait très-honorable, la gloire d'avoir consacré sa plume à la défense de ce martyr des préjugés religieux. Il vint à moi, me demanda quelques explications, se fit même remettre tout le dossier, Tétudia avec soin et m'adressa une série de lettres imprimées, dans lesquelles il démontrait avec toute la vigueur de sa dialectique et tout le charme de son style inimitable rinnocence de Wilfrid Regnaud.

Ces lettres furent dévorées par le public ; Topinion fortement remuée dans ses passions politiques et dans ses sentiments d'humanité prit feu pour le condamné : elle s'interposa entre lui et le bourreau, et par un acte de sa toute-puissance arrêta invinciblement le glaive qui allait frapper ; ce fut au point que le garde des sceaux d'alors, M. Pasquier, étonné lui-même de ce mouvement d'opinion qui s'était prononcé avec tant de puissance et qui arrêtait depuis plusieurs mois le cours de la justice , me fit appeler dans son cabinet et se plaignit des moyens extra-légaux que j'avais employés pour m'opposer à l'exécution d'un arrêt souverain : « Il faut bien cependant que la loi s'exécute, me dit le ministre de la justice avec sévérité.

— Il ne dépend malheureusement pas de moi de l'empêcher, répondis-je froidement.

— Ah I répliqua-t-il avec vivacité, vous avez si bien fait que l'exécution est aujourd'hui impossible !

— Je le savais bien, et c'est ce qui me donnait cette assurance. »

Quelques jours plus tard , la peine de mort était commuée, et un des plus beaux jours de ma vie a été celui où, au lendemain de la révolution de 4830, je vis

68 lliMOIRES D'ODILON BAREOT.

entrer dans mon cabinet (j'étais alors préfet du département de la Seine) un \ieillard à cheveux blancs qui, avec une figure sereine et un air joyeux, se jeta dans mes bras ; e^était Wilfrid Regnaud. Sa bonne conduite dans les prisons lui avait valu l'emploi d'infinnîer et sa longue détention ne Tavait ni flétri, ni corrompu.

Cette bonne action me porta bonheur; à partir de ce moment ma réputation et mon rang au barreau furent marqués.

L'affaire des protestants vint bientôt y ajouter une nouvelle consécration.

L'Église catholique avait subi le sort de la monarchie, elle était tombée avec elle. Comme elle, elle avait eu ses persécutions et ses martyrs ; il paraissait donc naturel que la restauration de la monarchie lé* gitime emportât comme conséquence forcée la reconstitution de rÉglise catholique, sinon comme religion exclusive, au moins comme religion dominante. D'ailleurs, l'opinion à peu près universellement reçue dans le parti légitimiste était que la chute du trône n'était due qu'à l'affaiblissement de l'Église, et tous les écrits de ce parti, comme tous les discours et tous les actes de ses hommes politiques, tendaient à rétablir une alliance intime et solidaire entre l'Ëglise et l'État et à confondre, pour ainsi dire, le trône et Tautel dans une unité indivisible.

11 fallait, pour cela, bouleverser la législation en vigueur depuis 1789, laquelle est tout entière fondée sur le principe contraire de la séparation profonde, absolue, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

La difficulté ne pouvait arrêter des hommes qui avaient la force en main, et qui étaient consciencieusement convaincus que, dans le succès de leur entreprise, était le salut de la France : aussi la lutte entre les principes et les sentiments contraires de la légiti-

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